XI

La journée du lendemain est une de celles de ma vie dont le souvenir

m'est resté le plus vif et le plus présent; je n'en ai oublié aucun

détail.

Vers midi je m'étais mise courageusement au travail afin de chasser par

cette discipline salutaire tout retour de pensées molles et

d'égarement malsain; Marguerite qui savait l'utilité et le résultat

de mes traductions de romans, avait emmené mon fils à la promenade

pour m'assurer quelques heures de tranquillité; j'espérais qu'Albert,

un peu blessé de la façon dont nous nous étions séparés la veille,

ne viendrait pas ou viendrait tard. Il arriva vers deux heures; j'étais

à peine vêtue d'un peignoir blanc; mes cheveux relevés et massés en

désordre retombaient çà et là sur mon front et sur mon cou en

boucles inégales. À ce négligé et aux feuilles fraîchement écrites

éparses sur ma table, Albert comprit que je ne l'attendais pas et que

je travaillais; je ne l'avais jamais vu si pâle et si défait, ses

traits décomposés m'effrayèrent.

--Comme vous êtes calme, me dit-il avec un sourire sardonique, et belle

et fraîche! on voit que vous avez dormi du sommeil de la vertu et de

l'indifférence. Moi j'ai passé une nuit de forcené, je ne me croyais

plus tant de jeunesse et de désir dans le cœur; j'ai été tenté de

revenir ici et de vous dire: «Si vous m'aimez, aimez-moi tout de

suite!» Mais j'ai pensé que vous seriez formaliste, que votre porte me

serait fermée et pourtant vous m'avez aimé hier soir un moment! une

minute! quoi qu'il arrive ne l'oubliez jamais.--Si vous disiez non,

marquise, votre conscience vous crierait que vous mentez!

--Mais, répondis-je pour apaiser son exaltation croissante, je ne renie

rien de mes sentiments pour vous, aucune de mes paroles, aucun des

élans de mon cœur.

--Oh! c'est bien, reprit-il, je le sais, je le sens, vous finirez par

m'aimer; c'est ce qui m'a retenu, voyez-vous, quand cette nuit j'ai eu

l'idée de toutes les ivresses. En vous quittant hier soir j'étais

tenté d'aller vous oublier dans les bras d'une autre, car vous me

faites souffrir et je ne veux plus souffrir; vous voyez bien que la vie

m'échappe. Mais au lieu de m'abrutir je me suis souvenu de vos lèvres

sur mon front, je les sentais toujours, je les sens encore et je n'ai

point profané ce baiser. C'est une promesse, un lien; c'est un présage

que vous serez à moi!--Quelque chose nous sépare encore, j'ai cherché

longtemps et je crois que j'ai trouvé. Je viens remuer avec vous la

cendre des morts; je viens vous ouvrir mon cœur toujours saignant, je

viens vous raconter mes amours avec Antonia Back.

Il fit un grand effort pour prononcer ce nom; puis, se levant, il

continua en marchant avec agitation d'un angle à l'autre de mon

cabinet:

--Vous admirez, vous aimez cette femme, et son image s'interpose entre

nous. Vous pensez que de son côté est la bonté et la grandeur, car

elle a marché dans la vie pratiquant la charité, se faisant des

prosélytes et travaillant avec un patient effort à réhabiliter ses

sentiments par ses doctrines: tandis que moi, brisé et blessé à mort,

poussé à tous les vents par le désespoir, j'ai déserté l'idéal et

accepté pour consolateur la débauche. Aux yeux d'un grand nombre je

représente l'égoïsme dégradé! Rien de généreux ni d'utile ne

dirige plus ma vie: comme si un soldat dont un boulet a coupé les deux

bras pouvait encore tenir ses armes! Quant à elle, elle a saisi d'une

main agile et résolue le drapeau du socialisme, mot sonore et creux qui

laisse une grande élasticité à la morale; elle s'est fait des

partisans parmi les utopistes, dans les écoles et dans la foule; elle

passionne la jeunesse que je ne fais plus que distraire. Même ceux qui

la combattent conviennent que le travail incessant et souvent funeste de

son esprit est une sorte de moralisation de sa vie. Elle aime ces

attestations publiques, cette mise en scène de ce qu'elle nomme ses

croyances humanitaires et sa foi dans le progrès. C'est le jargon

moderne pour exprimer ce qui s'appelait autrefois la perfectibilité.

Ces idées sous une autre forme et dans une juste mesure ne me sont pas

étrangères; je suis de l'avis d'un poëte contemporain qui a dit: «La

perfection n'est pas plus faite pour nous que l'immensité, il faut ne

la chercher en rien, ne la demander à rien; ni à l'amour, ni à la

beauté, ni à la vertu; mais il faut l'aimer pour être vertueux, beau

et heureux autant que l'homme peut l'être.»

La foule, poursuivit-il, ne se passionne que pour l'exagération et

l'emphase; je n'aspire pas à plaire à ce public banal; je vous ai dit

pour lui mon dédain; je ne suis véritablement connu et aimé que par

quelques amis qui savent ce que j'ai souffert dans la recherche

douloureuse de l'amour, qui est aussi la recherche de l'idéal; où le

vulgaire n'a vu qu'une passion personnelle, vous verrez, j'espère, la

manifestation de mon âme et, partant, de l'âme humaine. Ne croyez pas

que, dans le récit que je vais vous faire, je cherche à amoindrir et

à avilir Antonia comme d'autres le feront peut-être un jour pour me

venger; non, non, je vous parlerai d'elle avec tendresse et justice,

mais avec une inexorable vérité, et, quand vous m'aurez entendu, vous

m'aimerez!

Malgré la curiosité très-vive que m'inspirait cette histoire, je crus

devoir lui dire loyalement:

--Mais je vous jure que ce n'est point le souvenir d'Antonia qui est

entre nous, l'obstacle à l'amour vient d'ailleurs.

--Je sais, je sais, reprit-il, je l'ai deviné, et je vous l'ai déjà

dit: je suis maladif et vieilli, mais quand vous m'aimerez vous n'y

penserez plus; ce sera, comme hier soir, dans les ténèbres, quand mon

âme vous attirait tout entière; d'ailleurs, je redeviendrai si jeune

et si gai en vous aimant que vous finirez par en être séduite. C'est

ainsi que j'étais quand j'aimais Antonia.

En disant ces mots, il s'assit sur un coussin à mes pieds, et, appuyant

son menton sur la paume de sa main, il allait poursuivre. Je me levai,

et me plaçant en face de lui, je fis un grand effort sur moi-même pour

lui dire:

--Mais si j'en aime un autre? si...

--Bah! interrompit-il, c'est impossible! cet autre, je l'aurais

rencontré chez vous et je sais que vous vivez comme une sainte!

Qu'est-ce que ce serait d'ailleurs que cet amant fantastique qu'on ne

voit jamais, qui vous laisse seule dans l'abandon, qui vous livre à

toutes les tentations de l'isolement et ouvre un champ libre aux désirs

de vos amis? Je ne redoute point un spectre! vous êtes une femme

romanesque et vous voudriez, dans votre orgueil, que ce lui idéal, que

cet être imaginaire vous suffit. Mais, hier soir, sur mon cœur,

n'avez-vous pas vu que c'était chimérique! Eh bien! je suis là, moi,

la réalité et non le rêve. Pourquoi me repoussez-vous? Vous avez trop

d'esprit pour persister dans cette lutte! Oh! chère, chère,

confions-nous à la nature et ne subtilisons plus.

Je me rassis, attendrie par sa persistance aveugle; mais je me sentais

si glacée en face de lui, que je compris bien qu'il ne m'avait point

convaincue.

--Je vous écoute, lui dis-je, parlez-moi de l'amour de votre jeunesse

dont le monde a tant parlé.

--Le monde, reprit-il, ne voit jamais que l'apparence des choses:

J'avais vingt-cinq ans, et déjà quelques rapides et heureux succès

littéraires avaient attiré sur moi l'attention du public et celle plus

recherchée de quelques salons qui faisaient à cette époque la

réputation des écrivains. D'ailleurs, le nom de mon père m'ouvrait

tout naturellement cette société exquise, attrayante par ses dehors,

et qui finit par donner, à l'esprit et au cœur, des habitudes

délicates. Les femmes étaient délicieuses dans ce grand monde;

plusieurs me distinguèrent et m'aimèrent comme elles savent aimer, du

bout des lèvres et du bord du cœur. Leur vie facile et élégante est

tellement remplie de choses nouvelles et charmantes qu'un amant n'y

tient guère la place que d'une fantaisie de plus. Moi, je les aimais,

tête baissée, avec toutes les puissances de ma jeunesse et de mon

imagination. Je m'indignais de leur légèreté et du vide de leur âme;

j'étais mal appris et injuste; elles ne pouvaient changer leur nature

en m'aimant. De leur côté ces frivoles amours se dénouaient sans

déchirement; tandis que mon cœur en éprouvait une rage ironique, que

je traduisais par des satires sentimentales sur des duchesses et des

comtesses espagnoles, qui étaient autant de nobles dames françaises.

À l'exemple de don Juan, «rien ne pouvait alors arrêter

l'impétuosité de mes désirs, je me sentais un cœur à aimer toute la

terre, et, comme Alexandre, je souhaitais qu'il y eût d'autres mondes

pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.» Je recherchai

l'intimité des grisettes, espérant qu'elles auraient plus de cœur et

plus de passion que les femmes du monde; je leur trouvai plus de

naturel, une certaine droiture et souvent une bonté qui

m'attendrissait; mais il y avait entre nous d'autres discordances qui

choquaient toutes mes susceptibilités de gentilhomme et de poëte;

elles me disaient tout à coup de ces vulgarités qui, tantôt me

faisaient éclater de rire, et tantôt m'impatientaient violemment. Leur

esprit était un tel abîme d'ignorance, qu'à part quelques naïvetés

de tendresse je n'y trouvais rien qui valût la peine d'être recueilli;

leur pensée ne répondait jamais à la mienne, excepté dans les

moments où les sens nous rapprochaient; les femmes du monde n'en savent

guère plus, mais elles y suppléent par un jargon qui fait illusion, et

elles cachent ce qui leur manque sous des dehors exquis.

C'est vers ce temps que je me liai avec Albert Nattier, fort recherché

dans le monde des plaisirs, à cause de sa grande fortune et de son

esprit aimable; il n'était ni littérateur, ni artiste, mais il aimait

les choses de l'esprit et de l'art. La publication de mes premiers

livres l'attira vers moi; il me témoigna une amitié très-vive que

rien n'altéra et qui dure encore. Albert Nattier m'aima comme le luxe

de son esprit. J'étais aussi nécessaire à ce qu'il y avait

d'intellectuel et d'idéal en lui que ses maîtresses et ses chevaux

l'étaient à ses habitudes de dissipation; il m'aimait cordialement

et simplement; pourquoi donc aurais-je repoussé sa sympathie?

On m'a reproché d'avoir préféré son amitié à celle des poëtes

contemporains. Ce qui m'a toujours tenu un peu à distance de ces hommes

de génie, ce n'est certes pas l'envie, et je l'ai prouvé en les louant

dans mes ouvrages et en les applaudissant en public; mais presque tous

les littérateurs, excepté René, visent trop à l'effet: tantôt par

une raideur et une morale de convention; tantôt en voulant être des

hommes politiques, et en dédaignant eux-mêmes les lettres qui les ont

fait grands. Vous savez le cri désespéré que j'ai poussé vers l'un

des plus célèbres? Eh bien! cette lamentation d'une âme saignante

resta sans réponse; ce qui n'empêchera peut-être pas ce grand lyrique

de faire un jour sur ma tombe quelque attendrissante élégie!

J'aime les esprits simples et humains qui s'émeuvent de nos passions et

de nos douleurs, sans songer à nous enchaîner à leur ambition ou à

leurs systèmes.

Albert Nattier me plut dès l'abord par son laisser-aller, la franchise

de sa vie et son insouciance de l'opinion. Me voyant dégoûté des

femmes du monde et des grisettes, il m'introduisit dans le monde des

actrices et des courtisanes qui dévoraient sa fortune; je fus un moment

ébloui, car ces sortes de femmes ont vraiment la science du luxe et une

certaine apparence poétique. Elles s'ajustent à ravir, possèdent le

geste et le regard vrais des sentiments qu'elles veulent feindre, et

quand elles ne parlent pas trop, elles sont plus séduisantes que

d'autres pour les sens et pour l'imagination. Malheureusement, même

dans mes liaisons les plus futiles, j'ai toujours voulu pénétrer

jusqu'à l'âme, analyser le fond des êtres. Vous pensez de quel

dégoût je fus bientôt pris pour cette espèce de femmes, qui, presque

toutes, ont auprès d'elles leur mère, dont elles font leur servante ou

leur entremetteuse! Plus tard, quand le désespoir m'a rejeté dans

leurs bras, ce n'a pu être qu'en m'enivrant que j'ai cherché et reçu

leurs caresses.

Je commençais à me lasser de mes évolutions amoureuses dans les

diverses sphères de la société, lorsqu'un soir je rencontrai Antonia

Back dans une petite réunion d'artistes, où la curiosité de la voir

m'avait attiré. Depuis un an ou deux on parlait beaucoup d'elle, et

chaque ouvrage qu'elle publiait obtenait un succès d'éclat. J'avais

remarqué dans ses livres de très-belles pages qui révélaient un

écrivain, chose rare et presque introuvable parmi les femmes. J'aimais

surtout ses descriptions de la nature; là, elle est vraiment grande et

ne saurait être surpassée; j'admire moins ses héros et ses

héroïnes: leurs caractères sont souvent factices, faussement

philosophiques et prétentieusement tendus dans les sentiments; leurs

paradoxes et leurs raisonnements imperturbables m'irritent, quoiqu'elle

les revête d'éloquence et d'un style toujours limpide dans sa

diffusion même. Telle qu'elle était, cette femme offrait une glorieuse

et curieuse exception, bien faite pour m'attirer. Je savais, d'ailleurs,

que sa façon de vivre était étrange et débarrassée de tout

préjugé; je m'en promettais mille nouveautés. Avant d'aimer avec

notre cœur, nous aimons déjà par l'imagination. J'avais recueilli sur

sa beauté une foule d'opinions contraires: les uns la trouvaient

irrésistiblement belle; pour d'autres elle, n'avait que de très-grands

yeux fort expressifs. Elle portait la plupart du temps, assez

disgracieusement, disait-on, des habits d'homme ou des costumes

fantasques. Le jour où je la vis pour la première fois, elle était en

toilette de femme un peu à la turque, car sur sa robe flottait une

veste brodée d'or. Sa taille mignonne se jouait sous ce vêtement large

et avait des ondulations pleines de grâce: sa main, dont la beauté

parfaite vous a frappée, s'échappait blanche et effilée du cercle

d'or d'un bracelet égyptien; elle me la tendit quand je m'approchai

d'elle, et je la pressai un moment avec surprise, tant elle me parut

petite. Je n'analysai point son visage; il avait alors un doux velouté

de jeunesse, l'éclat de ses yeux magnifiques et l'ombre de ses épais

cheveux noirs lui donnaient quelque chose de si pénétrant et de si

inspiré, que j'en eus le sang et l'âme bouleversés. Elle parlait peu

et juste; son front et son regard semblaient renfermer l'infini.

Elle parut heureuse de mon attention, et se mit à causer à part avec

moi; elle n'aimait pas beaucoup, me dit-elle, mes vers légers et

satiriques, mais elle augurait de mon talent de très-grandes choses.

Ses premières paroles furent des conseils; elle se plut toujours à

prêcher un peu; c'était la pente naturelle de son esprit qui finit par

en contracter quelque lourdeur. Ce qui la charmait en moi,

ajouta-t-elle, c'étaient mes manières polies d'homme bien né.

Elle vivait entourée à cette époque de quelques amis dont l'un,

assurait-on, était un peu son amant; tous étaient des hommes de

quelque valeur et d'assez bons écrivains, mais complètement vulgaires

de figure, de langage et de maintien; ils affectaient avec elle une

familiarité qu'elle encourageait dans ses heures de laisser-aller et

d'ennui, mais qui la révoltait parfois dans sa fierté et sa

distinction natives. Elle avait eu pour aïeule une femme aux nobles

manières, et elle savait prendre à volonté les allures du meilleur

monde; puis la politesse d'un homme lui paraissait toujours une

déférence de cœur qui la touchait dans la vie tout à fait libre

qu'elle menait.

En nous quittant, elle m'engagea à aller la voir. J'y courus dès le

lendemain; je sentais déjà que je l'aimais. Au bout de trois jours,

nous étions l'un à l'autre. Jamais, jamais, je n'avais goûté l'amour

si beau, si ardent, si entier. Je me sentais une exaltation, un délire,

une joie d'enfant, une mollesse d'âme presque maternelle, mêlée d'une

force de lion. J'avais des élans généreux et superbes, j'étreignais

dans mes bras la création, j'étais vingt fois plus poëte qu'avant de

la connaître; sans doute cet amour immense reposait en moi; elle n'en

avait été que l'éclosion: c'était ma jeunesse qui débordait, mais

le choc venait d'elle. Avant elle, aucune femme ne m'avait produit cet

éblouissement et cette ivresse. Je lui dois d'avoir connu l'amour

autrement qu'en rêve, et je l'en bénis. Je l'en bénis encore à

travers le temps, je l'en bénis malgré les angoisses qui suivirent!

Qu'importe que l'amour se soit évanoui; en a-t-il moins été? Est-ce

que tout ne meurt pas, et nos sentiments et nous-mêmes? Est-ce que les

baisers et les serments échangés par tous les êtres des générations

qui nous ont précédés n'ont pas été dispersés? Nous passons, nous

passons, et le temps nous emporte. Mais dans le lointain perdu où notre

âme se noie, sitôt qu'elle ressaisit l'étincelle de l'amour, elle s'y

réchauffe et s'y éclaire. Prêts à mourir, nous remuons encore cette

cendre brûlante; c'est le suaire où nous voulons dormir, nous sentons

qu'il contient tout ce qui fut notre vie.

Il continua:

--En aimant Antonia, je me sentais fier d'aimer. Elle était belle, et

elle avait un esprit qui valait le mien. On croit de bon goût, dans

notre temps de mœurs grossières, entre deux cigares et deux pots de

bière, et au sortir des filles de joie, de médire et de se railler des

femmes intelligentes. Byron a appelé _bas-bleus_ quelques Anglaises

pédantes; le mot a passé en France et a servi aux mauvais plaisants

des petits journaux. Moi-même je me suis moqué de quelques médiocres

femmes auteurs. Mais sitôt qu'une femme est douée d'un génie naturel,

c'est-à-dire involontaire et sacré, que ce génie se révèle par des

œuvres ou seulement par la parole, ainsi que cela arrive chez la

plupart des femmes d'esprit qui meurent en emportant leur secret, ce

génie attire le poëte comme une parenté. Avec ces femmes seules, on

goûte la double et complète volupté de l'âme et des sens.

C'est surtout après l'expérience des femmes du monde, des grisettes et

des courtisanes, qu'on s'enivre de ces nobles amours où l'esprit

participe; on se sent planer, et même dans les bras l'un de l'autre on

ne touche pas la terre; on mêle aux larmes et au rire de la volupté

des cris sublimes, et on échange dans des heures bornées toutes les

aspirations de l'infini. Cela est si vrai, que lorsqu'une de ces femmes

a traversé la vie d'un homme, elle y creuse un sillon de feu: le cœur

s'y consume, mais le génie en jaillit.

Vittoria Colonna a fait Michel-Ange; Mme d'Houdetot, Jean-Jacques; Mme

du Châtelet, Voltaire; Mme de Staël, Benjamin Constant: je cite au

hasard. Un poëte a dit, et c'est là l'expression sérieuse de mon

cœur: «Il n'y a pas un peuple sur la terre qui n'ait considéré la

femme ou comme la compagne et la consolation de l'homme, ou comme

l'instrument sacré de sa vie, et, sous ces deux formes, qui ne l'ait

adorée.»

Donc, il est très-vrai que les femmes supérieures nous attirent

malgré nous et nous attachent d'un lien plus fort. Le nier serait une

fausseté puérile ou un aveu d'infériorité. Mais avec de telles

femmes les luttes inévitables en amour se multiplient; elles naissent

de tous les contacts de deux êtres d'égale valeur, et dont pourtant

les sensations et les aspirations peuvent être très-diverses. En

pareille union, les joies sont extrêmes, mais les déchirements le sont

aussi. Les ayant élues au-dessus des autres, nous demandons à ces

femmes l'impossible: l'idéal de l'amour. À leur tour, elles nous

pénètrent, nous analysent, nous traitent de pair. Sitôt que quelque

conflit s'engage, notre orgueil brutal d'homme habitué à la domination

s'indigne de leur hardiesse. Dans les transports de l'amour, la parité

était admise, exaltée, proclamée avec bonheur; car la valeur de la

femme doublait la puissance de l'homme. Dans toute autre occasion, elle

est niée, outragée, et parfois rejetée comme une entrave à notre

liberté. Il nous en coûte d'avoir à compter avec leur intelligence.

Les femmes ordinaires nous cèdent et nous adulent dans tout ce qui est

du ressort de l'esprit; elles n'appliquent leur pénétration et leurs

finesses natives qu'à nous enchaîner ou à nous tromper sans nous

contredire et avec une passivité d'esclave.

Dieu m'est témoin qu'avec Antonia je ne commençai point la lutte:

j'aimais ses facultés merveilleuses, sans songer à la diriger ni à la

combattre, lors même qu'elle me heurtait par ses idées. Je hais le

métier de pédagogue; peu capable de me conduire moi-même, je me crois

inhabile à conseiller personne. Ceux que j'aime me plaisent tels quels;

je ne me flatte pas d'être un plus grand maître que la nature: elle

nous fait comme elle l'entend; à peine si nous pouvons nous-mêmes nous

transformer lentement par la réflexion et par la douleur.

Antonia eut dès le premier jour la prétention de me modifier. J'avais

quatre à cinq ans de moins qu'elle, ce qui, joint à ses penchants de

protection et de prédication, lui inspirait des manières maternelles

qui me gâtaient l'amour. Dans ses moments de plus vive tendresse, elle

m'appelait: «Mon enfant.» Ce mot glaçait mes transports ou

m'arrachait des paroles moqueuses qui la fâchaient. Alors elle

allongeait sa lèvre supérieure, prenait son air le plus grave et

commençait quelque discours de morale. Elle me disait qu'il fallait

l'écouter; que son âge, son expérience des passions et ses

méditations dans la solitude lui donnaient une juste autorité sur moi.

Je sortais, ajoutait-elle, d'un monde où on se jouait de tout, où on

aurait voulu continuer l'ancien régime sans tenir compte de notre

glorieuse révolution et de l'ère nouvelle qu'elle avait ouverte. Mes

écrits témoignaient assez de la légèreté de mes doctrines. Il

était temps de songer à être utile à la cause de l'avenir, comme

elle l'essayait elle-même; elle m'aimerait doublement si je la suivais

dans cette voie, où les plus grands esprits contemporains

l'encourageaient. Elle me citait alors quelques-uns de ses amis,

écrivains nébuleux et médiocres, qu'elle traitait de sublimes

philosophes! Je bâillais légèrement en l'écoutant; mais, sitôt que

je la regardais, la flamme de ses yeux m'allait au cœur; je la

soulevais dans mes bras, je la couvrais de baisers, en lui disant:

«Aimons-nous! cela vaut mieux que tes longs discours; ou, si tu veux

parler, parle-moi de la nature, décris-moi quelque beau paysage; alors

tu es vraiment inspirée, plus belle et au-dessus des autres; mais ta

philosophie m'ennuie; je la connais; c'est pour moi une vieillerie que

ne peut rajeunir l'emphase de tes amis: les encyclopédistes en ont

rebattu les oreilles de mon père; eux, du moins, étaient des esprits

originaux.»

Quand je lui parlais de la sorte, elle tombait dans un froid silence. Si

nous restions seuls, je finissais par rompre la glace à force de

gaieté, de caresses et des plus douces câlineries que me suggéraient

ma jeunesse et mon amour. Mais si un de ses doctes amis survenait

pendant nos discussions métaphysiques, elle le prenait à témoin de

l'infériorité de mon âme et du devoir qu'elle s'imposait de me

convertir. Alors j'allumais mon cigare et je sortais pour échapper à

ce fastidieux colloque. Elle m'aimait pourtant à cause de ma jeunesse

et des transports qu'elle m'inspirait; mais je ne crois pas lui avoir

jamais fait ressentir la suprême ivresse que je lui devais. Elle était

curieuse des choses des sens, plus qu'ardente et lascive; ce qui souvent

me la faisait trouver impudique dans sa froideur même. L'emportement de

ma passion l'effrayait comme une force dont elle n'avait pas le secret,

et très-souvent aussi elle me semblait déroutée par mon tempérament

de poëte. En ce temps, chère marquise, ce tempérament de mon esprit,

que les chagrins et la maladie ont assoupi, était de toutes les heures:

il se traduisait diversement, mais il ne m'abandonnait jamais; il

éclatait dans la volupté, dans la causerie, dans le travail; j'étais

toujours le même homme, c'est-à-dire le poëte, l'être sensitif et

incandescent, vibrant et s'enflammant sans cesse.

Antonia, au contraire, n'était intelligente et passionnée que par

intermittences: elle déposait son exaltation avec sa plume; elle

devenait alors complètement inerte, ou bien elle avait des

raisonnements à perte de vue sur ce qu'elle appelait la dignité

humaine. C'était un être tout d'une pièce, à qui je sentais que ma

nature complexe échappait, et qui devait presque me dédaigner en

secret. Plus tard, quand je lui ai vu louer avec une apparence de bonne

foi deux ineptes poëtes ouvriers, je me suis demandé si même le

côté littéraire de mes ouvrages avait été compris par elle.

Mais, je vous le répète, ces dissemblances de nos esprits, qui dès

les premiers jours se produisirent entre nous, n'atténuèrent en rien

mon ardent amour pour elle, et ce n'était que lorsqu'un de ses ennuyeux

amis se trouvait en tiers dans nos discussions que j'avais quelque

mouvement d'humeur contre elle. Un jour où elle se montra froide et

formaliste comme une nonne, il m'échappa de lui dire:

--On voit bien, ma chère, que vous avez passé votre enfance dans un

couvent, vous en conservez des airs de béguine que tout votre esprit et

toutes vos escapades auront de la peine à vous faire perdre.

Le plus adulateur de ses amis répliqua que j'avais le langage d'un

libertin, et que je ne comprendrais jamais la grandeur du sacrifice et

de l'amour d'Antonia. J'aurais voulu jeter cet homme par la fenêtre, et

les autres aussi, car les camarades d'Antonia, comme elle appelait ces

messieurs, irritaient mon bonheur par leur vulgarité. Je souffrais de

les voir interrompre selon leur bon plaisir, nos belles heures de

solitude.

Antonia me reprochait mes agitations sans trêve et ce qu'elle appelait

la fièvre de mon amour; je lui dû un jour:

--Quittons Paris, où l'on s'occupe trop de nous; déjà on parle de

notre liaison, bientôt tout le monde la connaîtra, et les petits

journaux en feront le récit pour divertir les oisifs; ne livrons pas nos

cœurs en pâture aux badauds. La campagne est pleine d'attraits et les

grands bois sont superbes par ces jours d'automne, partons; choisis

toi-même la solitude où nous irons nous cacher.

Elle me répondit avec une franche cordialité, en m'embrassant, que

j'avais là une heureuse idée et qu'il fallait la mettre en pratique

des le lendemain.

Élevée à la campagne, elle a toujours eu l'amour des champs, elle s'y

identifie, s'en inspire et en devient plus grande et meilleure.

Il fut décidé que nous irions sans tarder nous établir à

Fontainebleau. Nous fîmes rapidement nos préparatifs, et, sans

prévenir personne, nous nous échappâmes de Paris comme deux joyeux

écoliers.

Une voiture de louage nous conduisit jusqu'à rentrât de la forêt;

nous nous arrêtâmes devant la maison d'un garde-chasse, où nous

louâmes une chambre très-propre dont de grands arbres ombrageaient la

fenêtre. L'air vivifiant, la bonne odeur des bois, les aspects variés

des masses de feuillages aux tons divers, nous ravissaient au réveil.

Antonia, alerte et vive, aidait la femme du garde-chasse à préparer

notre déjeuner; puis nous partions pour nos excursions à travers la

forêt. Chaque jour c'était une exploration nouvelle de quelque partie

inconnue de cette immense étendue d'arbres séculaires. Antonia avait

repris, pour faire plus commodément ces longues promenades, un habit

d'homme sans prétention; elle portait une blouse de laine bleue serrée

à la taille par une ceinture en cuir noir. Jamais je ne la vis plus

belle que dans ce simple costume; parfois, quand la marche empourprait

ses joues veloutées, que son grand œil noir si intelligent s'arrêtait

ravi sur un aspect du paysage et que ses cheveux bouclés s'agitaient

autour de sa tête comme des ailes d'oiseau, je me précipitais vers

elle, je l'arrêtais par une de ses boucles soyeuses que je pressais de

mes lèvres et que je serrais entre mes dents; puis l'attirant ainsi

vers moi, je la forçais à tomber dans mes bras.

Ô lits de bruyères embaumées, rayons filtrant à travers les

branches, chants d'oiseaux, bruits des vents légers qui faisiez

frissonner les feuilles! Rumeurs lointaines des chasseurs et des

bûcherons! Étoiles qui le soir nous surpreniez dans les

anfractuosités des rocs recouverts de mousse, lune claire et souriante

qui me montriez sa beauté, vous savez si je l'ai aimée!

Nous étions tellement charmés de nos découvertes toujours nouvelles

dans ces grands bois qui paraissaient nous appartenir, que nous

résolûmes d'y pénétrer plus avant, d'y passer une journée entière

et toute une nuit, couchés sur un lit de feuillage. Nous partîmes un

matin par une température très-chaude, nous portions suspendus en

bandoulière de petits havre-sacs renfermant des provisions. Jamais

Antonia n'avait été si gaie; elle bondissait comme un chevreuil à

travers les sentiers difficiles; j'avais peine à la suivre dans son

élan; tantôt elle jetait les sons de sa belle voix perlée aux échos

qui les répercutaient à l'infini; tantôt elle entonnait un chant

rustique de son pays. Puis elle butinait toutes les plantes et toutes

les fleurs sauvages qu'elle rencontrait; elle m'en disait les

propriétés et les noms; elle avait fait à la campagne des études

pratiques de botanique et connaissait à fond l'ingénieuse science de

Linnée et de Jussieu, qu'elle poétisait par l'expression; je la

regardais et l'écoutais ravi; elle était redevenue aimante, simple,

bonne, vraiment grande, elle s'harmonisait avec l'immense nature. Nous

fîmes une halte près d'une source qui surgissait au pied d'un rocher.

Nous nous assîmes sur l'herbe fine pour prendre notre repas du matin;

je la servais et j'allais lui puiser à boire dans le creux de mes

mains. Le déjeuner fini, j'exigeai qu'elle fît une heure de sieste et

reposât ses jolis petits pieds qui couraient si bien. Pour la bercer,

je la pressai longtemps silencieusement sur mon cœur; elle finit par

s'endormir, et je la regardai en extase, soutenant sa tête sur mon

genou ployé. J'étais aussi un peu las de notre longue marche, mais

trop agité par mon bonheur pour que le sommeil pût me gagner. Je

suivais la palpitation de ses longs cils noirs sur ses joues colorées,

le mouvement de son sein, et son sourire errant dans un songe; je me

disais: «C'est mon image encore qu'elle caresse à son insu!» Quand

elle s'éveilla, elle m'entoura de ses bras, en me remerciant du soin

que j'avais pris d'elle. Nous nous remîmes à marcher, nous racontant

des histoires de notre enfance. Nous nous interrompions souvent pour

regarder la majesté de la forêt dont les aspects variaient à chaque

instant. Vers le soir, nous arrivâmes au milieu d'un amas de rocs

géants et bouleversés qui était le but de notre excursion. C'était

quelque chose de grandiose et de sinistre à la fois que ces énormes

blocs recouverts de mousses et de végétations, et qui semblaient avoir

été disjoints par quelque lointain tremblement de terre. Des plantes

robustes avaient poussé dans leurs flancs déchirés; de grands chênes

montaient de leurs entrailles; parfois un filet d'eau souriait et

gazouillait autour de leur base formidable; c'étaient des contrastes de

force et de grâce inouïs; je disais à Antonia:

--C'est comme ta personne où le génie et la beauté s'unissent.

Je voulus gravir jusqu'au sommet d'un des rocs le plus haut, et je lui

criai de me suivre: mais elle, qui jusqu'alors s'était montrée

infatigable, me supplia de la laisser en bas sur un tas de feuilles

mortes où elle s'était assise. Ses forces défaillaient, me

disait-elle, elle m'attendrait là sur ces feuilles qui formeraient un

doux lit pour la nuit. Je la plaisantais sur sa fatigue, et je montais

toujours en lui répétant: «Suis-moi! suis-moi! il faut que tu voies

ce que je vois, l'horizon est splendide! Viens! viens, est-ce qu'on sent

la lassitude quand on aime!»

Le crépuscule disparaissait et faisait place à la nuit; quelques

étoiles se levaient, et le disque de la lune se dessinait pâle sur

l'étendue des cimes vertes; devant moi les dernières bandes de pourpre

du soleil couchant s'étendaient en lignes enflammées; elles

projetaient sur ma tête des lueurs d'incendie. Antonia m'a dit, plus

tard, que je semblais marcher à travers le feu et que mes cheveux

blonds rayonnaient comme la chevelure d'une comète.

--Accours donc! je le veux, je t'attends! lui criais-je toujours

transporté par le spectacle qui s'agrandissait sous mes yeux, à mesure

que je montais. En tous sens, partout, jusqu'au plus lointain horizon

s'étendait la forêt verte diaprée de teintes jaunes et rouges,

paraissant aussi vaste que le ciel qui la recouvrait. J'étais parvenu

au point culminant du roc et j'y avais trouvé une cavité ovale,

espèce de demi-grotte formant comme une alcôve tapissée de mousse

noire.--J'ai un gîte pour la nuit, criais-je à Antonia, rejoins-moi,

je t'en supplie! et je m'assis immobile au bord de cet enfoncement, la

regardant venir. Elle s'était levée comme à contre-cœur et

gravissait lentement le roc ardu que j'avais franchi si vite: parfois,

elle s'arrêtait, regardait autour d'elle, faisait encore quelques pas,

puis s'asseyait comme épuisée. Ma voix la stimulait, j'aurais voulu la

soulever d'un souffle jusqu'à moi, et, cependant, je n'allais pas vers

elle pour l'aider; je me disais; «Si je la rejoins, elle me forcera à

descendre et ne voudra plus monter.» Il me semblait que nous serions si

bien, si loin du monde à cette place que je venais de découvrir, que

j'étais moins occupé de sa fatigue que du ravissement que je voulais

lui faire partager. En se traînant, peu à peu, elle arriva sur

l'avant-dernier plateau. Alors, je me courbai, je tendis mes deux bras

à ses petites mains et je la hissai jusqu'à moi. Je l'étreignis sur

ma poitrine, et la soutenant la tête renversée, la face au ciel et ses

beaux yeux tendus vers le firmament, je lui dis:

--Regarde, quelle tranquillité! quelle solitude! quel silence! quel

oubli délicieux de tout ce qui n'est pas nous!

Pas un souffle d'air ne troublait ce calme imposant, pas une rumeur ne

se faisait entendre; la terre en s'endormant paraissait s'immobiliser.

La nuit devenait plus noire et les étoiles plus vives; Antonia était

très-pâle et frissonnait dans mes bras.

--Je suis bien lasse, me dit-elle, et il me semble que j'ai froid.

--Je vais te coucher dans notre abri, répondis-je, je te couvrirai de

mes habits et en te reposant tu regarderas la double étendue du ciel et

de la forêt.

Je la portai doucement, comme une mère fait d'un enfant endormi, dans

la cavité tapissée de mousse sombre. Mais, à peine y fut-elle

étendue, qu'elle s'écria:

--Oh! j'ai peur ici, on dirait que tu me mets dans une bière recouverte

d'un drap noir!

--Peur! répliquai-je, peur! quand je t'étreins sur mon cœur et que je

t'aime, tu aurais donc peur de mourir avec moi? Eh bien, si Dieu

m'écoutait, moi, je voudrais, vois-tu, que cette nuit fût pour nous la

dernière; là, près de toi, finir la vie, m'endormir radieux, jeune,

satisfait, aimant et aimé avant que l'âge n'ait glacé notre âme,

avant que la lassitude ou l'infidélité n'ait flétri notre bel amour,

avant que le monde ne nous ait séparés. Oh! dis, chère âme, veux-tu

que ce jour soit notre dernier jour? précipitons-nous de ce roc, cœur

contre cœur, et si étroitement enlacés qu'on ne pourra nous séparer

dans la tombe?

En parlant ainsi, fou d'amour et altéré d'infini, je l'inondais de

caresses et de larmes; je la soulevai dans mes bras et la pressai d'une

si forte étreinte, tout en marchant vers le bord du roc, qu'elle poussa

un cri aigu plein d'effroi; elle se débattit dans mes bras, me

repoussant des pieds et des mains avec frénésie et une sorte de haine.

Elle parvint à se dégager.

--Je ne veux pas mourir! me dit-elle, et, sans écouter mes

supplications, elle se laissa glisser jusqu'au pied du roc; je me

précipitai sur ses traces, et, quand je l'eus atteinte, je

m'agenouillai devant elle, et lui demandai pardon de la terreur que lui

avait causé mon amour.

Amour si grand et si vrai, qu'un instant j'avais songé à le perpétuer

par la mort!

--Ces extravagances sont criminelles, me dit-elle assez durement, et

l'amour tel que vous l'entendez est une absorption et un égoïsme que

Dieu doit punir. Nous vivons ici comme des enfants pervers, sans frein,

sans croyance, nous repaissant de nos sensations et oubliant l'humanité

qui souffre; oubliant même le travail qui est notre devoir et notre

moralisation; dès demain je veux changer ce genre de vie et revenir à

la raison.

--Oh! froide, froide femme, m'écriai-je, tu es donc semblable à toutes

les autres femmes, quand elles n'aiment pas ou qu'elles n'aiment plus?

Elles tiennent toutes le même langage; toutes se parent de cette

apparence morale: c'est toujours l'immolation des passions à la vertu;

elles nous flagellent sans pitié avec une abstraction ou un dévouement

sacré et nous avons l'air impie en leur résistant. Je me souviens

qu'une jeune comtesse rompit avec moi sous prétexte que je n'allais pas

à l'église et qu'elle ne pouvait garder pour amant un homme qui ne

croyait pas au même Dieu qu'elle! Une autre, le jour où son mari fut

nommé pair de France, me déclara qu'elle n'oserait plus donner au

monde, dans, cette haute région, le scandale de notre amour! Une

troisième, qui avait abandonné ses enfants pour se jeter dans mes

bras, se sentit un beau matin prise de remords et me quitta pour... un

autre amant; une quatrième trouva que mes assiduités pouvaient nuire

au mariage d'une jeune sœur dont elle était jalouse!

--Assez, assez, s'écria Antonia en m'interrompant avec colère,

n'allez-vous pas faire passer devant moi le défilé de vos amours, et

croyez-vous que j'ignore quel assemblage de femmes vous avez aimé?

--J'ai aimé du moins, repartis-je, et vous, dont je ne suis pas le

premier amant, qu'avez-vous donc ressenti, puisque la passion vous

épouvante? Quel était l'instinct de tourmenteur qui vous poussait dans

vos curiosités malsaines?

Tandis que je parlais, elle s'était mise à marcher d'un pas rapide, et

cherchait à découvrir à travers la forêt la route que nous avions

prise en venant; je la suivais machinalement; ma force était brisée,

mon cœur n'avait plus de ressort.

Quand je fus auprès d'elle:

--Chère Antonia, lui dis-je, en la forçant de s'appuyer sur mon bras,

cessons cette vaine querelle; nous sommes partis ce matin si joyeux et

si épris! Suffit-il donc de quelques heures pour changer le bonheur en

amertume, nos ravissements en récriminations et nos caresses en

injures? Non, non, ce n'est pas nous qui avons parlé, c'est quelque

esprit malfaisant de la forêt dont nous avons troublé la solitude;

arrête-toi, tu n'en peux plus; vois comme nous serons bien là sous ces

grands arbres qui forment un arceau sombre, je vais réunir des mousses

et des feuilles pour t'en faire un lit.

Je voulus l'embrasser et l'entrainer à la place que je lui désignais;

elle me résista et me dit avec une fermeté douce:

--Je ne veux pas dormir ici, j'y aurais peur!

--Peur de quoi? m'écriai-je, peur de moi qui mourrais mille fois pour

te défendre et te garder! Oh! c'est qu'alors tu ne m'aimes plus!

--Revenez donc à vous, Albert, reprit-elle avec le même ton calme;

est-ce que je vous quitte? Est-ce que nous ne regagnons pas ensemble la

maison pour nous y reposer? Pourquoi m'en vouloir si ce bois

incommensurable, si le ciel qui s'assombrit et le vent qui commence à

rugir dans les branches, comme des voix de bêtes fauves, me causent un

peu de terreur? Après tout, je suis une femme, ajouta-t-elle, comme

laissant échapper l'aveu d'une faiblesse feinte, et, se pressant contre

moi, elle ajouta:

--Allons, allons, marchons plus vite et nous serons bientôt dans notre

bon gîte.

--Nous avons pour trois heures de marche, répliquai-je; la nuit devient

tout à fait noire, plus d'étoiles, plus de lune, comment nous diriger?

Vois ces gros nuages qui roulent là-bas, on dirait qu'un orage va

éclater.

--Eh! ce sera beau, reprit-elle, plus tard nous le décrirons dans un

livre!

--Tu n'as donc plus peur, lui dis-je, alors restons ici: voilà

justement la cabane abandonnée d'un bûcheron qui nous servira d'abri.

--Non, je veux dormir dans mon lit et travailler dès demain, je te l'ai

dit.

--Oh! oui, repris-je ironiquement, travailler à heures fixes et

réglées comme la couturière et le laboureur qui font le même nombre

de points et de sillons par jour! Oh! ma pauvre Antonia, tu oublies que

nous autres poëtes nous sommes un peu le lis de l'Écriture: nous

filons et tissons notre trame quand il nous plaît, nous travaillons

sous l'œil de Dieu et non attelés à quelque mécanique humaine!

Regarde donc ce grand frêne dont les branches touchent le ciel: est-ce

qu'il a poussé régulièrement taillé et dirigé par la main des

hommes? Non; il s'est répandu de lui-même et a monté librement dans

l'espace. Sa sublime végétation n'a eu pour auxiliaire que les

étoiles et le soleil! Soyons libres comme cet arbre, sentons et aimons;

nos œuvres un jour en seront plus belles.

Elle semblait ne pas m'entendre et marchait toujours en m'entraînant en

avant.

Cependant de grosses gouttes de pluie tombaient avec un bruit de grêle

sur l'épaisseur des feuilles. Quelques coups de tonnerre lointain se

faisaient entendre, l'orage menaçait d'éclater et de nous inonder.

--Allons donc plus vite, me répétait Antonia comme une sentinelle

avancée qui donne un mot d'ordre.

--Le jour se levait, un jour blafard et gris, quand nous atteignîmes la

maison du garde-chasse. Quel retour, mon Dieu! Nous avions nos

chaussures déchirées, nos pieds et nos mains en sang, nos habits

tachés de boue et ruisselants d'eau. On eût dit d'un convoi de soldats

blessés qui le matin seraient partis pleins d'entrain pour combattre et

triompher!

On nous fit un grand feu flambant, Antonia harassée de fatigue se mit

au lit et s'endormit d'un long somme.

Moi je la regardais dormir en frissonnant: mes dents claquaient et mon

cerveau était en flammes. Durant cette insomnie de la fièvre je

repassais à travers la forêt, je revoyais la cabane du bûcheron où

elle n'avait pas voulu s'arrêter, et je me disais: «Cette nuit aurait

pu être si belle et si douce pourtant!»

Et dire que lorsqu'elle a parlé de cette nuit à ses amis, elle a

prétendu que j'avais été fou pendant plusieurs heures; fou à la

faire trembler pour sa vie! Ô pauvres âmes de poëtes avides de

l'infini dans l'amour, vous ne serez donc jamais comprises?

Après huit heures de sommeil, Antonia s'éveilla. Elle fut épouvantée

de ma pâleur et de la contraction de mes traits. Me voyant assis au

bord du lit, elle s'écria:

--Tu n'as donc pas dormi?

--Non, lui dis-je, je t'ai regardée; tu étais bien belle et bien

calme, cela m'a reposé de te voir ainsi.

--Mais tu as la fièvre, reprit-elle, en serrant mes mains brûlantes

dans les siennes, il faut rester couché; je vais te guérir. Quelle

inerte égoïste je suis d'avoir pu dormir tandis que tu souffrais!

Elle se leva à la hâte, m'enveloppa de couvertures chaudes, me fit de

la tisane et me prodigua mille soins, avec sa tendresse tranquille et

silencieuse. Elle fut pour moi, ce qu'elle était naturellement pour

tous, une excellente femme d'un dévouement et d'une bonté

inépuisables; mais la sensibilité ardente, cette inspiration spéciale

et exquise qui devine les blessures cachées; la sensibilité qui est au

cœur ce que le génie est à l'esprit, je doute qu'elle l'ait jamais

comprise.

Je finis par m'endormir sous le magnétisme de son doux et calme regard.

Ma fièvre cessa la nuit suivante, et deux jours après j'étais sur

pied.

Tout en me soignant, Antonia avait refait le paquet de notre mince

bagage, payé notre hôte et tout disposé pour notre départ.

--Nous retournons à Paris dans une heure, me dit-elle en riant, tandis

que je m'habillais.

--Eh! quoi, si vite? N'étions-nous pas bien dans cette chère retraite.

Qu'as-tu donc? Je devine, tu veux me quitter! Et je l'enlaçai dans mes

bras comme pour la retenir et l'enchaîner.

--Tu seras donc toujours enfant et soupçonneux, me dit-elle. Nous

partons, parce qu'une absolue solitude nous est mauvaise à tous deux,

mais je ne te quitte pas.

--J'entends; nous retournons à Paris retrouver tes amis qui m'ennuient

et le monde qui nous espionne.

--Non, reprit-elle, si tu veux nous voyagerons, nous irons en Italie,

nous serons seuls aussi, mais nous aurons pour compagnons et pour

escorte les monuments, les vestiges des grandes civilisations, tout ce

qui enflamme l'esprit, vivifie le talent et arrache le cœur aux

brouillards de la solitude et aux subtilités de la passion. Ici nous

ressemblions un peu trop à deux condamnés de l'amour mis en prison

cellulaire dans une forêt.

Sans m'arrêter à ces dernières paroles, je l'embrassai avec

ravissement; elle ne me quittait pas, et nous visiterions ensemble cette

terre d'Italie qui est restée la patrie idéale des artistes et des

poëtes!

Lui: Roman contemporain · 第 16 / 36 题