Quand j'annonçai ce voyage à ma famille et à mes amis, je rencontrai
une opposition très-vive; ma famille s'en affligea et mes amis me
raillèrent de l'empire absolu qu'Antonia, disaient-ils, prenait sur
moi. Rien de funeste à une liaison sérieuse d'amour comme les
compagnons des amours faciles; ils analysent la femme aimée, la jugent
impitoyablement, lui en veulent des heures où elles nous dérobent à
leur camaraderie, cherchent à nous prouver qu'elle n'est ni plus belle
ni meilleure que des femmes bien moins exigeantes qu'elle, et qu'il est
absurde de devenir invisible et d'oublier ses amis pour un amour qui
tôt ou tard doit finir. Si alors pour leur prouver que notre maîtresse
est supérieure à toutes les femmes, et que bien loin de nous éloigner
d'eux elle s'empressera de les traiter en frères; si, dis-je, nous les
admettons dans notre intimité, nous courons inévitablement deux
périls: ou bien nos amis chercheront à plaire à celle que nous
aimons, ou bien ils tenteront de nous détacher d'elle en nous parlant
légèrement de sa beauté et de son esprit et en amoindrissant l'idole
par leur indifférence même.
J'avais à peine revu une ou deux fois Albert Nattier depuis ma liaison
avec Antonia; quand je lui appris que nous partions ensemble pour
l'Italie, il se récria comme les autres.
--Vous n'avez pu, me dit-il, vivre tranquilles plus d'une semaine à
Fontainebleau, que sera-ce donc pendant un long voyage, où les haltes
dans les auberges, la fatigue de la route, les paysages, les monuments,
les tableaux, la beauté des femmes italiennes, tout sera sujet de
conteste entre vos deux âmes d'artistes? Du reste, ajouta Albert
Nattier, avec une naïveté qui me fit rire, nous courons risque de nous
rencontrer en Italie, car dans huit jours je pars aussi pour Naples en
compagnie d'une femme que j'aime un peu plus qu'aucune de celles que
j'aie rencontrées jusqu'ici, sans pour cela me flatter d'avoir une
grande passion pour elle.
--Eh! répliquai-je ironiquement, avec cette femme la perspective de
l'ennui et des tracasseries d'un long tête-à-tête ne t'épouvante
pas?
--Non, reprit-il, car c'est une cantatrice habituée à de pareilles
aventures et que je puis quitter au premier relai si elle ne m'amuse
point.
--Et moi? repartis-je...
--Mais toi, tu peux en effet, si cela te convient, en faire autant avec
Antonia.
À cette supposition d'Albert Nattier mes joues s'empourprèrent et mon
cœur battit à rompre ma poitrine, j'aurais volontiers cherché
querelle à mon ami pour cette idée injurieuse que je pourrais traiter
de la sorte Antonia; quant à l'hypothèse d'une rupture elle me
bouleversait tellement que je fus près de m'évanouir.
--Oh! comme je l'aimais!
Malgré tous, heureux et charmés, peu soucieux du reste du monde, nous
partîmes un soir en chaise de poste. Quand nous eûmes franchi la
barrière de Paris j'embrassai ardemment Antonia, en lui disant:
--Enfin, te voilà toute à moi! Quel voyage enchanteur nous allons
faire sans témoins, vraiment libres, confondus l'un à l'autre et nous
enivrant des délices de la vie dans ce pays du soleil, de la poésie et
de l'amour! Ce sera comme un renouvellement de notre tendresse! Vois-tu
cette claire étoile qui se lève en face de nous? c'est l'espoir de
notre bel avenir.
En parlant ainsi, je riais, j'enlaçais sa petite main dans la mienne;
je chantai quelque refrain joyeux, et je stimulai le postillon en lui
criant: «Plus vite! plus vite!»
On fait bien de fêter l'espérance: elle est la plus belle part du
bonheur. Sitôt qu'elle se transforme en réalité, elle perd de son
charme et de son infini et nous heurte toujours par quelque côté.
Nous arrivâmes sans fatigue à Marseille, prenant gaiement les
incidents de la route et y trouvant sans cesse pâture à notre
curiosité et à notre enjouement. Nous louâmes la plus belle cabine
d'un bateau qui partait pour Gênes, et nous voilà lancés sur la
Méditerranée! La première heure de traversée fut un éblouissement.
Assis l'un près de l'autre sur le pont, nous regardions l'immensité
des flots bleus, arrondis comme d'énormes turquoises où le soleil
radieux plongeait des lames d'or. Quelques vaisseaux à voiles couraient
çà et là vers la grande mer ou regagnaient te port. Insensiblement
les vagues grossirent, je sentis un malaise subit, et le ciel et l'eau
se confondirent devant mes yeux troublés; je ne voyais plus qu'une
masse écrasante qui semblait peser sur ma poitrine: l'admiration était
vaincue par le mal de mer. Antonia, plus forte que moi, résista à la
funeste influence; elle me fit étendre sous une tente où l'air
circulait et qui me dérobait la lumière trop brûlante et trop vive.
Durant tout le voyage, elle eut pour moi les attentions les plus
intelligentes et les plus tendres, et je lui dus d'échapper à
l'espèce d'abrutissement que cause cette fade souffrance. Je rougissais
un peu d'être plus faible qu'elle; mais j'étais heureux de l'appui
qu'elle me prêtait.
Aussitôt que nous vîmes la terre et que Gênes nous montra en
amphithéâtre ses palais de marbre, mon abattement disparut. J'avalai
deux verres de vin d'Espagne; je pus me tenir debout sur le pont, et je
me ravivai à la brise qui soufflait plus forte. Nous débarquâmes au
milieu d'une population toujours en fête et qui semblait s'enivrer de
son soleil, de ses fleurs et de sa langue harmonieuse.
Une fois sur le port, je passai le bras d'Antonia sous le mien, et, le
serrant fortement, je lui dis:
--À moi, ma belle, de te protéger à mon tour, de te guider et de te
soigner; je prétends, madame, vous faire les honneurs de l'Italie.
Nous logeâmes dans un des plus beaux hôtels.
Après avoir fait une toilette élégante et dîné de grand appétit,
je dis à Antonia que sa voiture l'attendait. J'avais fait louer une
berline, antique et solennel équipage, où nous nous assîmes fort à
l'aise; les domestiques de l'auberge, en nous voyant partir, firent
l'éloge de la bonne mine des _giovani sposi francesi_.
Nous nous fîmes conduire à la promenade de l'_Aquazola_. C'était à
la fin de septembre; mais la soirée était plus chaude que les soirées
d'août de Paris.
L'Acquazola est une esplanade charmante d'où l'œil embrasse une
échancrure de la mer, les montagnes, les vallées, toute une campagne
riante, embaumée et couverte de fleurs, de maisons blanches, vertes et
rouges, à balcons, à jalousies et à façades peintes à fresques.
C'est dans ce cadre, parmi les arbustes, les plantes odorantes et le
long des allées ombreuses, que les femmes de Gênes se montrent, par
les soirs d'été, dans une toilette vraiment fantastique. La mode
parisienne s'est tyranniquement imposée au monde entier: elle a envahi
la Turquie, la Perse, et gagne déjà la Chine. À Gênes, elle domine
pendant l'hiver; mais sitôt que les beaux jours arrivent, les femmes
rejettent le mantelet et le chapeau parisiens; elles le remplacent par
le _pezzotto_. Le _pezzotto_ est une longue écharpe de mousseline
blanche, empesée et transparente. Sous ce voile, la femme génoise,
naturellement belle, paraît plus belle encore. Le _pezzotto_ permet aux
coiffures toutes les bizarreries et toutes les fantaisies imaginables:
ce sont des enroulements capricieux pleins de grâce; les cheveux noirs
sont nattés en espèces de corbeilles de formes variées, d'où
s'échappe le _pezzotto_; il descend et se déploie sur les épaules,
ondule sur les bras, et forme des plis d'une ampleur et d'une harmonie
que la statuaire grecque n'aurait pas dédaignés. Ce voile national est
porté par toutes les femmes, sans distinction de rang ni d'âge. Les
mères et les jeunes filles, les patriciennes, les bourgeoises et les
paysannes, se montrent également sous le _pezzotto_, la taille
dessinée à travers sa blancheur et le visage élancé et libre; elles
le revêtent surtout les jours de fête pour aller à l'église et à la
promenade.
Nous fûmes ravis, Antonia et moi, de l'aspect de toutes ces femmes
glissant suavement comme des ombres blanches sous les arbres sombres.
Nous avions mis pied à terre, et nous parcourions, appuyés sur le bras
l'un de l'autre, les beaux ombrages de l'Acquazola. Les marchandes de
fleurs passaient en riant et nous jetaient leurs gros bouquets de
tubéreuses, de cassies, de roses et d'œillets aux senteurs les plus
vives. J'en couvris les genoux d'Antonia. Nous nous étions assis sur un
banc abrité près de la pièce d'eau dont les jets rafraîchissants
s'élançaient dans l'air. Les plateaux circulaient chargés de sorbets
et de fruits confits. La brise de la mer agitait sur nos têtes les
branches flexibles. C'était un dimanche: la musique militaire jouait
des symphonies où nous retrouvions les airs les plus beaux des grands
maîtres italiens. Tout était enchantement autour de nous et dans nos
cœurs. Ô soirs ineffables et nuits caressantes de Gènes ne
pouvez-vous revenir?
Tout est motif de fête à l'amour heureux; on se croit un corps
immortel durant cette phase ardente de la vie, on participe des dieux.
Après de courtes nuits, plus remplies de bonheur que de sommeil, nous
allions chaque matin visiter quelque jardin célèbre, puis nous
sortions dans la campagne. Nous admirions la beauté de la lumière et
l'effet magique qu'elle produisait sur les crêtes des montagnes; elle
les faisait parfois ressembler à des masses d'opales irisées. Pendant
la chaleur du jour, nous errions dans les grands palais de marbre,
contemplant avec ravissement les peintures et les statues des
vestibules, des salons et des galeries. Quel luxe grandiose dans ces
décorations! Je disais à Antonia:
--Si j'étais riche, je te donnerais un de ces magnifiques palais; j'y
réunirais une troupe de musiciens choisis, qui, cachés dans une
chambre éloignée, te feraient entendre, quand tu travailles, des
harmonies inspiratrices; je voudrais, à chacune de tes œuvres
accomplie, que l'encens du monde montât vers toi; je convoquerais dans
des fêtes sans pareilles tout ce qui comprend l'art, le pratique et
l'applaudit; je te montrerais alors aux yeux éblouis de ces disciples
du beau, toi la reine de mon cœur, en robe de velours traînante
couverte d'hermine et de chaînes d'or, les saluant de ta tête
inspirée, et portant au-dessus de ton front quelque énorme joyau de
l'Orient moins éclatant que tes yeux.
Quand je parlais ainsi, Antonia m'entourait de ses bras et me disait
avec une simplicité tendre:
--Mon pauvre Albert, tu me places trop haut: je ne suis qu'une
vulgarisatrice de l'art et des sentiments; c'est toi qui es le génie.
Parfois, il me semblait qu'elle disait vrai, et qu'elle n'arrivait qu'à
une pénétration lente et réfléchie du beau, tandis que j'en avais
l'intuition ou que j'en ressentais le choc soudain. Lorsque nous
regardions ensemble quelque tableau de maître, les qualités dominantes
lui échappaient d'abord; elle en faisait ensuite une analyse
raisonnée, un peu vague et parfois paradoxale. Moi, je ne disais rien
ou ne disais qu'un mot; mais je crois qu'il exprimait juste la pensée
et le sentiment de l'artiste et l'effet que son œuvre devait produire.
Quand nous allions le soir à l'Opéra, la musique que nous entendions
éveillait aussi en nous des impressions divergentes. Les cris de
passions vraies et caractérisées ne la frappaient pas; elle était
surtout émue par les morceaux d'ensemble religieux et par les chœurs
exprimant des sentiments collectifs; on eût dit qu'il lui fallait un
assemblage d'âmes pour remuer la sienne. Dans ses ouvrages, ce que
j'indique ici se constate plus clairement. C'est une intelligence
flottante, éprise d'une sympathie universelle, qui se dilate à
l'infini en charité, en amour, en utopie; mais à qui le sens
individuel et passionné échappe.
C'est surtout dans notre amour que se trahissait plus évidemment la
dissemblance de nos deux natures. Même aux heures les plus complètes
de félicité, je ne la sentais jamais tout entière à moi; elle ne
semblait point jalouse de ma possession, comme je l'étais de la sienne;
ses émotions étaient générales, rarement circonstanciées et
concentrées en moi. Je me disais: «Tout autre lui plairait autant, je
ne suis point indispensable à son cœur comme je sens qu'elle l'est au
mien.»
C'était un être de prédilection mais qui semblait avoir été créé
au souffle du panthéisme de Spinoza, tandis que moi j'étais bien
l'incarnation d'un esprit absolu, une personnalité humaine reflet de la
personnalité d'un dieu distinct.
Quand ces réflexions me frappaient d'un éclair où tourbillonnaient
dans mon cerveau lassé, je n'en tirais point alors de déduction
critique contre elle; je doutais plutôt de moi-même, je pensais:
«Elle est plus grande, plus juste et plus forte que toi. Les
personnalités superbes ont les sensations plus intenses et le génie
plus énergique; mais elles écrasent toujours quelqu'un autour d'elles,
et tu pourrais bien n'être qu'un enfant tyrannique et cruel pénétrant
moins largement qu'Antonia les mystères de l'humanité. Elle est bonne,
attentive, compatissante pour tout ce qui souffre. Comme cette Charité
de Rubens, qui semble presser sur son giron robuste et contre ses seins
innombrables les délaissés du monde entier, elle voudrait tarir d'une
aspiration toutes les misères et toutes les larmes. Sa mansuétude et
sa tendresse ont des expansions sublimes. Qu'importe à cet immense
amour ton amour borné et exclusif? Concentre sur elle l'ardent foyer de
ton cœur, mais laisse-la répandre sur tout son rayonnement
bienfaisant.»
Ainsi parlait ma conscience ou plutôt ma prévention pour elle, et
cette justice théorique m'était facile. Mais à chaque minute, dans la
vie pratique, mon raisonnement était détruit par ma sensation; presque
jamais nous n'exprimions elle et moi, par la même parole, une pensée
qui aurait dû être identique.
J'ai dit nos émotions diverses dans les choses de l'art; elles
différaient encore plus dans nos actions de chaque jour.
Lorsque nous rencontrions un pauvre, notre premier mouvement à tous
deux était de porter la main à notre poche, et de lui faire l'aumône;
parfois, suivant l'aspect et le degré de la misère, il m'arrivait de
sentir mes yeux se mouiller; je n'étais donc pas dur et sans
entrailles; mais Antonia, elle, répandait son émotion en explosion
dogmatique qui se traduisait par la censure de la richesse et la
nécessité absolue d'en finir avec l'inégalité humaine. Je
l'écoutais d'abord avec intérêt, puis avec distraction, et enfin avec
une lassitude qu'elle devinait et qui la blessait. Elle me traitait
d'esprit puéril, et gâtait, par une querelle, les impressions
nouvelles qui auraient pu succéder à l'impression produite par la
rencontre de ce pauvre.
Tout ce qu'il y avait de vif et d'inspiré en moi criait alors et se
révoltait sous la pression de cette pesanteur d'esprit, et comme un
lézard emprisonné sous une cloche pneumatique la brise et s'échappe
pour frétiller au soleil, je me mettais à courir dans la campagne ou
dans les rues, accomplissant quelque acte d'écolier pour ressaisir la
liberté de penser à ma guise.