tard, selon la croissance de l’animal, on commence à le faire monter, à
poil, par un jeune garçon, précaution nécessaire, car autrement il
deviendrait rétif ; les éleveurs ne manquent jamais de la prendre ;
seulement j’ai remarqué que les Nomanieh étaient, pour cela, plus
entendus que les Bicharieh, en ce sens qu’ils ne se hâtaient jamais. Les
dromadaires de ces derniers ont souvent des défauts qui leur viennent de
ce qu’ils ont été fatigués trop jeunes.
Les uns et les autres sont dans toute leur force à l’âge de cinq ans, et
ils conservent cette force jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard,
quoiqu’ils soient encore bons, quoiqu’ils soutiennent aussi bien la
fatigue, ils n’en commencent pas moins à perdre leur légèreté et leurs
qualités les plus essentielles. J’ai monté cependant des dromadaires qui
étaient connus depuis 32 ans et qui marchaient toujours très-bien.
C’est encore une erreur de croire que le dromadaire ne se couche, en
s’agenouillant, que par le fait de l’éducation, et que les espèces de
callosités qu’il a aux coudes, aux genoux et à l’estomac lui arrivent
par suite de la manière de se poser quand on le monte ou quand on le
charge. Ces callosités, il les possède en naissant et, à peine né, il
vient s’accroupir auprès de sa mère absolument dans la position que l’on
suppose factice.
Quant il a atteint toute sa croissance, il faut qu’il ait une belle
taille, deux mètres ou deux mètres quinze au moins d’élévation sur la
croupe et sur le garrot, sa bosse doit avoir, en sus, de 30 à 40
centimètres, si elle dépasse cette hauteur, cela ne vaut rien ; car
c’est un signe de gros embonpoint. Sa robe doit être couleur fauve un
peu claire, sa tête petite, son cou large, ses jambes fines et droites,
son train de derrière légèrement plus haut que le train de devant, et
si, avec toutes ces qualités il a encore celle de posséder la bosse
placée juste au milieu du corps, condition essentielle pour bien porter
la selle, s’il a les pieds petits, les ongles et les poils qui les
entourent bien noirs, s’il a sous la gorge, sur le derrière de la tête
et sur la bosse des poils plus longs que sur le reste du corps où ils ne
doivent être ni trop ras ni trop secs, ce qui est ordinairement l’indice
d’une constitution molle ; s’il possède tout cela, il est réputé pour
une perfection et cité comme type à bien des lieues à la ronde.
Les Arabes attachent une grande importance à connaître la provenance des
dromadaires. Pour cela, chaque tribu met sa marque sur tous les sujets
nés chez elle ; le propriétaire leur appose aussi la sienne. Ces deux
marques consistent en brûlures faites à l’aide d’un fer chaud. Elles ont
aussi un autre but, celui de faire retrouver un animal volé. Tous les
dromadaires bicharieh portent en outre un signe commun, un signe pour
ainsi dire national qui est représenté par une ligne posée en travers
sur la jambe droite de devant et que l’on nomme ogal, du nom de la corde
qui sert d’attache pour les empêcher de se lever quand on veut les
retenir dans un endroit quelconque.
Les dromadaires et les chameaux, avec leur structure solide, avec les
apparences d’une santé inattaquable, sont en réalité fort délicats ; ils
contractent facilement une foule de maladies qui prennent aussitôt de
grandes proportions et deviennent incurables ; ainsi de la gale, de
certains abcès, de certaines coliques, etc. Leur médication est
extrêmement restreinte ; c’est, le plus souvent, au moyen du feu, soit
aux jambes, soit au ventre ou à la poitrine qu’on les traite. Tout le
monde connaît, au moins par ouï-dire, leur sobriété, elle est
proverbiale ; cependant il ne faut pas croire qu’ils soient faciles à
nourrir. Les herbages du désert et le dourah leur conviennent beaucoup,
et ils s’habituent difficilement aux herbages des terres cultivées ainsi
qu’aux fèves, à la paille, au froment pilé ; quant à l’orge, on doit
bien se garder de leur en donner, c’est une nourriture qui les tue.
Rien n’est plus pittoresque qu’un cavalier arabe monté sur son
dromadaire. Il le conduit à l’aide de deux petites cordes, qui tiennent
lieu de brides. L’une de ces cordes est fixée à la têtière, et l’autre à
un anneau en argent ou en cuivre passé dans la narine gauche de
l’animal. Cette dernière s’appelle zemam, c’est la principale et même
souvent la seule.
Quand le dromadaire est soutenu par la têtière, son trot est fort doux,
il devient plus rapide et plus doux encore quand la petite corde
attachée à l’anneau agit en même temps. Le galop s’obtient en rendant,
instantanément, les deux cordes. J’ai parlé, plus haut, de ces diverses
allures.
Le cavalier n’emploie aucun effort, il n’a recours à aucune brutalité ;
bien au contraire, il trouve de la docilité en raison de la douceur
qu’il dépense, et l’entente la plus parfaite s’établit entre lui et sa
monture, comme si l’un était le complément de l’autre. Le frêle bâton,
ayant la forme d’une béquille renversée, dont il est armé représente
tout ce que l’on veut ; mais nullement un instrument de correction ; et
à cette condition il franchit des distances incroyables.
Il est extrêmement rare de trouver un bon dromadaire à vendre ; quant
aux sujets exceptionnels, à moins de les prendre de vive force, à moins
d’en recevoir un, comme cadeau, de la part d’un chek opulent et ami, il
est impossible de s’en procurer.
Les Bicharieh, comme tous les Arabes, vendent très-difficilement les
femelles, tandis qu’ils se défont volontiers de certains mâles. Le prix
de ceux-ci, chez les premiers, est d’environ cinquante pièces de six
francs ou talaris d’Espagne, c’est ce que coûte un garçon ou une femme
esclave. Entre eux ils font souvent des échanges, et j’ai vu donner
quatre femelles pour un bon mâle ; ce prix alors commence à être élevé.
Chez les gens de Chaindi, de Dongolah, etc., il augmente encore ; près
de Dar Chaquieh, dans la tribu des Ménaçir, un de ces animaux s’est
vendu, en ma présence, la somme de quatre mille francs. Certains
dromadaires coûtent beaucoup plus cher.
Les nomanieh et les mascatieh, au Caire, montent à cinq mille francs et
quelquefois plus haut. Il en est de même des ababdieh qui joignent, à
toutes les bonnes qualités des bicharieh, une bien meilleure éducation.
Parmi eux, ceux de la tribu des Ménaçir et ceux de la tribu des
Achababs, au sud de Coseïr, sont généralement fort recherchés ; ils ont
un ancêtre très-renommé appelé Coubèri, lequel, avec un de ses
semblables, du nom de Héréfhi, qui est aussi un grand type, constituent
les deux meilleures souches connues.
On raconte beaucoup de faits extraordinaires au sujet de la vitesse de
ces deux bêtes, faits que l’on est très-porté à admettre quand on sait
que de bons coureurs ordinaires, dans le désert, peuvent forcer à la
course les gazelles et les autruches, comme cela se pratique communément
chez les Bicharieh, qui n’ont guère que cette manière de chasser.
Ainsi l’on dit que le propriétaire du célèbre Héréfhi se trouvant à la
montagne, qui depuis porte son nom, à trente lieues environ de Derrawé,
et voulant tout simplement acheter du tabac, partit un matin pour cette
localité et fut de retour à son campement avant la nuit. Il avait fait,
en dix heures, soixante lieues, c’est-à-dire la valeur de trois bonnes
journées de marche de caravane.
On dit aussi qu’une fameuse femelle de dromadaire, descendante de
Coubèri, nommée l’Fagrher, partit de Dalla-t-el-Doum, vallée située sur
la route de Coroscos à Abou Ahmed, et franchit à peu près quatre-vingts
lieues dans un jour, avec cette particularité, qu’étant arrivée aux
trois quarts de la route, et son maître ayant voulu l’arrêter là, elle
refusa de s’agenouiller, comme pour témoigner qu’elle pouvait marcher
encore. En effet celui-ci continua jusqu’à Coroscos et ne s’arrêta qu’à
Singarri peu de temps avant le coucher du soleil.
J’ai déjà indiqué que ces faits, quelque excessifs qu’ils dussent
paraître, pouvaient très-bien être admis comme possibles ; or, d’après
ce que j’ai expérimenté moi-même, je suis maintenant résolu de les
croire vrais. Il m’est arrivé de faire la route de Suez au Caire en
moins de treize heures, en m’arrêtant plusieurs fois, d’abord pour
déjeuner et ensuite pour fumer et prendre le café ; je ne pressais pas
mon dromadaire, et celui-ci n’était pas des meilleurs.
Une autre fois, je me suis rendu d’Alexandrie, par Rosette, Giafférieh,
Kanka et Suez, à Wadée Chek au mont Sinaï, en quatre jours et demi ; il
y a plus de cent cinquante lieues ; ce qui constitue environ trente-sept
lieues par vingt-quatre heures, sur lesquelles j’en consacrais dix au
repos ; et en outre je marchais souvent la nuit.
Enfin, à grande course, j’ai pu effectuer dix-huit milles anglais en
quarante minutes.
On fait toujours des tours de force semblables ; mais une chose est à
remarquer, c’est que les bons dromadaires deviennent de jour en jour
plus rares ; soit que les Arabes, refoulés dans leurs déserts,
réussissent à les cacher, soit pour d’autres motifs qu’il ne m’est point
permis de rechercher ici.
Cette digression a déjà été bien longue ; il est temps de revenir au
point où j’en étais de mon voyage.
Le 15, nous nous mîmes en marche dans la direction de la mer, toujours
sur un sol granitique encombré, pour ainsi dire, de plantes et
d’arbustes ; c’était une vallée descendant de l’Elba et courant du côté
de la mer où elle arrive après avoir traversé un terrain de formations
entièrement calcaires.
Le temps qui avait été fort calme et couvert par des brouillards,
s’éclaircit et s’éleva ; mais un très-fort vent du sud soulevant des
masses de poussière et de sable ne tarda pas à voiler le soleil de telle
sorte que l’on ne distinguait plus rien devant soi. Je forçai le pas
pour arriver plus vite au bord de la mer, pensant que toute la caravane
me suivait ; mais, une fois sur la plage, je m’aperçus du contraire, et
je l’attendis en vain ; elle avait pris une autre direction, ou bien
elle était passée sans que je la visse. Comme je n’étais pas seul, après
quelques instants, nous remontâmes à dromadaire pour chercher ses
traces. Le vent qui continuait à souffler nous obligea de nous arrêter
encore.
Pendant ce temps nos gens, qui pensaient que nous étions en avant,
continuaient leur marche, si bien que lorsque le vent tomba, ils avaient
complétement disparu. Nous vîmes seulement une troupe d’ânes sauvages,
et un peu plus loin une troupe d’autruches. Je crus alors qu’ils
s’étaient éloignés de la mer, tout en marchant parallèlement à elle, et
je les cherchai dans cette direction, cela n’amena aucun résultat. Enfin
comme il était possible que les Arabes avant de sortir tout à fait de la
vallée eussent, en raison du vent, craint de s’aventurer dans la plaine
de sable qu’ils avaient devant eux et qu’ils fussent restés dans la
vallée même, je voulus y retourner pour m’en assurer, et dans tous les
cas pour retrouver leur piste. Nous retournâmes donc sur nos pas ; mais
je reconnus bientôt qu’ils avaient continué la route.
Le soleil était près de se coucher ; pour arriver à l’endroit où il
avait été convenu que l’on camperait, il y avait encore six bonnes
lieues à faire ; nous n’avions ni eau, ni pain, et de plus, un de nos
dromadaires s’étant blessé, ne marchait plus qu’avec peine. Cependant me
guidant sur les empreintes que les chameaux avaient laissées sur le
sable, je partis en avant avec mon guide, qui ne savait pas plus que moi
ce qu’il y avait à faire. Mon intention était de rejoindre la caravane
et d’envoyer du secours à mon ami M. Bonomi, que je laissais en arrière.
Nous courûmes, au grand trot, sur un terrain sablonneux à peu de
distance de la mer. La tempête était apaisée ; il faisait un clair de
lune splendide, ce qui facilitait notre recherche. De temps en temps je
m’arrêtais pour tirer quelques coups de fusil, afin de faire savoir à
nos compagnons où nous étions.
La caravane, qui alors ne se trouvait plus très-loin, entendit nos
détonations ; elle y répondit de son côté, mais nous n’entendîmes rien.
Je ne voyais non plus aucun indice de l’approche de M. Bonomi, et la
situation paraissait se compliquer lorsque je vis, à peu de distance
devant moi, un feu mouvant auquel la limpidité de la nuit prêtait
quelque chose de fantastique. Je ne doutai pas un instant que ce ne fût
l’indication du campement de notre monde, et je m’avançai résolûment.
C’était, en effet, un de nos Arabes, monté sur son dromadaire, un tison
à la main, qui venait de notre côté.
Nous fûmes bientôt installés sous nos tentes, d’où j’envoyai
immédiatement des montures, de l’eau et des provisions aux retardataires
qui nous rallièrent, à leur tour, dans le courant de la nuit, en sorte
que nous ne tardâmes pas à être tous réunis autour d’un bon feu et sous
des abris convenables. On avait été fort en peine de nous.
Le temps était froid et une rosée fort épaisse trempa tous nos bagages.
Le matin, le brouillard qui, tous les jours jusqu’à midi entoure la
montagne de l’Elba et qui s’étendait ce jour-là jusqu’à nous, était
tellement épais que nous ne pûmes nous mettre en marche que quand il
commença à tomber, c’est-à-dire vers les huit heures. Nos nouveaux amis
Bicharieh qui nous suivaient depuis la veille s’en retournèrent, non
sans demander beaucoup de choses. Je fis un présent au chef des Mahamet
Gourabieh, consistant en une robe en drap, de la toile de coton, etc. ;
mais comme il ne pouvait s’en servir, car rien n’était cousu, je fus
obligé, pour le satisfaire, de lui donner mes propres vêtements, n’ayant
plus autre chose ; il les mit immédiatement sur son corps sale et
couvert de graisse.
Je connaissais bien la direction à suivre pour aller à la montagne de
l’Béda, où nous devions prendre de l’eau et nous reposer. Je la
connaissais, dis-je, parce que j’avais précédemment relevé cette
montagne ; cependant les guides et les cheks se fourvoyèrent et, malgré
mes observations, persistèrent dans leur erreur. Ce ne fut qu’après
avoir marché plusieurs heures inutilement que l’on s’aperçut que j’avais
raison ; le brouillard était dissipé, nous rentrâmes dans la bonne
route.
Vers midi, deux Bicharieh à dromadaire venant du côté de la mer,
s’approchèrent de nous, causèrent longtemps avec tout le monde, puis
s’arrêtèrent en arrière. Il y avait là un homme avec son chameau malade
qui nous suivait avec beaucoup de peine. Les deux Bicharieh s’emparèrent
de force du chameau et laissèrent l’homme se débrouiller à sa guise.
J’étais assez loin en avant avec le chek Baraca lorsqu’on nous apporta
cette nouvelle ; je fis arrêter la caravane d’autant mieux que nous nous
trouvions près d’un bois de mimosas et non loin de la vallée de Hesser,
où les Arabes de l’Elba envoient leurs troupeaux, et je donnai l’ordre à
quelques hommes de courir à la poursuite des voleurs.
Comme ils ne pouvaient être de retour avant la nuit, je profitai du
temps que cela me laissait pour aller voir la vallée voisine, dans
laquelle nous trouvâmes effectivement beaucoup de chamelles et de jeunes
chameaux au milieu des arbres et des herbages les plus riches que nous
eussions encore vus.
A l’embouchure de cette vallée de Hesser, il y a un port formé par une
pointe de sable et de rochers à fleur d’eau où beaucoup de petits
navires viennent mouiller pour faire le commerce avec les indigènes ; le
pays appartient aux Mahamet Gourabieh ; les puits que l’on y rencontre
sont d’une eau un peu salée, mais très-abondante.
Dès le matin, nos hommes qui avaient été à la poursuite des voleurs du
chameau étaient de retour avec l’animal qui, n’ayant pas pu marcher,
avait été abandonné. Il faisait un épais brouillard, et un gros vent
comme la veille, ce qui nous empêcha d’aller directement à l’Béda. Nous
préférâmes repasser par Meïça, d’autant plus qu’il nous fallait
absolument de l’eau. Malgré cette résolution, notre marche fut très-
pénible ; les hommes et les animaux souffrirent beaucoup de la violence
du vent de S.-E., vent fort chaud qui soulève de la poussière et du
sable en telle quantité, qu’il devient, par moment, presque impossible
de respirer.
Nous retrouvâmes encore à Meïça les Gelabs que nous y avions laissés.
Ceux de nos hommes qui coururent aussitôt au puits d’eau douce, se
firent longtemps attendre et rapportèrent la fâcheuse nouvelle que le
puits donnait fort peu d’eau ; quelques outres seulement avaient été
remplies. Il existait ailleurs de l’eau salée que l’on ne pouvait guère
boire ; nous décidâmes de rester ici une journée pour creuser le susdit
puits.
Nos efforts répétés furent inutiles ; nous n’obtînmes rien de plus, et
nous fûmes forcés d’avoir recours à l’eau salée pour abreuver nos
chameaux. Cependant, un peu plus tard, un de nos hommes, qui était allé
à la découverte dans les rochers environnants, vint nous signaler un
réservoir naturel, lequel, fort difficile à approcher, nous fournit
pourtant de quoi compléter notre provision.
J’avais eu, pendant la nuit, la visite du chek Mahamet Wed Courouc, le
père des deux jeunes gens qui nous avaient accompagné à l’Elba. On lui
avait dit que les gens de la montagne avaient voulu faire une querelle,
lors de nos pourparlers avec eux, et il était accouru à notre aide ;
mais nous étions déjà partis.
Ce chek était chef d’une des plus puissantes tribus ; et mon intention
avait toujours été de l’engager à venir trouver le vice-roi au Caire. Je
lui fis comprendre que ce serait avantageux, attendu qu’on lui donnerait
un firman au moyen duquel il ne serait plus inquiété si, les pluies
venant à faire défaut dans le désert, il lui convenait de s’approcher du
Nil. Les grands ni les petits gouverneurs ne pourraient jamais le gêner.
Il me répondit simplement : Je crois tout ce que l’on dit de bien du
vice-roi d’Égypte, et personnellement je désirerais le connaître ; mais
je n’ai aucun besoin de sa protection ; lui, au contraire, il peut avoir
besoin de mes chameaux et de mes dromadaires pour ses transports
continuels, et je puis lui être d’un grand secours. Or je ne m’y
refuserai pas, quoique mon intérêt comme celui de tous les cheks, soit
d’avoir le moins de relations possible avec les villages et les villes
de l’Égypte à cause des maladies qu’ils nous envoient et qui sont
affreuses pour nous ; je ne m’y refuserai pas quoique je m’expose à être
traité, dans l’avenir, comme les Bicharieh des environs de Berber, que
l’on a pillés tout dernièrement, bien qu’ils fussent très-soumis.
Ensuite, comme preuve de ses bonnes dispositions, il prit à témoin
toutes les personnes présentes de ce à quoi il entendait s’engager, et
comme personne des siens ne savait écrire, il me chargea d’informer
verbalement le vice-roi.
La substance de ses engagements était que les personnes que l’on
enverrait aux mines pour y travailler seraient toutes sous sa
sauvegarde, qu’il empêcherait les autres tribus de les molester, qu’il
engagerait les Bicharieh à travailler aux mêmes conditions que les
Égyptiens, et qu’ils seraient soumis aux mêmes règlements, et qu’enfin
il fournirait tous les chameaux nécessaires pour les communications
entre Assouan et le siége des mines moyennant un salaire que l’on
fixerait d’avance. Seulement il priait très-humblement Son Altesse
Méhémet Ali de ne pas envoyer de soldats turcs, qui pouvaient être la
cause ou le prétexte d’un soulèvement général dans les tribus. Je pris
bonne note de ces paroles, auxquelles devaient se joindre, quand le
moment de les répéter serait venu, les paroles plus explicites encore du
chek Baraca, sur le dévouement de qui j’avais lieu de compter jusqu’au
bout.
Nous quittâmes le chek Wed Courouc et ses deux fils dans les meilleurs
termes, après leur avoir fait quelques cadeaux en rapport avec l’estime
et la considération qu’ils m’avaient inspirées, et nous prîmes la route
de Derrawé.
Toute la journée nous restâmes engagés dans des terrains sablonneux et
granitiques, légèrement accidentés. La végétation y était clair-semée,
rabougrie et d’un aspect noirâtre, circonstance que les Arabes
attribuent à la nature des brouillards qui viennent de la mer. Une heure
avant le coucher du soleil, nous nous arrêtâmes pour camper.
Durant la nuit, on fut continuellement sur le qui-vive, à cause des
Mahamet Gourabieh qui occupent le littoral fort près du lieu où nous
étions, et qui sont, je l’ai déjà dit, de grands voleurs. Pour moi,
comme j’avais vu à Meïça deux de ces Arabes qui regardaient mon
dromadaire avec convoitise, je ne rentrai sous ma tente, pour reposer,
qu’après lui avoir fait mettre aux pieds une entrave en fer et l’avoir
fait attacher avec une chaîne bien cadenassée. Je dus assurément à cette
précaution l’avantage de conserver une monture à laquelle je tenais
beaucoup, car c’était une bête de premier ordre. Du reste, aucune
mésaventure ne se produisit.
Nous repartîmes par un temps fort couvert, et par une obscurité relative
qu’occasionnait une grande quantité de poussière en suspension, depuis
la veille, dans l’air, malgré le calme apparent le plus plat possible.
Il y a ici quelques hauteurs de granit feldspathique, posées toujours
sur un fond de sable, jusqu’à la longue vallée de Chélal[26] qu’il nous
fallut traverser (cette vallée est aussi fort large et toute remplie
d’arbres, sihales et samours), pour atteindre celle de Quérègue, à
l’entrée de laquelle nous plantâmes nos tentes. Cette dernière prend
naissance dans les montagnes de Guerfe ; elle jouit d’une certaine
réputation, parce qu’elle contient le tombeau de hadji Mansour, un des
ancêtres des Ababdieh, qui fut tué par les Bicharieh. Elle est sainte,
et bien des arbres qui s’y trouvent sont considérés comme saints.
Le lendemain, pour arriver à l’ouadée l’Béda, nous passâmes dans un
défilé formé par de hautes montagnes qui rétrécissent considérablement
le passage. On trouve un premier puits dans un ravin bordé de grands
rochers presque verticaux[27], et au milieu d’un site des plus sauvages
et des plus pittoresques. L’eau, qui vient à six pieds environ au-
dessous du sol, y est fournie par des sources qui sortent des fentes des
rochers et coulent souterrainement. Elle est salée et très-abondante ;
les chameaux la boivent néanmoins volontiers. Malheureusement, toutes
les fois que des pluies se produisent, ce puits est comblé par les
sables, et il faut le recreuser, travail que les Arabes ne font que
juste pour leurs besoins du moment.
Sur les rochers environnants, il y a beaucoup de figures de chameaux et
de chevaux montés, et en grattant un peu la pierre, j’y ai découvert
quelques mots en caractères arabes ; mais je n’y ai rien vu d’égyptien.
Ces dessins sont assez mal faits et entièrement dans le goût de ceux que
j’ai déjà signalés dans diverses localités au commencement de mon
voyage. En remontant l’ouadée, à l’embouchure même d’un petit torrent,
se trouvent plusieurs tombeaux sans aucune importance, à l’exception du
dernier, qui consiste en une petite bâtisse carrée, élevée d’environ
trois mètres et presque tout à fait ruinée.
J’ai dit que le premier puits de l’Béda fournissait de l’eau salée. Il y
en a un qui fournit de l’eau douce ; mais il est bien plus haut, creusé
au cœur du torrent et dans une roche de schiste. Il peut avoir douze
pieds de profondeur ; l’eau en est fort bonne. Toutes les montagnes que
l’on a sous les yeux sont de formation primitive, avec des schistes en
abondance, schistes variés de couleurs, et pour la plupart fort doux au
toucher, avec aussi de petits gisements de feldspath, et quelques veines
de quartz très-minces.
Après l’Béda, la route se poursuit par des lits de torrents qui se
succèdent et qui, plus ou moins surplombés par de très-grandes
élévations, conduisent à l’ouadée Rhachab[28], dont le sol offre plus
d’un endroit favorable pour la halte des caravanes.