Deux jours se passèrent sans qu'Albert reparût; j'allais envoyer
savoir de ses nouvelles lorsqu'à ma grande surprise il arriva un matin
chez moi vers midi: j'étais encore en robe de chambre et je déjeunais
avec mon fils.
--Je viens vous voir trop matin, me dit-il, mais je n'ai pu résister
aux sollicitations de ce brillant soleil qui inonde Paris. Il m'a
poussé dehors à une heure où je ne sors guère, je suis monté en
voiture et me voilà, marquise, prêt à vous enlever, vous et votre
fils, pour une longue promenade.
L'enfant l'embrassa en le remerciant.
--Mais avez-vous déjeuné? lui dis-je.
--Non, répliqua-t-il, et je vais déjeuner à l'instant avec vous si
vous consentez après à me suivre.
--Je ne m'engage pas aveuglément, où donc irons-nous?
--À Saint-Germain; vous savez que je vous dois un dîner; vous m'avez
promis de l'accepter et une femme aussi nette et aussi tranchée que
vous dans ses sentiments et ses décisions n'a qu'une parole.
--Ne pourrions-nous aller nous promener puis revenir dîner ici? je
l'aimerais mieux.
--Mais c'est justement le soir que la forêt de Saint-Germain est belle
à parcourir, repartit Albert; je vous raconterai une chasse
fantastique. Voyons, marquise, si vous refusez, vous allez me donner de
la fatuité; je penserai que vous avez peur de moi.
--Ne lui fais pas de la peine, me dit mon fils en se suspendant à mon
cou, il est si bon.
Comment les refuser? dans l'isolement où je vivais j'éprouvais parfois
le désir impérieux d'un peu d'expansion, d'une promenade, d'une
visite, d'une participation au mouvement extérieur qui m'arrachât à
moi-même et à l'absorption de mon amour. Albert s'offrait à moi comme
un frère aimable, un compagnon intelligent dont l'esprit me ravissait;
j'étais à la fois trop charmée par son génie et trop sûre de mon
cœur pour affecter avec lui une réserve formaliste. Quand il n'était
pas irrité par l'ivresse ou par le souvenir de ses chagrins, il
joignait la bonté et la grâce d'un cœur de poëte aux manières
accomplies d'un homme du monde.
--Eh bien! je consens, lui dis-je.
--Croyez-moi, marquise, ne vous donnez pas l'ennui de vous mettre en
toilette: jetez une mante de taffetas noir sur votre robe de chambre;
posez un chapeau quelconque sur vos cheveux relevés à l'aventure et
partons.
--Oui, dépêche-toi, reprit mon fils, pendant que tu te prépareras je
vais faire déjeuner Albert.
Je les quittai en souriant; quand je revins, au bout de quelques
minutes, Albert avait mangé deux œufs frais et bu une tasse de café
noir; il était moins pâle que de coutume; ses yeux profonds et clairs
avaient dépouillé le nuage des jours précédents. Je vis avec joie
qu'il descendait l'escalier avec moins de peine.
Nous trouvâmes devant ma porte une calèche attelée de deux chevaux,
je me récriai sur ce luxe inutile pour nous rendre au chemin de fer.
Albert me dit:
--Cette voiture doit nous conduire jusqu'à Saint-Germain; jamais je ne
monterai avec vous dans un wagon banal où la flânerie et la causerie
sont interdites.
--Il a toujours raison, dit l'enfant; nous sommes bien mieux seuls et
chez nous dans cette bonne voiture.
Nous traversâmes rapidement Paris et bientôt nous nous trouvâmes dans
les champs où le printemps commençait à germer; les arbres avaient
des bourgeons et les blés étaient tout verdoyants; des troupes de
moineaux s'ébattaient des branches aux sillons avec des bruits d'ailes
et des petits cris joyeux; le soleil éclairait au loin tous les
accidents de terrain. Dans le ciel bleu pas un point gris; sur la route
unie pas une pierre, pas une flaque d'eau. La calèche volait au galop
de deux bons chevaux qu'excitait un cocher fringant: nous respirions un
air vivifiant et salubre qui ravissait notre odorat de Parisiens
casaniers.
Mon fils s'amusait à tous les tableaux mouvants de la route; les
paysages, les passants, les fermes, les chiens aboyant après notre
voiture; les coqs qui jetaient leur chant clair en gonflant leur crête
rouge, étaient pour lui autant de sujets d'exclamation et de plaisir.
Nous le laissions à sa joie et restions immobiles, Albert et moi, dans
le fond de la calèche.
Albert savait répandre dans sa conversation la merveilleuse variété
qu'on trouve dans ses écrits; d'une pensée profonde et saisissante qui
ouvrait les horizons de l'infini, il passait tout à coup à un
trait caustique et acéré, rapide comme un de ces javelots antiques
dont Homère a décrit la précision; puis c'étaient des idées
mélancoliques et sombres qui noyaient le cœur dans une brume anglaise
subitement éclairée par les rayons d'une gaieté d'enfant naïve et
folle, raillant, par son entrain la pesanteur de la tristesse et de
l'expérience:
--Sentons, rions, goûtons les heures, s'écriait-il alors; à quoi bon
les assombrir en nous ressouvenant!
Avec une intelligence de la trempe de celle d'Albert l'ennui était
impossible. Même dans ses jours de trouble et de délire il pouvait
contrister le cœur, il ne lassait jamais l'esprit.
La route de Paris à Saint-Germain faite en sa compagnie me parut si
courte et si animée que, lorsque je l'ai parcourue depuis en chemin de
fer, elle m'a toujours semblé lente et monotone.
La voiture franchit, en allant au pas, la vaste terrasse du château
d'où l'on découvre ce superbe panorama trop souvent décrit et
admiré, mais dont la beauté est toujours nouvelle au regard. Nous
entrâmes sans nous arrêter dans les avenues de la forêt, et nous
parcourûmes en tous sens les plus vieilles allées. Les grands arbres
où frissonnaient à peine quelques feuilles naissantes, laissaient
tomber à travers leurs rameaux la lumière pure du jour. La voiture
roulait sans bruit sur le sable; c'était un mouvement doux et régulier
qui berçait; je ne sais si Albert en sentit l'influence mais il devint
tout à coup silencieux. Je jugeai que ses pensées étaient sereines,
car son visage restait calme.
--Allez-vous donc vous endormir? lui dis-je. Pourquoi ne parlez-vous
plus?
--En ce moment, répliqua-t-il, je voyais défiler devant moi une chasse
pompeuse de Louis XIV: le jeune roi à la mine hautaine passait entouré
des grands seigneurs de sa cour; les trompes sonnaient, les piqueurs et
les meutes s'élançaient au loin, les dames de la maison de la reine en
habits de gala suivaient dans des voitures découvertes; entre toutes
m'apparaissait Louise de la Vallière en robe gris pâle relevée par
des nœuds de perles comme dans son portrait de la galerie de
Versailles; ses longs cheveux blonds flottaient à l'air et ruisselaient
en grappes sur ses joues empourprées par la chaleur. Tenez, nous voici
dans un carrefour où la chasse royale fit une halte. Voulez-vous que
nous nous y reposions aussi?
--Oh! oui, s'écria mon fils, descendons de voiture, je veux voir ce
qu'il y a de suspendu à ce grand arbre, courir un peu dans le bois et
goûter, si c'est possible, car j'ai grand faim.
Il dit cela avec cette naïveté indiscrète de l'enfance qui n'admet
pas une entrave à ses désirs.
--Voici d'abord de quoi repaître votre faim, lui dit Albert en tirant
d'une poche de la voiture des bonbons et des fruits.
--Vous êtes donc un magicien? répliqua l'enfant.
--Point; mais je vous traite comme Louis XIV traitait Mlle de la
Vallière et je veux satisfaire à chacun de vos souhaits.
Nous étions descendus de voiture et, tout en croquant des pralines et
des poires, mon fils s'amusait à regarder les ex-voto et la petite
chapelle suspendus au tronc du grand chêne; bientôt il prit ses ébats
dans les sentiers voisins.
Albert et moi nous nous assîmes sur le gazon et nous nous pénétrâmes
de la chaleur bienfaisante du jour.
--C'est donc ici, reprit Albert, que la chasse s'arrêta. Mlle de la
Vallière, haletante d'émotion, suivait de son œil bleu si tendre le
regard du roi; l'accablement d'une journée d'août et l'amour dont son
cœur débordait l'enveloppaient de langueur et doublaient son charme:
elle s'assit, comme épuisée, au pied d'un de ces arbres. Le roi
s'approcha d'elle et lui dit avec un sourire aimable:
«--Que souhaitez-vous?
»--Oh? sire, fit-elle avec une grâce enfantine, un sorbet serait en ce
moment une royale volupté.»
Le roi donna un ordre, deux piqueurs partirent à franc étrier et
rapportèrent bientôt du château de Saint-Germain des sorbets et des
sirops à la glace.
J'ai cru voir tantôt, là, à la même place où vous êtes, marquise,
Louise de la Vallière tenant, dans sa main effilée, une petite coupe
de cristal remplie d'une glace à la fraise, ses lèvres purpurines
humaient avec délices la neige rose et ses yeux disaient au roi: Merci!
Eh! bien, chère marquise, savez-vous que ce sorbet savouré de la sorte
a causé plus tard la mort de l'aimable pécheresse.
--Et comment cela? lui dis-je.
--Quand elle fut devenue sœur Louise de la Miséricorde, Mlle de la
Vallière, qui portait un cilice et faisait pénitence de son amour, se
souvint tout à coup en traversant le cloître par une journée
brûlante, de la sensation ineffable de ce sorbet qu'elle avait pris par
un jour pareil dans la forêt de Saint-Germain. Elle se demanda comment
elle pourrait expier cette sensualité, et s'agenouillant sur une tombe,
elle fit vœu de ne plus approcher de ses lèvres une goutte d'eau
fraîche; elle subit héroïquement l'épreuve et la mort s'ensuivit
rapidement. Qui ne serait touché de ce dernier trait de la vie de cette
grande amoureuse qui devint une sainte? Plus tard, quand les siècles
auront passé sur ce souvenir, il se transformera, n'en doutez pas, en
pieuse et touchante légende.
Lorsque Albert eût fini son récit, je me levai, je pris son bras et
nous nous élançâmes dans les allées à la poursuite de mon fils.
--Remontons en voiture, me dit Albert, quand nous eûmes rejoint
l'enfant, et profitons des dernières heures du jour pour parcourir
quelques carrefours lointains de la forêt.
Nous fûmes bientôt emportés dans des allées plus sombres, où, en
été, quand les grands arbres avaient leurs feuilles, le jour ne devait
pas pénétrer; ces allées s'entre-croisaient sur des escarpements
sauvages coupés par des ravins.
--Il faudra que nous venions revoir ces gorges au temps où les ronces
et les lianes s'y entrelacent, reprit Albert; en attendant nous les
traverserons de nouveau ce soir, et vous verrez l'étrange effet de ces
grands squelettes d'arbres à la clarté de la lune.
La nuit commençait à tomber lorsque nous arrivâmes à la maison d'un
garde-chasse qui tenait un cabaret. Nous dinâmes rapidement et
gaiement; Albert but une bouteille de vin et fit boire mon fils, ce qui
plongea presque instantanément l'enfant dans un lourd sommeil. Je le
déposai dans la voiture sur la banquette de devant et il ne se
réveilla qu'à Paris. Jamais plus belle nuit ne s'était levée dans ce
ciel parisien si souvent brumeux; on pouvait compter dans l'éther les
constellations; les milliers d'étoiles de la voie lactée faisaient
cortège à une pleine lune d'une limpidité radieuse.
Tandis que les astres nous éclairaient d'en haut, les grandes lanternes
de la voiture qu'Albert avait fait allumer, projetaient sur la route des
zones de lumière.
--C'est par une nuit de septembre aussi pure, me dit Albert, que j'ai
suivi dans cette forêt une grande chasse aux flambeaux, conduite par le
prince qui fut mon ami; il y avait convié tous ses compagnons d'enfance
et de jeunesse; ceux qui l'avaient aimé au collège et ceux qui
l'avaient accompagné à la guerre. Nous étions là une trentaine en
habits de chasse et montant des chevaux arabes que le prince nous avait
fait distribuer; la partie de la forêt que nous devions parcourir
était illuminée et les piqueurs nous précédaient en portant des
torches; les lointaines avenues s'éclairaient d'une façon fantastique
et les arbres centenaires prenaient sous ces lueurs inusitées des
postures formidables; on eût dit d'une forêt enchantée.
L'air retentissait de fanfares joyeuses coupées par intervalles de
chœurs du _Freyschütz_ et de _Robert le Diable_; les échos
prolongeaient indéfiniment ces mélodies; cette musique nocturne
participait de l'immensité de la forêt et de celle du ciel étoilé.
Tout à coup on lança deux cerfs qui venaient de bondir dans un taillis
et dont les ramures se découpèrent sur le fond de lumière où ils
glissaient en courant de toute la vélocité de leurs jambes fines; les
yeux effarés des nobles bêtes, brillaient comme des escarboucles et
nous regardaient de côté avec l'expression tendre qu'ont des yeux de
femmes; les cors de chasse sonnaient plus fort et nos chevaux couraient
plus vite; bientôt les deux cerfs furent traqués dans un carrefour
formé par des arbres gigantesques et que nous entourâmes comme une place
forte, le fusil en joue et nos couteaux de chasse luisant à la
ceinture: on sonna l'hallali et les deux victimes furent immolées. Je
me souviens que le grand œil d'un des cerfs mourants s'arrêta sur moi,
j'en vis jaillir des larmes et j'eus comme un tressaillement
sympathique. Ce regard de la pauvre bête me rappela celui d'une jeune
femme que j'avais vue mourir; les hommes qui portaient des torches
entourèrent l'enceinte où les deux cerfs étaient tombés sur le
flanc: on eût dit des varlets du moyen âge, précédant des chevaliers
armés. Le grand veneur procéda au dépècement des pauvres bêtes
chaudes encore; la curée se fit sur l'heure, on lâcha les chiens
irrités par la course et l'attente sur ces lambeaux de chair sanglante.
Cent langues rouges et acérées se tendirent comme des dards, et
happèrent des fragments de vertèbres et d'intestins; les piqueurs les
excitaient de leurs cris; les fanfares de leurs clameurs, et les
fluctuations des torches sur la forêt sombre, faisaient ressembler
cette meute affamée à une meute infernale. Quand elle eut humé
jusqu'à la dernière goutte de sang, on donna le signal du départ et
nous reprîmes notre course effrénée à travers les magiques avenues;
bientôt nous débouchâmes sur la terrasse illuminée où la musique
militaire de plusieurs régiments nous salua au passage. Nous étions
comme emportés à travers la double magie des sons et des lumières;
nous arrivâmes à la porte du château, là nous mîmes pied à terre
et après quelques minutes nous fûmes introduits dans une ancienne
salle d'armes où une vaste table somptueuse était dressée. Le souper
fut gai à nous faire croire à une éternelle jeunesse; nos voix
bruyantes ébranlèrent jusqu'à l'aube les murs du vieux château.
Tandis qu'Albert parlait, je me demandais si réellement il avait
assisté à cette chasse nocturne ou si c'était une vision de son
esprit; ce doute m'est toujours resté: mais qu'importe que ce fût là
un souvenir ou un rêve, je l'écoutais charmée, tandis que la voiture
nous ramenait rapidement vers Paris.
L'enfant dormait devant nous d'un calme sommeil et Albert semblait
emprunter à cette pureté et à la douceur de la nuit un apaisement
complet. Plus de mots amers, plus de soubresauts de passion; on eût dit
que l'âme du poëte flottait sereine à travers la nature tranquille.
Quand nous arrivâmes à ma porte, Albert baisa mon front en murmurant:
À demain.
Comment lui dire: Ne venez pas? Comment renoncer a l'espérance de
relever ce génie et de le voir planer encore!