VIII

Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer

savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin

chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais

avec mon fils.

--Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister

aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a

poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en

voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre

fils, pour une longue promenade.

L'enfant l'embrassa en le remerciant.

--Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je.

--Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si

vous consentez après à me suivre.

--Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous?

--À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez

promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que

vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole.

--Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je

l'aimerais mieux.

--Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle

à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse

fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de

la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi.

--Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon

cou, il est si bon.

Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois

le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une

visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à

moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme

un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait;

j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon

cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était

pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il

joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières

accomplies d'un homme du monde.

--Eh bien! je consens, lui dis-je.

--Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en

toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre;

posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et

partons.

--Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je

vais faire déjeuner Albert.

Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques

minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café

noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs

avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie

qu'il descendait l'escalier avec moins de peine.

Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux,

je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer.

Albert me dit:

--Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne

monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie

sont interdites.

--Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et

chez nous dans cette bonne voiture.

Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans

les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient

des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de

moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes

et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les

accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route

unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop

de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un

air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens

casaniers.

Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les

paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre

voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête

rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir.

Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans

le fond de la calèche.

Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété

qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui

ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un

trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques

dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées

mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise

subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et

folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de

l'expérience:

--Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon

les assombrir en nous ressouvenant!

Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était

impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait

contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.

La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si

courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de

fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.

La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château

d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et

admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous

entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous

parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres

où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient

tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture

roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier

qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint

tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines,

car son visage restait calme.

--Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous

plus?

--En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse

pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré

des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et

les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en

habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes

m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par

des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de

Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient

en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici

dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que

nous nous y reposions aussi?

--Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce

qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et

goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim.

Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet

pas une entrave à ses désirs.

--Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant

d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits.

--Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant.

--Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait Mlle de la

Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits.

Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et

des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite

chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats

dans les sentiers voisins.

Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes

de la chaleur bienfaisante du jour.

--C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. Mlle de la

Vallière, haletante d'émotion, suivait de son œil bleu si tendre le

regard du roi; l'accablement d'une journée d'août et l'amour dont son

cœur débordait l'enveloppaient de langueur et doublaient son charme:

elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de ces arbres. Le roi

s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable:

«--Que souhaitez-vous?

»--Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce

moment une royale volupté.»

Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et

rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des

sirops à la glace.

J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise,

Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe

de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines

humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci!

Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte

a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse.

--Et comment cela? lui dis-je.

--Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, Mlle de la

Vallière, qui portait un cilice et faisait pénitence de son amour, se

souvint tout à coup en traversant le cloître par une journée

brûlante, de la sensation ineffable de ce sorbet qu'elle avait pris par

un jour pareil dans la forêt de Saint-Germain. Elle se demanda comment

elle pourrait expier cette sensualité, et s'agenouillant sur une tombe,

elle fit vœu de ne plus approcher de ses lèvres une goutte d'eau

fraîche; elle subit héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit

rapidement. Qui ne serait touché de ce dernier trait de la vie de cette

grande amoureuse qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles

auront passé sur ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en

pieuse et touchante légende.

Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et

nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils.

--Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint

l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir

quelques carrefours lointains de la forêt.

Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en

été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait

pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements

sauvages coupés par des ravins.

--Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces

et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les

traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces

grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.

La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un

garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et

gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui

plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le

déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se

réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce

ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les

constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient

cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.

Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes

de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des

zones de lumière.

--C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai

suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le

prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance

et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui

l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en

habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait

fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir

était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des

torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique

et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des

postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.

L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de

chœurs du _Freyschütz_ et de _Robert le Diable_; les échos

prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne

participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé.

Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis

et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils

glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les

yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et

nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de

femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient

plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour

formé par des arbres gigantesques et que nous entourâmes comme une place

forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la

ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je

me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi,

j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement

sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune

femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches

entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le

flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers

armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes

chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens

irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante.

Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et

happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les

excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les

fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler

cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé

jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et

nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues;

bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique

militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions

comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières;

nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre

et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne

salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper

fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix

bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.

Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait

assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son

esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là

un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture

nous ramenait rapidement vers Paris.

L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait

emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement

complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit

que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.

Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant:

À demain.

Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de

relever ce génie et de le voir planer encore!

Lui: Roman contemporain · 第 14 / 36 题