XII

Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai

une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me

raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur

moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les

compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent

impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à

leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle

ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est

absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui

tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse

est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner

d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les

admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux

périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous

aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant

légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole

par leur indifférence même.

J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison

avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour

l'Italie, il se récria comme les autres.

--Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à

Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes

dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments,

les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de

conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert

Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous

rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en

compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que

j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une

grande passion pour elle.

--Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de

l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante

pas?

--Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles

aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse

point.

--Et moi? repartis-je...

--Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant avec

Antonia.

À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon

cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché

querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter

de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me

bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir.

--Oh! comme je l'aimais!

Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous

partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la

barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant:

--Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons

faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous

enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et

de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu

cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de

notre bel avenir.

En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne;

je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui

criant: «Plus vite! plus vite!»

On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du

bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son

charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté.

Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les

incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre

curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine

d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la

Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement.

Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité

des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil

radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient

çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement

les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau

se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une

masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était

vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la

funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air

circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive.

Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus

intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à

l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais

un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui

qu'elle me prêtait.

Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en

amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai

deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je

me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au

milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de

son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse.

Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le

serrant fortement, je lui dis:

--À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te

soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.

Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.

Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit,

je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une

berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à

l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent

l'éloge de la bonne mine des _giovani sposi francesi_.

Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'_Aquazola_. C'était à

la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées

d'août de Paris.

L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une

échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne

riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et

rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques.

C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le

long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par

les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode

parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi

la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine

pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes

rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par

le _pezzotto_. Le _pezzotto_ est une longue écharpe de mousseline

blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise,

naturellement belle, paraît plus belle encore. Le _pezzotto_ permet aux

coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables:

ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs

sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où

s'échappe le _pezzotto_; il descend et se déploie sur les épaules,

ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie

que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est

porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les

mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les

paysannes, se montrent également sous le _pezzotto_, la taille

dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles

le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la

promenade.

Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes

glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres.

Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras

l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de

fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de

tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus

vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un

banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants

s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets

et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les

branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait

des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands

maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos

cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne

pouvez-vous revenir?

Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps

immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux.

Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous

allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous

sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et

l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle

les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant

la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre,

contemplant avec ravissement les peintures et les statues des

vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces

décorations! Je disais à Antonia:

--Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y

réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une

chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des

harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres

accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans

des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et

l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples

du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante

couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête

inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de

l'Orient moins éclatant que tes yeux.

Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait

avec une simplicité tendre:

--Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une

vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.

Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à

une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais

l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous

regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes

lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse

raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien

ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée

et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire.

Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions

éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de

passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était

surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs

exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un

assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que

j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence

flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à

l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens

individuel et passionné échappe.

C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la

dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes

de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne

semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne;

ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et

concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je

ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au

mien.»

C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé

au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien

l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la

personnalité d'un dieu distinct.

Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient

dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction

critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais:

«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les

personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie

plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles,

et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant

moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne,

attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité

de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins

innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une

aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et

sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense

amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de

ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement

bienfaisant.»

Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et

cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la

vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque

jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée

qui aurait dû être identique.

J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles

différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.

Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous

deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône;

parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de

sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans

entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion

dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la

nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je

l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec

une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait

d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions

nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la

rencontre de ce pauvre.

Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se

révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un

lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe

pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou

dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la

liberté de penser à ma guise.

Lui: Roman contemporain · 第 17 / 36 题