J'avais connu Albert de Lincel à la fin de l'hiver, le printemps était
venu vite avec de beaux jours à son début, comme il arrive souvent à
Paris.
Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des
saisons; passer des glaces de l'hiver à une température tiède, sentir
en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui
fleurissent, c'est, près d'un être aimé, un épanouissement plein
d'orgueil et d'ivresse; mais dans la solitude cette surabondance de
l'être se transforme en souffrance et en tortures. Que faire du trop
plein de son cœur? à quoi bon les rougeurs subites qui colorent les
joues, et la flamme plus vive qui jaillit du regard? à quoi bon se
sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à la
beauté?
Léonce m'avait promis d'arriver au printemps, et voilà m'écrivait-il,
que la première partie de son grand livre à finir l'enchaînerait
encore durant un mois dans la solitude. Je devais le plaindre me
disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion,
comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur
accompli, de même que le dévot a pour récompense le paradis, il
savourerait avec bien plus d'intensité la joie immense de l'amour.
Ces lettres me causaient une douloureuse irritation; cette quiétude
réelle ou feinte me semblait une cruauté, j'y voyais parfois la
négation de l'amour; mais alors mon désespoir était si grand que je
me rattachai, pour croire encore, aux paroles tendres et parfois
passionnées qui me dérobaient le froid et inébranlable parti pris de
ce cœur de fer. Il répondait à mes cris de douleur par des cris de
passion; il souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance
était une grandeur: il se plaisait à se comparer aux pères du
désert, brûlants de désirs et immolant au dieu jaloux du Thabor leur
chair et leur cœur. Pour lui, le dieu jaloux c'était l'art qu'on ne
peut posséder et s'assimiler qu'en se vouant tout à lui dans la
solitude.
J'étais brisée par son obstination et je renonçais parfois à lui
exprimer mes angoisses, mais alors mes lettres respiraient un tel
abattement qu'il s'en effrayait; il me conseillait de me distraire, de
voir souvent mes amis, et d'attirer de plus en plus Albert qu'il fallait
guérir à tout prix.
Que de fois j'ai pleuré en lisant ces lettres stoïques! que de fois
quand minuit sonnait et que je n'entendais autour de moi que la
respiration du sommeil de mon fils et le frissonnement de la cime des
arbres du jardin qu'agitait le souffle de la nuit, tandis que debout
devant mon miroir, je dénouais mes cheveux avant de les emprisonner
pour dormir, que de fois je me sentis prise du désir immodéré de le
voir! j'aurais voulu m'enfuir vers lui, le surprendre dans son travail
nocturne, l'enlacer dans mes bras et lui dire en sanglotant: Ne nous
séparons plus! la vieillesse viendra vite, puis la mort! pourquoi
passer dans les larmes de l'attente ces beaux jours si rapides où
l'âme et le corps sont en fête? Oh! ne pas dépenser sa jeunesse quand
on aime, c'est être l'avare qui languit de faim auprès d'un trésor ou
le malade qui, sachant un secret qui peut le sauver, préfère mourir.
Tandis que celui à qui j'avais donné ma vie me laissait en proie à
toutes les anxiétés de l'amour, Albert, qui trouvait près de moi une
sorte de distraction calme, prenait insensiblement l'habitude de me voir
chaque jour. Tantôt ses visites m'étaient douces et tantôt elles
m'irritaient; j'avais le cœur obsédé par mon tourment secret.
Eh! que m'importait cet homme que je ne pouvais aimer? Ce n'était pas
lui que j'attendais, c'était la jeunesse, la beauté, la force! l'être
que n'avait pas effacé la banalité des passions et qui, par sa dureté
altière, exerçait sur moi un ascendant irrésistible; Albert, maladif
et frêle, reste brisé et flétri de l'amour, m'intéressait comme un
frère et me touchait comme un enfant; mais le complément de mon être,
mais mon dominateur, il ne l'était pas, et peut-être dans le passé
même, ne l'aurait-il jamais été! Il y avait dans nos natures trop de
fibres sensitives analogues, trop de parités d'idées et d'imagination.
Les semblables restent frères, mais l'union tourmentée des amants
exige les contraires.
J'oserai vous faire ici un aveu complet. Parfois, dans le désespoir où
me laissait Léonce, je désirais presque qu'Albert m'inspirât un
attrait plus vif; que mon cœur battît en l'entendant venir et sentît
près de lui un trouble précurseur d'une infidélité. Mais non,
j'étais calme et triste quand il était là; il parvenait toujours à
me distraire par son esprit, mais il ne me dégageait pas de mon
chagrin. Il m'arrivait quelquefois d'être avec lui brusque et fantasque
et, comme il tenait à me voir, il redoublait alors de douceur et
d'expédients d'imagination pour m'amuser quelques heures.
Mon fils avait pris pour lui une très-vive affection, il lui sautait au
cou lorsqu'il entrait, il me disait parfois:
--Maman, tu le traites bien durement; il est si pâle et il a l'air si
malade qu'il faut l'aimer! Pour moi, je l'aime bien mieux que ce grand
monsieur brun qui vient ici tous les deux mois et qui ne me regarde
seulement pas.
Lorsque j'avais appris que l'arrivée de Léonce serait retardée
j'étais tombée dans un tel marasme que, durant plus de huit jours, je
refusai obstinément de sortir. Albert me reprochait ce qu'il appelait
mes méfiances. N'étais-je pas bien sûre à présent qu'il était un
ami? Il venait presque chaque jour passer une heure ou deux avec moi.
Nous faisions des lectures, il me donnait des conseils de style pour mes
traductions, m'apprenait à faire des vers et me suppliait de m'y
essayer. Quand il voulait partir mon fils le retenait; il consentait
alors à dîner avec nous, il mangeait à peine et ne buvait que de
l'eau. Il semblait avoir renoncé à chercher le vertige et l'oubli dans
le vin.
J'avais le cœur attendri de cette métamorphose et, m'arrachant à
moi-même, je sentais que je devais à ce génie renaissant des paroles
d'affection et d'encouragement.
--Voyons, lui dis-je un soir, il faut tenter quelque chose de grand;
vous êtes au moment où votre génie, sûr de sa force, peut agir avec
autorité, certain d'être écouté de la jeunesse intelligente comme un
clairon dans la bataille par les soldats. Mettez donc ce beau génie au
service de quelque grande cause, proclamez ces fiers principes qui
furent la foi de votre père et de mon aïeul et ne murez plus votre
intelligence dans la recherche du bonheur et les aspirations du Moi.
Tandis que je parlais, Albert m'écoutait dans cette pose attentive que
Philippe de Champagne a donnée au beau portrait de La Bruyère[2]:
c'était la même pénétration du regard, la même finesse douce et
railleuse du sourire, la même grandeur sur le front pensif. Cette
ressemblance me frappa et tout à coup un éclair de l'œil profond et
satyrique du poëte me coupa la parole; il me dit alors avec un mélange
de tristesse et d'ironie:
--Vous venez de me tenir, marquise, un petit discours digne de Mme de
Staël, et cette morale genevoise ne vous messied pas à vous la
petite-fille d'un philosophe. Mais sommes-nous de la trempe de nos
pères et pourrions-nous revêtir leurs convictions comme un habit?
D'ailleurs à quoi nous serviraient-elles? et par qui les ferions-nous
partager? On n'improvise pas plus un public à son intelligence que des
croyants à sa foi; notre temps est aussi insensible au génie du poëte
que le désert l'est à la fatigue du voyageur; un poëte a dit quelque
part, marquise: «Nous ne vivons plus que de débris, comme si la fin du
monde était arrivée, et au lieu d'avoir le désespoir nous n'avons
plus que l'insensibilité; l'amour même est traité aujourd'hui comme
la gloire et la religion: c'est une illusion ancienne; où donc s'est
réfugiée l'âme du monde?» Regardez autour de vous, marquise, vous
chercherez en vain la grandeur! Républicains, monarchistes, prêtres et
philosophes n'ont plus de conviction; ils arborent un drapeau propre à
éblouir, comme la pourpre que le toréador agite dans l'arène; mais ce
drapeau n'est plus gonflé par le souffle des grandes croyances; tous
ces hommes vides de doctrines marchent assoupis poussés seulement par
leurs convoitises mesquines! Est-ce la peine de tenter un effort pour
réveiller et diriger ce troupeau? Je n'ai pas toujours pensé ainsi,
j'ai commencé par espérer et croire! j'ai cru au patriotisme et j'ai
fait un chant guerrier contre l'étranger; j'ai cru à la liberté et
j'ai fait un drame sur un Brutus moderne; j'ai cru à l'amour et j'ai
répandu dans mes vers mes transports et mes blessures: tout cela a
été jeté au vent par l'indifférence de la foule qui n'a goûté que
les sarcasmes de mon esprit. Après être monté sur toutes les hauteurs
j'en suis descendu par dégoût. Que m'importe un public nombreux s'il
est ignare? La dilatation de la lumière est aux dépens de son
intensité. Il poursuivit: «Le règne bourgeois de Louis-Philippe a
fait une nation de bourgeois froids et lourds qui n'entendent plus rien
à la poésie et, comme si l'on redoutait un jour son invasion, partout
on abâtardit la jeunesse: on la repousse des grands emplois publics, on
lui ferme les carrières de l'esprit, on lui interdit les carrières
politiques; les hautes fondions de l'État sont accaparées par des
vieillards semblables à Duchemin, qui cachent l'immoralité et la
sécheresse de cœur sous le pédantisme; on dirait des spectres
préposés à dessécher le cœur et la vie de la France que les élans
et les tentatives de la jeunesse auraient peut-être ranimés! Cherchez
donc où elle est cette jeunesse? Vous la trouverez à la Bourse, chez
les filles ou dans les tabagies! Quant aux hommes de quarante ans qui
comme moi ont senti, cru, aimé et souffert, tous, comme moi, se sont
arrêtés découragés, car ils n'ont plus d'espérance.
J'étais frappée par la vérité de ces paroles; mais, désirant le
rattacher à quelque illusion glorieuse, je lui répondis:
--Eh bien! restez artiste, du moins: l'artiste peut s'élever et briller
encore au milieu des ruines d'un peuple mort; c'est la flamme qui domine
le cratère quand tout est cendre à l'entour. Écrivez, si vous ne
pouvez agir; écrivez vos doutes, vos angoisses; écrivez, pour l'art,
vos fantaisies de poëte. Ne laissez pas dire que l'instrument est
brisé comme les convictions.
--J'essayerai, marquise, me dit-il en souriant et en me baisant la main;
mais remarquez que vous voulez faire de moi un _instrumentiste_. Encore
si vous vouliez m'aimer comme les trois femmes ont aimé leurs
pianistes!
--Je vous aime mieux, repris-je; je vous aime d'une sincère affection,
qui survivra à la mort.
Il me jeta un long et profond regard plein d'attendrissement et sortit.
[Note 2: Ce beau portrait appartient à M. de Monmerqué.]
X
J'eus le jour suivant la visite de René, qui avait fait une petite
absence de Paris. Il me trouva triste et pâlie; il me surprit à ma
fenêtre aspirant les émanations du printemps qui montaient du jardin
en fleurs.
--Que c'est beau et bon cette jeune et riante saison qui revient! lui
dis-je; comme on voudrait rompre ses chaînes et partir pour le pays des
rêves!
--Et pourquoi donc n'allez-vous pas à la campagne? me dit-il; cette vie
de concentration vous fait mal.
--Vous oubliez ma pauvreté.
--Mais vous pourriez vous promener un peu, et je sais que depuis
quelques jours vous ne voulez plus sortir.
--Les tressaillements et la plénitude de la nature me font souffrir; je
suis trop seule, mon bon René. Et, malgré moi, je me pris à lui
parler de Léonce.
René secoua la tête et me dit:
--En vérité, cet homme est étrange de sacrifier ainsi les joies
vivantes à je ne sais quelle abstraction!
--Ce sacrifice a sa grandeur, repris-je, et lorsque nous nous reverrons
notre bonheur s'en ressentira: il sera plus intense et plus complet.
--Je m'étonne parfois de votre esprit philosophique, répliqua René;
car vous avez une âme crédule faite pour tous les martyres. Léonce
vous a dit que, sa tâche accomplie, il serait tout à vous; et moi j'ai
peur que, son œuvre faite, fût-elle informe et vulgaire, il ne soit
tout à elle. Une passion abstraite, poussée à l'excès, atrophie le
cœur.
Ces paroles de René jetèrent sur mon amour un vague effroi.
--Si je n'étais attendu à Versailles par mon frère malade, je vous
forcerais à sortir aujourd'hui même, reprit René; à mon retour, je
viendrai vous chercher, et nous irons respirer l'air des bois avec votre
fils. D'ici là, promenez-vous un peu en compagnie d'Albert; vous lui
faites du bien, il n'est plus le même depuis qu'il vous connaît. Et,
me serrant cordialement la main, René sortit en me répétant: Courage!
Il faisait une de ces journées chaudes et énervantes qui produisent
sur les organisations méridionales des orages intérieurs: on sent
d'abord comme une grande lourdeur, puis le pouls bat plus vite, puis des
bouffées brûlantes montent au cerveau; l'esprit flotte indécis dans
les bouillonnements du sang, ainsi qu'une liane emportée sur l'écume
d'un torrent; l'âme se déracine; la volonté, la résistance sont
anéanties par les forces formidables de la nature. Froids et faux
moralistes que ceux qui n'ont jamais tenu compte de l'influence de
l'atmosphère, d'un regard qui nous atteint, d'un souffle qui nous
pénètre!
Frappée par ce mal indicible, je fus oisive jusqu'au soir, rêvant aux
heures d'amour que j'avais goûtées et qui ne revenaient pas. Les
souvenirs enflammés de la passion gâtent tous les autres bonheurs de
la vie. Les pures caresses de mon fils me fatiguaient; j'avais un désir
impossible d'autres étreintes. Après dîner, j'envoyai l'enfant jouer
au jardin, pour être seule avec ma rêverie ardente.
Je restai inerte sur mon grand fauteuil, sans regarder par la fenêtre
les jeux de mon fils qui m'appelait de temps en temps. Durant deux
heures, il courut et s'ébattit avec quelques petits camarades du
voisinage. Quand il remonta, il était si las qu'il s'endormit
subitement; Marguerite l'emporta dans son lit, et je demeurai seule, la
fenêtre ouverte, enveloppée dans la molle clarté de la lune, aspirant
avec ivresse le parfum des acacias qui s'élevait vers moi.
Un coup de sonnette me fit tressaillir et m'arracha à mon immobilité
extatique. Je me précipitai vers la porte en m'écriant mentalement:
C'est peut-être Léonce!
Il est des heures où ces immenses désirs de l'amour devraient être
exaucés par la destinée!
C'était Albert, radieux, le front inspiré, et qui me parut rajeuni.
--Je vous ai obéi, me dit-il; j'ai travaillé, j'ai commencé une
œuvre de fantaisie: ce n'est qu'une bluette sur Mme de Pompadour; mais
enfin j'ai fait acte de bonne volonté, et, partant, acte d'homme. Je
vous lirai cela demain; en attendant, je viens vous demander ma
récompense.
--Parlez, lui dis-je avec une sorte de lassitude et d'indifférence.
--Allons faire une promenade aux étoiles, reprit-il; voyez, quelle
belle nuit! elle nous convie.
--Mon fils est couché et je n'aime guère sortir sans lui.
--Eh! qu'importe, s'écria Albert, impatienté de ma froideur, que cet
enfant ne nous suive pas? Allez-vous faire de votre vertu une question
de murs mitoyens, comme cette bourgeoise héroïne de la dernière
comédie représentée aux Français, quand elle dit à son bonhomme de
procureur de mari, qui offre l'hospitalité à son premier clerc, aimé
secrètement par la dame:
Et quoi! vous permettez qu'il couche ici ce soir?
Ce qui m'a paru plus indécent, je vous jure, que toutes les crudités
de Molière.
--Je crois vous avoir prouvé, lui dis-je, que je ne redoutais point de
me trouver seule avec vous.
--Oh! c'est que de vous à moi il n'y a pas _l'attrait_, comme vous me
l'avez laissé entendre un soir, reprit-il amèrement, sans cela vous
auriez déjà senti la vérité de ces deux vers d'une comédie du vieux
Corneille:
Lise, lorsque le ciel nous créa l'un pour l'autre,
Vois-tu, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.
--Ne faisons plus de dissertations, lui dis-je, partons.
Nous descendîmes l'escalier sans parler, et je m'assis près de lui
dans le coupé qui venait de le conduire à ma porte.
Il prit ma main qu'il garda dans les siennes, et me dit:
--Vous êtes la bonté même.
Je ne répondais point; après les sensations de la journée, ce contact
de ses doigts frémissants sur les miens me troublait.
--Quel empire vous exercez sur moi, poursuivit-il, depuis un an je
n'avais pas travaillé; votre voix m'a stimulé, vous m'avez parlé de
la gloire qui n'était plus pour moi qu'un écho mort, et l'écho s'est
réveillé; toute mon âme a vibré dès que vous l'avez voulu; je viens
d'écrire huit heures de suite sans désemparer. Vous voyez bien que
vous pourrez me faire renaître, si vous m'aimez. Quelle belle vie,
marquise! donner ses journées à l'art et ses soirées à l'amour!
--Je l'écoutais, l'âme navrée; je pensais: Pourquoi Léonce n'a-t-il
pas ces idées-là? Pourquoi ne trouve-t-il pas auprès de moi
l'inspiration et la cherche-t-il dans une solitude cruelle qui nous
sépare?
Il continua:
--Oh! chère, chère Stéphanie! (c'était la première fois qu'il
m'appelait par mon nom) si à défaut de l'amour vrai et complet que je
voulais dans ma jeunesse, j'ai cherché l'à peu près de l'amour parmi
les femmes du monde, et son simulacre désespéré auprès des belles
courtisanes, ce qu'on nomme mon inconstance et mon immoralité
pourraient bien être, croyez-moi, l'incessante et douloureuse poursuite
de l'amour! Avec une femme telle que vous, je redeviendrais moi-même;
heureux, confiant et fier; cet abrutissement de l'ivresse qu'on me
reproche et dont j'ai honte parfois, c'est l'aveuglement nécessaire
pour me jeter dans les bras de certaines femmes; une fois _ébloui_, je
les transforme et je ne rougis plus d'elles ni de moi. Croyez-vous que
de sang-froid je pourrais toucher à cette chair sans âme! Voyons
Stéphanie, aimez-moi un peu et laissez-moi pleurer sur votre cœur et
redevenir jeune!
--Oh! c'est moi qui pleure, lui dis-je, en repoussant ses bras qui
voulaient m'étreindre.
En ce moment, la voiture qui remontait les Champs-Élysées était
éclairée par la lune; il vit mon visage couvert de larmes.
--Mon Dieu! qu'avez-vous? me dit-il, en courbant sa tête vers la
mienne. Ses cheveux effleurèrent mes tempes.
Je me reculai d'un bond, et mon émotion convulsive refoulée toute la
journée éclata en sanglots.
--Que pensez-vous, que sentez-vous pour moi? me dit-il, de grâce,
parlez-moi!
--Vous m'avez émue, vous êtes bon et tendre, répliquai-je, mais je
vous en supplie, ne m'interrogez pas et goûtons sans trouble la douceur
de ce beau soir.
Comme s'il avait craint de perdre un espoir que mes larmes lui avaient
involontairement donné, il fit taire son cœur, et son esprit flexible
et charmant ne parut plus songer qu'à me distraire. Nous étions
arrivés sous une allée du bois de Boulogne, sombre et haute, dont le
long arceau se déroulait devant nous.
--Mettons pied à terre, me dit-il, l'air vous fera du bien, et nous
causerons en marchant, moins contraints et moins troublés que dans
cette voiture.
Je lui obéis; j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me
délivrerait des obsessions brûlantes du jour.
Je m'appuyais à peine sur son bras, et nous glissions comme deux ombres
dans l'allée sombre et profonde. Nous arrivâmes dans une espèce de
petite clairière où s'élevait une croix de pierre; c'était un lieu
de rendez-vous célèbre pour les duels. Albert me fit asseoir au pied
de la croix et s'assit à côté de moi; la lumière de la lune tombait
à plein sur son front, et le scintillement des étoiles se jouait sur
la cime mouvante des arbres qui frissonnaient au vent de la nuit. Une
calmante fraîcheur courait sur tout mon être.
--Qu'on est bien ici, dis-je à Albert, ne songeant qu'à l'apaisement
que je ressentais.
--Je ne connais pas, répliqua-t-il, de spectacle plus saisissant et
plus beau que celui d'une nuit étoilée; dans le jour, le firmament
paraît désert et vide; mais par une nuit claire le voilà qui se
peuple et s'anime comme l'incommensurable cité de Dieu. On a prétendu
que les découvertes modernes de la science anéantissaient
l'imagination. Je pense, au contraire, que la science en s'agrandissant
a agrandi les voies de la poésie; si la terre parait étroite et
bornée à nos regards, depuis que nous croyons à ces mondes
innombrables qui flottent sur nos têtes, quel champ pour notre âme que
cette évolution sans borne qu'elle accomplit dans l'infini! Mais par
cet infini même, Dieu perd, dit-on, pour nous de sa personnalité et
échappe à ces myriades d'êtres infimes dont il ne saurait s'occuper,
tant ils sont nombreux! Eh! qu'importe la quantité à l'infini? Dieu
embrasse tout d'une étreinte facile, et nous, nous sentons mieux sa
puissance en le pensant le maître de ces milliers de globes innommés
que le possesseur mesquin de notre univers connu et en tous sens
exploré.
Tandis qu'il parlait, Albert s'était levé, il se tenait debout sur une
des marches du piédestal de la croix, la lueur de ces belles étoiles
qu'il me montrait du geste caressait son front inspiré. Ainsi éclairé
d'en haut, son visage était superbe; sa taille un peu grêle et petite
me semblait toucher le ciel, il prenait à mes yeux les proportions et
le prestige du génie.
--Parlez, parlez encore, lui disais-je, en le contemplant en extase.
Mais tout à coup il me regarda d'une façon amère et sarcastique.
--Vous êtes une prude, une femme de marbre, s'écria-t-il, vous me
faites vibrer comme un instrument au lieu de m'aimer. Et me saisissant
énergiquement dans ses bras, lui si faible, il se mit à courir dans
l'allée sombre, en répétant d'une voix sourde: Il faut m'aimer! il
faut m'aimer!
Bientôt il me déposa comme épuisé au pied d'un arbre.
--Oh! n'ayez pas peur de moi, me dit-il avec douceur, voyez, je suis à
vos pieds, moi qui n'ai jamais mis le genou en terre sans y mettre le
cœur.
Il y avait dans sa soumission quelque chose de si tendre que j'en fus
saisie; il restait là, tremblant devant moi, comme un pauvre enfant,
lui, le grand poëte tourmenté, l'implacable railleur vaincu par la
passion.
J'eus un moment d'orgueil et d'ivresse.
--Vrai! vrai, vous m'aimez! lui dis je, en tendant vers lui mon visage
étonné. Je sentis alors ses lèvres courir frénétiques et rapides
sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche! Je lui échappai violemment
et m'élançai au hasard dans les allées. J'atteignis la voiture et m'y
blottis; un instant j'eus la pensée de partir sans l'attendre, mais
toute mon âme se révolta contre cette tentation de dureté que me
suggérait mon aveugle passion pour Léonce. Le laisser là, seul, dans
la nuit, exposé à une longue marche, lui malade, attendri, aimant et
cherchant encore dans la passion la vie qui lui échappait? Il me
faisait donc bien peur pour que j'eusse conçu l'idée de cette
lâcheté? Je l'aimais donc? Hélas! je n'aimais que l'amour, et en ce
moment l'amour c'était lui!...
Cependant, il se mit à ma poursuite comme un insensé. Quand il m'eut
rejointe, il s'élança dans la voiture, et secouant mes bras avec une
sorte de rage, il me répétait convulsivement:
--Vous ne voulez donc pas m'aimer?
La voiture avait repris sa course dans les avenues désertes; un nuage
qui passait sur la lune nous plongea dans l'obscurité. Je ne voyais
plus le visage d'Albert, mais tout à coup je sentis ses larmes qui
tombaient sur mes mains. À son tour il pleurait: j'eus vers lui un
élan de tendresse irrésistible.
--Oh! ne pleurez pas, lui dis-je, je voudrais vous aimer.
--Je comprends votre effort et c'est ce qui me navre, répliqua-t-il.
Allez, allez, je sais bien ce qui me manque pour vous attirer et vous le
sentez aussi sans vous l'avouer. Vous n'êtes pas coquette et fausse
vous! Non, vous suivez les aspirations de votre nature forte et vivace.
Oh! cela est certain, il y a dans l'amour des lois physiques et
impérieuses trop négligées par les sociétés modernes, je suis trop
faible, trop grêle et trop vieilli pour vous, belle et robuste; si
avais la même âme dans une stature puissante et le même cerveau sous
un crâne recouvert de cheveux noirs, vous m'aimeriez? je ne suis pour
vous qu'un spectre qui rêve la vie! Oh! vous avez raison, le pâle et
maladif Hamlet ne saurait animer la Vénus de Milo! et en parlant ainsi,
il se rejeta éperdu dans l'angle de la voiture.
Peut-être disait-il vrai, mais cette appréciation toute matérielle de
l'amour me fit honte sur moi-même. Je sentis une sorte de chaleureux
enthousiasme pour cette fière intelligence désolée et saisissant sa
tête dans mes mains, je posai sur son front mes lèvres brûlantes. En
ce moment j'oubliais ses traits flétris; ce n'était pas le
bouillonnement du sang ni l'élan du désir, c'était l'appel de
l'esprit au génie. Lui crut à un tressaillement et à un transport de
la chair et il me pressa sur son cœur dans une telle ivresse que j'en
perdis comme le sentiment; excepté Léonce, aucun homme ne m'avait
jamais embrassée de la sorte. Prise subitement de vertige, j'eus un
instant la sensation que c'était Léonce qui était là; mais la lune
qui reparut éclaira le visage d'Albert.
--Oh! vous n'êtes pas lui, m'écriais-je en le repoussant, et c'est
lui! lui seul que j'aime!
Il ne chercha pas à me ressaisir, il tomba dans un morne silence qui
finit par m'effrayer mais que je n'osai rompre.
Cependant comme nous approchions de chez moi, il me dit d'une voix calme
qui me surprit:
--Chère marquise, il est vrai que je ne suis pas le _lui_ idéal que
désirent votre cœur et votre imagination; je ne suis plus même le
_lui_ d'autrefois qui sût aimer et se dévouer; mais je ne suis pas non
plus l'être dégradé et mauvais qu'on vous a dépeint, car maintenant je
l'ai compris, vous m'aimeriez si l'on ne m'avait calomnié près de
vous: vos combats, vos larmes, votre éclair d'amour de tantôt, tout
m'atteste que vous m'aimeriez si vous ne doutiez point de moi! Eh bien!
marquise, vous m'aimerez quand vous m'aurez entendu.
Il me supplia de le laisser monter, il voulait me raconter le soir même
sa douloureuse histoire.
--Mais ne voyez-vous pas, m'écriai-je, qu'un autre...
--Chut! chut! fit-il en m'interrompant, ne dites rien d'irrévocable
avant de m'avoir écouté. À demain donc, puisque vous êtes sans
pitié.
J'entendis du seuil de la porte la voiture qui l'emmenait. Je me
reprochai ma dureté; j'étais mécontente de moi-même et irritée
contre Léonce; en ce moment Albert me paraissait le meilleur de nous
trois.
Une lettre de Léonce que je trouvai en rentrant sur ma table changea le
cours de mes pensées; il allait, me disait-il, hâter son arrivée;
avant quinze jours il serait près de moi. Oh! c'était bien lui, lui
seul que j'aimais! et toute la nuit il m'apparut en songe dans sa
beauté, sa jeunesse et sa force.