VII

J'avais passé une partie de la nuit à écrire à Léonce le récit de

cette étrange journée.--Il me répondit bien vite que je m'effrayais

trop de l'exaltation et de l'inquiétude d'une âme malade; guérir ce

grand esprit tourmenté, si cela était encore possible, serait une

tâche assez belle pour m'y consacrer. Malgré l'amour immense qu'il

avait pour moi, il ne se reconnaissait pas le droit de s'interposer

entre les désirs d'Albert et mon entraînement vers lui si jamais je

venais à l'aimer. Le bonheur d'un homme de la valeur d'Albert imposait

tous les sacrifices, mais ajoutait-il, il ne pensait pas que ce bonheur

fût encore possible; il croyait son être en ruine et son génie

écroulé comme ces merveilleux monuments de l'antiquité qui ne nous

frappent plus que par leurs vestiges.

Ce passage de la lettre de Léonce me causa une profonde tristesse; à

quoi bon exprimer de pareilles idées à une femme aimée? il est vrai

qu'en finissant il ne me parlait plus que de sa tendresse; il me disait

que j'étais sa vie, sa conscience; le prix adoré de son travail; il

songeait à notre prochaine réunion avec transport. La dernière partie

de sa lettre effaça l'impression du début et je ne trouvai plus dans

ce qu'il m'avait dit sur Albert qu'un culte exagéré mais généreux

pour son génie; si ce n'était pas tout à fait là le langage d'un

amant, c'était celui d'un esprit philosophique et vraiment grand.

Cette lettre de Léonce m'était parvenue dans la soirée du lendemain

de la promenade au jardin des Plantes. J'avais craint dans la journée

de voir revenir Albert et le soir quand l'heure possible de sa visite

fut dépassée, j'éprouvai une sorte d'allégement de ce qu'il n'avait

pas paru. Je lus, je fis quelques pages de traduction, j'écrivis de

nouveau à Léonce; je repris l'habitude de mon amour. Ma nuit fut aussi

calme que la dernière avait été agitée. À mon réveil Marguerite me

remit un petit paquet renfermant un livre. C'était un ouvrage d'Albert

accompagné du billet suivant:

«Chère Marquise,

«Beauzonet a relié ce livre et l'a rendu moins indigne d'être ouvert

par vos belles mains. Permettez-vous à l'auteur d'aller vous revoir

avec René? il fait un temps de printemps glacial et je me dis qu'on

serait très-bien au coin de votre feu!

»Recevez, chère marquise, mes affectueux hommages.»

Je ne me décidai pas à lui répondre et à le remercier avant d'avoir

consulté Léonce; mais le soir comme je me disposais à écrire à

celui-ci on sonna à ma porte et ma vieille Marguerite introduisit

Albert.

--Vous ne vous doutez pas d'où je viens? me dit-il, ne m'en veuillez

pas si j'arrive seul; j'ai passé cinq à six heures à la recherche de

René; il avait pris la clef des champs. Je me suis déterminé à

dîner dans un cabaret d'Auteuil, pour l'attendre et pour venir chez

vous avec lui; mais j'ai fini par perdre patience et me voilà.

Recevez-moi, marquise, comme si notre ami m'avait accompagné.

--Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et je compte sur l'influence du

bon René pour vous inspirer un peu de l'amitié qu'il a pour moi.

J'ajoutai:

--Vous voyez, j'ai là votre beau livre près de moi, combien il m'a

fait plaisir!

--J'ai offert le pareil à ma sœur, reprit-il, et c'est en le lui

envoyant ce matin que j'ai pensé à vous.

Tout ce qu'il me dit ce soir-là semblait tendre à effacer l'impression

pénible qu'avait pu me laisser son ardeur inquiète. Ses manières

furent exquises; mais je remarquai avec chagrin sa faiblesse et sa

pâleur toujours croissantes; ses yeux mêmes, qui, les jours

précédents, éclairaient son visage d'un rayon de vie, paraissaient

désormais éteints. Il se courbait vers la flamme du foyer comme s'il

eût voulu s'y ranimer.

--On prétend, me dit-il, que c'est un signe de mort prochaine que le

retour obstiné de notre esprit aux souvenirs de l'enfance; je ne sais

si le présage s'accomplira pour moi, mais il est certain que depuis

quelque temps, ma pensée revient sans cesse sur les tableaux de famille

et sur les scènes de collège qui ont autrefois ému mon cœur. Je

revois mes camarades de classe; nos jeux, nos études se raniment pour

moi; je revois surtout ceux qui sont morts; quelques-uns à la guerre,

quelques-uns en duel, plusieurs de consomption. Entre tous m'apparait

comme le plus aimable, le plus intelligent et le plus regretté, ce

jeune prince qui fut mon ami et que la destinée a terrassé tout à

coup. Que d'heures charmantes nous passâmes ensemble dans les cours

mornes et nues du collège! On nous avait surnommés les inséparables.

Durant les heures des classes quand nous ne pouvions pas nous parler,

nous trouvions encore le moyen de nous écrire nos pensées et nos

projets pour les jours de sortie. Souvent il me venait en aide pour des

versions de grec, et à mon tour je lui rendais le même service pour

des compositions de vers français. Voyez, chère marquise, quelle

franche et entière camaraderie se révèle dans ces petits billets

signés par le fils d'un roi!

En me parlant ainsi, il tira de sa poche une large enveloppe contenant

un grand nombre d'étroites bandes de papier-écolier qui, primitivement

repliées en minces carrés, avaient passé de main en main sous les

tables d'études; les élèves transmettaient de la sorte, d'un bout de

la salle à l'autre, les courtes missives du prince au poëte.

Je lus avec attendrissement quelques-uns de ces petits papiers jaunis

par le temps; ils sont restés dans mon souvenir.

«Si ta maman le permet, écrivait le prince, viens dimanche prochain à

Neuilly, nous nous divertirons bien, nous irons en bateau et nous ferons

une collation avec mes sœurs.»

Sur une autre bande de papier je lus:

«Dis-moi donc si ce vers est juste, je crois que j'ai fait un hiatus;

je ne serai jamais qu'un mauvais versificateur!»

Sur un autre il y avait:

«Je suis désespéré: me voilà en retenue pour huit jours; pas de

goûter à Neuilly possible. Maman n'a pu obtenir mon pardon de mon

père; hélas Son Altesse est inflexible. Encore si toi et les autres

amis pouviez y aller sans moi!»

Puis sur un autre:

«J'aurais bien envie de m'échapper: ma foi si je n'étais pas un aussi

important personnage je tenterais l'aventure. Mais où irais-je? il me

vient une idée: veux-tu me recevoir chez ta mère? nous nous amuserons

sans sortir.»

Pendant que je lisais Albert murmurait:

--Quelle attrayante et quelle gracieuse nature il avait! quelle

fatalité que sa mort! quelle dérision de toute belle espérance! il a

emporté dans sa tombe une partie de mon énergie et de ma volonté; lui

vivant je me serais cru tenu dans la vie à quelque chose de plus ferme

et de plus glorieux. Peu de temps après sa mort sa pauvre femme qui

savait notre amitié m'a envoyé son portrait que vous avez pu voir chez

moi!

--Oh! merci! lui dis-je, de ranimer pour moi ces émotions touchantes.

Voilà des billets qui valent bien des lettres d'amour!

--Oh! répliqua-t-il, avec un accent de reproche, c'est vous qui venez

de prononcer le mot flamboyant que je voulais m'interdire. Vous êtes la

lampe insensible et moi le moucheron inquiet qui court s'y brûler.

--Vous êtes, répondis-je, un cœur de poëte qui m'est bien cher et

qui m'attire.

--Oui, comme le cœur de René, moins peut-être? comme celui de Germiny

ou de Duverger; me voilà au nombre de vos amis; c'est très-consolant

pour ma vanité, très-insuffisant pour mes rêves.

--Vous me sembliez tranquille tantôt, presque heureux.

--Oh! certainement, je n'ai pas bu et j'ai à peine mangé depuis deux

jours, je suis très-calme.

Je cherchais en vain une parole à lui répondre, je regardais son pâle

et doux visage qui avait en ce moment une navrante expression. Deux

larmes s'échappèrent involontairement de mes yeux, il les vit rouler

sur mes joues.

--Ah! je voudrais les boire, me dit-il, merci chère marquise, et

pardon!--Je deviens bête, poursuivit-il, comme une médiocre élégie,

et vous allez me prendre en dédain; c'est bien la peine de vous faire

visite si je n'ai pas l'esprit de vous distraire un peu; allons, il ne

sera pas dit qu'Albert de Lincel a donné le spleen à la marquise de

Rostan. Laissez-moi vous conter quelques anecdotes qui me reviennent

pêle-mêle:

Parmi mes souvenirs d'adolescent, il en est un qui me fait toujours

rire. Lorsque je commençai à barbouiller du papier (triste exercice

qui nous fait ressasser sans trêve nos joies et nos peines, les

flétrir et nous y appesantir au point que nous gâtons les réalités

par les rêves), je lisais en famille ma prose et mes vers. Mon père,

qui était un classique, un esprit philosophique très-net que

n'obstruaient jamais les brumes de la métaphysique moderne, se

demandait où j'avais pris cette raillerie tourmentée qui jetait des

cris d'angoisse à travers les sarcasmes, et cette légèreté où

perçaient des pointes douloureuses comme celles d'un cilice. Mon style

le déroutait autant que mes idées; ce n'étaient pas le vers pur et

sec et la phrase limpide et calme des écrivains français des deux

derniers siècles; c'était un mélange, disait-on, de l'humour anglaise

et des boutades de Mathurin Régnier. J'avais eu un grand-oncle maternel

qui avait écrit des essais en prose et en vers sans songer à la

publicité, sans se préoccuper de la renommée. Mon père, en sa

qualité de classique, avait une sorte de dédain pour ces pages

inédites qui étaient, disait-il, des boutades incorrectes. Je les

avais découvertes dans une vieille armoire et les avais lues avec un

vif attrait. J'y avais trouvé une originalité et une verve ennemies du

banal qui charmaient mon esprit; je m'imprégnais de ce génie inconnu

et m'en assimilais l'allure libre et fougueuse. Ainsi que cela arrive

lorsqu'on écrit très-jeune, tout en croyant être moi-même, j'étais

un peu le reflet de cet esprit primesautier. Un soir où je faisais une

lecture à mes parents assemblés, mon père se promenait à grands pas

dans la chambre, montrant de temps en temps sa surprise et son humeur de

ce qu'il appelait une littérature toute nouvelle pour lui. Je reniais

les maîtres, s'écriait-il; où donc allais-je puiser mon style et mes

idées? de qui donc étais-je sorti? tout à coup s'arrêtant devant ma

mère, qui m'écoutait en souriant, il lui dit avec une colère comique:

«Madame, de qui donc sort cet enfant? il ne me ressemble en rien: c'est

le bâtard de son grand-oncle!»

Ma mère partit d'un éclat de rire auquel nous fîmes tous écho, mon

père le premier, quoiqu'il répétât en gesticulant: «Mauvaise

souche! mauvaise école!»

À mesure qu'Albert parlait, son visage se ranimait, ses yeux

pétillaient; j'admirais la flexibilité de ce charmant génie.

Il poursuivit:

--Vous vous êtes étonnée l'autre jour de mon habileté à battre des

blancs d'œufs! Apprenez, marquise, que durant huit jours de ma vie, je

me suis fait cuisinier.

--Je devine, cuisinier par amour.

--Voilà encore que vous prononcez le mot cabalistique, reprit-il, mais

cette fois-ci je continue sans m'y arrêter: Au temps où je

fréquentais le quartier latin, avant d'avoir connu tout à fait l'amour

(triste connaissance), j'avais essayé de l'amour sous toutes les formes

du caprice. Je rencontrai un soir au bal de la Chaumière une grisette

ravissante, ne riez pas; le type des grisettes est perdu aujourd'hui,

elles sont toutes devenues des lorettes. Ma grisette était une sorte de

Diana Vernon plébéienne, effarouchée comme une mésange et

très-fière de sa gentillesse elle était patronnée par un grand

gaillard d'élève en médecine dont la gaucherie et l'air bête

contrastaient avec la grâce piquante de la jolie enfant.

--Comment diable pouvez-vous l'aimer, lui dis-je en dansant, tandis que

le galant nous suivait de ses yeux farouches, comment ne m'acceptez-vous

pas tout de suite pour remplaçant de ce grotesque amoureux?

--Sans doute, vous êtes bien mieux que lui, répliqua-t-elle, en me

toisant avec ses grands yeux étonnés, ce qui ne me flatta guère dans

ma prétention de cavalier bien tourné, mais, ajouta-t-elle avec un ton

sérieux, il a des _qualités_.

Je lui répondis par un de ces mots grossiers qu'on se permet avec les

grisettes; elle n'eût pas l'air de me comprendre.

--Oh! si vous saviez, poursuivit-elle, comme il tient notre ménage! il

m'aide à faire mon lit, à balayer, à repasser mon linge et il fait à

lui seul la cuisine, ajouta-t-elle d'un ton admiratif; ce qui me permet

de garder mes mains blanches, de me reposer et de dîner avec plaisir.

--Si ce n'est que cela, lui dis-je, je vous promets d'être un excellent

cuisinier.

--Vous plaisantez, reprit-elle, vous êtes un dandy, un beau, un noble,

qui n'avez jamais touché à une carotte ni fait un pot-au-feu.

--Non, repartis-je, mais j'excelle dans quelques plats recherchés, que

j'ai vu faire dans la cuisine de mon père, et si jamais vous y goûtez;

vous m'en direz des nouvelles.

Quelques jours après, lorsque j'eus triomphé de ses indécisions, je

me piquai au jeu et je lui tins parole: durant huit jours je lui servis

tour à tour des fricassées de poulet, des filets de sole, des

côtelettes à la Soubise, des omelettes au rhum, et une foule d'autres

plats qui la ravissaient par leur diversité. Elle préparait les

matières premières en mettant des gants; j'allumais les fourneaux,

j'opérais le mélange des ingrédients, beurre, lard, etc., et je

faisais sauter les casseroles. Je ne jurerais pas, marquise, que mes

sauces fussent toujours orthodoxes; je devais confondre souvent une

recette avec une autre, comme lorsqu'on pratique d'après le souvenir

d'une théorie; mais ma grisette n'y regardait pas de si près, et

lorsque nous nous mettions à table elle me disait, en savourant les

mets que je lui servais:

--Ma foi, vous aviez raison, vous êtes plus fort que lui; il ne savait

faire que les biftecks aux pommes et les rognons au vin bleu.

Lui: Roman contemporain · 第 12 / 36 题