Je riais de bon cœur, tandis qu'elle parlait

--Que vous êtes aimable et cordial ce soir; dis-je à Albert, allons,

contez-moi encore une de vos jolies histoires que vous contez si bien.

--J'aurais dû faire de même le premier jour et ne pas vous ennuyer des

boutades de mon cœur, reprit-il, mais je vais à l'aventure suivant mon

instinct et comme le diable me pousse.

Il disait vrai et c'est ce qui faisait son charme indéfinissable; il

n'avait pas le travers des écrivains et des poëtes qui posent presque

toujours; il vivait à sa fantaisie; sans projet de fortune, sans

poursuite systématique de la célébrité; ses sentiments et ses

paroles étaient, comme sa vie, imprévus et poétiques. Il avait bien

toutes les qualités de l'amoureux: une imagination toujours en haleine;

une insouciance d'enfant du positif et du temps qui fuit; la raillerie

de la gloire, l'indifférence de l'opinion et un oubli absolu de tout ce

qui n'était pas le désir du moment, l'attrait de son cœur. Il

poursuivit:

--Si je n'avais été arrêté par une émotion involontaire, peut-être

aurais-je procédé avec vous (et j'avouerai que j'y ai un moment

songé), suivant la méthode de mon ami le prince X., ce bel étranger,

qui chantait mieux que tous les ténors de nos théâtres, et qui avait

le corps et la tête d'une statue antique.

--Je l'ai connu, répondis-je, et sa façon d'agir auprès des femmes

m'intéresse moins que vos histoires; pourquoi cette digression?

--Parce que je ne saurais être didactique et monotone comme un discours

académique, et que si vous ne me laissez pas la bride sur le cou, je ne

parle plus.

--Allons, dites tout ce qui vous plaira.

--Je suis bien tenté d'user de la permission et de vous dire

très-nettement que je vous aime. Le prince X. n'y aurait pas manqué et

il aurait joint l'action aux paroles.

--Sauf à être jeté à la porte; repartis-je.

--Il prétend, au contraire, que toutes les portes se refermaient sur

lui, tendrement et mystérieusement. Il avait l'habitude de dire qu'avec

toutes les femmes, et surtout les élégiaques, il fallait toujours

procéder par le contraire de l'élégie; je crois qu'il avait surpris

ce secret-là à sa femme, qui aurait pu lui en remontrer en fait

d'expérimentation audacieuse, avant qu'elle n'eût écrit des ouvrages

sur le dogme et qu'elle n'allât se distraire en Asie avec des Arabes.

En voilà une, poursuivit-il, qui a bien été créée pour faire donner

un amant à tous les diables. J'ai été huit jours entre ses pattes de

velours et j'en garde encore les traces dans mon imagination, je ne

dirai pas au cœur, la griffe n'a pas pénétré si avant.

--À la bonne heure, voici une histoire qui point; je suis tout

oreilles, lui dis-je.

--J'étais allé la voir à Versailles où elle avait loué près du

parc un fort bel hôtel. J'avais le cœur vide; la beauté trop maigre

de la princesse me plaisait médiocrement; mais ses grands yeux

extatiques et ses provocations, interrompues brusquement par quelque

dissertation sur l'autre monde, me piquaient au jeu. Nous nous

promenions un soir dans le parc; elle me demanda de lui dire des vers

d'amour; et les vers dits, je voulus les mettre en action. Elle

m'échappa, et courut légère et véloce à travers les allées et les

labyrinthes; je la poursuivis, mais au détour d'un quinconce le pied me

tourna; je voulus me lever et courir encore, impossible: j'avais une

entorse. Je me traînai vers un banc en gémissant; elle m'entendit et

revint à moi. Elle fut tout à coup affectueuse, caressante, presque

passionnée, et semblait disposée à m'accorder ce qu'elle m'avait si

fièrement refusé quelques minutes avant. C'est qu'elle me voyait sous

sa dépendance et qu'elle est de ces femmes qui veulent avant tout

sentir qu'un homme leur est soumis, soit par une infériorité morale,

soit par une faiblesse physique, soit même par une déchéance dont

elles ont surpris le secret. L'idée de pouvoir faire d'une âme ou d'un

corps à peu près ce qu'elles veulent les ravit. Après m'avoir,

accablé de tendresses auxquelles la très-vive douleur de mon pied me

rendait presque insensible, elle m'aida à m'étendre sur le gazon, et

courut chez elle prévenir ses domestiques; deux laquais arrivèrent

tenant un grand fauteuil sur lequel on me transporta à l'hôtel de la

princesse. Elle avait fait disposer une chambre pour moi qui s'ouvrait

sur le jardin à côté du grand salon du rez-de-chaussée. On me mit au

lit, le médecin vint visiter ma jambe et me prescrivit l'immobilité

pendant plusieurs jours. Je me soumis facilement à son ordonnance, car

il m'était impossible de remuer le pied sans une horrible douleur.

J'étais donc devenu l'hôte forcé et la chose de la princesse;

j'étais comme ces taureaux cloués sur le flanc dans l'arène et qu'un

toréador peut impunément aiguillonner et harceler du bout de sa lance.

Elle pouvait me torturer à l'aise; prendre son temps, son heure;

s'éloigner, revenir, et jouer sur mes nerfs comme sur un clavier; je

vous assure qu'elle n'y manqua pas.--Si un lièvre n'a pas autre chose

à faire qu'à dormir dans un gîte, un galant homme retenu dans un lit

par une blessure chez une femme à la mode n'a d'autre distraction que

d'en devenir amoureux. Dans mon oisiveté, je me figurais aimer la

princesse beaucoup plus que je ne l'aimais réellement, et quand elle

s'approchait de mon lit pour m'offrir un sorbet ou ranger mes

couvertures je me sentais tout en flamme. En ce temps-là, elle, avait

une cour nombreuse, et pour favoris deux hommes fort dissemblables: un

personnage politique, grand, digne et froid, et un petit pianiste, joli

garçon, sémillant, sûr de lui-même, et qu'on eût dit l'épagneul de

la princesse. Tous deux étaient tour à tour et fort assidûment

auprès d'elle, et moi, le _patito_ du moment, je me voyais condamné

par mon entorse à la regarder se promener dans le jardin avec le

diplomate, y disparaître et se perdre dans les allées obscures; ou

bien, je l'entendais dans le salon roucouler des duos avec le pianiste.

Quand je lui faisais quelque jaloux reproche, elle s'intéressait aux

affaires de l'Europe, me disait-elle, et voulait se perfectionner dans

le chant. Mais comment pouvais-je penser qu'elle me préférât de tels

hommes, à moi son cher, son jeune, son beau poëte! et elle avait, en

parlant ainsi, des câlineries si tendres que j'étais disposé à la

croire, tant je désirais qu'elle dît vrai. Pourtant, ne vous figurez

pas, marquise, que cette femme m'ait jamais causé le moindre

attendrissement, c'était plutôt une sorte d'irritation qui me poussait

vers elle; cela tenait des mauvais désirs.

Un matin où elle m'avait provoqué plus que de coutume, en partageant

mon déjeuner servi auprès de mon lit, elle m'arracha tout à coup sa

main, que je la priais de laisser dans la mienne, et voulut me quitter

sous prétexte de sa leçon de chant. J'entendais en effet le pianiste

préluder au piano. Je l'aurais envoyé à tous les diables, mais

j'étais rivé à la patience et je dus voir disparaître la princesse

qui riait et s'enfuyait en me narguant; elle ne ferma pas même la porte

de ma chambre, et la portière seule du salon retomba derrière elle;

elle savait bien que cette barrière suffisait. Ne rien voir c'était

l'essentiel. Qu'importe d'ailleurs ce que je pouvais soupçonner,

puisqu'il m'était interdit de m'en assurer, sous peine de retarder d'un

mois ma guérison. Elle compta trop sur ma prudence: je ne sais quelles

vapeurs de colère me montèrent au cerveau, en les entendant jeter dans

l'air des notes brûlantes et passionnées; je rejetai comme un fou ma

couverture, je défis le bandage de ma jambe blessée, et me voilà

franchissant à cloche-pied la distance qui séparait mon lit de la

porte du salon; je soulevai le rideau en tapisserie et j'apparus comme

un spectre aux deux chanteurs. En ce moment, la princesse appuyait ses

lèvres sur la joue du pianiste, qui la regardait dans une pose de

vignette anglaise, tout en répétant très-correctement le refrain

d'amour de leur duo. La princesse eut un mouvement d'épouvante en

m'apercevant, ma présence la frappait dans son orgueil, mais elle se

redressa tout à coup en éclatant de rire, et me dit:

--Je vous savais là, je vous avais vu, je voulais vous éprouver!

--Eh bien! princesse, l'épreuve est faite, répondis-je sur le même

ton, j'ai assez de votre hospitalité et je m'ennuie chez vous. Toute

cette musique m'empêche de dormir; que monsieur, qui me semble un peu

le maître de la maison, veuille sonner un domestique, qu'on m'habille,

qu'on me mette en voiture et qu'on me conduise à Paris.

Le pianiste se mordait les lèvres, mais il fut contraint d'obéir à un

homme blessé, en chemise, et que la souffrance contraignait à se

laisser tomber sur un canapé. La princesse fit les plus aimables mais

les plus vaines instances pour me retenir. Je donnai à ses gens

d'énormes étrennes comme pour payer la dépense que j'avais faite chez

elle. Quand sa berline qui me conduisait partit, elle me cria avec un

accent de certitude accompagné d'un sourire:

--Vous me reviendrez!

Il y a de cela dix ans, jamais je n'ai songé à la revoir.

--C'est donc une manie de ces femmes à effet, dis-je à Albert que la

passion des pianistes? à l'exemple de la princesse, la comtesse de

Vernoult s'est éprise d'un de ces héros de clavier; et, pour agrandir

sa passion par le bruit, ne pouvant l'agrandir par l'objet, elle a

enlevé _l'inspiré! le Dieu de l'art_, comme elle disait. Elle a rivé

la vanité de son jeune amant à son orgueil de femme amoureuse sur le

retour. Il est encore une troisième femme, plus célèbre et plus

intelligente que les deux autres, qui pourtant a voulu traîner en

laisse un de ces virtuoses sans cerveau. Les instrumentistes sont à

l'écrivain et à l'artiste créateur, ce qu'un jeu d'orgue passager est

aux voix éternelles de la mer.

--Eh! pourquoi donc ne la nommez-vous pas, cette troisième femme,

puisque vous avez nommé les deux autres? me dit Albert en se levant et

en me regardant fixement. Vous croyez donc que son spectre me fait mal

et que son nom m'épouvante?

--Je ne sais, répondis-je, mais je regrette l'allusion qui vient de

m'échapper.

--Vous avez tort, répliqua-t-il, il faudra bien que nous en parlions

tôt ou tard de cette Antonia Back, dont l'image s'interpose peut-être

entre vous et moi. La voyez-vous? la connaissez-vous? l'aimez-vous?

Allons, marquise, répondez-moi sincèrement et sans crainte de me

blesser.

--Je la connais à peine, voilà bien des années que je ne l'ai vue;

j'admire son talent, le labeur incessant de sa vie, et je crois à sa

bonté dont plusieurs m'ont parlé.

--Oui, reprit Albert, elle est très-bonne pour ceux qui ne l'aiment

pas, comme elle apparaît un grand génie à tous ceux qui ne sont pas

du métier. En amour il lui manque la sensibilité, dans l'art la

condensation. Quand l'avez-vous vue? Que vous a-t-elle dit? contez-moi

donc ce que vous savez d'elle, poursuivit-il avec une ardente

curiosité. Je vous en parlerai moi-même quelque jour.

--Je la rencontrai pour la première fois, deux ans après la soirée

où je vous vis à l'Arsenal: son nom qui, depuis 1830, remplissait les

journaux, m'était arrivé flamboyant et sonore, au loin dans le

château de ma mère, où je vivais avant mon mariage. Vous ne sauriez

croire combien on se passionnait en province, à propos de cette

renommée retentissante. À chaque ouvrage nouveau que publiait Antonia

Back, c'était autour de moi une polémique irritée qui dégénérait

parfois en querelle. Le plus grand nombre disait un mal affreux de

l'auteur, mais quelques esprits éclairés, et de ce nombre ma mère,

intelligence supérieure, tolérante, philosophique, admirait Antonia et

la défendait comme on défend ce qu'on aime. Cette sympathie de ma

mère avait passé en moi, et je fus très-impatiente de voir Antonia

quand mon mariage me fixa à Paris.

Vous avez peut-être connu le baron Albert, le railleur et sceptique

médecin de Louis XVIII, qui m'a conté sur le vieux roi une foule de

piquantes anecdotes dont je vous amuserai un jour? Je rencontrais

souvent chez lui une vieille marquise du faubourg Saint-Germain, dont la

beauté avait été célébré et qui au grand scandale des siens, avait

épousé un fort bel Italien, son dernier amour; elle lui avait fait

obtenir un titre, puis un emploi dans la diplomatie.

Un peu éloignée de son monde, surtout des femmes, par ce mariage, la

vieille marquise avait cherché à former un salon où les artistes et

les littérateurs se mêlaient à d'anciens ministres de Charles X, et

à quelques ambassadeurs étrangers. L'ex-marquise s'était liée avec

les femmes artistes les plus célèbres d'alors; elle avait attiré la

sœur de la Malibran, miss Smithson[1], Mme Dorval, et au moment où je

la connus elle appelait Antonia Back ma sœur! les amis d'Antonia

étaient devenus les siens, elle ne pensait et n'agissait plus que

d'après l'inspiration de celle qu'elle nommait: la _grande sibylle_ de

la France.

Sachant combien je désirais connaître Antonia, la vieille marquise

m'invita à une soirée où elle devait se trouver. Antonia, qui était

la curiosité de cette réunion, arriva fort tard; pour tromper

l'impatience des assistants, on fit en attendant un peu de musique.

J'avais à cette époque une assez belle voix de contralto négligemment

cultivée, mais dont l'expression plaisait dans certains chants. La

vieille marquise me demanda de chanter; je refusai, elle insista et me

dit: «Quand elle sera là vous chanterez pour elle!» Presque aussitôt,

Antonia entra s'appuyant sur le bras du gros philosophe Ledoux, qu'elle

appelait son Jean-Jacques Rousseau; elle était suivie du jeune Horace

que dans son admiration fantasmagorique, elle avait surnommé son jeune

Shakespeare. Horace était un assez beau cavalier, son regard vif et

hardi semblait redoubler d'intensité en s'échappant de l'œil unique

dont s'éclairait son mâle visage. Il était l'auteur d'un drame

échevelé, récemment joué avec succès sur un théâtre des

boulevards, ce qui lui avait valu le surnom hyperbolique que lui donnait

sérieusement Antonia.

Ce qui m'a toujours choqué dans cette femme de génie, c'est l'absence

presque absolue du sens critique. Si irrévocablement, dit-on, elle

finit par annihiler ses amants, il faut convenir qu'elle commence

toujours par exalter outre mesure ses amis! C'est ainsi que du nébuleux

et chimérique Ledoux elle a voulu faire un Platon, d'un avocat à

l'éloquence bornée un Mirabeau, et qu'elle a juché imprudemment

au-dessus de Michel-Ange un de nos peintres modernes.

Lorsque Antonia entra dans le salon de la vieille marquise, tout le

monde se leva pour la saluer et presque pour l'acclamer. J'étais

très-émue en la regardant et je ne pus d'abord l'examiner de

sang-froid. Ce qui me frappa dès que je l'aperçus, ce fut la beauté

et la splendeur de son regard. Ses grands yeux sombres laissaient tomber

comme une flamme intérieure, tout son visage s'en éclairait. Ses

épais cheveux noirs se courbaient en bandeaux lisses sur son front, et

coupés courts, s'enroulaient sur la nuque en deux gros anneaux; le

reste de son visage me parut assez disgracieux; le nez était trop fort,

les joues pendantes; la bouche laissait voir des dents longues, le cou

était prématurément rayé. Depuis quelque temps elle avait renoncé

à ses habits d'homme; elle portait ce soir-là une robe de soie grise

fort simple. Le corps me sembla trop petit pour la tête, et la taille

pas assez mince, toute d'une pièce avec les épaules et les hanches. Je

crois que les vêtements d'homme l'avait déformée. Sa main dégantée

était d'une forme accomplie, elle l'agitait comme un sceptre naturel et

la tendait à ceux des assistants qui étaient de ses amis. La vieille

marquise me présenta à Antonia et insista devant elle pour me décider

à chanter.

J'avais fait sans prétention un chant sur la mort de Léopold Robert;

encouragée et soutenue par un regard d'Antonia je me décidai à le

dire. Ma voix tremblait et mon émotion fut si forte qu'au dernier

couplet je m'évanouis presque. Antonia vint à moi, et me dit en me

considérant:

--Madame, vous avez des épaules et des bras de statue grecque.

Ces paroles, prononcées à brûle-pourpoint, avaient quelque chose

d'étrange; on eût dit qu'en faisant un compliment à la femme elle

voulait dédaigner l'artiste; mais comme je n'avais aucune prétention

à la célébrité, je n'en fus pas blessée et je lui exprimai avec

effusion mon enthousiasme pour son génie.

--Vous en rabattrez quelque jour, me dit-elle, et elle tourna les

talons.

Le trouble que j'avais éprouvé en chantant me causa un malaise subit;

ma tête était en feu et mes tempes comme serrées dans un cercle de

fer. Je fus contrainte d'aller respirer dans un boudoir attenant au

grand salon et qui était suivi d'un salon plus petit où la vieille

marquise recevait ordinairement ses visites. L'amie de Byron, la belle

comtesse G..., qui assistait à cette soirée, m'accompagna: je la

connaissais depuis plusieurs années et lui devais, sur le noble poëte

dont elle fut aimée, des détails qui le firent revivre pour moi dans

sa véritable grandeur. Jugé par le sentiment, Byron n'était plus cet

être bizarre et altier grimaçant sous la plume des biographes et des

journalistes; il était bon, généreux et fier; pour dernière

manifestation de son génie, il faisait avec simplicité l'abandon de sa

fortune et de sa vie à la liberté.

L'aimable et poétique comtesse m'avait fait étendre à demi sur un

canapé du boudoir, et, se tenant debout près de moi, sa tête courbée

au-dessus de la mienne, elle faisait courir par bouffées rapides et

régulières son haleine rafraîchissante sur mon front brûlant. Le

souffle froid et pur qui glissait entre ses dents perlées me

pénétrait par tous les pores du cerveau d'une sorte de magnétisme

bienfaisant. En quelques minutes, je me sentis soulagée.

Tandis que je me reposais dans le boudoir, Antonia passa escortée de

son Jean-Jacques Rousseau et de son Shakespeare; la vieille marquise la

suivait; Antonia lui disait:

--Ma chère amie, je m'ennuie profondément au milieu de tout votre

monde empesé qui me regarde comme une bête curieuse; laissez-moi donc

aller respirer l'air et fumer un peu dans votre petit salon.

--Voulez-vous qu'on vous y serve des glaces et du thé? répondit la

marquise.

--J'aimerais mieux manger des huîtres répliqua Antonia, c'est une

fantaisie qui me prend.

--Moi aussi, je me sens grand faim, ajouta le philosophe.

--Et moi, dit à son tour le jeune auteur dramatique, je leur tiendrai

volontiers compagnie.

Bientôt je les entendis souper dans le petit salon; ils fumaient en

mangeant; la porte du boudoir restait entr'ouverte, et insensiblement la

fumée des cigares, mêlée à l'odeur des mets, y pénétra et le

remplit. Sentant ma migraine revenir, je me décidai à partir.

Je ne revis Antonia que huit ans plus tard; la vieille marquise habitait

dans un square un fort bel appartement. Antonia s'était logée auprès

d'elle. Un jour que j'arrivais chez la marquise, elle se disposait à

faire visite à sa célèbre amie. Elle m'engagea à la suivre,

m'assurant qu'Antonia serait charmée de me revoir. Nous trouvâmes la

grande sibylle encore au lit, dans une vaste chambre où étaient épars

des vêtements d'homme et de femme; ses enfants jouaient sur le tapis:

le pâle pianiste, qui était son amour du moment, était étendu sur

une causeuse. Il semblait exténué. Il avait beaucoup toussé toute la

nuit, nous dit-elle, et elle n'avait pu dormir. Tout en nous parlant,

elle fumait des cigarettes qu'elle tirait d'une petite blague

algérienne posée sur la table de nuit. Elle ne s'interrompait que pour

offrir de la tisane au musicien qu'elle tutoyait.

Ce laisser-aller, devant ses enfants, me choqua profondément; il ne

faut pas dérouter la pureté et l'ignorance de l'enfance par cette

familiarité des passions de l'âge mûr.

Depuis ce jour je n'ai jamais revu Antonia.

Pendant que j'avais parlé, Albert était resté debout, adossé à la

cheminée, immobile et muet; on eût dit une statue du souvenir; son

attention semblait moins me suivre dans mon récit que se replier sur

elle-même, évoquant sans doute les scènes du passé: son regard ne

s'était pas levé une fois sur moi.

Mon silence seul parut lui rappeler que j'étais là. Il me prit la

main:

--L'Antonia d'autrefois n'était pas la même que celle que vous avez

connue, me dit-il, elle était bien belle et avait le charme étrange

qui provoque et fascine.

--Vous l'avez profondément aimée, lui répondis-je.

--Oui; anxieusement. Mais n'en parlons plus; c'est assez; il est des

fantômes qu'il ne faut pas ranimer le soir, car ils s'obstinent autour

du chevet, et sans le vouloir, marquise, vous m'avez préparé une de

ces nuits qui sont l'explication de mes jours. Quand mes visions se

lèvent menaçantes, il faut bien que je les chasse par l'ivresse et par

la débauche.

--Oh! chassez-les plutôt par mon amitié, lui dis-je en le forçant à

s'asseoir près de moi, mais il resta inerte et distrait, et ce soir-là

c'est lui qui voulut partir.

[Note 1: La célèbre tragédienne anglaise, première femme de

Berlioz.]

Lui: Roman contemporain · 第 13 / 36 题