XV

Les jours suivants s'écoulèrent sans trouble et sans événement; je

voyais à peine Antonia, et je mettais mon orgueil à lui paraître riant

et dégagé. Je passai mon temps à errer dans Venise. Chaque matin je

partais avant ou après déjeuner, suivant l'heure où je m'éveillais.

Tantôt je visitais un monument, tantôt je me faisais conduire en

pleine mer, tantôt je m'enfermais dans un musée ou dans la

bibliothèque du riche Vénitien que j'avais rencontré chez le consul.

Souvent je dînais ou je soupais au restaurant; j'évitais de manger

avec Antonia, car dans ces heures ordinairement si intimes d'un repas

pris ensemble, sa froideur ou sa raillerie m'exaspéraient; je fuyais

aussi la vue des autres femmes; je regardais à peine les belles

Vénitiennes penchées à leurs balcons où, à travers leurs jalousies,

leurs regards appellent les regards. Je ne voulais pas être infidèle

à mon amour, même par une tentation passagère.

Je tenais mon esprit toujours en haleine: j'imaginais en marchant des

plans d'ouvrages, je combinais des effets dramatiques, je façonnais

quelques vers, et lorsque qu'à minuit je rentrais, je me mettais à

écrire jusqu'à ce que la fatigue me brisât. Alors je me jetais sur

mon lit, parfois tout habillé. Quand je me levais j'étais harassé; je

secouais mon malaise et mon cœur, et je recommençais à travers Venise

mes courses vagabondes.

Un jour c'était Saint-Marc qui m'attirait; je m'arrêtais d'abord

devant son portique pour considérer les fameux chevaux de bronze que la

victoire conduisit à Paris, et dont mon père m'avait si souvent

parlé comme d'un des trophées de nos gloires. La vue de ces chevaux me

suffisait pour ranimer tout l'Empire. Je revoyais Napoléon comme un

héros antique tenant par la crinière ces coursiers grecs. À mesure

que je pénétrais dans la basilique, la figure d'un autre empereur du

moyen âge se dressait devant moi; les marbres, les mosaïques, l'or et

les pierreries des autels resplendissaient à la lueur des cierges; le

pape Alexandre, recouvert comme un Dieu d'un dais éblouissant, assis

sur le seuil de l'église, entouré de ses cardinaux, des patriarches

d'Aquilée, des archevêques et des évêques de Lombardie, tous

revêtus de la pourpre et des robes pontificales, attendaient Frédéric

Barberousse, que six galères vénitiennes avaient amené de Chioggia au

Lido. Le doge, entouré d'un splendide cortège, escorta l'empereur, ils

débarquèrent ensemble au quai de la Piazzetta et se rendirent devant

Saint-Marc. Là, dit la chronique latine: «Barberousse, humiliant sa

grandeur, dépouilla son manteau impérial et se prosterna aux pieds du

pape, celui-ci, ému, releva l'empereur, l'embrassa, le bénit, et

aussitôt toute l'assistance entonna le psaume: _Nous te saluons, ô

Seigneur!_ Alors, Frédéric Barberousse prit le pape Alexandre par la

main et le conduisit dans l'église.»

Cependant, tandis que le pape disait la messe, l'empereur ôta une

seconde fois son manteau impérial, et tenant une baguette, il officia

comme _porte-verge_ à la tête des laïques du chœur. Après

l'évangile, le pape prêcha et l'empereur s'assit au pied de la chaire;

on chanta ensuite le Credo. Barberousse fit son oblation, puis baisa la

mule d'Alexandre: quand la messe fut terminée, l'empereur conduisit de

nouveau le pape par la main jusqu'à son cheval blanc, il lui tint

l'étrier et dirigea le cheval par la bride vers le bord de la lagune.

À cette époque, la papauté représentait l'intelligence et la

liberté; un vieillard infirme et sans armes domptait un potentat

puissant et redouté; la force s'inclinait devant l'esprit. Aujourd'hui

nous allons à l'aventure, n'ayant plus rien à vénérer ni à croire.

Un autre jour, c'était l'arsenal que je parcourais, ranimant ces armes

au repos et ces forces enchaînées de la gloire évanouie de Venise.

Par les beaux soirs, j'aimais à monter au haut du campanile qui relie

la place Saint-Marc à la Piazzetta. J'avais devant moi la colonne de

marbre où se tient juché le lion ailé et sur une colonne parallèle

le saint protecteur de Venise, la ville se déroulait à mes pieds

entourée d'une ceinture de flots calmes qui commençaient à

s'assombrir. Là, encore, les vers de Byron me revenaient et je les

répétais comme pour fixer dans ma mémoire le tableau mouvant.

«La lune paraît[6], la nuit n'a pas encore commencé son règne

silencieux, les derniers rayons du soleil lui disputent le ciel; une mer

de lumière se répand sur les cimes bleuâtres des monts du Frioul. Le

firmament est pur et n'a pas un nuage; on le dirait composé d'une suite

de zones lumineuses; on croirait qu'il va se fondre en un vaste

arc-en-ciel du côté de l'occident où le jour qui finit se réunit à

l'éternité; du côté opposé le pâle croissant de la lune flotte

dans une atmosphère bleue, comme une île aérienne habitée par des

esprits.

»La lune accompagnée d'une seule étoile occupe la moitié du ciel,

tandis que les flots de clartés que jettent les derniers rayons du

soleil se suspendent aux sommets des Alpes Rhétiques; il semble que le

jour et la nuit refusent de céder l'un à l'autre jusqu'à ce que la

nature les y force.... Ces lueurs diverses donnent à la Brenta la

teinte empourprée d'une jeune rose qui se réfléchirait dans un

ruisseau. Ainsi le ciel se réfléchit dans le fleuve tranquille et lui

fait partager son éclat.

»Les feux mourants du soleil et la lumière blanche de la lune

déploient toutes les variétés de leurs reflets magiques; mais déjà

la scène change; une ombre plus épaisse jette son manteau sur les

montagnes, le jour qui cède meurt comme le dauphin blessé à qui

chaque phase de son agonie prête une couleur nouvelle de plus en plus

éclatante jusqu'à ce qu'il expire... C'en est fait; partout

s'étendent les voiles gris de la nuit.»

Ainsi je vivais, me plongeant dans toutes les ivresses de l'imagination

et de la poésie.

Antonia, que ma tranquillité apparente dépitait peut-être, continuait

impassiblement son travail.

La danseuse Zéphira semblait s'être soumise à ma volonté et ne

m'importunait plus de son souvenir. J'avais vaincu mes désirs et mes

inquiétudes par l'excès même de l'agitation; vous connaissez cet

aphorisme: «La sagesse est un travail; pour être seulement raisonnable

il faut se donner beaucoup de mal; tandis que pour faire des sottises il

n'y a qu'à se laisser aller.»

[Note 6: _Childe Harold_, quatrième chant.]

Lui: Roman contemporain · 第 20 / 36 题