XVI

Un matin, comme je déjeunais avec Antonia, on m'annonça la visite de

l'amant de la _prima donna_; je m'empressai de le recevoir et je priai

Antonia d'assister à notre entrevue: il se plaignit de mon oubli; sa

chère Stella s'étonnait de ne pas me voir, mais elle comprenait que je

ne pouvais quitter la signora, ajouta-t-il en se tournant vers Antonia;

et si son amie avait osé, elle serait venue elle-même nous inviter

tous les deux d'aller entendre chez elle un peu de musique.

Antonia répondit avec bonne grâce qu'elle serait très-empressée dans

quelques jours de faire la connaissance de la grande cantatrice dont

tout Venise parlait; mais pour le moment elle ne pouvait perdre une

minute.

L'amant de Stella, s'adressant alors à moi, m'apprit que le soir même,

la pauvre danseuse à qui j'avais fait l'aumône débutait à la

Fénice.--Elle était venue supplier humblement Stella de me déterminer

à aller au théâtre.

--J'irai, répliquai-je.

Antonia me lança un regard sardonique.

--Ce n'est pas tout, reprit le Vénitien, Zéphira qui s'est montrée

fort bonne créature à l'égard de votre protégée, donne, à l'issue

du spectacle, une fête de nuit dans le palais du comte Luigi; elle

espère que vous y assisterez; tout ce qu'il y a dans la ville de jeunes

et riches oisifs sera là. Quant aux femmes, je ne vous promets pas des

patriciennes ni des _vertus_: je dois même avouer que celles que vous

rencontrerez me semblent une compagnie peu digne de ma chère Stella,

mais des convenances de théâtre la forcent, vous le savez, à ménager

Zéphira; d'ailleurs on sera en masque et, on pourra, garder

_l'incognito_. De sorte, poursuivit-il en s'adressant à Antonia, que si

madame était tentée de vous accompagner, elle verrait, sans être

connue, une de ces anciennes fêtes de Venise si rares désormais dans

notre ville en deuil.

Je fus de l'avis de notre visiteur, et je pressai Antonia d'accepter

cette distraction.

Le Vénitien ajouta, en riant, que par sa chère présence elle me

garantirait de toute tentation.

Antonia repartit qu'elle me laissait parfaitement libre de me divertir

avec ces dames; qu'elle ne comprenait pas l'amour esclave; qu'un

sentiment aussi grand ne devait avoir sa force que dans la moralité de

l'âme.

En prononçant cette docte maxime, elle se leva, salua l'amant de Stella

et disparut.

--Elle est fort belle, me dit le Vénitien, mais elle a des yeux

terribles.

Résolu à m'étourdir et à oublier cette femme impliable, je demandai

à l'aimable jeune homme quel déguisement il comptait mettre pour cette

fête?

--Stella m'a fait faire, répondit-il, un costume de noble vénitien du

seizième siècle; et vous, quel habit choisirez-vous?

--Un habit de chevalier de Malte.

--Fort bien; c'est d'un bon augure, car vous tiendrez le vœu que cet

habit impose, répliqua le Vénitien en riant.

Nous sortîmes ensemble; nous passâmes d'abord chez un costumier, puis

nous nous rendîmes chez la _prima donna_ où je résolus de passer la

fin de la journée à me laisser bercer par la musique et par la

mansuétude que répandait autour d'eux l'amour de ces deux êtres

heureux.

À peine étions-nous arrivés, qu'une voix aiguë appelant Stella nous

annonça la visite de Zéphira. Je n'eus que le temps de me cacher

derrière un rideau de porte en tapisserie.

--Eh bien! viendra-t-il au théâtre? viendra-t-il à ma fête? s'écria

la danseuse du fond de la galerie.

--Oui, _bellissima_, répondit la prima donna, il l'a promis à

_l'amico_.

--Tiendra-t-il parole, ce fier invisible? répliqua Zéphira.

--Sans aucun doute, dit le Vénitien, puisque nous sortons ensemble de

chez le costumier.

--Ah! bravissimo! répondit la danseuse; mais il fallait l'amener ici.

--Non, repartit Stella avec finesse, il faut qu'il te voie dans tout ton

éclat. Tu t'agites trop depuis quelques jours; tu pâlis et maigris:

suis un conseil d'amie, va te baigner et faire la sieste jusqu'à ce

soir; les roses de ton teint reviendront et tu seras irrésistible.

--Suis-je donc si laide? fit la danseuse en minaudant et en se plaçant

devant une glace; tu as raison, j'ai l'air d'un spectre, et mieux vaut

que le signor Francese ne me voie pas ainsi.

Je la regardai en soulevant un peu le rideau qui me cachait à l'autre

bout de la galerie; elle me parut pâle et flétrie, et sa mante de

taffetas noir, en s'entr'ouvrant, me laissa voir sa maigreur.

--Tu es une amie sincère, dit-elle à Stella en l'embrassant; adieu, je

vais dormir jusqu'à la nuit.

Quelques minutes après, nous entendions le bruit des rames de la

gondole qui l'emportait.

--Nous voilà libres, s'écria la _prima donna_ en se mettant au piano;

et, tandis que son amant et moi fumions des cigarettes, elle nous chanta

tour à tour les airs les plus dramatiques de ses rôles, puis quelques

piquantes barcarolles vénitiennes. Elle fut lasse de chanter avant que

nous fussions las de l'entendre.

Sur son ordre, un domestique plaça devant elle une grande corbeille

d'osier pleine des plus belles fleurs. La galerie en fut embaumée.

Stella, de sa main d'artiste, groupa en bouquets et tressa en couronne

les roses, les œillets, les jasmins d'Espagne, les myrtes et les fleurs

de grenades.

Je devinais son dessein et je souriais de sa bonté.

--Vous voulez donc rendre cette enfant folle de joie? lui dis-je.

--Songez, répliqua-t-elle, que ce sera peut-être l'unique fête de sa

vie. Demain on peut la siffler; il faut donc que ses amis lui donnent un

grand bonheur ce soir, dont le souvenir la soutiendra plus tard.

Quand elle eut fini son travail embaumé, Stella nous quitta quelques

minutes pour faire sa toilette. Elle portait presque toujours des robes

flottantes qui seyaient à ravir à sa taille de statue grecque. Ce

jour-là, elle mit une robe de mousseline des Indes, assujettie aux

épaules par des camées antiques. Trois cercles d'or resserraient vers

la nuque, comme des bandelettes, les tresses et les boucles de ses

cheveux noirs. Son amant la regardait radieux; et moi, calme mais

charmé en face de cette belle créature si parfaite, je me disais:

--C'est une muse qui s'ignore, une intelligence qui se manifeste sans

orgueil; inspirée et superbe avec tranquillité.

La gondole qui nous conduisit au théâtre emporta la cargaison de

fleurs destinée à la petite Africaine.

Nous trouvâmes Zéphira déjà installée dans la loge de la _prima

donna_. Elle était si éblouissante de joyaux, qu'elle rayonnait à

l'égal des lustres qui éclairaient la salle à _giorno_. Sa poitrine

et sa gorge, un peu maigres, se dissimulaient sous un large collier

byzantin en diamants, émeraudes et rubis; sur sa tête c'était toute

une résille des mêmes pierreries, où se jouaient gracieusement ses

cheveux; sa tunique de gaze d'argent, parsemée de renoncules rouges,

était le point de mire de tous les spectateurs; le fard aidant, sa

piquante beauté était ce soir-là fort attrayante.

Stella la complimenta sur sa toilette.

--Et vous, vous ne me dites rien, fit-elle en me tendant la main et en

secouant la mienne en cadence.

--On ne parle pas aux astres ni aux déesses, répondis-je, on reste

ébloui, anéanti; c'est ce qui arrive aux Hindous dans leurs pagodes,

lorsqu'on découvre à leurs yeux les images en or et en pierreries des

incarnations de leurs dieux.

--Je vois bien, reprit-elle, que vous vous moquez de moi et que vous me

trouvez trop parée; soyez tranquille, cette nuit, pour la fête,

j'aurai un tout autre costume.

L'orchestre préluda; l'air du carnaval de Venise se fit entendre et

bientôt l'attention de la salle entière se détourna de Zéphira pour

se porter sur la scène. La toile s'était levée; le théâtre

représentait une cour moresque aux galeries en arcades, avec des

vasques de marbre blanc où tombaient sur l'eau les fleurs des orangers

et où se miraient les lauriers-roses. Le directeur de la Fénice en

_impresario_ consommé, avait fait composer un ballet pour les débuts

de Mlle Négra, une perle enfouie dans les impasses de Venise et

découverte un beau jour par un poëte français qui l'avait mise en

lumière. C'était en ces termes que les journaux de la ville et les

affiches du théâtre annonçaient depuis huit jours la petite

Africaine, m'associant à sa gloire présumée, mais sans me nommer,

grâce au ciel.

Le ballet destiné à servir de cadre à la grâce de Négra n'avait pas

coûté de grands frais d'imagination à son auteur. C'était toujours

la vieille histoire d'un pacha blasé, voulant repeupler son harem et

faisant défiler une à une devant lui les femmes qu'un marchand

d'esclaves lui amenait. Quand la toile se leva, le gros pacha était

assis sur des coussins, fumant sa longue pipe d'ambre et regardant à

travers la fumée du tabac embaumé les beautés qui se trémoussaient

pour lui plaire. Il fit une moue dédaigneuse aux quatre premières

danseuses, qui se balancèrent, s'arrondirent et pirouettèrent en le

regardant. Mais tout à coup Négra parut, elle glissa devant le pacha

sans s'arrêter et comme épouvantée de sa corpulence. Ce fut elle qui,

d'un geste de mépris, eut l'air de lui dire: Je m'appartiens! Cette

pantomime, qui n'était pourtant pas dans l'esprit du ballet, fut

accueillie par de vifs applaudissements. Il est vrai que Négra était

d'une beauté si étrange, si nouvelle, qu'elle s'emparait des sens

comme par magie. C'était comme ces vins rares du midi, rayons liquides

du soleil, qui montent à la tête dès le premier coup. Je n'avais pas

pressenti que la petite danseuse des rues pût jamais m'apparaître

ainsi. Elle était vêtue d'une première tunique rouge brodée de

pierreries sur laquelle retombait une seconde tunique plus courte, fauve

et tigrée d'or, dont le corsage adhérait à sa taille fine. Ses seins

se soulevaient à demi, agitant trois rangs de sequins qui bordaient sa

robe; ses petits bras d'un modelé parfait avaient autour des poignets

deux serpents d'or aux yeux de rubis. Je n'ai jamais vu de mains plus

mignonnes, aux doigts plus minces et mieux ciselés. Son cou avait des

ondulations de cou de flamant; sa peau brune empruntait à l'éclat du

lustre la teinte du plumage de cet oiseau et aussi le ton empourpré et

poli des beaux coquillages roses; c'était surtout ses jambes nues,

ceintes de cercles d'or et éclairées par la lumière de la rampe, qui

faisaient songer à cette double comparaison. Mais on oubliait presque

la morbidezza du corps en regardant la tête expressive où rayonnaient

ses yeux flamboyants; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient

constellés de sultanis d'or reliés sur le front par une grosse opale.

Elle dansa et parut se transfigurer dans un pas précipité et fougueux

qui força la musique de l'orchestre à accélérer ses mesures: sa

tête alors lança des éclairs; les yeux, les dents, les narines

mouvantes, semblaient s'irradier autour d'elle; tout était en harmonie

dans sa danse; la flamme du regard courait dans sa taille frémissante,

dans ses pieds qui vibraient sur l'orteil, dans ses bras tendus vers la

volupté. Sa danse donnait le vertige, c'était quelque chose de non

appris, d'inspiré par le sang.

Comme tous les spectateurs, je subissais la contagion de passion qui se

dégageait d'elle. Il est vrai qu'elle m'enveloppait de son regard,

m'appelait du sourire et semblait m'étreindre à travers l'espace. Dès

son entrée en scène, ses yeux s'arrêtèrent sur moi et ne me

quittèrent plus; je me sentais attiré, emporté dans ses bras, pressé

contre son cœur; j'étais à coup sûr le maître de cette femme, le

sultan préféré qu'elle voulait fasciner; elle savait me vaincre à

force de volonté et d'amour; je ne m'appartenais plus et je

tourbillonnais avec elle, _enlaçant, enlacé_, suivant l'expression de

Gœthe.

Les danses les plus brûlantes auraient paru glacées auprès de cette

danse africaine. Ce n'était pas la lascivité, mais l'ardeur; au lieu

des tressaillements du plaisir et de la gaieté, c'était la frénésie

indomptée et sombre, l'ivresse qui tue. Cette danse incandescente

était à la danse italienne et espagnole ce qu'est Didon à une matrone

romaine et Othello à Gonzalve de Cordoue. On devinait une de ces filles

du Sahara, qui prouvent leur amour en faisant éteindre des charbons

ardents sur leur chair. À chaque mouvement, à chaque geste se

détachait d'elle un fluide ambiant qui remplissait la salle; les

spectateurs semblaient possédés de l'ardent démon qui frémissait

dans ce jeune corps; c'étaient des cris, des transports, des baisers

lancés dans l'air, des mots hardis qu'on ne se dit que tout bas. Les

fleurs tombaient en pluie aux pieds de Négra qui, sans rien voir,

continuait à danser son rêve, si je puis m'exprimer ainsi; tout à

coup partageant l'ivresse commune, je fis comme la foule, je l'acclamai

par son nom, je m'emparai des couronnes et des bouquets préparés par

Stella et les lui lançai un à un; le premier bouquet frappa contre son

cœur; elle l'y étreignit, le baisa et, par un mouvement plein de

grâce, y reposa sa joue comme un enfant qui s'endort sur un oreiller.

Ce geste fut applaudi par toute la salle; les fleurs amoncelées autour

d'elle l'ensevelissaient comme un poétique linceul. D'abord elle les

écarta avec ses petits pieds, en dansant toujours; mais insensiblement,

comme prise de lassitude ou cédant à quelque extase de volupté, elle

réunit en cadence, et en décrivant des pas aériens, tous ces bouquets

épars, s'en fit un lit et s'y étendit avec grâce, la tête tournée

vers moi. La toile tomba sur ce tableau.

Dans le libretto, elle devait se coucher ainsi aux pieds du pacha, mais

ce comparse oublié s'était endormi en réalité sur ses coussins.

Les admirateurs passionnés, que la danse de Négra venait de lui

susciter, accoururent dans les coulisses pour la féliciter; je m'y

rendis suivi de Stella, de son amant et de Zéphira, dont la rage

étranglait la voix; elle me poignardait de ses yeux aigus, et parfois

soir poing serré se levait pour me menacer.

Nous trouvâmes Négra à moitié évanouie dans un fauteuil; le gros

marchand arabe, dont elle m'avait parlé, lui faisait de l'air avec un

éventail en plumes de paon, tout en répétant à l'_impresario_:

--Signor, ma fortune est faite.

Il se recula servilement en nous voyant entrer;

Négra, soit qu'elle m'eût pressenti, soit qu'elle m'eût aperçu,

revint aussitôt à la vie; elle se précipita à mes pieds, s'empara de

mes mains et les baisa en répétant devant tous:

--Voilà mon bienfaiteur!

--Mais, pauvre fille, lui dis-je, je n'ai rien fait pour toi; et voyant

que la fureur de Zéphira allait éclater, j'eus la pensée d'ajouter en

la désignant: C'est madame qu'il faut remercier.

Alors, avec une câlinerie charmante, elle s'inclina devant la danseuse

détrônée, et lui exprima sa reconnaissance en termes si vifs et si

doux, que Zéphira, vaincue, fut contrainte à la bonté. À tantôt,

dit-elle à Négra, je t'attends à ma fête, et prenant mon bras, elle

m'entraîna loin de ces yeux profonds qui me poursuivaient.

Stella et son amant marchaient près de nous et songeaient à me

délivrer. Ils me rappelèrent qu'il était temps d'aller revêtir mon

déguisement, et ils emmenèrent Zéphira dans leur gondole.

Lui: Roman contemporain · 第 21 / 36 题