Les armes des Bicharieh sont des lances, qui se fabriquent à Assouan, à

Sawakin, à Berber et à Chaindi, des sabres ou espadons, comme en

portaient nos anciens dragons, larges de 4 à 5 centimètres, longs de

1m,30 environ et tranchants des deux côtés. Ces armes viennent d’Europe,

d’Allemagne ou d’Espagne ; les anciennes sont renommées et se payent

très-cher, jusqu’à 500 francs pièce, tandis que les autres ne valent

guère que 20 à 30 francs. Ils ont encore des couteaux ou poignards

plats, recourbés d’une façon particulière et tranchants aussi des deux

côtés, qu’ils portent attachés à la ceinture par-dessous leurs

vêtements, et d’autres plus petits attachés au bras ou à la cuisse. Pour

compléter cet armement ils portent un bouclier rond, quelquefois ovale,

fait en peau de crocodile, de girafe, d’hippopotame, de rhinocéros,

d’éléphant ou de buffle sauvage.

Leurs guerres, le plus souvent, et surtout celles qui ont lieu entre eux

et les tribus arabes, sont occasionnées par la question des eaux et des

pâturages, par des représailles d’assassinats, par des vols de

dromadaires. Mais c’est presque toujours sur les puits que commencent

les querelles, chacun veut abreuver le premier ses animaux, chacun veut

commencer à remplir ses outres ; des disputes l’on en vient aux coups,

aux armes. Un homme est-il tué dans la mêlée ? voilà le sujet d’une

guerre. Le meurtrier est poursuivi ; s’il se réfugie dans sa tribu l’on

cherche à négocier le prix du sang versé, et si les parents du mort

n’acceptent pas ce qui leur est proposé, s’ils exigent la loi du talion,

la guerre se déclare entre deux familles, guerre à laquelle prennent

part les parents, les amis, les connaissances des intéressés. D’un autre

côté, la paix qui est faite par l’acceptation du prix du sang est

rarement durable, de fréquentes ruptures s’en suivent habituellement.

La moindre discussion, la moindre affaire d’intérêt devient, pour une

valeur contestée de 3 ou 4 piastres, une affaire très-grave ; car

souvent la partie plaignante, ne pouvant obtenir justice, vole un

mouton, un chameau à la partie adverse ; cela amène une complication

qui, si elle n’est pas arrangée de suite par le chek ou les notables de

la tribu, produit un assassinat et tout ce qui en découle.

Il est rare que toutes les tribus se mettent en campagne ensemble ; l’on

n’a vu cela que lorsqu’il s’est agi de repousser les Turcs, les

Égyptiens et de piller les bords du Nil.

Les Bicharieh ont l’habitude, après un combat, d’enterrer leurs morts ;

j’en ai eu plusieurs fois la preuve dans le courant de mon voyage. Quand

un chek, un homme considérable vient à être tué, s’il meurt en route,

des suites d’une blessure, s’il meurt même de maladie, ses compagnons le

mettent dans une grande outre de peau de bœuf, avec beaucoup de sel et,

bien clos dans ce cercueil, le transportent jusqu’au campement de la

tribu où est leur champ des morts.

Soit au fort d’une bataille, soit dans une simple attaque de voyageurs,

après avoir jeté leurs lances, celui des deux cavaliers qui est en

croupe sur le dromadaire saute à terre et cherche à parvenir, en

rampant, sous la monture de son adversaire, pour l’éventrer avec son

poignard ou lui couper les jarrets, de telle sorte que l’homme

désarçonné, jeté en bas violemment, est tout à sa discrétion. Si c’est

contre un fantassin qu’il doit combattre, sa tactique est à peu près la

même, en ce sens qu’il ne vise qu’à une chose, à couper avec son sabre

les jarrets de son ennemi.

Lorsque les Bicharieh sont en expédition, ils cherchent toujours, avant

d’attaquer, à connaître les forces de l’ennemi. S’ils reconnaissent

qu’il est faible, ils fondent sur lui, le matin au point du jour, afin

que personne ne puisse leur échapper pendant les ténèbres. Si, au

contraire, ils craignent qu’il soit fort et qu’il y ait, pour eux, des

chances d’insuccès, ils attaquent dans la nuit, afin de pouvoir profiter

des ténèbres pour se sauver en cas de défaite.

Ils ne font pas de prisonniers, et, quand ils se battent contre une

autre nation que la leur, les femmes et les enfants sont pris en

esclavage.

La propriété, chez eux, n’est point personnelle quant à la terre ; elle

est divisée comme partout ailleurs ; mais entre tribus, entre familles

seulement ; ce sont des groupes et non des individualités qui possèdent.

Tel canton appartient à un groupe, telle vallée à un autre groupe, et

ainsi de suite. Les arbres de ces vallées appartiennent à telle ou telle

famille. Il y a cependant des parties du désert sur lesquelles toutes

les tribus ont un droit de vaine pâture dans toute l’acception du mot.

Les mœurs des Bicharieh sont assez pures dans quelques tribus, tandis

que dans beaucoup d’autres elles sont, au contraire, très-relâchées ;

chez les Amarrar, par exemple, on fait peu d’attention à l’adultère ;

car ils prétendent que la race, la noblesse se perpétue par les femmes

plus sûrement que par les hommes. Au surplus, cette opinion est

l’opinion des mahométans, qui reconnurent à la fille de leur prophète,

sa fille Fathmé, le droit de noblesse qu’elle transmit à ses

descendants, hommes ou femmes, sans distinction. Depuis elle et par

elle, le fils ou la fille d’une femme chérif qui a le droit de porter le

turban vert, peuvent le porter aussi comme signe.

Chez ces mêmes Amarrar, l’on a commerce avec la femme de son frère et

les parentes au même degré. Chose singulière ! ce sont les tribus dont

les mœurs sont aussi mauvaises, qui ont le plus beau sang, les sujets

les mieux constitués.

Il y en a chez qui le sentiment religieux est assez développé. Celles-là

pratiquent le culte de Mahomet autant que faire se peut ; car aucun

Bichari ne sait lire l’arabe, et sa propre langue ne s’écrit pas. Chaque

année seulement il vient, de la Mecque, des missionnaires musulmans qui

pénètrent dans les familles pour prêcher le Coran. Ces missionnaires

sont parfaitement écoutés, à cela près qu’ils ne parviennent jamais à

communiquer le fanatisme qui les anime.

J’ai été lié intimement avec un chek très-considéré qui me disait :

« Vous, vous êtes un brave homme comme nous, vous n’aimez pas le mal.

Quel dommage que vous ne soyez pas musulman ! »

Les mariages se font quelquefois difficilement ; car il faut, pour

obtenir une fille de bonne famille, pouvoir donner au moins six

chamelles, tuer, le jour de la noce, une vingtaine de moutons et offrir

des vêtements neufs. Ces présents s’adressent naturellement à la femme

et restent dans le ménage, à moins qu’il n’y ait divorce, auquel cas

l’épouse retient tout, outre la dot que son père lui a faite, dot

toujours égale à celle de son époux.

Quand un jeune homme et une jeune fille sont épris l’un de l’autre, et

que la fortune du jeune homme ne lui permet pas d’apporter en mariage ce

que le père de celle qu’il recherche exige, les jeunes gens n’en

continuent pas moins à se voir. Cela amène souvent une situation qui,

chez nous, serait appréciée par ces termes : Il faut les marier. Or ici,

comme chez nous encore, l’on arrive presque toujours à s’entendre, et le

père récalcitrant finit par où il aurait dû commencer, avec cette

différence qu’il n’agit sous la pression d’aucune idée de déshonneur et

que sa résolution nouvelle est tout simplement, tout bonnement

raisonnée.

Les Bicharieh considèrent les accidents de famille de cette sorte comme

fort naturels, ils ne s’en émeuvent pas autrement. Bien plus, le jeune

homme peut se retirer à la dernière heure, sans encourir aucun blâme ;

il donne alors un chameau à titre de dédit, et la jeune fille, toujours

aussi bien vue de ses parents, de ses amis, trouve à se marier ailleurs

comme si rien ne s’était passé. Le sort de l’enfant qui survient a été

réglé d’avance par la loi du pays ; cet enfant, qu’il y ait mariage ou

non, est réputé comme fils du frère de sa mère. La sagesse de cet

arrangement peut être appréciée par qui de droit.

Si un homme prend une jeune fille de force et qu’il y ait viol, il est

tué sans rémission ; s’il prend la femme d’un autre, il est puni dans de

certaines limites, et regardé comme seul coupable ; mais cette punition

est illusoire, parce que le mari offensé se bat toujours avec lui ou

l’assassine.

Le drame suivant donne, dans cet ordre d’idées, la mesure du caractère

de ces populations ; il s’est passé, presque sous mes yeux, dans les

environs de Déréhib.

Une femme Bichari, nommée Settina (notre maîtresse) était mariée à son

cousin, qui en était fort amoureux et fort jaloux ; car elle était très-

belle. Settina, quoiqu’elle aimât beaucoup son mari, ayant été élevée

dans les mœurs relachées de la tribu des Amarrar, avait un amant qui

obtenait d’elle tout ce qu’il est possible à une femme de donner, et qui

était aussi son parent. Il se nommait Faddalla, et le mari se nommait

Ahmed. Tous deux eurent besoin de faire ensemble un voyage pour aller

porter à Assouan ce qu’ils avaient à échanger contre des grains et

autres choses nécessaires à leur famille, et de plus pour régler

quelques affaires dans une tribu voisine. On fit les préparatifs

ordinaires ; mais, au moment du départ, Faddalla prétendit qu’il avait à

terminer quelque chose qui devait le retenir un jour chez lui. Il pria

donc Ahmed, afin que le voyage ne souffrît pas de retard, de se mettre

en route avec les chameaux qui étaient prêts, ainsi que les bagages,

l’assurant que bientôt il le rejoindrait à l’aide de son dromadaire.

Cela fut arrangé ainsi ; cependant, à peine en route, Ahmed conçut

quelques soupçons ; son humeur jalouse le talonna de telle sorte que, ne

se contenant plus, il laissa sa petite caravane et s’en revint le soir à

sa tente, dans laquelle il trouva moyen de se cacher, après y être entré

furtivement.

Le vrai motif qui avait empêché son ami de partir ne tarda pas alors à

lui être révélé ; car Faddalla entra aussi dans la tente avec Settina,

et ils lui donnèrent la preuve de l’intimité qui régnait entre eux. Dans

une situation pareille, Ahmed eut le courage de rester immobile et

d’attendre un moment favorable pour pouvoir s’échapper de chez lui ; son

plan était arrêté. Il rallia sa caravane sans laisser voir aucune

émotion, et le lendemain, lorsque son cousin parut en sa présence, il ne

lui témoigna aucune défiance. C’était un homme fortement trempé, un

homme capable de prendre une résolution extrême, mais aussi capable d’un

grand dévouement.

Le voyage s’effectua comme il avait été conçu ; mais en revenant, Ahmed

répudia sa femme sans l’aller voir et sans dire le motif qui le faisait

agir. Ce motif, personne ne le soupçonna, car il le refoula dans son

cœur, par égard pour celle qu’il aimait encore, par considération pour

sa famille, à laquelle il appartenait aussi.

Peu de temps après ce divorce, Faddalla épousa sa maîtresse, qui le

rendit heureux comme elle avait rendu heureux son premier mari, c’est-à-

dire pendant un temps fort limité ; car la race dont elle descendait,

antipathique aux liens indissolubles, semblait l’autoriser à chercher

sans cesse de nouveaux plaisirs. Or il arriva que Settina faillit

encore ; il arriva que Faddalla la surprit en flagrant délit, ainsi que

Ahmed l’avait surprise, et que, tout aussi jaloux, mais moins généreux

que lui, il n’hésita pas à l’immoler sur place avec son complice.

Ce dénoûment avait-il été prévu par Ahmed ? Je ne saurais le croire, par

la raison que sa conduite a prouvé qu’il avait voulu, avant tout,

ménager sa femme, par la raison encore qu’après la mort de Settina il se

rendit auprès du meurtrier et l’accabla de reproches, en lui remontrant

combien il était coupable d’avoir puni une trahison pour laquelle il eût

dû se montrer indulgent. Cette dernière démarche surtout fait voir que

son caractère était plus noble. Mais, en présence du sang répandu, ses

résolutions prirent un autre cours. Il avoua à Faddalla qu’il avait

connu ses relations avec Settina, et qu’il avait divorcé. Il lui avoua

qu’il l’avait épargné à cause d’elle, et qu’elle n’existant plus, tout

était changé. Puis, en parlant ainsi, il l’entraîna sur la tombe à peine

fermée et le poignarda avec le plus grand sang-froid.

Voici encore quelques traits, d’un autre genre, bien caractéristiques :

Les Bicharieh, pour ce qui regarde les souffrances physiques, sont d’une

insensibilité extraordinaire. J’ai vu, dans la province de Berber et de

Chaindi, des hommes condamnés, par le gouverneur, à être empalés, et

souffrir cet horrible supplice sans proférer une seule plainte ; l’un

d’eux, transpercé d’outre en outre, tout mutilé et tout déchiré,

injuriait froidement son bourreau qui le fit tuer à coups de pistolets,

pour mettre fin à ses sarcasmes.

Un autre, condamné à avoir la tête tranchée, fut conduit sur la place

publique sans même être lié, on le fit mettre à genoux, et le soldat

chargé de l’exécuter lui porta un coup de sabre qui ne lui fit qu’une

profonde blessure. Il ne poussa aucun cri, se releva, comme pour

respirer un moment plus à l’aise et se replaça ensuite à genoux, avec le

plus grand calme, pour recevoir le coup fatal.

Dans une circonstance analogue, j’ai vu aussi un Bichari à qui l’on

infligeait le supplice du fouet. Il était couché à terre, libre de ses

mouvements, et l’on frappait autant que possible sur ses épaules. A

chaque coup, des lambeaux de sa chaire étaient enlevés, son sang coulait

abondamment ; il ne bougea pas, ne poussa même pas un soupir et s’en

alla, sans broncher, d’un pas calme et hardi, lorsqu’il eut subi sa

peine.

Je pourrais citer une multitude de faits semblables dont j’ai encore été

témoin, ils ne sont pas plus significatifs que les faits ci-dessus. Or,

maintenant, il serait curieux de rechercher les causes de cette profonde

insensibilité du corps chez des êtres humains ; mais cela n’est point de

mon ressort ; tout ce que j’ai pu observer c’est que l’habitude de vivre

constamment nu, exposé au soleil ainsi qu’à toutes les intempéries de

l’air, pourrait bien être une de ces causes si elle n’en est pas la

seule.

Les duels parmi ces hommes ne sont pas rares. J’en ai raconté un dont

les armes étaient de simples courbaches ; il y en a aussi à l’arme

blanche. Chez les Amarrar, par exemple, lorsque quelque cas grave

conduit deux individus sur le terrain, les chefs de la tribu les y ont

précédés ; ils s’assoient accroupis suivant leur coutume, et de manière

à former un cercle au milieu duquel, se placent, posés à califourchon,

l’un contre l’autre, les champions entièrement nus. On leur donne alors

un couteau, un seul couteau, dont le plus favorisé se sert pour frapper

le premier son adversaire, après quoi il lui présente l’instrument pour

que celui-ci le frappe à son tour, et ainsi, non pas jusqu’à ce que mort

s’ensuive ; car il est défendu de porter des coups mortels, mais jusqu’à

ce qu’il plaise aux cheks, juges du combat, de vouloir y mettre fin.

Ceux-ci, pendant que les combattants se tailladent les bras, les

cuisses, les mollets, les épaules, avec une espèce de courtoisie sauvage

qui implique l’éloge ou le blâme du dernier coup porté, ceux-ci, dis-je,

fument et boivent du lait que l’on fait circuler à la ronde dans des

courges, des outres ou d’autres vases. Leurs yeux ont suivi toutes les

péripéties du duel, et quand ils pensent que le sang a suffisamment

coulé, ils se lèvent et séparent les deux antagonistes qui s’avouent

satisfaits et s’en retournent tranquillement à leurs tentes.

Une des mauvaises passions des Bicharieh c’est l’avarice. On m’a dit

chez eux que, dans des temps de disette, quand la pluie fait défaut,

l’on voyait des hommes préférer mourir plutôt que de se décider à vendre

un chameau, ou se défaire d’un objet qu’il pourrait fort bien remplacer

plus tard. Cet amour excessif de la propriété, cet amour poussé jusqu’au

dernier sacrifice, ne se comprend pas dans la vie du désert ; c’est une

monstruosité que l’on est moins étonné de rencontrer ailleurs. J’aime

bien mieux l’attachement de même nature que le Bichari porte à son

dromadaire, parce qu’alors c’est un ami auquel il tient et dont il ne

veut pas se séparer volontairement ; comme le bédouin de certaines

contrées fait pour son cheval.

Les Bicharieh, je l’ai dit, n’ont point de chevaux ; ils s’adonnent

particulièrement, avec leurs voisins les Ababdieh qui restent du côté de

Coseir, à l’élève des chameaux et des dromadaires. Leurs produits sont,

sans contredit, des meilleurs et des plus parfaits que l’on puisse

trouver. Je vais donner ici tous les détails que j’ai recueillis

touchant cette race d’animaux si mal connus en Europe, où l’on n’a

jamais vu que des types grossiers, à formes allourdies, à pelage velu,

venant de Barbarie ou d’Asie, types en effet fort différents de ceux

qu’obtiennent les Bicharieh et les Ababdieh, ou les tribus arabes du

mont Sinaï et de la péninsule arabique ; mais d’abord il faut bien

s’entendre sur le mot chameau et sur le mot dromadaire.

D’après la classification des naturalistes, ces mots désigneraient

chacun une espèce différente ; et Buffon dit que les chameaux ont deux

bosses, et que les dromadaires n’en ont qu’une. Notons, en passant, que

ceux-là ne naissent ni en Afrique ni en Arabie ; mais seulement en

Tartarie, d’où il en vient dans quelques parties de l’Asie.

De ce que cette diversité a été admise, il est résulté une confusion

difficile à détruire ; car, pour ce qui regarde la race des dromadaires,

les Européens, qui, par suite de leur séjour dans le pays, ont acquis

des notions plus exactes sur ce sujet, appellent chameaux ceux que l’on

charge et dromadaires ceux que l’on monte. Autorisés en cela par les

Arabes eux-mêmes qui désignent les premiers par le nom de _gémél_, les

seconds par le nom de _égine_ ; et, de fait, ce sont les mêmes animaux

qui diffèrent entre eux comme les chevaux, dont les uns sont pour le

trait et les autres pour la selle, et qui sont d’origine plus ou moins

bonne, plus ou moins renommée. Le égine, ou comme le nomment les

Européens, le dromadaire est donc le chameau que l’on monte, espèce plus

perfectionnée et plus légère.

Quelquefois un bon dromadaire, accouplé à une bonne femelle, ne donnera

pas un bon produit, quelquefois aussi l’un des deux n’étant point

parfait, le produit sera excellent ; absolument comme pour les chevaux.

Cependant l’expérience a fait voir que les descendants de deux

dromadaires de bonne race, connus de père en fils, étaient toujours

meilleurs que ceux des espèces mélangées ; les Arabes, qui savent cela,

se préoccupent beaucoup de la question des accouplements.

Les deux races les plus appréciées en Égypte, sont : celle des Arabes du

Hedjah, à Mascat principalement, et à Noman (les Mascatieh et les

Nomanieh), puis celle des Bicharieh et des Ababdieh[24].

Il y a des personnes qui estiment mieux la dernière ; mais c’est une

affaire de caprice. La vérité est que l’on trouve d’excellents

dromadaires dans les deux races.

Les dromadaires de Barbarie (les Hérieh et les Emiarieh) sont loin

d’être aussi bons ; on ne les recherche pas, surtout parce qu’ils sont

bien moins élégants de formes et d’allures.

Il existe ensuite bien des races secondaires parmi lesquelles on trouve

des exceptions remarquables ; mais, si l’on remonte à leur origine, on

voit toujours qu’il y a là du sang des deux races primitives de l’Etbaie

et de l’Arabie. En effet, ce sont les plus voisines des localités où

naissent celles-ci qui possèdent le plus de qualités.

Les dromadaires nomanieh et mascatieh ont des formes un peu plus fortes,

plus ramassées que les bicharieh, leur couleur fauve est plus foncée et

leur poil plus long.

Le bichari, au contraire, est très-svelte, ses jambes sont longues et

fines, sa couleur est à peu près celle de la gazelle (il y en a pourtant

beaucoup de tout à fait blancs), son poil est ras, il a le col souple et

le ventre moins gros que le dromadaire arabe.

Leur manière respective de marcher est aussi très-distincte, et quoique

l’on puisse dire que les allures différentes, chez ces animaux, ne

soient pas un signe de variété dans la race, il ne m’est pas prouvé que

cela provienne seulement de la manière de les élever. J’ai possédé des

dromadaires des deux provenances ; j’en ai eu qui sont nés chez moi, et

j’ai voulu, sur de jeunes sujets qui n’avaient pas encore été montés,

essayer de faire prendre aux bicharieh l’allure des nomanieh et à ceux-

ci celle de bicharieh, jamais je n’ai pu y parvenir complétement.

Les nomanieh marchent en posant les quatre pieds les uns après les

autres, ce qui fait un pas précipité, sans secousses violentes ; mais le

cavalier perçoit un balancement de droite à gauche, et d’arrière en

avant tout à la fois qui, à la longue, fatigue la poitrine et peut

donner le mal de mer. Ils tiennent la tête fort basse, et, à chaque pas,

exécutent un mouvement de va-et-vient que l’on pourrait croire l’effet

d’un ressort à boudin. Ce n’est point une allure franche en apparence,

car cela ressemble au pas relevé du cheval, mêlé à un peu d’amble. De

cette manière les nomanieh font environ huit mille à l’heure. Pour aller

plus vite, il faudrait prendre le trot, qui n’est ni la bonne ni la

vraie allure de l’animal.

Les bicharieh, eux, ont le pas moins allongé et moins précipité. La pose

des quatre pieds, en marchant, quoique se faisant de la même façon, est

cependant moins régulière ; il y a, si je puis dire ainsi, plus d’amble

dans son fait, ce qui donne au cavalier un seul mouvement d’arrière en

avant bien déterminé. Ce pas est loin de valoir celui des nomanieh ;

mais l’allure naturelle du bichari c’est le trot. Alors ses jambes sont

lancées avec une hardiesse, une souplesse, une agilité incroyables ; ses

pieds ne transmettent aucune secousse. Cette allure, chez les bons

animaux (et je ne parle que de ceux-ci, en comparant les deux races),

est si douce qu’elle n’est comparable au trot d’aucun cheval. En allant

au pas, le bichari fait de trois à trois milles et demi à l’heure, au

petit trot et au grand trot, on peut varier sa vitesse et on arrive

très-facilement à faire dix, douze et même quatorze milles.

Le dromadaire galope aussi, mais pendant fort peu de temps de suite ; il

n’est pas construit pour cela. Peu de cavaliers, même parmi les Arabes,

peuvent supporter ce galop sans tomber ou sans se cramponner fortement

aux pommeaux de la selle.

Dans l’Etbaie, on monte plutôt les mâles que les femelles. Celles-ci

sont pourtant plus agréables que les mâles ; quoiqu’elles aient souvent

le défaut de se coucher, quand elles ont trop chaud ou qu’elles se

sentent seulement fatiguées, auquel cas tout ce que l’on peut faire ne

sert de rien, il faut attendre son bon plaisir ; mais les Bicharieh

ménagent les femelles en vue de la reproduction ; ils prétendent que

c’est par elles que les qualités du sang se perpétuent. Nous avons vu

qu’ils ont cette opinion au sujet de l’espèce humaine[25].

Les meilleurs dromadaires des Bicharieh sont ceux des tribus de Hamma,

Mahamet Gourabieh, Chintirab et Balgab. Ces derniers ont l’avantage de

marcher à l’aise dans les terrains pierreux, attendu qu’ils viennent

d’un pays de montagnes.

On a cru longtemps que les dromadaires ne s’accouplaient pas comme les

autres quadrupèdes, parce que leur conformation n’avait point été

soigneusement observée, et cette erreur existait aussi pour le lion ;

mais aujourd’hui il n’est plus permis de croire aux fables répandues par

des ignorants ; l’anatomie des animaux du désert est aussi connue que

celle de nos animaux domestiques, et l’histoire naturelle en a fait son

profit.

Les Arabes, quand ils veulent faire saillir une femelle, la conduisent

toujours dans un endroit retiré. Cette condition n’est pas

indispensable ; mais elle réussit beaucoup mieux, l’instinct de

l’isolement étant un des caractères distinctifs de la bête.

Ils ont choisi d’avance un mâle de l’âge de cinq ans, fort et bien

constitué.

L’hiver est l’époque ordinaire de ces accouplements, c’est la saison des

pâturages ; cependant on peut les tenter, avec fruit, dans toutes les

saisons de l’année.

Quand la femelle a conçu, l’on s’en en aperçoit au bout de dix à douze

jours ; différents indices vous en fournissent la preuve.

Elle porte douze mois, et, pendant tout ce temps, vous pouvez la monter,

la charger comme à l’habitude, elle devient même plus fringante, court

mieux et ne se couche plus, en route, par caprice. Souvent elle met bas

en voyage, ce qui ne l’empêche pas de continuer la route en faisant,

toutefois, de petites marches. Alors l’on suspend, le plus commodément

possible, le petit à son côté, et celui-ci, à l’âge de huit jours à

peine révolus, commence à suivre la caravane.

On laisse téter les jeunes dromadaires pendant dix-huit mois si les

mères sont en liberté ; mais celles dont on se sert, celles qui font un

service quelconque n’allaitent que pendant six mois. Au bout de ce

temps, d’ailleurs, leurs petits commencent à manger de l’herbe et du

grain.

L'Etbaye · 第 10 / 13 段