À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux
soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et
d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le
cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma
famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me
revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on
avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi
allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai
toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour.
C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et
des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait
attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est
incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont
forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres
et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés,
scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de
l'isolement.
Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale
envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle
pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut
mieux que le génie!»
À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des
trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux
êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une
sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis
que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur
orgueil inquiet.
Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante
humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes
d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous
rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous
doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire
planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans
leurs ornières.
Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe
humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte
la vie se prononce à lui-même.
Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir
de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a
souffert par sa grandeur même.
--Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton
esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations.
Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de
mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance.
Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la
plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et
des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes.
Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite
dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc
désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles
n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma
blessure.
J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir.
--Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement.
--Libre et seul, répliquai-je.
--Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais.
--Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de
sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à
l'aimer.
--Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une illusion,
reprit-il.
--Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande
des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son
amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de
Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher?
Elle a été avec moi tendre et sincère.
À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire.
--Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine,
s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit
en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide,
c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là.
--Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter.
--Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera
lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté.
--Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir
succombé.--Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la
Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant
un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire
sardonique qui me navra.
--Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras.
--Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui
t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi
jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de
quitter et non d'être quitté.
Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion
tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée.
En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à
toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait.
Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on
m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois
mois.
Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail,
mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt
qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en
Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
--Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette
confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour
même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que
j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait
René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai
bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui
devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un
outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât:
enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le
sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et
travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu
revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée
dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour;
Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces
promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint
de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait
bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un
fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une
sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient
jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la
passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à
l'idéal du désir.
Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait
la plume exercée du romancier.
Enfin, sa dernière lettre déroulait la péripétie de son
entraînement, de ce qu'elle appelait sa _chute_; elle s'était donnée
à Tiberio mais elle était à moi aussi, car, dans ses bras, elle me
voyait encore. J'étais le mort adoré qui toujours vivait et s'agitait
en elle et qu'elle voulait retrouver dans l'éternité. Je me souviens
que ces paroles cherchées, ambitieuses et mystiques pour exprimer le
fait simple, naturel mais brutal et terrible de l'infidélité, me
firent horreur. C'était comme un poignard enjolivé de fleurs, comme
une strangulation faite avec un lacet d'or et de soie. Je lacérai cette
lettre avec désespoir et je n'y répondis que ces mots: «Je vous sais
gré de votre franchise, mais vous pouvez vous dire que vous avez tué
ma jeunesse.»
Mes nouveaux ouvrages avaient paru; j'avais laissé faire à mon
éditeur comme je laissais faire à l'imprévu pour tout ce qui me
concernait. Le matin je me levai, sans désir, sans but, décidé à
m'abandonner à toutes les sensations fugitives qui se présenteraient.
Quand le cœur ne porte pas en lui sa ferme direction, amour, ambition,
devoir ou religion; il n'est plus qu'une chose flottante.
Je passai les jours dans des flâneries bêtes ou dans des distractions
folles et coûteuses. J'errais sur les boulevards avec des habits de
dandy, je montais à cheval, je dînais dans les cafés les plus en
renom, et chaque soir j'allais dans le monde.
Le succès de mes livres, joint au bruit qu'avait fait ma liaison avec
Antonia, me rendirent, pendant quelque temps un des objets de la
curiosité parisienne; les salons du grand monde et ceux de la
littérature me recherchaient comme une étrangeté qu'on est flatté de
montrer à ses invités. C'est à cette époque, chère marquise, que je
vous rencontrai, un dimanche soir à l'Arsenal; je fus frappé par votre
air de jeunesse et par l'expression franche de vos traits. Oh! pourquoi
ne nous sommes-nous pas aimés alors! je pouvais encore être sauvé et
redevenir un être énergique que vous auriez dirigé.
Vous ne fûtes pour moi que le mirage d'un instant. J'allais, durant ces
jours troublés, à chaque lueur qui m'apparaissait; mais trop perdu
dans un aveugle scepticisme pour chercher obstinément la vraie lumière
et m'y retremper, je ne songeai pas à voir votre âme; je n'étais pas
guéri de mon amour.
Dans de tels déchirements, il faudrait pouvoir fuir dans un désert et
y cacher sa blessure; elle finirait, peut-être par se fermer. Mais le
monde la heurte et la rouvre sans cesse. On rencontre des gens qui nous
rappellent le temps heureux; des amis qui nous plaignent ou nous
raillent en nous répétant: «Nous l'avions bien prévu!» des femmes
coquettes qui nous provoquent du regard ou de la voix et nous parlent de
notre amour trahi en se jouant; il n'est pas jusqu'aux choses inanimées
qui ne soient poignantes et cruelles. Nous étions ensemble la dernière
fois que j'ai regardé ce monument, traversé ce jardin, ou entendu
cette musique! Pourquoi n'est-elle plus là celle qui doublait mes
émotions?
Un soir où j'avais erré longtemps sur les quais, en sortant d'un bal
à l'ambassade d'Espagne, me rappelant à la même place mes promenades
nocturnes avec Antonia, je trouvai en rentrant chez moi une lettre de
mon éditeur qui m'engageait à dîner pour le lendemain; il devait
avoir, me disait-il, une piquante réunion de célébrités en tous
genres parmi lesquelles je rencontrerais à coup sûr une curiosité
inattendue.
Je fis peu d'attention à cette lettre, laissant à mon caprice du
lendemain le soin d'accepter ou de refuser l'invitation.
À mon réveil j'eus la visite de René, qui venait ainsi quelquefois me
surprendre le matin pour me dire des vers ou me demander de lui en lire.
--Dînez-vous ce soir avec moi chez Frémont? lui dis-je.
--Non, répliqua-t-il, et vous devriez ne pas y aller; il ne faut pas
trop gâter ces _impresario_ de notre esprit qui finissent par se croire
nos collaborateurs.
--Je le lui permets pour ce qui me concerne, repartis-je en riant, et
comme il me fait espérer pour ce soir quelque distraction j'accepte son
dîner.
--Il vous prépare une surprise qui sera peut-être une douleur, reprit
René, et voilà pourquoi je vous engage à refuser.
--Expliquez-vous, René.
--Eh bien, Antonia est de retour, et Frémont trouve plaisant
de vous faire dîner ensemble.
--Elle est ici! depuis quand? L'avez-vous vue? où habite-t-elle?
--Elle habite la même maison où vous l'avez connue; elle est arrivée
il y a trois jours avec Tiberio, et je les ai rencontrés hier dans le
jardin des Tuileries.
Chaque parole de la réponse de René me faisait l'effet des pointes de
fer d'une discipline.
Elle l'aimait donc bien pour l'amener ainsi en triomphateur, dans la
ville où je vivais!
--Je n'irai pas chez Frémont, dis-je simplement à René; puis je
m'efforçai de cacher mon agitation en lui récitant de fort belles
strophes de Leopardi que je venais de lire.
Lorsque je fus seul, je m'abandonnai à la vérité de mon émotion:
elle tenait de la rage et de la honte. L'idée de les revoir ensemble
m'épouvantait; pour éviter même la possibilité et l'humiliation
d'une rencontre, je résolus de m'enfermer chez moi et de travailler. Je
mis dès le jour même ce projet à exécution, et le lendemain matin
j'avais déjà écrit plusieurs pages d'un roman sur l'Italie, quand je
vis paraître Frémont.
--Vous arrivez à propos, mon cher éditeur, lui dis-je; car je vous
taille de la copie.
--J'en suis enchanté, répliqua-t-il, et je vous pardonne si c'est
l'inspiration qui vous a empêché hier de venir dîner chez moi.
--Je n'aime pas certaine surprise, répondis-je sèchement, et je vous
prierai à l'avenir de ne plus projeter de me donner en spectacle à nos
amis.
--Ma plaisanterie était sans fiel; je vous croyais guéri, reprit le
madré Frémont avec cette espèce de brusquerie cordiale et franche
qu'affecte envers les auteurs ce paysan du Danube des libraires.
--Je suis guéri depuis longtemps des épidémies de l'enfance,
répliquai-je avec ironie, ce qui ne me fera pas toutefois rechercher la
vue de la rougeole et de la coqueluche.
--Pauvre Antonia! vous la comparez à une maladie. Elle était pourtant
fort séduisante hier soir, et elle a fait feu de toute la flamme de ses
yeux et de son esprit pour nous faire supporter son Italien.
--Eh bien? lui dis-je avec une certaine curiosité.
--Son beau docteur a fait un fiasco complet, reprit Frémont; il est
superbe, je n'en disconviens pas; mais il ne faut pas dépayser ces
beautés indigènes: celle de Tiberio est presque choquante dans notre
monde parisien; c'est comme si on transplantait les arènes de Vérone
au milieu des boulevards. La gaucherie de Tiberio lui fait perdre son
prestige. C'est un bel amoureux dans la solitude, mais qui fera rougir
Antonia devant ses amis.
--À qui donc l'aviez-vous réuni? lui dis-je.
--À Dormois, à Sainte-Rive, à Labaumée et au pianiste Hess,
qu'Antonia voulait connaître; car la passion de la marquise de Vernoult
pour ce bel Allemand double en ce moment sa célébrité. Dormois, qui
met dans sa conversation l'esprit et la chaleur qu'on trouve dans ses
tableaux, a entrepris l'Italien sur Michel-Ange, Titien et Tintoret;
Tiberio s'est montré d'une telle ignorance, qu'Antonia en était
déconcertée. À son tour, Sainte-Rive a voulu le faire causer poésie
et il a haussé les épaules en l'entendant avouer qu'il préférait
Métastase à Dante. Hess lui a fait une moue dédaigneuse à propos de
plusieurs sottises qu'il a dites sur la musique. Antonia, pour venir en
aide au pauvre garçon et le relever à nos yeux, a prétendu qu'il
était très-fort en archéologie, et qu'elle était d'avis qu'il
fallait être spécial et ne pas permettre à son intelligence une
diffusion qui l'affaiblissait. En prononçant ce docte axiome elle
ignorait que Labaumée, qui l'écoutait, était un très-profond
archéologue, cachant son savoir sous son atticisme littéraire.
Aussitôt il s'est mis à embarrasser Tiberio en lui adressant une foule
de questions sur les antiquités romaines et étrusques. Le malheureux,
traqué de tous côtés par la vivacité et l'ironie de l'esprit
français, s'en est pourtant tiré, je dois l'avouer, à son honneur,
par une sortie pleine de candeur.
--Messieurs, a-t-il dit à mes convives avec une dignité noble et une
simplicité touchante, vous avez tort de rire de moi; je ne suis pas un
savant et je ne me donne pas pour tel; je ne suis ici que comme
_l'amico, il servitor, il cavalière de la carissima e illustrissima
signora_, et, à ce titre, vous devez me traiter avec courtoisie comme
tout ce qui tient à elle. En parlant ainsi, il s'inclina devant Antonia
en signe de servage, et lui tendit la main pour lui demander protection.
Mais elle ne le regarda pas même, et se mit à fumer et à parler tout
bas avec le pianiste. Puis tout à coup elle s'informa en riant pourquoi
vous n'étiez pas venu, ce qui fit tressaillir l'infortuné docteur;
elle aurait été ravie, disait-elle, de vous complimenter sur vos
nouveaux succès.
Sainte-Rive fit alors un éloge enthousiaste de votre talent, et le
sardonique Dormois saisit l'occasion pour dire tout bas à Antonia:
--Comment avez-vous pu lui préférer cet Antinoüs? Même au physique,
Albert lui est bien supérieur; car il a la distinction, la seule vraie
beauté des peuples civilisés.
--Vous savez bien, a répondu gaiement Antonia, que vos contradicteurs
vous ont toujours reproché de ne pas vous entendre en esthétique.
Antonia nous a quittés, presque à l'issue du dîner, sous prétexte
d'une visite à recevoir, et il a été visible pour tous qu'elle était
humiliée du peu de succès de son Italien. Je regarde donc Tiberio
comme condamné _in petto_ et son renvoi tacitement décidé. Ce n'est
plus qu'une affaire de temps. Vous savez qu'Antonia va vite dans ces
sortes d'expéditions, et qu'elle les accomplit sans broncher.
Je laissais parler Frémont sans l'interrompre. Je souffrais de ce qu'il
disait sur celle que j'avais tant aimée; mais il exerçait une sorte de
justice distributive que je n'étais pas en droit de lui interdire.
Comme je ne répondis rien à son récit, il changea de conversation et
me parla de ce que j'écrivais.
Lorsqu'il fut sorti, je couvris mon visage de mes mains, et je les
sentis mouillées de larmes brûlantes.
En bravant à ce point le scandale, Antonia voulait faire acte
d'indépendance féminine; elle pensait que la beauté de Tiberio et sa
simplicité, qui n'était pas sans grandeur, intéresseraient à sa
nouvelle passion les amis qu'elle avait laissés en France. Si j'avais
assisté au dîner donné par Frémont, peut-être aurait-on trouvé bon
de fêter l'Italien à mes dépens; mais moi absent, on jugea de
meilleur goût de me le sacrifier.
Ce que Frémont avait prévu arriva: Antonia se prit tout à coup pour
ce bel amant de ce dégoût subit que l'intelligence communique aux
sens. Elle en vint à le trouver vulgaire et laid; ce fut là le signe
le plus évident de sa lassitude, car la beauté de Tiberio avait été
l'attrait réel de l'empire fugitif qu'il avait exercé sur elle.
Sitôt qu'il cessa de lui plaire, elle n'eut plus aucun souci de cet
être passif et doux. Frémont vint me faire visite et me conta que, la
veille, Tiberio avait reçu son congé.
--L'exécution a été nette et brève, ajouta-t-il; dans ces
occasions-là Antonia tient d'Élisabeth d'Angleterre et de Catherine la
Grande. Elle m'avait écrit pour me demander mille francs d'à-compte
sur son nouveau roman, et me priait de les lui porter hier en allant
déjeuner avec elle. J'arrivai à l'heure indiquée; je la trouvai en
compagnie du pauvre Tiberio qui, triste et défait, me tendit la main et
me conjura d'intercéder pour lui.
--La _carissima donna_ voulait l'éloigner sous prétexte qu'il vivait
oisif à Paris, qu'il avait sa carrière à faire et qu'elle se
reprocherait toute sa vie d'y avoir été un obstacle. Mais à quoi
songeait-elle donc là? poursuivit-il; qu'importe que j'exerce ou non
mon métier de docteur à Venise; je ne veux vivre que pour elle; je
suis un vermisseau qu'elle peut écraser. Oh! _bellissima_, vous savez
bien que mon esclavage m'est plus cher que la terre natale, ajouta-t-il
en s'adressant à Antonia.
Elle jeta une bouffée de fumée de sa cigarette au plafond, et
répliqua d'un ton grave:
--Mon cher enfant, l'art m'impose des sacrifices; vous êtes pour moi
une distraction incompatible avec le travail de l'esprit. Je me dois au
public, je me dois à ma célébrité, et il faut nous séparer pour que
j'accomplisse la mission de mon intelligence. Je ne vous quitte que pour
l'idéal, ainsi ne soyez pas triste, mon beau Vénitien.
--_Casta donna!_ s'écria le candide Tiberio, vaincu par l'euphonie de
ce langage éthéré, _ô musa nobilissima_, je vous obéirai, mais j'en
mourrai.
--Bah! répondit Antonia en riant; je vous promets d'aller vous revoir
l'automne prochain à Venise.
--_Grazie, diva clementissima!_ s'écria l'Italien en lui baisant les
mains.
--Allons déjeuner, répliqua Antonia, et soyons gais pour chasser tout
mauvais présage.
Nous mangeâmes tous les trois d'assez bon appétit, mais au dessert,
Tiberio se prit à pleurer.
--Du courage, mon brave, lui dit Antonia, c'est l'heure du départ;
brusquons les adieux, et ne songeons qu'à la réunion promise. Alors,
prenant dans sa poche le billet de mille francs que je lui avais remis,
elle le glissa dans le gousset de Tiberio. Le _patito_ était si ému,
qu'il se laissa faire, et que je ne pus comprendre s'il manquait
vraiment de dignité. Après tout, que pouvait-il, le pauvre diable?
Elle l'avait enlevé à Venise, elle avait brisé sa carrière; il
était sans fortune et n'avait peut-être pas de quoi s'en retourner,
triste et seul, dans son pays si joyeusement abandonné pour elle.
Tandis que Frémont parlait je pensais: Voilà le troisième amant dont
elle déchire le cœur; quand donc s'arrêtera-t-elle?
Frémont poursuivit:
--Tout en poussant l'Italien vers la porte, elle lui tendit son front à
baiser.
--Oh! _crudelissima!_ lui dit-il en se permettant une caresse plus
intime.
Je lui saisis le bras pour les séparer; j'étais chargé de le conduire
à la diligence. Antonia referma sa porte sur nous, et quelques minutes
après, le héros d'un des épisodes de sa vie roulait sur la route
d'Italie.
--Eh bien! dis-je, voulant affecter d'être indifférent, qui va-t-elle
aimer à présent?
--On parle du pianiste Hess, répliqua Frémont qui me quitta sur ce
mot.
Pauvre Tiberio, pensai-je, aussitôt que je fus seul; lui aussi,
quoiqu'il ne soit pas poëte, va traîner son deuil sur les lagunes de
Venise qui m'ont vu pleurer! Mais tout à coup j'éclatai de rire, comme
si l'ombre moqueuse d'Albert Nattier m'était apparue. En vérité, me
disait une voix ironique, c'est bien à toi de le plaindre!
Puis je songeai: Elle va donc aimer ce pianiste allemand? Les dernières
paroles de Frémont me revenaient.
--Mais qu'elle aime le diable! m'écriai-je en me promenant dans ma
chambre plein de rage contre mon propre tourment. Il est des heures où
l'on voudrait s'arracher le cœur et le souvenir. Hélas! on n'a pas ce
pouvoir sur la part immortelle de soi-même.
Ce que je redoutais le plus, c'était de me trouver subitement face à
face avec elle, soit dans la rue, soit au théâtre. Rien d'horrible
comme ces rencontres fortuites où passe près de nous, comme un
inconnu, l'être que nous avons le plus aimé. Cette tête indifférente
a pourtant reposé sur notre sein! Cette bouche froide et muette nous a
pourtant prodigué ses caresses et ses paroles d'amour! Je sentais que
si elle m'était ainsi tout à coup apparue, ou je serais tombé
inanimé devant elle, ou bien je lui aurais tendu les bras et l'aurais
emportée je ne sais où pour l'aimer encore.
Afin de l'éviter et de repousser son image irritante, je travaillais
tout le jour, et chaque soir j'allais dans les salons où j'étais
certain de ne pas la rencontrer. Mais quand j'écrivais, un spectre qui
avait ses yeux se tenait toujours debout vis-à-vis de moi; et dans le
monde, lorsque je parlais tendrement à une femme, ce que je disais me
semblait un écho affaibli et discordant de ce que je lui avais dit tant
de fois. Bientôt, voulant me distraire violemment, je retournai chez
les courtisanes que m'avaient fait connaître Albert Nattier, et
j'essayai de la débauche sans scrupule.
Ma santé, qui était revenue, augmentait encore la véhémence de mon
chagrin. À quoi donc me servaient les forces de ma jeunesse? Parfois
désespéré de ces nuits honteuses où se consumait mon énergie,
j'aurais voulu faire quelque action héroïque, me vouer à quelque
cause glorieuse et mourir comme Byron. Mais l'Europe était en paix, et
les idées qui font les nobles guerres ne fermentaient plus dans les
cœurs.
Un matin, je lus dans un journal que le prince qui avait été au
collège mon compagnon d'étude, allait se battre en Afrique à la tête
de nos soldats. Je me présentai chez lui; il me reçut, comme il le
faisait toujours, avec une cordiale amitié.
--Monseigneur, lui dis-je, je viens vous demander une grâce.
--Pour vous, cher Albert? Ce sera la première, et elle est d'avance
accordée.
--Je veux faire la campagne d'Afrique avec vous.
--Comme historiographe?
--Non, comme soldat...
Son beau visage exprima la plus joviale gaieté.
--Oh! je devine, dit-il, un désespoir amoureux?
--Qu'importe, monseigneur, consentez-vous, répliquai-je sérieusement.
--Non, je retire ma promesse, je refuse. La France, mon cher Albert, a
des milliers de braves soldats, mais elle n'a pas trois poëtes comme
vous, ajouta-t-il en m'embrassant; je vous garde donc à la gloire
poétique de la France, qui m'est aussi précieuse que sa gloire
militaire.
Ceux qui l'ont connu savent avec quelle grâce il disait ces mots-là.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis le renvoi de Tiberio à Venise,
lorsqu'un soir, comme je me disposais à sortir, j'eus la visite de
Sainte-Rive; il venait de dîner dans mon voisinage et il avait voulu me
complimenter sur mon dernier livre:
--Savez-vous qui m'a accompagné jusqu'à votre porte, dit-il?
--Qui donc?
--Antonia que j'ai trouvée flânant sur le quai.
--Eh quoi! j'aurais pu aussi la rencontrer? répliquai-je
involontairement.
--Sans doute, et elle en eût été heureuse, car elle m'a arrêté pour
me parler de vous, pour me demander ce que vous faisiez et qui vous
aimiez en ce moment? J'ai bien compris à cette inquisition de l'amour
que vous l'occupiez encore.
--Elle ne veut donc pas même me laisser vivre et respirer en paix l'air
du soir? Que vient-elle faire autour de ma maison? Plutôt que de
m'exposer à la rencontrer je me condamnerais à ne plus sortir.
--Voilà la preuve évidente que vous l'aimez encore, répondit
Sainte-Rive, et, comme de son côté elle ne peut pas se passer de vous,
vous finirez par vous réconcilier.
--Vous savez bien que c'est impossible, et d'ailleurs elle ne le désire
pas plus que moi.
--Ce qui veut dire qu'elle y songe, mon cher Albert! Pour qui donc
a-t-elle chassé Tiberio? Pour qui donc ferme-t-elle sa porte depuis
huit jours au pianiste allemand, si ce n'est pour vous? Pour vous dont
elle veut obtenir paix et pardon.
--Je crois reconnaître là une de ses phrases, repartis-je, vous
a-t-elle fait part de ses sentiments?
--Eh! parbleu, à moi comme à tous nos amis; elle vous aime et ne veut
plus aimer que vous.
--Je ne vous croyais pas si candide, mon cher Sainte-Rive, repris-je en
affectant de sourire; vous savez bien que, si elle a renvoyé Tiberio,
c'est qu'à ce dîner chez Frémont elle s'est trouvée humiliée d'un
pareil amant, et vous n'ignorez pas que si elle ferme sa porte au
pianiste Hess c'est que celui-ci lui préfère une marquise blonde.
--Vous êtes méchant et subtil, répliqua Sainte-Rive, et je vous
trouve bien dupe, puisqu'une femme de l'esprit et du charme d'Antonia
revient à vous de la repousser, avec des transes de saint Antoine
devant le démon, car vous êtes tenté, mon cher, et, sans votre
orgueil, vous lui crieriez: Accours!
--Obligez-moi de ne plus me parler d'elle, dis-je un peu sèchement et
prenant mes gants et mon chapeau, je lui fis comprendre que je voulais
sortir.
Cette nuit-là je me livrai à toutes les ivresses forcenées; je
parvins à tuer son souvenir. La nuit suivante je recommençai, et ainsi
de suite durant plusieurs jours; si bien que je devins une chair inerte;
je ne travaillais plus et bientôt je me sentis pris de la fièvre et
m'imaginai que mon mal de Venise allait revenir.
Frémont, à qui j'avais promis les dernières pages d'un livre,
n'entendant plus parler de moi, arriva un matin, et me surprit dans ce
bel état d'abrutissement dont il devina la cause.
--Vous n'êtes pas pardonnable, me dit-il, vous tuez votre génie pour
échapper à l'obsession d'un souvenir; croyez-moi, mieux vaut tuer
votre passion en la profanant.
--Que voulez-vous dire?
--Qu'Antonia vous aime toujours, et que vous feriez mieux de la
reprendre que de mener la vie que vous menez. Je vous parle brutalement
et sans phrases, comme un ami.
--Vous me parlez comme l'indifférence, lui dis-je, car vous me
conseillez la pire des douleurs: celle du mépris que j'aurais pour
moi-même en renouant avec elle. Il ne peut plus exister entre nous
qu'un amour malsain et troublé. Mieux vaut la haine, la haine active,
vivace, inspiratrice. Raccommoder une belle passion brisée est aussi
maladroit, aussi impossible que de remettre un bras à une statue
antique.
Frémont n'insista pas, mais Sainte-Rive me sachant malade vint me
revoir et me dit:
--Antonia est très-touchante en parlant de vous; elle s'accuse et se
donne tous les torts; elle, si superbe, pleure souvent en nous disant
qu'elle ne pourra vivre si vous ne lui pardonnez pas.
--Je n'aime point, répliquai-je, cette mise en scène de la douleur; si
le cri de son âme est sincère, c'est en secret et vers moi seul
qu'elle devrait le jeter.
--Mais elle vous redoute, elle a peur de vos dédains!
--Et moi j'ai peur d'elle! ne m'en parlez donc plus, m'écriais-je
irrité.
Ma colère même prouvait que je n'étais pas guéri.
Je ne sais si Sainte-Rive rapporta mes paroles à Antonia, mais deux
jours après, vers minuit, comme je reposais sur un grand fauteuil, le
cordon de ma sonnette s'agita faiblement. Qui donc venait à cette
heure? J'avais envoyé mon domestique se coucher, je me précipitai pour
ouvrir, frappé par l'idée soudaine qu'un événement grave allait
m'arriver: peut-être ma mère était-elle malade? Peut-être
accourait-on m'annoncer qu'Antonia s'était tuée? J'en étais à cette
dernière pensée lorsque, en ouvrant la porte, je vis devant moi
Antonia enveloppée d'une mante noire. Je reculai en chancelant, et je
laissai tomber la bougie que je tenais à la main. Elle se jeta sur mon
cœur dans les ténèbres et m'enlaça d'une étreinte si forte que
toute résistance eût été inutile; d'ailleurs je ne songeais pas à
résister; je sentais ses larmes mouiller mon visage, sa chevelure
embaumée me pénétrait de son parfum suave et connu; elle joignait ses
mains autour de mon cou et me demandait pardon. Je la retrouvai à ma
merci, elle qui, si souvent, m'avait repoussé par ses froids dédains;
elle était humble et passionnée aujourd'hui comme une femme d'Orient
qui apaise par des caresses son maître irrité. Son souffle courait sur
moi tel qu'une flamme électrique et elle me disait:
--Souviens-toi! nous avons été heureux, nous pouvons l'être encore!
Comment me dégager d'elle? comment repousser le bonheur que j'avais si
souvent regretté? Il est vrai que ce bonheur était désormais
perverti, navrant, dépouillé de tout prestige; mais la partie
grossière des sens s'en contentait; jamais, au temps radieux de mon
culte pour elle, je n'avais ressenti de tressaillements plus vifs et
plus énergiques; je lui rendis ses baisers furieux, mais sans mentir à
son âme:
--Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis
encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu
retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi,
il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme
la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens
courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un
débauché sans cœur en te rendant tes embrassements!
--Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette
ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se
confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée.
Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles
cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras
tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre
et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec
reconnaissance.
Elle me devina:
--Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle.
--Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime
toujours.
Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les
premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde,
j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne
retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme
refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me
charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la
certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon
esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses
éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui
enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien
qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré
quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme
avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme?
Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du
dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous.
Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra,
prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et
le monde me traita de lâche et de fou.
Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours
en pareille situation.
Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du
moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec
Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent
en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle
affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés,
et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée
d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du
spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et
fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des
sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur
aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle
ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le
laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition
des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours
empêché qu'on traitât Mme de Sévigné, eût-elle eu des amants,
comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins,
ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi,
rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais
faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une
atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu.
Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire;
l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me
raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle
des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le
bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur
et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le
ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries
injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole
émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je
serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de
luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa
vie que j'en étais révolté.
Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre
toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le
fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine,
près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres
par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en
reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais
m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice
avait été en pure perte.
--Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?
--Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace
naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières
limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers
instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.
J'éclatai de rire.
Elle continua:
--Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est
pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses
des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à
des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous
me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez
que j'ai été pour vous une sœur, une mère...
--Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage
semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me
quittait pour Tiberio,--assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère
croissante; il ne faut pas être une Mme de Warens puritaine, il ne faut
pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que
c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc
que vous y trouviez aussi quelque plaisir!
Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mme de Krudner, quand elle
s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu,
pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont
que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles
Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.
Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les
choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a
donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut
au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du
dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas
l'amour dans la métaphysique.
Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait
une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et
l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent;
elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile.
Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille:
--Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être.
Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce
que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je
devais me taire.
Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore,
d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en
faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une
ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs
riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me
murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer:
toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur
de l'Infidélité.
Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne
si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui
venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans
les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où
se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres
n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute
vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à
tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de
reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre
Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je
pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre
parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres
toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en
public à mon bras.
Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour
aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma
chambre Albert Nattier.
--Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout
joyeux de la surprise qu'il me causait.
--J'arrive comme le _Deus ex machina._
--Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point
pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon
témoin.
--Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens
d'abord déjeuner avec moi au café Anglais.
--J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour _la_
prévenir.
--De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement.
--Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés.
--On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est
pour elle que tu te bats?
Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à
Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression
sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier
sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au
café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des
plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait
été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin
du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes
allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi:
--Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour
cette femme?
--Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si
j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer.
--Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père,
répliqua—t—il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu.
--Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience.
--Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne
me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point.
--Ce que tu me demandes là est impossible.
--Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant
très-pâle.
Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de
quelque chose de terrible; il semblait hésiter.
--Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras.
--Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia.
--Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en
quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai
de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout,
elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et
grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant
ma longue maladie à Venise.
--Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la
page saillante de sa vie!
--Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle
vite, finissons-en!
--Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à
Tiberio.
--Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation.
Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de
la décomposition rapide de mon visage.
À mon tour je l'interrogeai:
--Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves!
Il continua:
--Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais
pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre
promenade à travers Venise!
--Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en
rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens!
Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains,
comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait.
--C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio,
car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu
saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen,
accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait...
--Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre;
conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui.