Le comte Luigi, l'amant en titre de Zéphira, habitait un des plus beaux
palais donnant sur le Grand Canal. Vers une heure du matin, toutes les
fenêtres de cette demeure patricienne brillèrent d'une clarté vive
qui fit ressortir dans l'ombre les sculptures de sa façade. Des laquais
en livrée, tenant des torches et des flambeaux, s'échelonnaient en
deux rangs, depuis le seuil de la porte jusqu'au haut de l'escalier. Les
flots paisibles et noirs de la lagune réfléchissaient et doublaient ce
palais lumineux. Mais bientôt le va-et-vient des gondoles, qui
amenaient les invités, troubla ce miroir tranquille, et ce fut durant
une heure un mouvement, un bruit de rames et de voix rappelant les
fêtes de la Venise des anciens jours. On voyait s'engouffrer dans
l'escalier, qui se dessinait comme une échelle de feu, une cohue
soyeuse, dont on ne distinguait que les têtes couvertes de plumes, de
fleurs, de pierreries ou de coiffures étranges; tous les visages
portaient des masques identiques en velours noir; toutes les tailles se
confondaient sous l'ampleur des dominos qui cachaient les riches
costumes historiques ou de fantaisie. À mesure que la foule parvint
dans les salons et les galeries, plusieurs des conviés rejetèrent
comme inutile le domino qui les enveloppait, et soulevèrent leur masque
pour se faire reconnaître; les femmes surtout se plaisaient à montrer
leurs splendides ou gracieux costumes, et ce fut bientôt un coup d'œil
magique que celui de ce palais monumental, fourmillant des habits de
tous les temps. Les figures des fresques des grands maîtres semblaient
attentives; on eût dit qu'elles regardaient passer la fête. C'était
un défilé de juifs couverts de dalmatiques; des Grecs et des Turcs
resplendissants de broderies et de cachemires; puis venaient d'anciens
Romains, des bohémiens, des Hindous, des chevaliers du moyen âge,
armés de toutes pièces, des marquis poudrés et des marquises
Pompadour, des Mexicaines en tuniques de plumes, des déesses de
l'Olympe, des Tyroliennes, des arlequins, des _pulcinelle_; tous les
costumes permis revêtus à l'envi dans leur innombrable diversité. Je
dis _permis_, car la police autrichienne défendait expressément de
porter aucun déguisement religieux. Aussi fûmes-nous très-surpris de
voir le comte Luigi, qui avait quitté son masque pour nous recevoir,
couvert d'une robe de camaldule.
--Ce travestissement pourrait bien vous coûter quinze jours de prison,
lui dit le consul français venu un moment pour voir la fête.
--C'est une fantaisie de cette folle de Zéphira, répliqua le comte,
elle prétend qu'elle a obtenu la permission de la police et que nous ne
courons aucun risque; tenez la voilà qui vient à nous, habillée en
religieuse.
En effet, la danseuse s'approchait vêtue d'une robe d'abbesse; un
chapelet en perles noires de Venise serrait ce vêtement large autour de
sa taille fine; une grande croix en bois de rose à christ d'or et une
tête de mort en émail noir et diamants se jouaient sur sa hanche
gauche. Son voile en crêpe blanc était fixé en plis carrés et
réguliers sur sa tête par une couronne de roses blanches. L'éclat de
ses yeux semblait plus vif sous le bandeau monacal, et sa mine
évaporée formait un provoquant contraste avec cet habit pudique.
L'amant de Stella qui se trouvait dans le groupe dont je faisais partie,
ainsi que le consul, nous dit à voix basse à tous deux:
--Zéphira porte un autre déguisement sous sa robe de religieuse
qu'elle n'a choisie, j'en suis sûr, que pour déterminer Luigi à
mettre une robe de moine. Elle médite de lui jouer quelque vilain tour.
--J'y veillerai, répliqua le consul, et je vous promets bien que si le
comte Luigi est puni pour son travestissement, Zéphira le suivra en
prison.
Je ne sais si la dame s'aperçut que nous parlions d'elle, mais elle
accourut vers nous riante et folâtre, et enlaçant son bras au mien,
elle me dit:
--Parcourons la fête.
Je me laissai conduire dans le premier salon où les danses
commençaient à se former aux sons des orchestres invisibles répandus
dans tout le palais. Bientôt elle voulut m'entraîner dans une petite
galerie déserte éclairée de lueurs douteuses.
--_Carissimo_, me dit-elle, venez voir l'effet de la serre illuminée
sur un canal sombre.
--Pas encore, lui dis-je, après souper peut-être.
J'aperçus, comme nous parlions de la sorte, vers le milieu du passage
où nous étions, une femme masquée debout devant une glace de Venise.
Je fus d'autant plus frappé de cette apparition qu'elle semblait tout
à coup animer devant moi la _Vénus couronnée_ de Paris Bordone, un
des tableaux que j'avais le plus admiré à Venise. Plus j'approchais,
et plus je reconnaissais dans tous ses détails le costume dont
l'élève du Titien a revêtu sa Vénus, qui n'est comme on sait que le
portrait d'une grande dame Vénitienne: «les cheveux, noués sur le
front et entremêlés de perles, tombaient sur les bras et sur les
épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles, fixé au
milieu de la poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les
parfaits contours du sein nu. La robe en taffetas changeant bleue et
rose était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à
découvert une jambe polie comme le marbre. Les bras étaient entourés
de riches bracelets et les pieds chaussés de mules écarlates lacées
d'or.»
Tel était ce costume si bien décrit par un poëte contemporain. Je me
demandai quelle pouvait être cette femme qui paraissait avoir choisi
pour me plaire l'habillement de cette Vénus de Bordone, que j'avais si
souvent regardée avec amour. Cependant elle restait immobile, son
visage masqué tourné de mon côté. Tout à coup s'apercevant que
Zéphira me suivait, elle se mit à courir et disparut dans le fond de
l'étroite galerie. Je me précipitai sur ses pas, mais je ne pus
l'atteindre. J'arrivai en la poursuivant en vain dans un salon où un
jeune marquis milanais, déguisé en _Ludovic Sforce_, était seul à
une table de jeu; il me proposa d'être son partenaire et je m'assis
machinalement pour prendre haleine. Je jouai d'abord avec distraction,
j'étais préoccupé de cette figure de femme qui venait de
m'apparaître; qui donc était-elle? Négra? c'était impossible;
comment cette inculte et pauvre Africaine aurait-elle songé à ce
costume historique? puis cette femme m'avait paru plus grande que la
danseuse dont l'image me poursuivait depuis son triomphe de la Fénice.
Elle avait jeté dans mes sens une fièvre inusitée et, je dois
l'avouer, un désir tenace de la revoir. Insensiblement le jeu calma
l'agitation de mon sang ou plutôt en changea l'objet. Je jouais avec un
bonheur persistant qui irritait le marquis milanais et le poussait à
doubler son enjeu; je me sentais aiguillonné par la soif du gain,
passion qui m'était inconnue et dont je me croyais incapable. L'or
s'amoncelait près de moi, mais comme je commençais une partie
nouvelle, un frémissement de robe me fit lever la tête, et je vis
au-dessus de l'épaule de mon partenaire la Vénus de Paris Bordone;
elle se tenait immobile, me regardant de ses yeux brillants à travers
le masque; je me mis à la considérer et je ne jouai plus qu'avec
distraction. À la cambrure souple de la taille, je me disais: C'est
Négra; cependant les épaules, le cou et les bras étaient d'un blanc
de lis et Négra était brune et cuivrée; elle me semblait aussi bien
moins grande; il est vrai qu'en me penchant un peu, je découvris que
mon apparition portait de hauts talons à ses mules. En examinant la
chevelure, je m'aperçus que les boucles flottantes étaient les unes
blondes et les autres noires. Je remarquai le même mélange dans les
petits anneaux qui se jouaient sur la nuque. Quel art n'avait-il pas
fallu pour amalgamer ainsi ces deux chevelures où s'égarait mon
examen!
Ma curiosité redoublait par ce mystère même. J'avais perdu cette
partie; une femme masquée vint frapper sur l'épaule du Milanais et lui
parler à l'oreille; il lui répondit:
--Je vous suis.
Je pus donc me lever sans inconvenance; d'une main, je ramassai sur la
table l'or qui m'appartenait, et de l'autre, je saisis le bras de ma
Vénus. Je la sentis frémir et vibrer pour ainsi dire comme une corde
de harpe; j'avais remis mon masque. En ce moment, l'orchestre d'une
salle voisine fit entendre une valse précipitée qui devint bientôt
frénétique sous l'élan des danseurs; j'enlaçai la femme tremblante
qui s'abandonnait à moi, et je l'emportai dans le tourbillon.
--Qui es-tu? murmurai-je, dans le vol de notre course effarée.
--Seigneur, je suis votre esclave.
--Oh! c'est donc toi.
J'avais reconnu la voix de Négra.
--Mais comment as-tu deviné, pauvre fille, que ce costume de Vénus me
plairait?
--Un jour, seigneur, j'ai osé vous suivre et je vous ai surpris en
extase devant le tableau de la Vénus. Depuis ce jour, j'ai pensé: Je
veux ressembler à cette femme.
--Et cette blancheur de ton teint, et ce mélange de ta chevelure?...
--Ma mère a été servante au sérail de Constantinople, et m'a appris
tous les secrets de la beauté des sultanes.
Tandis que nous échangions ces paroles presque lèvres contre lèvres,
je la sentais tourner dans mes bras comme si un souffle nous emportait;
elle m'entraînait invinciblement dans les cercles décrits par
l'agilité nerveuse de ses petits pieds.
Peu à peu elle m'avait fait sortir du salon de danse; l'orchestre plus
lointain nous guidait toujours; nous nous trouvions dans une galerie
moins éclairée et presque déserte. Je ne me rendais pas compte de ce
changement de lieu; il me semblait que c'étaient mes yeux qui se
troublaient, et que mon sang, affluant vers mes oreilles, m'empêchait
d'entendre la musique; je ne m'appartenais plus; à mon tour, je
tremblais et je frissonnais dans les bras de Négra. Elle me fit asseoir
sur un divan.
Tout à coup je me sentis prendre la main; je regardai devant moi, et je
vis dans sa robe de camaldule le comte Luigi démasqué, qui me dit en
riant:
--Voulez-vous, beau chevalier de Malte, donner le bras à madame, et
passer dans la galerie où le souper est servi.
--De tout mon cœur, répondis-je, et je suivis le comte en tenant à
mon bras la pauvre Négra éperdue de bonheur.
À la porte de la galerie où nous conduisait le comte Luigi, nous
trouvâmes Zéphira; elle avait quitté son masque et rejeté son voile
de nonne; une couronne de bacchante, en pampre et raisin d'or, avait
remplacé la couronne de roses blanches. Sa robe flottante, en
s'entr'ouvrant, laissait voir un fantastique costume d'Érigone qui se
composait d'une courte tunique en peau de tigre serrée aux flancs par
une haute ceinture d'or damasquiné; la gorge nue était voilée d'un
bizarre et volumineux collier composé de petits thyrses d'or.
En m'apercevant avec Négra, elle bondit vers moi:
--Oh! vous l'avez donc suivie et retrouvée, cette dame mystérieuse,
s'écria-t-elle; puis saisissant le bras de Négra, elle ajouta:
--Apprenez, ma charmante, qu'on ne s'assied point à table sans quitter
son masque, et déjà sa main touchait le visage de la tremblante
Africaine.
--Arrière! dis-je à Zéphira avec colère.
Mais l'humble Négra, s'inclinant devant celle qu'elle appelait sa
maîtresse, quitta son masque et lui dit d'une voix douce:
--C'est moi, madame, votre servante soumise.
--C'est elle! c'est elle! répéta-t-on aussitôt de toutes parts; c'est
la grande danseuse de la Fénice!
Plusieurs des invités l'avaient reconnue, et se mirent à l'applaudir
comme au théâtre. Négra, confuse, n'osait approcher; elle restait
courbée devant Zéphira. Le comte Luigi, soit pour donner une leçon à
sa maîtresse, soit qu'il cédât à un caprice qui lui traversait le
cœur, tendit galamment la main à la pauvre Africaine, et la fit placer
à table à sa droite, en m'engageant à m'asseoir près d'elle de
l'autre côté. Pour conjurer l'orage que je voyais courir dans les yeux
de Zéphira, je lui avais audacieusement offert mon bras.
--Je ne vous quitte plus, me dit-elle en enfonçant ses ongles dans ma
main dégantée, et si vous regardez cette femme, je vous poignarde.
J'éclatai de rire et m'assis sur la chaise que me désignait le comte
Luigi. Zéphira se plaça près de moi, et c'est ainsi que je soupai
entre les deux danseuses. D'un côté la flamme souterraine d'un volcan,
de l'autre le jet pétillant et criard d'un feu d'artifice. Zéphira
remplissait mon verre sans désemparer, et me provoquait de son pied
qu'elle enlaçait au mien sous la table. Négra m'enveloppait du rayon
de ses yeux profonds, pleins de tristesse et d'amour, indifférente aux
galanteries du signor Luigi.
Les orchestres du bal continuaient à jouer des symphonies; les vins
pétillaient dans les cristaux, les mets fumaient dans les plats
d'argent, les fleurs vertigineuses et les fruits parfumés répandaient
leurs arômes dans les corbeilles ciselées des surtouts. La galerie
retentissait d'une longue rumeur de propos joyeux, de mots provoquants,
et de paroles d'amour prononcées dans cette suave langue italienne,
«doux idiome bâtard du latin, a dit Byron, qui coule des lèvres
d'une femme comme des baisers, et résonne comme si on l'écrivait sur
du satin; dans les syllabes de cette langue semble courir l'haleine de
l'heureux climat du midi[7].»
Qui donc eût résisté à l'atmosphère énervante qui nous
enveloppait? Nous étions tous, hommes et femmes, ivres ou enivrés; les
nymphes et les faunes peints sur le plafond dans des postures lascives
semblaient se mouvoir pour venir à nous.
Au dessert, Zéphira fit donner le signal à tous les orchestres qui
jouèrent à la fois une valse étourdissante.
--À moi, me dit-elle d'une voix impérieuse et m'enlaçant
étroitement, elle m'entraîna dans la danse véloce; elle avait tout à
fait rejeté sa robe de nonne; je me sentais pressé contre sa gorge nue
et contre la peau de tigre de sa tunique qui parfois bondissait jusqu'à
mon visage. Mon cerveau était en délire, je ne savais plus si c'était
Zéphira ou Négra qui m'emportait; les mille tournoiements de la valse
nous avaient conduits jusqu'à une serre qu'éclairait à peine une
lumière voilée; éperdus, haletants, nous allâmes nous affaisser sur
une ottomane qu'abritaient des arbustes en fleurs.
--Pas ici, me dit Zéphira, mais dans un boudoir mystérieux, où
personne ne nous suivra; et, prenant ma main, elle me conduisit vers une
porte s'ouvrant sur un escalier qui menait à une terrasse. La bouffée
d'air froid qui monta vers nous dissipa mon ivresse; je reconnus
Zéphira.
--Mais le comte Luigi est le maître de céans, lui dis-je, il connaît
tous les détours du palais, il peut nous découvrir.
Elle me répondit en éclatant de rire:
--Le comte Luigi est, à l'heure qu'il est, conduit en prison pour avoir
revêtu dans un bal un habit de moine. Nous aurons donc, _carissimo_,
quinze jours de liberté et de plaisir; et elle s'efforçait de me faire
descendre.
Je fus pris de je ne sais quel dégoût invincible, je la poussai sur
les marches de l'escalier, et je rejetai sur elle la porte qui se
refermait du côté de la serre. Je tournai la clef à double tour sans
souci de ses cris qui se perdirent dans le bruit de l'orchestre. Comme
je passais de la serre dans un cabinet moresque, représentant une des
chambres de l'Alhambra, je vis là debout sur un grand coussin rond qui
lui servait de piédestal ma Vénus de Paris Bordone, qui me tendait
amoureusement ses bras.
--Viens! viens! me disait-elle; ses yeux magnétiques m'attiraient, son
souffle courait sur mon visage. Merci, murmura-t-elle plus bas, de
l'avoir quittée; viens! viens! c'est moi qui te veux! Je me sentis
presser sur son cœur qui battait comme une vague; elle m'étreignit
avec tous les emportements de la passion; c'était sa danse devenue
amour. Je n'eus pas conscience de la réalité, et je fus heureux dans
un rêve.
La chambre où nous étions était obscure, une seule lampe suspendue y
jetait sa lueur. Comme je lui rendais ses caresses, une raie soudaine de
lumière se projeta sur nous et éclaira son visage. Elle ouvrit ses
grands yeux; je poussai un cri; son regard venait de me rappeler celui
d'Antonia. Au même instant, un domino noir qui tenait un flambeau passa
près de nous, en riant sardoniquement. Était-ce Zéphira? Non, non, la
voix de la danseuse n'avait point ce timbre grave; cette voix, je crus
la reconnaître, elle m'apportait comme un écho de celle d'Antonia!
Je m'arrachai des bras de l'Africaine, je la repoussai avec rage, je
détachai violemment ses mains qui se cramponnaient à mes habits, et
lui jetant tout l'or que j'avais dans mes poches, je lui criai:
--Va-t'en de Venise et que je ne te revoie jamais!
Cependant, le domino fuyait dans une galerie voisine; je me mis à sa
poursuite, mais sans pouvoir l'atteindre; je le vis descendre le grand
escalier du palais et monter dans une gondole qui disparut bientôt à
mes yeux.
Stella et son amant qui quittaient la fête m'aperçurent en ce moment.
--Où courez-vous de la sorte, tête nue et sans domino, me dit la
_prima donna_, entrez dans notre gondole et nous vous reconduirons.
Quand je lus assis près d'eux à l'abri des stores fermés, je courbai
ma tête sur mes genoux et me pris à pleurer.
--Qu'avez-vous? s'écria Stella effrayée.
Je saisis sa main, et la joignant à celle de son amant:
--Vous qui vous aimez, leur dis-je, ne vous quittez jamais! ne vous
faites pas souffrir l'un l'autre; mieux vaut la mort.
Ils n'osèrent me questionner, et dans leur bonté ils restèrent
silencieux devant mon chagrin.
Cependant l'aube naissante projetait des lignes blanches à travers la
noire teinture de la gondole.
Je dis tout à coup à mes amis:
--Où voulez-vous me conduire?
--Mais, chez vous, si vous le désirez, repartit le Vénitien.
--Non, non, pas encore, plus tard, donnez-moi pour quelques heures asile
dans votre maison.
--De grand cœur, répliqua Stella, vous souffrez, votre pâleur
effrayerait votre amie! Venez d'abord vous reposer chez nous.
Leur maison était située sur le quai des Esclavons, près du palais
qu'habita Pétrarque; quand nous y arrivâmes, le jour commençait à se
lever, mais Venise dormait encore. Mes amis me conduisirent dans une
chambre et me supplièrent de me coucher. Je le leur promis; mais, à
peine seul, j'allai m'accouder au balcon de la fenêtre ouverte. J'y
restai longtemps immobile, anéanti, regardant les brouillards se jouer
sur la lagune déserte et couvrir d'un rideau les palais silencieux je
pensais à ce réveil de Venise si fidèlement décrit par un de nos
grands poëtes. «Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles
paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à l'ancienne reine
des mers les provisions de la journée. Seul au sommet de la ville
endormie, l'ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du
crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses
ailes dorées.
»Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l'angelus à
grand bruit; les pigeons, comme au temps de la république, avertis par
le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un
merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive
des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y
répand régulièrement pour eux à cette heure. Les brouillards
s'élevaient peu à peu; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent
leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques. L'un d'eux
entonna, d'une voix claire et pure, un couplet d'un air national. Du
fond d'un bâtiment de commerce une voix de basse leur répondit; une
autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet;
bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tout en
travaillant et une belle chanson nationale salua la clarté du jour.»
La fraîcheur du matin apaisait la fièvre de mon sang. Le bruit
prolongé des cloches, le mouvement croissant de la ville et le chant
des travailleurs m'arrachèrent à l'obsession d'une nuit de délire:
j'en secouai le souvenir comme celui d'un songe impossible.
Et moi aussi j'avais ma tâche à accomplir: le travail m'attendait;
Antonia me donnait l'exemple du courage et du renoncement; pourquoi ne
l'avais-je pas imitée? Elle avait raison: la règle est salutaire; la
discipline est indispensable à l'homme, toujours _ondoyant et divers_,
suivant l'expression de Montaigne.
Me sentant dans l'esprit une vigueur nouvelle, résolu de tout réparer
et de reconquérir celle que j'aimais, je me hâtai de quitter la maison
de mes amis; je leur laissai quelques lignes au crayon, les priant de ne
pas chercher à me revoir avant huit jours.
J'avais soif d'une réclusion absolue avec Antonia; autant j'avais
poursuivi l'agitation, autant je souhaitais maintenant le repos auprès
d'elle.
Je rentrai furtivement. Quoiqu'il fît grand jour, Antonia dormait
encore. Elle resta couchée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Moi,
je ne tentai pas même de reposer. J'écrivis tout d'un trait l'acte le
plus ému d'un de mes drames italiens. Je ne quittai la plume que
lorsque je crus ouïr un léger bruit dans la chambre d'Antonia. Alors
j'écoutai et j'attendis plein d'anxiété. Je compris qu'elle
s'habillait. Je devinais ses gestes, ses mouvements, à travers la
cloison; enfin la porte de sa chambre, qui donnait sur le couloir,
s'ouvrit, et je l'entendis donner quelques ordres à la servante. Je
crus qu'elle allait entrer chez moi. Ses pas se rapprochèrent; mais,
comme si une irrésolution l'eût arrêtée, elle me cria sans
paraître:
--Albert, viens donc déjeuner.
--Je travaille, répondis-je, espérant qu'elle entrerait.
Elle ne répliqua rien: j'attendis encore quelques instants, et tout à
coup elle poussa la porte de communication et m'apparut souriante.
--Comme j'ai dormi longtemps ce matin! me dit-elle; désormais c'est moi
qui suis la paresseuse et toi le travailleur.
--Je suis la folie et toi la sagesse, répondis-je; tu vas d'un pas
ferme et régulier; moi je cours, je chancelle et je tombe, et je
finirai par m'engloutir.
--Est-ce une tirade de ton drame que tu me récites là?
répliqua-t-elle; mon pauvre Albert! quitte la plume et allons
déjeuner, car tes fatigues de la nuit ont dû t'épuiser.
Je n'osais la regarder en face; elle ne me questionnait pas, mais je
pensais qu'elle me devinait. Son calme apparent me faisait songer à ces
terrains minés qui renferment des abîmes; je me figurais qu'elle
souffrait et me méprisait peut-être, et que sa douceur pouvait bien
cacher quelque vengeance.
--Te voilà sombre comme un remords ou comme un cachot des _Puits_, me
dit-elle; allons, Albert, un peu de gaieté, demain mon manuscrit part
pour la France et nous recommencerons à vivre.
--Oh! combien je vais t'aimer! lui dis-je en lui tendant convulsivement
les bras.
Elle me regarda avec étonnement: ses yeux me firent l'effet de deux
lames froides qui m'auraient traversé le cœur, et, comme si c'était
le sang qui s'en échappait mes larmes inondèrent mon visage.
--Qu'as-tu donc à pleurer? me dit-elle; il faut absolument que tu
ailles dormir, car tes nerfs sont malades.
Je la regardai avec amour: je la trouvai belle, fraîche et sereine;
j'aurais voulu qu'elle me berçât sur son cœur.
Elle reprit son ton d'affection maternelle, m'empêcha de boire du
café, me reconduisit dans ma chambre, ferma les rideaux de la fenêtre
et m'obligea de me mettre au lit. Je me laissai faire comme un enfant;
mes larmes m'avaient calmé et je tombais de lassitude. Quand elle vit
mes yeux s'appesantir, elle s'éloigna sur la pointe des pieds. Je
dormis bientôt d'un lourd sommeil plein de cauchemars; je ne
m'éveillai qu'à la nuit. J'appelai; Antonia ne me répondit pas. La
servante vint m'avertir que madame était sortie pour se promener; elle
n'avait pas voulu m'éveiller. Je sentis d'abord comme une grande
terreur: m'aurait-elle quitté? serait-elle partie? Je courus dans sa
chambre et je fus rassuré en y trouvant tout ce qui lui appartenait:
son manuscrit, dont elle venait d'écrire les dernières pages, était
ouvert sur sa table; une lettre à son éditeur était placée à
côté.
Une autre idée me vint. Elle aussi, pensais-je, a voulu se distraire,
et je fus pris d'une jalousie subite. Je me disposais à m'habiller, à
sortir, à courir après elle, quand je l'entendis monter l'escalier en
chantant.
--Je viens de faire l'écolier en vacances, me dit-elle; j'étais avide
de liberté, d'air, d'excursion en pleine mer, et comme tu dormais je
suis allée seule.
--Ne veux-tu pas que nous ressortions ensemble? lui dis-je.
--Oh! de grand cœur, fit-elle avec enjouement; maintenant que me voilà
débarrassée de mon fardeau, je suis femme à te lasser par mes
fantaisies.
--Eh bien! que désires-tu?
--Allons souper au Lido.
--Oui, allons! j'y sais un cabaret dont l'hôtelier a connu Byron.
Nous montâmes en gondole, et, quoique la nuit fût froide et sombre,
nous accomplîmes notre dessein. Nous trouvâmes le cabaretier endormi,
l'espoir du gain le fit se lever en hâte. Il nous servit du jambon, une
omelette et de son fameux vin de Samos. Nous soupâmes gaiement comme
aux premiers temps de nos amours; je songeai à notre chambre chez le
garde-chasse de Fontainebleau, à nos meilleures heures de Gênes, à
nos premiers jours d'arrivée à Venise. La mer battait la plage, le
vent soufflait à travers la fenêtre disjointe de la chambre enfumée
où nous nous abritions.
--Si nous couchions ici, lui dis-je.
--Non, répliqua-t-elle, mieux vaut errer au large dans notre gondole.
Quelques instants après, nous étions bercés par les vagues comme dans
un hamac; les vitres et les volets de la gondole était hermétiquement
clos; Antonia s'étendit sur les coussins de cette alcôve flottante, je
m'agenouillai près d'elle et je baisai ses mains et son front.
--Comme te voilà humble, ô mon orgueilleux poëte, me dit-elle en
riant. Est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu as désappris l'amour?
Je la couvris des plus tendres caresses auxquelles mes pleurs se
mêlaient. Enfin je la retrouvais! Enfin, elle était encore à moi!
elle effaçait ma déchéance! elle me réconciliait avec le bonheur,
avec la vie. Elle me parut plus aimante et plus passionnée
qu'autrefois; quelque chose de poignant et d'intense s'échappait
d'elle.
Ce furent durant huit jours des renouvellements de jeunesse et de
passion que je ne me croyais plus capable de ressentir et que je ne lui
croyais plus le pouvoir de m'inspirer. Nous nous éloignions chaque
matin de Venise; nous visitions les îles voisines ou bien nous allions
errer dans les campagnes que baigne la Brenta.
Nous cherchions sans cesse un nouveau cadre à notre félicité
retrouvée; il nous semblait que l'aspect des lieux inconnus ravivait
nos sentiments et les rendait plus recueillis et plus tendres.
Parfois, elle me disait en riant et dans les moments de suprême
volupté.
--Je crois bien que tu m'as été infidèle? Mais que m'importe! Tu es
jeune, beau, inspiré et je t'aime.
Quand elle parlait ainsi, j'étais prêt à la briser dans mes bras et
à m'écrier:
--Non, tu ne m'aimes pas; tu es froide de nature et passionnée à tes
heures sans te soucier de ce que tu m'as fait souffrir. Mais je la
regardais: son calme et beau visage me désarmait et je me disais: Elle
est généreuse et grande; elle vaut mieux que toi. Alors j'étais
tenté de me jeter à ses pieds et de tout lui avouer; au premier mot
elle m'arrêtait.
--Tais-toi, tais-toi, je ne veux rien savoir, me disait-elle, ou plutôt
je sais tout. Tu es trop faible pour t'abstenir, trop faible pour
attendre, trop faible pour aimer.
Qu'elle eût mieux fait d'être jalouse, emportée, d'éclater en
reproches comme une femme italienne ou grecque! Nous nous serions
querellés, puis réconciliés, puis aimés plus passionnément; mais
ses paroles sentencieuses, sa prétendue supériorité en amour, me
rappelaient involontairement à toute heure combien nous différions.
[Note 7: Lord Byron, _Beppo._]