L'air frais de la nuit dissipa instantanément les vapeurs brûlantes
que le souper, le vin, les provocations de la danseuse et le chant
passionné de Stella avaient fait courir dans mon cerveau; je me sentis
tout à coup morne, désolé, et comme frappé d'abandon dans cette
grande ville étrangère.
À la lueur vacillante des lanternes de ses gondoles, Venise noire et
silencieuse flottait devant moi. On eût dit un immense cercueil
éclairé par des cierges. Il me semblait que c'était mon cœur qu'on
ensevelissait, et que jamais il ne renaîtrait plus à la vie et à
l'amour. Je me pris à pleurer sur moi-même, comme on pleure sur un
être qu'on aime et qui vient de mourir; pourquoi ce deuil
avant-coureur? pourquoi ce présage?
J'eus honte de ma faiblesse, et faisant un effort énergique pour
ressaisir le bonheur que je sentais m'échapper, je résolus de briser
à l'heure même la glace du cœur d'Antonia, et de me jeter avec
passion dans ses bras.
--Après tout, me dis-je, je porte en moi ma destinée; sachons aimer
vaillamment! Je la convaincrai et l'enchaînerai à moi. Pourquoi cette
terreur d'un malheur que je puis conjurer à force d'amour? Me quitter!
m'oublier! le pourrait-elle? En qui donc retrouverait-elle jamais ce
qu'elle perdrait en me perdant? Cet orgueil de l'amour prouve son excès
même, et il renferme en soi la vérité; car bien peu d'êtres ici-bas
brûlent de cette flamme qui consume la vie. Elle est aussi rare que
celle du génie.
Je rentrai sans bruit et me glissai sans lumière jusqu'à la porte de
la chambre d'Antonia, qui donnait sur le couloir, et près de laquelle
reposait la tête de son lit. Cette porte était fermée; j'y collai mon
oreille; j'entendis qu'elle dormait, et je n'osai l'éveiller. Je me
rendis à la cuisine où la femme qui nous servait m'attendait en
ronflant, la tête renversée sur une table; elle se souleva à ma voix.
--Madame est-elle malade? lui demandai-je.
--Non, monsieur, mais elle est bien fatiguée; madame a écrit tout le
jour. À minuit, elle s'est mise au lit n'en pouvant plus; il serait
charitable à monsieur de la laisser dormir.
Je ne répondis rien à cette femme, mais par le même sentiment qui
fait qu'une mère craint de troubler le sommeil de son enfant, j'entrai
sans bruit dans ma chambre, je me déshabillai, revêtis ma robe de
moine, et me mis au travail. Tandis que j'écrivais, des larmes
montaient de mon cœur à mes yeux, et roulaient par intervalle sur le
papier; je pourrais vous montrer encore les pages où elles ont coulé.
Je ne quittai la plume qu'au jour; je dormis d'un sommeil agité et
fiévreux; vers midi, je fus éveillé par la voix d'Antonia qui se
penchait près de mon lit: je me dressai vivement, je l'étreignis avec
passion comme pour l'enlever à son indifférence et la ressaisir à
jamais.
--Assez de souffrance! assez d'oubli! lui dis-je. Oh! froide et folle
que tu es! tu ne songes donc pas que le seul bonheur c'est l'amour!--Je
la couvris de baisers et la serrai si fort, qu'elle poussa de petits
cris en prétendant que je lui faisais mal; puis elle se mit à rire
sèchement sans repousser mes caresses, mais sans me les rendre. Elle me
regardait avec ses grands yeux scrutateurs qui n'avaient rien de tendre.
--Qu'as-tu donc à te moquer de moi et à me considérer de la sorte,
lui dis-je en me dégageant.
--J'ai que tu n'es qu'un enfant, et que tu ne comprendras jamais l'amour
sérieux.
--De grâce, repartis-je irrité, pas de dissertation sur la façon
d'aimer; tout ce que je sais, c'est que je t'aime. Que faut-il faire
pour te le prouver?
--À quoi bon te le dire, tu ne le feras pas!
--Dis toujours.
--Il faut, reprit-elle, ne pas courir les cafés et les théâtres; il
faut accepter une règle et une discipline,--rester ici quand je
travaille,--travailler toi-même, et attendre, pour nous permettre
l'amour et ses distractions, d'avoir accompli notre double tâche.
--Ce que tu dis là serait possible, répliquai-je, si le ciel nous
avait créés toi et moi tout à fait semblables; mais nous différons
de nature et d'aspirations; ce qui t'enflamme m'éteint, ce qui te fait
planer me jette à terre. Le cheval qui galope a-t-il le droit d'en
vouloir à l'oiseau qui vole, parce qu'il se meut par un mode
différent? Pourquoi veux-tu me contraindre et m'humilier? Pourvu que
j'agisse, c'est-à-dire que je produise à mes heures et selon mes
facultés, que t'importe? Laissons-nous notre liberté; d'ailleurs si tu
pouvais me mettre à ton pas, je ne serais qu'un écolier ou un esclave,
et alors tu me dédaignerais et ne m'aimerais plus!
--J'aimerais un honnête homme qui ne croirait pas amoindrir son génie
en faisant vite une œuvre utile qui contribuerait à remplir notre
bourse.
--Sois tranquille, j'arriverai à ce résultat; mais je te l'ai déjà
dit, je ne puis chaque jour, à heure fixe, faire un égal morceau de
prose et de vers comme un tisserand fait sa toile.
--Non, répliqua-t-elle en ricanant, il faut au poëte gentilhomme, pour
l'inspirer, les prodigalités et les distractions futiles.
Sur ces mots, elle me quitta comme un prédicateur sort de chaire après
une sentence.
J'avoue que je l'aurais envoyée à tous les diables; elle commençait
à me faire sentir le joug du logis. Le mauvais côté des associations
intimes et coutumières de l'amour, c'est d'engendrer bientôt tous les
soucis et toutes les chaînes du mariage. Il faut voir sa maîtresse
chez elle, à ses heures, et n'apparaître soi-même à ses yeux aimés
qu'en fête et en santé et lorsque son cœur et ses lèvres nous
désirent. Ne voulant pas m'exposer à un nouveau sermon d'Antonia qui
aurait amené une querelle plus vive, je la laissai déjeuner seule et
j'allai me faire servir dans un restaurant de la place Saint-Marc, une
friture et du chocolat. Je n'avais plus dans ma poche que deux louis;
j'en changeai un pour payer mon déjeuner et acheter des cigares. Tandis
que je fumais sous les arcades, j'aperçus la petite Africaine des jours
précédents; elle n'accompagnait pas sur le tambour la danseuse à jupe
pailletée; l'instrument silencieux était placé à côté d'elle,
pendant qu'assise au soleil, à peine vêtue d'une pauvre robe
d'indienne brune, elle raccommodait sa tunique jaune à clinquants d'or.
C'était pitié de voir la loque qui la couvrait tristement, et
l'oripeau qu'elle reprisait avec soin et qui devait faire sa parure. Je
m'arrêtai à la regarder, et quoique je fusse posé obliquement et
presque derrière elle sous un arceau, quelque chose parut l'avertir que
j'étais là. Elle tourna la tête, arrêta ses yeux sur moi, et ne les
en détacha plus. J'allais m'éloigner pour échapper à cette étrange
créature, quand tout à coup il me sembla que son regard renfermait une
prière: j'envoyai la main à ma poche, j'en tirai mon unique louis en
lui disant en italien:
--Pour t'acheter une robe.
--_Si, signor, e grazie_, répliqua-t-elle, et elle joignit ses deux
petites mains brunes les élevant vers moi en signe de bénédiction.
Je m'éloignai rapidement pour fuir sa reconnaissance, et j'entrai au
palais ducal: j'y allais presque tous les jours admirer les tableaux et
les plafonds des grands peintres de l'école vénitienne. À force de
les considérer, j'en arrivai à rendre la vie aux personnages
allégoriques, à ceux de l'histoire, et aux belles figures de femmes
qui ont vécu, aimé, et semblent vivre et aimer encore, car l'art les a
préservées de la mort. Les dieux de la fable, les héros et surtout
ces femmes souriantes d'immortalité, ouvraient à mon imagination les
champs sans limites de la fantaisie. Tantôt c'était une posture
guerrière qui ranimait tout à coup devant moi la mêlée homérique
d'une bataille antique; tantôt un détail de costume, un pli de
vêtement, qui faisaient errer ma pensée des robes de brocard des
patriciennes aux péplums des jeunes Grecques qui suivaient les
Panathénées.
Ce jour-là je m'oubliai longtemps dans cette compagnie de tous les
âges et de toutes les civilisations. Vers la nuit, je me souvins que
j'avais promis de me rendre au théâtre, pour entendre Stella dans son
nouveau rôle. Je songeai aussi que je devais souper sans rentrer au
logis. Quant à Antonia je ne voulais pas y penser, mais je sentais son
souvenir au fond de mon cœur, comme un poids naturel et douloureux. Je
soupai rapidement dans le même restaurant où j'avais déjeuné le
matin, et comme en sortant je retraversais la place Saint-Marc
éclairée par des réverbères, je vis dans un point lumineux la fille
au tambour, vêtue d'une tunique rouge à paillettes d'argent; dans ses
noirs cheveux nattés riaient et sautillaient des grelots de corail.
Elle était presque belle dans ce costume qui la rendait fière et
hardie; au lieu d'accompagner la baladine de la veille c'était elle qui
dansait avec agilité et élégance; elle avait saisi les castagnettes
qui claquaient en cadence dans ses doigts. Tout à coup elle me vit, et
laissant là sa danse et les spectateurs en suspens, elle s'approcha
vers moi en secouant sa belle robe et en criant qu'elle me la devait.
Je lui répondis qu'elle dansait à ravir. Une pensée me vint
subitement:
--Voudriez-vous être engagée au théâtre? lui dis-je.
--_Jesu Maria!_ fit-elle, comme en extase à cette idée.
--Cela vous ferait donc bien plaisir?
--Oh! oui, serais-je la dernière des figurantes, répliqua-t-elle,
j'aurais du moins mon pain assuré et de quoi me faire respecter.
La fin de sa phrase me fit rire.
--Vous croyez donc, lui dis-je, qu'on respecte beaucoup ces dames?
--C'est chez moi qu'on me respecterait, reprit-elle; le maître me
traite mal et ne m'épouse pas plus que mes camarades, quoiqu'il me
l'ait promis. Mais si je gagnais seulement deux ou trois sequins par
mois au théâtre, il m'épouserait et je mettrais bien vite hors de
chez lui toutes les autres. Elle me conta alors comment, ainsi que cinq
ou six petites danseuses ou saltimbanques de la _Piazzetta_ et de la
place Saint-Marc, elle composait une sorte de harem à un robuste
marchand algérien qui vendait des pastilles du sérail:
--Mais je suis sa première femme, me dit-elle avec orgueil, il m'a
amenée de là-bas, tandis que les autres il les a ramassées sur le
pavé de Venise.
--Et lui êtes-vous fidèle? repris-je en riant.
--Oui, quand la misère et la rage ne sont pas les plus fortes, _ma_,
signor, le théâtre! le théâtre! et je deviendrai une brave femme
tranquille qui aimera bien ses enfants.
J'ai toujours remarqué que la femme la plus tombée aspirait à sa
réhabilitation.
Je la quittai en lui promettant de m'occuper d'elle. J'achetai avec mon
dernier écu un gros bouquet et je me rendis à l'opéra. J'avais ma
place dans la loge du consul; j'y étais à peine que, l'amant de la
_prima donna_ entra et vint à moi tout ému.
--Ah! monsieur, me dit-il, la fureur de Zéphira ne connaît plus de
bornes; elle prétend que Stella a mêlé un philtre au vin qu'elle lui
a fait boire hier en soupant, que ce philtre l'a rendue sotte et brute
et vous a éloigné d'elle; elle se vengera, dit-elle, et je redoute
qu'à l'heure qu'il est, elle ne monte une cabale contre ma chère
Stella. Je vous en prie, avant que la toile ne se lève, allez dans la
loge de Zéphira essayer de l'apaiser. Offrez-lui même ce bouquet
destiné, je le devine, à mon amie. Vous lui éviterez des coups de
sifflets que toutes les fleurs de Venise ne pourraient étouffer.
J'obéis au jeune Vénitien et décidé à jouer un rôle, j'entrai
gaiement dans la loge de Zéphira. Elle devint pourpre en m'apercevant,
et pour éloigner le seigneur Luigi, son amant, elle lui ordonna d'aller
lui quérir des oranges confites. Aussitôt que nous fûmes seuls, elle
me demanda impétueusement pourquoi je l'avais abandonnée la veille.
--Vous dormiez si bien et avec tant de grâce, signorina, que vous
m'avez semblé en ce moment une divinité de l'Olympe, je me suis senti
indigne de vous, moi simple mortel, et je me suis retiré
respectueusement en tremblant pour attendre vos ordres.
Je savais que le langage élogieux et un peu amphigourique plaisait
toujours aux courtisanes.
Zéphira minauda.
--Mais, me dit-elle ensuite avec une sorte de finesse, vous voilà
pourtant sans que je vous aie appelé.
--Voulez-vous que je sorte, répondis-je d'un air soumis.
--Non, car je vous attendais. Et elle ajouta plus bas: Je vous
désirais. Ce beau bouquet que vous avez là, ajouta-t-elle, est sans
doute pour Stella?
--Vous voyez bien que non, puisque je l'apporte ici.
Elle s'en saisit et le baisa follement en s'écriant:
--Oh! les beaux myrtes!
Je n'avais pas remarqué que ce bouquet se composait de myrtes et
d'œillets blancs. Le comte Luigi rentra, tandis que Zéphira me disait:
--Trouvez-vous pendant l'entr'acte dans les coulisses, à la loge de
Stella.
--J'espère que vous allez l'applaudir et la traiter en bonne camarade,
répliquai-je tout haut.
--Oh! soyez tranquille, je lui réserve une pluie de bouquets, mais je
garde celui-ci, ajouta-t-elle à voix basse.
Je la quittai sous prétexte que le consul m'attendait.
--À tantôt, me dit-elle comme je sortais.
--Oui, après le triomphe de Stella, répondis-je.
Dès le premier acte, le succès de la _prima donna_ fut immense, on lui
fît des ovations à l'italienne, sonnets et couronnes pleuvaient sur sa
tête. Zéphira tint parole, elle acclama Stella, lui battit des mains
et lui jeta des fleurs. À chaque entr'acte, elle alla la féliciter et
l'embrasser dans sa loge. Elle m'y trouva, ce qui la rendit encore plus
expansive et plus tendre pour sa camarade. Elle voulait le soir même,
improviser une fête chez le comte Luigi pour célébrer la réussite de
Stella.
Et comme elle insistait auprès de son amie pour me décider à venir à
cette fête:
--Toi seul tu peux entraîner le signor Francese, repartit la _prima
donna_ en riant.
Je répondis que je ne disconvenais pas de cet empire; mais qu'un vieux
parent malade m'attendait, et qu'avant quelques jours je ne serais pas
libre.
À ces mots, Zéphira s'élança vers moi, et je crus qu'elle allait me
griffer de ses jolis doigts. Elle s'écria qu'elle comprenait bien que
tout ce que je disais était un prétexte et que je ne voulais ni
l'aimer ni la voir.
Je répliquai galamment que mon unique désir était de passer ma vie
auprès d'elle, et que, pour nous lier, dès ce soir j'allais lui
demander un service. Je lui parlai alors de la petite danseuse du Maroc
et de son ambition théâtrale. Comme je l'assurai que l'Africaine
n'était pas belle, elle me promit de la recommander le soir même à
l'_impresario_ qui devait la reconduire dans sa gondole.
--Je n'y mets qu'une condition, ajouta-t-elle, c'est que vous viendrez
dans trois jours à la fête que je donnerai.
--Non, dans huit jours, répliquai-je; car l'oncle que je soigne est
fort malade. Dans huit jours il sera guéri, vous aurez fait débuter la
pauvre danseuse et je serai tout à vous, belle Zéphira.
Elle trépignait d'une jambe tout en balançant l'autre horizontalement.
Je serrai le bout de son pied, chaussé de satin nacarat, puis, sans
vouloir rien entendre, je m'aventurai dans le dédale des coulisses.
Je trouvai sous le péristyle du théâtre le consul de France. Il
m'attendait, me dit-il; il offrait le soir même un _media-noche_ à
quelques Vénitiens et à quelques étrangers de distinction; leur
compagnie me plairait et tous seraient heureux de me connaître. Il n'y
aura pas de femmes, ajouta-t-il; ainsi vous pouvez venir sans déplaire
à votre belle amie.
Je suivis le consul. Aussi bien, pensai-je, à quoi bon rentrer au logis
avant le jour, puisque je trouverai la porte d'Antonia close?
Une vingtaine d'hommes étaient déjà réunis dans le salon du consul
quand nous y arrivâmes. Quelques-uns étaient assis à des tables de
jeux; d'autres, debout, causaient, en groupes, musique ou politique,
plusieurs fumaient, accoudés aux balcons des fenêtres ouvertes. Le
consul me présenta à ses amis. Nous échangeâmes quelques paroles
cordiales, puis je me plaçai machinalement devant une table de jeu,
cédant à l'instinct qui me poussait à m'étourdir. Comme je mêlais
les cartes, je me souvins qu'il ne me restait pas un franc dans la
poche: il n'était plus temps de me lever. J'appelai le consul et lui
dis:
--Vous m'avez tantôt enlevé du théâtre sans me permettre de rentrer
chez moi, et je m'aperçois que je n'ai pas ma bourse.
Il me remit cinquante louis.
Je ne suis joueur que par occasion, c'est-à-dire qu'il faut que le jeu
vienne à moi et que je ne vais jamais au jeu; mais si je rencontre par
hasard, comme ce soir-là, une table et des cartes, un partenaire riche
et passionné, calme en apparence, gagnant sans ivresse, et sachant
perdre sans sourciller, cela m'aiguillonne: alors je joue comme je
travaille, avec la fièvre, nerveusement et dans une sorte de volupté
âpre. Ce soir-là, l'absorption du jeu me parut délicieuse; elle me
fît oublier jusqu'à Antonia: je jouais d'ailleurs avec une persistance
de chance heureuse et de coups habiles qui semblaient tenir de la magie.
Vers deux heures du matin, quand un domestique du consul vint avertir
Leurs Seigneuries qu'elles étaient servies, j'avais gagné cent louis
au noble Vénitien qui me faisait vis-à-vis. Je lui dis que je serais
prêt à lui donner sa revanche en sortant de table. Il me répondit
gaiement qu'après le vin de Chypre nous ne songerions plus qu'à
dormir; mais que si je voulais bien lui faire l'honneur de visiter un
soir sa galerie de tableaux, il m'offrirait de recommencer la partie.
Nous étions à peu près trente hommes assis autour d'une table
splendidement servie. Quoiqu'il n'y eût pas de femmes, on commença par
parler d'elles. L'amour s'introduit partout où une fête se donne:
quand il n'est pas en action, on se le raconte. Quelques jeunes gens
firent le récit des dernières aventures galantes qu'ils avaient
recueillies. Mais deux peintres et un poëte qui étaient là
élevèrent bientôt la conversation jusqu'à l'art, cet amour idéal
des grandes âmes. L'un d'eux s'écria: «L'art est d'ailleurs pour nous
une question de patriotisme: que serait l'Italie moderne sans la
poésie, la peinture et la musique? Notre gloire à nous c'est la
Renaissance et les génies épars qui n'ont cessé d'en perpétuer
l'écho jusqu'à nos jours. Si l'Italie vit encore et garde son nom dans
le monde, elle ne le doit point à la nation, mais à quelques grands
hommes qu'elle produit comme pour protester contre son néant.»
--L'art nous énerve en berçant notre orgueil d'une gloire apparente,
s'écria amèrement un noble Vénitien, ami du comte Confalonieri. Notre
histoire aussi et le rôle qu'a joué Rome dans l'antiquité nous
montent au cerveau. C'est une ivresse décevante d'où sort l'inertie.
Malheur aux peuples qui ne vivent que du souvenir de leur grandeur
passée! ils perdent bientôt la vie active des nations et se
décomposent dans l'oubli. «Il vaudrait mieux,--c'est Byron qui l'a dit
en pleurant sur Venise,--que le sang des hommes coulât par torrents que
de rester stagnant dans nos veines tel qu'un fleuve emprisonné dans des
canaux. Plutôt que de ressembler à un malade qui fait trois pas,
chancelle et tombe, il vaudrait mieux reposer, avec les Grecs
aujourd'hui libres, dans le glorieux tombeau des Thermopyles, ou du
moins fuir sur l'Océan, être dignes de nos ancêtres et donner à
l'Amérique un homme libre de plus.»
--C'est trop vite désespérer de notre avenir, s'écria un jeune
carbonaro échappé à la proscription. J'ai tâté en secret le pouls
à l'Italie, et je vous assure qu'elle vit. Elle n'est point semblable
à la Grèce, que Byron compare à une faible jeune fille morte. Non,
l'Italie se lèvera dans sa force comme une de ces belles guerrières de
la _Jérusalem délivrée_. Mais il faut que la France la regarde en
sœur et non en ennemie.
Et, se tournant vers moi, il ajouta:
--Vous, monsieur, qui êtes l'ami du jeune prince appelé à gouverner
la France, pensez-vous qu'il soit intelligent, généreux et libéral
autant qu'on nous l'a dit?
--Je vous suis garant, répondis-je en élevant la voix, que rien de ce
qui est noble ne lui est étranger, et que rien de ce qui est grand ne
le sera à son règne. Je vous demande, messieurs, de lui porter un
toast et d'y associer la France et l'Italie. Dès demain je lui écrirai
votre sympathie.
Le consul leva le premier son verre, et nous bûmes tous à ce prince
aimé qui devait vivre si peu.
Malgré la vivacité d'une causerie qui changeait à chaque instant
d'objet, les vins mêlés, la saveur des mets et les heures dérobées
au sommeil, dont nous sentions l'influence, commençaient à nous
engourdir. La conversation devint moins générale, et bientôt chacun
ne parla plus qu'à son voisin de table. J'avais à ma gauche un aimable
érudit de cinquante ans, qui avait la plus belle bibliothèque de
Venise: des documents inédits et les chroniques les plus rares sur
l'histoire publique et privée des hommes célèbres de Venise s'y
trouvaient réunis.
--En les parcourant, me disait mon interlocuteur, vous verrez revivre
nos doges, nos magistrats, nos généraux, nos artistes, nos aventuriers
et nos courtisanes.
Je lui répondis que je profiterais au premier jour de son offre
attrayante.
Quoique les rideaux de brocard des fenêtres eussent été
hermétiquement fermés, chaque fois que les laquais de service
ouvraient les portes une large raie de lumière se projetait sur nous;
elle venait d'une terrasse où le jour naissant éclatait. Bientôt
quelques rayons de soleil se glissèrent à travers cette ligne opaque
et blanche. Plusieurs convives dirent, avec un léger bâillement, qu'il
était temps de se retirer. Nous nous levâmes tous et nous regagnâmes,
un peu chancelants, les gondoles qui nous attendaient.
Quand je rentrai dans ma chambre, j'avoue que je ne songeai qu'à
dormir, sans me préoccuper d'Antonia. Mais je vis avec surprise que la
porte de communication entre nos deux chambres était ouverte. Je me
précipitai, plein d'effroi, dans la chambre d'Antonia, craignant
qu'elle ne fût malade ou sortie, partie peut-être?
Je la trouvai tranquillement assise devant la table, où elle écrivait;
elle venait de se lever et recommençait à travailler. Son teint était
reposé, ses noirs cheveux à peine liés, s'échappaient en boucles sur
ses tempes, ses yeux brillaient de toute la flamme de l'inspiration ou
peut-être d'une colère concentrée. Sa robe de chambre, dénouée,
laissait à nu ses bras, son cou et une partie de ses épaules. Elle me
parut si belle et si digne dans cette attitude du travail et de la
solitude que, poussé par un invincible attrait, je m'agenouillai près
d'elle et l'embrassai. Elle me laissa faire, mais sans me rendre mes
caresses: elle me regardait tristement et avec froideur.
--J'avais pensé, en trouvant la porte ouverte, que la paix était
faite, lui dis-je, et voilà que je te trouve comme un bloc de glace.
--J'ai ouvert cette porte, reprit-elle, pour vous donner un conseil; vos
traits sont altérés, vous êtes d'une pâleur effrayante et vous ne
résisterez pas à cette vie de dissipations, et peut-être de
débauches; puis vous devez manquer d'argent. Je me demande qui est-ce
qui vous héberge et vous nourrit quand vous passez les jours et les
nuits loin d'ici. De deux choses l'une: ou vous vous endettez, et c'est
une folie indigne d'un pauvre artiste; ou les autres payant pour vous,
et c'est alors une humiliation indigne d'un gentilhomme. Je vous en
conjure, Albert, renoncez à ce genre de vie, je ne dirai point par
amour pour moi, car votre conduite me prouve que vous ne m'aimez pas,
mais par respect pour la dignité humaine. Si je cesse d'être votre
maîtresse, je resterai toujours votre mère, Albert, et j'ai dû vous
parler comme je parlerais à mon fils.
--Grand merci, lui dis-je en éclatant de rire, je vous ai écoutée
sans vous interrompre, et si vous voulez bien à votre tour m'accorder
cinq minutes d'attention, vous pourrez juger que dans votre petit
discours maternel, très-peu tendre et encore moins charitable, vous
m'avez fort gratuitement accusé d'indélicatesse, de dissipation et
même de débauche. Je lui fis alors le récit circonstancié et
véridique de l'emploi de ma journée et de ma nuit.
--Si vous aviez consenti à m'accompagner, poursuivis-je, vous n'auriez
pas tout à fait perdu votre temps, en voyant et en entendant la belle
_prima donna_. Elle aurait pu vous fournir, pour un de vos romans, un
type de femme artiste, simple, grande et aimante. Cette figure serait
très-sympathique, je vous assure, pourvu que vous n'eussiez pas la
prétention de l'embellir en ajoutant à ses qualités naturelles des
aspirations humanitaires! Je prononçai ces deux mots en ouvrant
démesurément la bouche, ce qui produisit un bâillement involontaire.
--Allez donc dormir, s'écria Antonia dépitée.
--Je n'ai plus que deux phrases à vous dire, repris-je, puis j'irai
faire un long somme. Ma nuit passée chez le consul, en compagnie de
nobles Vénitiens, m'a plus éclairé sur Venise et son histoire que
bien des lectures solitaires. La vieille comparaison est toujours vraie,
ma chère, le poëte est comme l'abeille, il butine sans effort et en se
jouant les sucs dont il compose son miel. J'ai donc enrichi mon esprit,
comme vous auriez pu enrichir le votre durant ces heures en apparence si
oisives; et pour dernier argument en faveur de la manière raisonnable
dont je mène la vie, voici cent louis qu'un bienfaisant hasard m'a fait
gagner cette nuit très-prestement et très à propos à un opulent
Vénitien; prenez-en la moitié pour remplir votre bourse, que vous me
reprochez si souvent de laisser vide,--et en parlant ainsi, j'alignai
cinquante louis sur une des feuilles du manuscrit d'Antonia; elle secoua
la page avec colère et fit jaillir les pièces d'or sur le parquet.
--Il ne vous manque plus que de devenir joueur; avant peu vous
partagerez vos nuits entre les tripots et cette petite saltimbanque
africaine.
--Elle a ton regard Antonia, et c'est pourquoi elle me plaît,
répondis-je du seuil de la porte qui séparait nos deux chambres.
Allons, ma chère, viens me bercer dans tes bras ou trêve de tes
sermons qui tombent sans fruit sur un homme endormi.
--Que Dieu vous sauve, moi j'y renonce, répliqua-t-elle sous forme de
péroraison.
Jugeant à cette intervention de Dieu (dont les écrivains romantiques
abusent par trop, soit dit en passant), qu'elle ne m'accorderait pas le
plus petit baiser; je fermai la porte et me mis au lit.
Mon sommeil fut long et réparateur. Antonia qui à la réflexion
redevenait toujours une bonne et cordiale femme, rendit la maison
silencieuse afin qu'aucun bruit subit ne m'éveillât.
Je ne me levai qu'à une heure et je fus charmé de voir qu'elle m'avait
attendu pour déjeuner dans notre salon qui donnait sur le quai des
Esclavons.
Je ne la regardais pas même, craignant d'être troublé par sa beauté
toujours nouvelle pour moi, et, afin d'éviter tout orage et de ne plus
irriter son humeur, je lui racontai d'un ton libre d'intéressantes
particularités sur Venise que m'avaient apprises les hôtes du consul;
elle parut m'écouter avec intérêt et lorsqu'elle me vit prêt à
sortir, elle me dit:
--Reviendras-tu souper ce soir?
--Oui, répondis-je, si après tu consens à te promener un peu au loin;
nous irons à Saint-Nicolas du Lido.
--Encore! répliqua-t-elle avec impatience, tu ne peux donc pas attendre
que je sois délivrée du poids de mon cerveau.
--J'attendrai tant qu'il te plaira, repris-je' en affectant une
indifférence par laquelle j'espérais faire naître sa jalousie et
réveiller son amour.
Mais non, elle reprit sa pose impassible en me regardant partir et comme
je montais en gondole, je la vis à la fenêtre fumant avec
tranquillité.
Je me trouvais bête et décontenancé; je me demandai à quoi me
servaient mon imagination et ma jeunesse si elles étaient sans pouvoir
sur la volonté de cette femme obstinée. Je me promis bien, du moins de
ne plus donner à son paisible orgueil le spectacle de mon agitation, et
je me jurai de renfermer mes angoisses sous la double dignité du calme
et du silence. Mais quand le cœur en arrive à cette contrainte que
devient l'amour?
Tout entier à mes sensations personnelles, je n'avais pas songé à
traverser la place Saint-Marc pour remettre à la pauvre danseuse ma
carte sur laquelle j'avais écrit l'adresse de Zéphira. Je me reprochai
mon oubli et revins sur mes pas; je trouvai la brune enfant à sa place
accoutumée, vêtue comme la veille, de sa robe neuve et coiffée plus
coquettement encore; elle avait piqué dans ses épais cheveux noirs de
gros œillets rouges parfumés.
--Préviens la danseuse Zéphira, lui dis-je en lui remettant cette
carte, que je ne la reverrai que le jour de tes débuts à la Fénice;
d'ici là, comme elle le sait, je reste auprès d'un parent malade.
--Et moi, signor, ne vous reverrai-je pas? répondit l'Africaine en me
regardant étrangement.
--Toi pas plus qu'elle, fis-je avec humeur comme pour me débarrasser de
ces deux obsédantes figures de femmes.
--S'il en est ainsi, _caro signor_, laissez-moi vous accompagner un peu
dans votre gondole, à présent que je suis propre et pimpante, grâce
à votre générosité. J'ai quelque chose à vous dire.
--Et moi je ne veux pas t'entendre, répliquai-je et je disparus sous
les arcades, en lui lançant brutalement un louis à la face. Comme je
tournais la tête, à l'un des angles de la place, je l'aperçus qui
pleurait.
Je me mis à maudire toutes les femmes, leur influence fantasque,
harcelante et incessamment incompatible avec le repos de l'homme; en
pensant ainsi je rejoignis ma gondole, je m'y étendis tout de mon long
et j'ordonnai aux gondoliers de me conduire au large et de faire le tour
du fort Saint-Andrea; les vagues me berçaient mollement, la tente close
et noire de la gondole m'enfermait comme les rideaux d'un lit; ces
mêmes figures de femmes, dédaignées tantôt, repassaient gracieuses
devant moi, je leur tendais mes bras énervés de n'étreindre que le
vide, et si, à ce moment, à défaut d'Antonia, la petite saltimbanque
ou même Zéphira se fussent offertes à mes désirs, je ne sais ce que
serait devenue la fidélité de mon amour. Une secousse des vagues
m'arracha au vertige de ce rêve. Je tirai brusquement les stores de la
gondole; le grand jour et le vent de la mer y pénétrèrent à la fois.
Nous étions arrivés au rivage méridional du Lido; l'étendue des
vagues bleues de l'Adriatique se déroulait devant moi. J'aspirais de
toute la force de mes poumons l'air vivifiant qui soufflait du large. Je
descendis à terre; voulant faire seul le tour de ces rives
sablonneuses, j'ordonnai à mes deux gondoliers d'aller m'attendre vers
le bord opposé.
Je marchais à l'aventure; j'enfonçais parfois jusqu'à la cheville, et
je songeais à Byron essayant de diriger un cheval fougueux sur ce sol
mouvant; je revoyais le grand poëte anglais avec son front inspiré
couronné de cheveux soyeux et bouclés; ses yeux où son génie
éclatait, sa bouche sérieuse et charmante comme celle d'une belle
jeune fille qui aime et qui rêve; son cou sculptural qu'une cravate
large laissait presque toujours à nu. Cette tête superbe empreinte de
la beauté idéale et que j'avais revue vivante dans l'admirable buste
de Thorwaldsen[3], semblait me suivre du regard durant ma promenade
solitaire. Je songeais à son long ennui qu'une mort glorieuse abrégea;
il m'apparaissait toujours fatigué de vivre et incertain de l'amour. Je
m'appuyai sur ce compagnon invisible et je lui disais: Console-toi; le
mal qui t'a frappé m'a atteint, et je ne trouve plus ni en moi ni hors
de moi, de quoi apaiser mon âme!--Antonia m'aimerait-elle au gré de
mes désirs infinis, je sentirais encore un tourment sans cause. L'ombre
de Byron me répondit: C'est ton cœur de poëte qui gémit en toi. La
connaissance de tout ce qui fût, la vue des passions et des misères
humaines, la perception de l'infini dont il ne peut pénétrer le
mystère, le sentiment du beau dont la possession lui échappe,
l'éblouissement de la gloire dont il mesure le néant, en voilà assez
pour composer l'écrasant fardeau qui incessamment broie son âme. Tu
souffres, ô mon frère! du mal de la pensée, et ce mal est incurable;
regarde ce vaisseau qui glisse sur la mer calme; il file vers l'Orient
et va saluer en passant ma Grèce bien-aimée. Les matelots qui le
conduisent étaient tristes tantôt à l'heure des adieux; on a même vu
des larmes rouler sur leurs bruns visages; mais les voilà en mer: le
soleil brille, une brise favorable enfle leurs voiles; la traversée
sera bonne et rapide, pourquoi s'affliger? Entends-tu résonner sur les
vagues leurs refrains joyeux? Ils chantent comme ils pleuraient ce
matin, ils s'abandonnent naïfs à l'animalité de leurs sensations.
Mais essaye, toi en qui l'esprit domine, de monter comme passager sur ce
navire; les deux auront beau te sourire, et les flots te bercer,
toujours, toujours, tu ressentiras le reflet de tes propres douleurs,
répercutées à l'infini par les douleurs immémoriales de la terre;
souviens-toi de ces mots de Leibnitz: «L'âme du poëte est le miroir
du monde.» Vis donc sans te plaindre et sans espérer guérir.
La voix mourut en moi ou autour de moi; car je n'oserais jurer qu'elle
ne m'eût pas réellement parlé.
J'entrai dans le cimetière des juifs, et je m'assis à l'ombre de
quelques arbustes. En considérant ces tombes, que l'intolérance de la
vieille Venise avait parquées hors de ses murs, je pensais au mépris
et à la proscription qui frappèrent si longtemps, même dans la mort,
cette grande race juive. Belle, tenace, intelligente, à travers tant de
siècles de persécutions, elle s'est maintenue distincte et forte; sa
patience héréditaire a triomphé des obstacles et des humiliations;
aujourd'hui ses fils règnent à l'égal des chrétiens: plusieurs par
le génie des lettres et des arts, un plus grand nombre par l'industrie,
cette puissance nouvelle des temps modernes. Leurs richesses les fait
asseoir à côté des rois et les associe à la destinée des peuples.
Qui donc oserait se détourner d'eux! Où sont désormais les Shylocks
persécutés et persécuteurs? que deviennent nos haines et nos
injustices? où vont nos croyances? Les convictions et les certitudes
des nations et des individus dévient, se décomposent et disparaissent
à travers le cours troublé de l'histoire. Ceux qui ignorent végètent
en paix; ceux qui savent et qui embrassent d'un regard ce passé
anéanti, s'épouvantent. Ils voient bien que ce qui a été n'est plus,
et ils se demandent ce qui sera. Que reste-t-il des symboles et des
passions des âges détruits? Un sentiment individuel, l'amour! que
beaucoup même commencent à nier. On raille déjà l'amour comme on a
raillé la foi et la royauté avant de les détruire: le sarcasme est
l'arme qui découronne avant le glaive qui décapite.
Tandis qu'assis dans le cimetière des juifs j'étais assailli par ces
pensées, j'avais devant moi la mer tranquille où glissaient quelques
barques; je tournais le dos à Venise, sur laquelle le soleil qui
déclinait allait répandre en se couchant des pourpres d'incendie.
J'entendais mes deux gondoliers qui, profitant du repos que je leur
laissais, avaient entonné une barcarolle: leur voix, agrandie par
l'espace, montait en intonations superbes.
Un peu las de ma promenade à travers les sables, je me dirigeai vers un
cabaret du Lido, célèbre par son vin de Samos. L'hôte, qui
commençait à grisonner, me dit que lord Byron s'était souvent assis
à la table où je me plaçai sous une tonnelle:
--J'étais jeune alors, ajouta-t-il, et chaque jour je suivais à la
course le cheval de Sa Seigneurie; puis, quand je voyais bête et
cavalier n'en pouvant plus, j'offrais à milord de venir se reposer chez
moi. Parfois milord dînait ici. Ne voudriez-vous pas, _signor
Francese_, en faire autant?
Le moyen de résister à un homme qui se recommandait à moi d'un aussi
grand nom? Ma course au bord de la mer m'avait affamé; la tranquillité
du lieu me tentait. Je me fis servir sous la tonnelle une dorade qu'on
venait de pêcher, une _polenta_ et du fameux vin de Samos. Je ne suis
pas certain d'avoir bu réellement du vin grec, mais rien que le nom me
charmait. J'aime ces noms euphoniques de la langue d'Homère; ils
abondent à Venise: on dirait que les flots et la brise de la mer du
Pyrée les ont roulés jusqu'à l'Adriatique.
Ce vin généreux, la solitude de la plage et la fraîcheur du soir me
plongèrent dans un bien-être qui m'apaisa. Quand je remontai en
gondole pour regagner Venise, je n'étais pas le même homme que le
matin. J'avais ouvert les stores de la barque pour contempler devant moi
la poétique cité qui se détachait sur le fond rouge du soleil
couchant: les coupoles de Saint-Marc s'élançaient dans le ciel
lumineux. Je débarquai en face du pont des Soupirs, et je restai là
jusqu'à la nuit, regardant autour de moi et répétant en anglais la
première strophe du quatrième chant de _Childe Harold_.
«Me voici à Venise près du pont des Soupirs. De chaque côté
j'aperçois un palais et une prison. Je crois voir sortir la ville du
milieu des vagues comme si la baguette d'un magicien l'eût élevée
tout à coup. Des milliers d'années étendent leurs ailes sombres
autour de moi, et une gloire mourante étend ses lueurs sur ces temps
éloignés où tant de contrées soumises à Venise admiraient ses
monuments de marbre, son lion redoutable et où la reine de l'Adriatique
dictait ses lois aux îles nombreuses qui formaient son empire.
»Elle semble la Cibèle des mers, couronnée dans le lointain d'un
diadème de tours! etc.»
Doublement absorbé par Venise, que baignaient des flots de lumière et
par les vers du grand poëte, qui me berçaient harmonieusement, je
n'entendis pas marcher près de moi. Tout à coup une robe m'effleura;
je tournai la tête et j'aperçus la petite danseuse du Maroc. Mes yeux
durent exprimer la colère; car la pauvre fille frissonna et me dit
humblement en joignant les mains:
--Pardon! pardon! signor; mais c'est la signora Zéphira qui m'envoie
vers vous.
--Eh! que me veut-elle? répliquai-je impatienté.
--Elle m'a dit, quand je lui ai remis votre carte, que si vous n'alliez
pas chez elle aujourd'hui même, elle ne me ferait pas débuter. Elle
prétend qu'il faut que vous me choisissiez un nom de théâtre; car mon
nom arabe est trop long et trop difficile à retenir.
--Eh bien, répondis-je, va dire à Mlle Zéphira que tu t'appelles Mlle
Négra[5]: ce nom convient à ton visage. Et, en disant ces mots, je la
quittai; je traversai la cour du palais ducal, puis la place Saint-Marc,
pleine de promeneurs.
Autant la nature et la solitude m'apaisent et font remonter l'âme en
moi, autant la foule, le mouvement joyeux ou affairé d'une ville, la
vue des couples riants m'agi lent, aiguillonnent mon sang et
m'entraînent au plaisir. Alors je ne suis plus poëte; je suis une
chair qui frémit et désire et veut sa part de la vie universelle.
Bien décidé pourtant à rester sous la calme influence de ma promenade
au Lido, je parcourus la place sans rien regarder, et je rentrai
aussitôt pour me mettre au travail.
Je vis Antonia accoudée à la fenêtre du salon. Je me rendis dans ma
chambre sans chercher à lui parler, et je m'assis devant la table où
j'écrivais; j'aperçus sur les feuilles éparses une large enveloppe
qui portait le sceau du consulat; le cachet en était brisé, et je ne
m'en étonnai pas en lisant sur l'adresse: _Très-pressée._ Antonia
avait pu penser que c'étaient des lettres de France qui nous
arrivaient. Je trouvai dans cette enveloppe le billet suivant du consul:
«Cette folle de Zéphira, qui ne sait pas votre adresse, m'envoie coup
sur coup deux lettres pour vous, je n'aurais point consenti à servir
d'intermédiaire à sa correspondance si elle ne m'assurait qu'il s'agit
d'une bonne action que vous devez faire ensemble.»
Je lus avec humeur les deux billets de la danseuse qui n'avaient point
été ouverts; dans le premier, daté du matin, elle me disait:
«Cette petite coureuse est moins laide que vous ne le prétendiez, et
je vous soupçonne de la protéger _con amore_; n'importe, je tiendrai
ma parole puisque vous m'aimez, _carissimo_. Venez vite chez moi, où je
suis seule sous prétexte de faire la sieste; il faut que nous
baptisions ensemble d'un nom chrétien cette petite moricaude.»
Le second billet, écrit il n'y avait pas deux heures, renfermait ces
mots:
«Si vous ne venez pas ce soir même vous promener dans ma gondole, je
renvoie votre _ragazze_ danser sur la place Saint-Marc et sur la
Piazzetta; je veux bien être complaisante pour vous, mais il ne faut
pas que vous soyez un ingrat.»
Je lui répondis aussitôt:
«Un Français ne se laisse pas conduire en laisse comme un Italien, je
vous ai dit que je vous verrais le soir des débuts de Mlle Négra. Le
lendemain je me rendrai à la fête que vous devez donner chez le comte
Luigi. D'ici là je resterai à distance votre très-humble serviteur.»
Après avoir écrit ce billet, que je posai sans le cacheter près de
ceux de Zéphira, je me mis à relire les pages que j'avais faites
l'avant-veille; tout à coup la porte de la chambre d'Antonia s'ouvrit
et je vis celle que j'aimais par-dessus tout me sourire d'un air
narquois.
--Je n'ai décacheté cette lettre du consul, me dit-elle, que parce que
j'ai pensé qu'elle renfermait des nouvelles importantes de France. Mais
vous avez vu que ma curiosité s'était arrêtée là; je ne veux rien
savoir de vos amours avec ces drôlesses.
--Et moi je veux que vous les connaissiez, repartis-je, en poussant
devant elle les deux billets de la danseuse et ma réponse.
Entraînée sans doute par un peu de curiosité, elle les lut, et me
dit:
--Eh bien! qu'est-ce que cela prouve? À vos heures vous vous occupez de
Mlle Zéphira, et quant à Mlle Négra, vous avez pour elle un tendre
penchant.
--Comme il vous plaira, répliquai-je, bien résolu de ne plus entrer en
lutte.
Lorsqu'elle me vit reprendre la plume et continuer à écrire, elle
s'approcha de moi:
--Voyons, mon cher Albert, ne voulez-vous pas permettre que je vous
parle comme une sœur?
--Hier vous étiez ma mère, répondis-je, aujourd'hui vous êtes ma
sœur.
--Je suis toujours une femme qui vous aime, ajouta-t-elle, en posant ses
lèvres sur mon front; patientez encore quelques jours et vous me
retrouverez tout à vous.
--Ô femme irritante et impudiquement mystique, m'écriai-je, tu
n'entends rien à l'amour! Je voulus essayer de la presser sur mon
cœur; mais elle se dégagea, et sans souci du mal qu'elle me faisait
elle s'enferma dans sa chambre.
Je travaillai toute la nuit, domptant ma tristesse et mes désirs.
[Note 3: Une femme qui a été à Byron ce que Béatrix fut à Dante et
Vittoria Colonna à Michel-Ange, c'est-à-dire l'inspiration et l'amour,
nous écrivait, il y a trois ans, pendant que nous étions à Londres:
«Cherchez à Sydenham le buste que Thorwaldsen a fait du plus beau de
tous les hommes; Thorwaldsen était un artiste de génie, et quoique la
beauté de lord Byron fût d'un ordre si élevé que ni le pinceau, ni
le ciseau n'aient jamais pu la saisir, car, par l'expression de son
grand génie et de sa belle âme, cette beauté devenait presque
surnaturelle; toutefois, ce sculpteur éminent l'a interprétée mieux
que tout autre, et a pu faire passer dans son marbre quelque rayon de
cette ravissante beauté. Quant à un autre buste fait par Bertolini, ne
le regardez même pas: c'est une honte pour l'artiste, homme de talent
mais sans idéal. Vous savez ce que dit Shakespeare dans _Hamlet_:
». . . . He was to this
»Hyperion--to a satyr.»
Le même cœur qui avait dicté ces lignes s'émut lorsque M. Trelawney
publia récemment à Londres un livre sur lord Byron, où il prétend
qu'ayant voulu revoir Byron mort et s'étant trouvé un moment seul dans
sa chambre, il souleva le drap qui le cachait et découvrit: «Qu'il
avait le buste d'Apollon, sur les jambes tordues du satyre.»
_La Revue des Deux-Mondes_ et _la Presse_ parlèrent de ce livre, et
c'est à cette occasion que celle qui avait connu lord Byron dans
l'éclat de sa gloire, de sa jeunesse et de sa beauté, nous écrivit la
lettre suivante, énergique et convaincante réfutation de l'invention
fantastique de M. Trelawney:
«... Que dire? quels mots employer pour exprimer ce qu'on éprouve
lorsqu'on lit des choses semblables, et surtout lorsqu'on voit la bonne
foi et l'élévation d'âme accepter à regret,--mais accepter pourtant
de pareils mensonges?--Jamais, croyez-le bien, Dieu n'a prodigué et
réuni sur une de ses créatures, un ensemble de dons comme sur lord
Byron. Mais, hélas, jamais aussi les hommes ne se sont plus acharnés
à disputer un à un ses dons; ne pouvant pas monter jusqu'à lui, ils
ont lâché de le faire descendre jusqu'à eux. Ils ne l'ont épargné
que là où il était absolument inattaquable. Ne pouvant pas lui
refuser son grand génie, obligés de reconnaître sa supériorité
intellectuelle, ils se sont attaqués à son être moral. Forcés
d'avouer que sa beauté était presque divine, ils ont inventé des
fables pour faire croire qu'il y avait dans sa personne des défauts
mystérieux qui le mettaient au-dessous de l'humanité, ils ont trouvé
dans ce bel exercice de leur esprit inventeur un aliment à leur
vanité, et souvent à leur cupidité. Heureusement que ceux qui peuvent
confondre ces turpitudes sont encore vivants, et ne manqueront pas de
rétablir la vérité des faits.
»Je connaissais l'absurde invention de M. Trelawney, qui, craignant
peut-être d'être oublié, a voulu se rappeler une fois encore au monde
par un odieux mensonge sur lord Byron, mensonge qui serait ridicule s'il
n'était pas révoltant. J'étais en Angleterre lorsque ce bel ouvrage a
paru, et je puis dire qu'il a indigné au plus haut degré le publie. La
renommée parfaitement méritée de M. Trelawney, proclame que pendant
toute sa vie (qui n'a été qu'un tissu d'extravagances, pour parler
avec charité), _Jamais il n'a pu dire une vérité_.
»Lord Byron, dont M. Trelawney n'a jamais été un ami, mais une simple
connaissance de ses derniers jours en Italie, et qui l'avait invité à
le rejoindre en Grèce parce que dans les circonstances de
l'insurrection de la Grèce il pouvait être de quelque utilité, se
moquait souvent de lui, sachant qu'il voulait réaliser en sa personne
le type imaginaire de son Corsaire.--Cependant, disait lord Byron,
Conrad faisait une chose de plus et une de moins que Trelawney,--il se
lavait les mains et ne disait point de mensonges.
»À bord du vaisseau qui l'emmenait en Grèce, il s'est souvent moqué
des mensonges de Trelawney, et, après sa mort, ces plaisanteries ont
été publiées. De là l'hostilité de Trelawney, qui a attendu la mort
de Fletcher[4] pour satisfaire sa vengeance.
«Mais il y a trop de raisons et trop de témoins contre lui pour qu'il
puisse prouver son odieux mensonge. Si lord Byron fût né si mal
conformé des jambes, comment aurait-on pu l'ignorer jusqu'à sa mort?
Quoique ange pour ses perfections, il n'était cependant pas tombé du
ciel homme fait et habillé, ni arrivé inconnu des pays inconnus. Il
avait eu des nourrices, des bonnes qui ont été interrogées; qui ont
dit tout ce qu'elles savaient de lui, et elles ont toujours déclaré
que l'enfant n'avait qu'_un de ses pieds_ mal conformé par une chute,
un accident qui lui était arrivé après sa naissance. Il avait été
traité par des médecins à _Nottingham_, à _Londres_, à _Dulwich_ et
toujours pour la seule fin de rétablir la forme de son pied et enfin
après les soins du docteur Glenine, il était arrivé à se rétablir
assez pour pouvoir se servir de chaussures ordinaires. L'enfant, tout
joyeux, annonce l'heureux événement à sa bonne par une lettre qui a
été conservée comme un témoignage de son bon cœur. Et, outre cela,
n'a-t-il pas été au collège à Aberdeen, à Oulwich, à Harrow,
jusqu'à son départ pour Cambridge? Est-ce là, avec les enfants de son
âge et de tout âge, vivant avec eux, menant en tout la vie des autres
écoliers, qu'il aurait pu cacher son défaut avec des habillements
extraordinaires? Et ses compagnons d'étude dont la plupart sont encore
vivants, pourquoi se seraient-ils tus sur ces défauts physiques de leur
camarade, qui font tant d'impression sur l'enfance? Auraient-ils attendu
les révélations lâches si elles étaient vraies, odieuses étant
fausses de M. Trelawney, pour dire que lord Byron avait non-seulement un
pied défectueux par suite d'un accident, mais les jambes monstrueuses
de naissance? Et s'il avait eu cette difformité, est-il possible qu'il
eût pu se distinguer parmi ses camarades et être supérieur aux autres
pour tous les exercices d'adresse comme il l'était, et que plus tard il
se fût encore distingué dans tous les exercices du corps, sans jamais
trahir qu'un simple défaut de conformation dans un pied à peine
sensible et ne lui étant ni grâce ni agilité? N'a-t-il pas toujours
monté à cheval avec une remarquable élégance? Ne nageait-il pas
mieux qu'aucun nageur de son temps? Ne jouait-il pas avec aisance à
tous les jeux de dextérité?--On devrait encore ajouter, a-t-il donc
toujours aimé platoniquement? N'a-t-il pas été marié? Et dans toutes
ces différentes circonstances pouvait-il cacher des difformités
pareilles à celles que lui prête M. Trelawney? Ajoutons encore aux
preuves matérielles que son corps a été embaumé par les docteurs
_Millingen, Bruno, Meyer_ et que ces messieurs ont parlé de la
_parfaite_ conformation de lord Byron, à l'exception d'un pied.
»Il existe un charmant portrait de lord Byron enfant, peint par Finden,
qui le représente debout et jouant de l'arc, et ses jambes dans ce
portrait sont jolies et élégantes comme toute sa personne. Mais je ne
finirais pas si je voulais énumérer toutes les preuves du mensonge de
M. Trelawney. Quant à la mélancolie de lord Byron, elle a été pour
le moins bien exagérée. Lord Byron était habituellement serein et gai
dans les dernières années de sa vie. Lorsqu'il a souffert de quelques
instants de mélancolie, ce n'était certes pas à cause d'une
imperfection de son corps, pour la beauté duquel, comme pour toutes les
autres qualités, qui faisaient de lui un être si privilégié, il ne
pouvait que remercier le ciel, mais cette mélancolie provenait de son
tempérament poétique, si sensible et si aimant; de la perte d'amis et
de personnes aimées; de la perte aussi de quelques illusions de
jeunesse, et plus tard de l'ingratitude, de la calomnie, de toutes les
basses et hypocrites passions conjurées contre lui pour le punir de sa
supériorité. On peut l'attribuer aussi à ce poids des grands
problèmes de notre existence, qui pèse sur les grandes âmes plus que
sur les esprits ordinaires.
»Mais dans les dernières années de sa vie, lorsqu'un esprit de
philosophie et des tendances plus religieuses qu'on ne croit, et qu'il
ne s'avouait pas encore à lui-même eurent agi sur lui, son âme devint
de plus en plus sereine, et tout le monde qui la vu alors s'accorde à
dire qu'il était habituellement gai, enjoué, charmant.»]
[Note 4: Valet de chambre de lord Byron, qui ne l'a jamais
quitté.]
[Note 5: Noire.]