La montagne de l’Elba, proprement dite, a quatre journées de tour ; le

plus grand nombre des habitants occupe les vallées, formées par les

contre-forts. Les chasseurs seuls habitent la montagne pour y tuer les

chèvres sauvages, les capricornes et les gazelles dont les peaux,

préparées par eux avec le tan qu’ils possèdent, leur fournissent un

sujet de commerce qui rapporte beaucoup. Ces peaux se vendent dans tout

le Soudan, et sont très-recherchées à cause de leur finesse, de leur

souplesse, de leur couleur et de leur force ; elles servent pour les

tétières des chameaux, pour les ceintures des femmes, les selles de

dromadaires et pour une grande quantité d’ornements qui se fabriquent

avec de petites lanières aussi fines que du gros fil.

L’Elba, parmi les Arabes Ababdieh, les Bicharieh et tous les Arabes

habitants du désert depuis la latitude de Coséir jusqu’à celle de Taka,

et entre le Nil et la mer Rouge, a beaucoup de réputation. C’est un lieu

renommé d’abord pour sa richesse, et ensuite pour sa sainteté. Il est

riche, parce que l’on y trouve partout de l’eau et de la végétation ; il

est saint, parce que l’on sait qu’il renferme la pierre colossale, ayant

forme humaine, que j’ai cherchée, et qu’il s’attache à elle une légende

respectée.

La prétendue statue qui est assise a, dit-on, devant elle, une pierre

placée horizontalement comme une table, et le sable que l’on pose dessus

est immédiatement balayé par un souffle puissant ; car cette statue

respire. Lorsque l’année doit être favorable aux Bicharieh, et surtout

aux Mahamet Gourabieh, sa respiration est fraîche ; au contraire, elle

devient chaude lorsqu’un malheur doit arriver. Voilà ce que l’on dit,

dans le pays même, avec beaucoup d’autres contes plus ou moins empreints

de superstition ; mais au milieu de tout cela, une chose est certaine,

c’est que dans l’Elba est un lieu vénéré (est-ce un tombeau, un temple,

un monument égyptien ou autre chose ?) dans lequel l’on va faire des

pèlerinages ainsi que des sacrifices de moutons, de chèvres, etc. Or,

ceci se rapporterait à ce que disent les Bicharieh sur leur origine dont

voici l’exposé tel qu’il m’a été donné par eux-mêmes :

Les Bicharieh prétendent descendre, par les femmes, d’une tribu d’Arabie

nommée Assadite, et, par les hommes, d’une autre nommée Cawala. Ils

disent qu’un Arabe, nommé _Couca_, de la tribu des Assadites, vint à

l’Elba avec sa femme en traversant la mer, que le père de Couca se

nommait Bichara, d’où vient le nom de Bicharieh aux descendants de la

femme de Couca.

Cependant il advint qu’un navire, monté par des commerçants turcs qui se

rendaient en Arabie, se mit à l’abri, par un mauvais temps, dans un

endroit appelé Abou Romatte, d’autres disent Essoterba, ces deux noms

ont la même signification ; car l’un veut dire, en arabe, le père de la

cendre ou de la poussière, et l’autre, en bichari, l’endroit de la

poussière.

Les gens du navire rencontrèrent la femme de Couca, l’emportèrent à leur

bord et s’en furent à Sawakin.

Mais bientôt, leur commerce les obligeant à retourner chez eux, ils

vinrent encore aux environs de l’Elba ; cette fois c’était pour prendre

de l’eau. La femme de Couca, qu’ils avaient enlevée, trouvant alors le

moyen de s’échapper, alla rejoindre son mari ; elle était, pendant son

séjour à bord, devenue enceinte ; le chef des Turcs, qui en avait fait

sa femme, voulut aller à sa poursuite. Il descendit à terre avec ses

compagnons, et s’avança dans les gorges de la montagne, jusqu’à une

grande grotte ou caverne qu’il pensait être le refuge de la fugitive. A

peine y fut-il entré, lui et son monde, que la voûte de la caverne

s’écroula, et qu’ils furent tous engloutis sous les décombres. On montre

encore le théâtre de cette catastrophe au sud de la montagne, du côté de

la mer.

La femme de Couca mit au monde un garçon qui fut nommé Annac, et qui

devint l’ancêtre des tribus arabes, Ahmed ou Mahamet, Gourabieh,

Chintirab, Amarrar.

Couca et sa femme ayant eu déjà trois autres garçons, ceux-ci furent les

ancêtres des tribus du Sud.

Couca disparut dans la montagne de l’Elba sans que l’on pût savoir s’il

s’était tué, à la chasse, en tombant dans un précipice, ou bien s’il

avait été dévoré par quelque bête féroce ; mais les Bicharieh croient

qu’il a été changé en pierre, et que c’est cette pierre ou cette statue

que l’on va visiter. Telle est leur tradition.

Si un voyageur, plus heureux que moi, arrive jamais à pénétrer dans la

montagne de l’Elba, il pourra peut-être élucider tous ces

renseignements.

Les auteurs anciens disent peu de chose sur le pays des Bicharieh,

qu’ils comprennent dans celui des Éthiopiens, aussi confondent-ils

souvent les usages de ces différents peuples.

Diodore, qui parle le plus au long de ces derniers, c’est-à-dire des

Éthiopiens, donne des détails sur leur manière de se nourrir, les classe

d’après le genre de leur nourriture, ainsi que d’après leur manière de

se la procurer. Les Bicharieh, en prenant leurs tribus depuis les

frontières d’Abyssinie jusqu’à Coséir, possèdent en partie la manière de

vivre dont parle Diodore, sauf pourtant certaines exagérations.

Quoique les Bicharieh se disent de race arabe, comme je l’ai dit aussi

moi-même, en les considérant bien il semblerait le contraire. D’abord le

type de leur figure est bien différent de celui, par exemple, des tribus

arabes qui sont tout près d’eux, dans l’Albara, comme le Giahélines, les

Scukerieh, les Abou Gin, etc., lesquels sont venus du Hedjah en

traversant la mer Rouge. Ces émigrations ont eu lieu à diverses

reprises, comme cela est encore arrivé dans les premières années de

l’Islamisme, et les tribus en question parlent l’arabe, et ont tous les

caractères arabes. Les Bicharieh, eux, ont le teint plus foncé, les

traits plus européens. Leurs cheveux sont légèrement crépus comme ceux

des Abyssins ; enfin, ils ont une langue à eux qui n’a rien de commun ni

avec la langue arabe, ni avec celle de Barabras ou Nubiens Kenous qui

habitent les bords du fleuve.

Les habitants répandus dans la contrée qui forme aujourd’hui l’Etbaye,

étaient connus sous le nom de Blemmyes. Ammien-Marcellin, Olympiodore,

Ptolémée Agathemère, Étienne de Byzance et d’autres, dans leurs récits,

les appellent ainsi et les désignent tous sous le même nom.

Les auteurs arabes les nomment Bedjah, nom qui est encore donné

aujourd’hui à leur pays aussi bien que celui d’Etbaye.

Macrizy dit qu’ils sont d’origine berber, d’autres disent qu’ils sont

venus d’Abyssinie.

Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, qui toutes doivent se

perdre dans la nuit des temps, les Bicharieh n’en forment pas moins une

grande peuplade qui n’est pas arabe, il faut le reconnaître.

Il serait trop long de répéter ici tout ce qui a été dit sur les

Blemmyes ou les Bedjah, qui sont réellement les Bicharieh descendants de

Bichara. Je ferai seulement remarquer que leurs tribus ont été, à

certaines époques, assez entreprenantes pour venir faire des excursions

en Égypte, dans le Saïd, et même jusqu’aux portes du Caire.

Les anciens Égyptiens avaient fermé, par de bonnes murailles en briques

crues, les défilés par lesquels ces barbares pouvaient descendre du

désert dans les terres cultivées ; l’on en voit des restes dans beaucoup

d’endroits, et notamment sur la route de Sycome ou Assouan, au-dessus

des cataractes, à Philé. Les Pharaons faisaient la guerre contre eux,

mais ils les ménageaient cependant, à cause de l’exploitation des mines

d’or.

Les Grecs, sous les Ptolémées, firent de même.

Pendant la domination romaine en Égypte, l’on dut plusieurs fois

réprimer les Blemmyes envahisseurs. Sous le règne de Probus, ils

s’emparèrent de Coptos et de Ptolémaïs.

Ces Blemmyes faisaient des courses aussi sur mer ; ils vinrent vers l’an

378 ravager la ville de Raïthe sur la côte de la Péninsule du mont

Sinaï, d’où ils furent repoussés par la garnison qui s’y trouvait. Plus

tard, ils ravagèrent une des oasis, ce qui prouve qu’ils passaient du

côté ouest du Nil ; il est impossible d’en douter, puisque dans le

désert de Baïouda, que l’on traverse en allant de Dongolah jusqu’à

Mettamna, et plus haut jusqu’à Kartoum, l’on trouve aujourd’hui des

tribus Bicharieh.

Sous les sultans du Caire, plusieurs fois les Bedjah vinrent piller les

musulmans qui, le jour de la fête du Courban Baïram, allaient sur le

Mokattam faire la prière. Pour les repousser, l’on était obligé de

mettre une forte garde, ce jour-là, au pied de la montagne, au lac el

Abèche, et cette garde ne suffit pas toujours ; car, sous Ahmed ben

Teïloun, ces mêmes Bedjah surprirent les Égyptiens, les massacrèrent et

les pillèrent dans une circonstance semblable. Il arriva enfin qu’on les

fit tomber dans une embuscade et qu’on en tua un très-grand nombre.

Cependant, les musulmans, attirés dans le pays des Bedjah par l’attrait

de l’exploitation des mines, s’y portèrent en masse ; ils s’allièrent

avec les indigènes par des mariages, et en convertirent beaucoup à leur

religion. Cette conversion les rendit moins sauvages si l’on en juge par

ce que sont aujourd’hui les Bicharieh. On peut lire, dans les mémoires

de M. Quatremère, bien des détails intéressants touchant ces

populations, détails extraits des auteurs anciens et des auteurs arabes.

De nos jours, elles ont été fort peu soumises au gouvernement égyptien ;

il n’y a guère que les tribus du sud, celles qui sont à Goos Regeb, sur

l’Albara, qui soient tributaires ; celles du désert de l’Elba ne le sont

nullement.

Les Bicharieh sont divisés en plusieurs tribus qui, toutes, ont un nom

particulier et un chef.

La principale, celle dont le chek est reconnu par toutes les autres

comme le chef suprême, est la tribu des Ahmedab. Elle passe pour être la

plus noble de toutes, et son chek jouit d’une grande autorité. Dans un

de mes précédents voyages, j’ai eu quelques relations avec lui ; c’était

alors un beau vieillard que l’on nommait Ahmed Wed Ahmed, sa résidence

est au canton de Balouc, sur le fleuve Albara que l’on appelle aussi

Mogranne depuis son embouchure jusqu’à Goos Regeb.

Viennent ensuite :

La tribu d’Amarrar, entre l’Elba et Sawakin, dans la chaîne de montagnes

qui longent la mer ; chek Ahmed Assaye.

Celle de El Bétranne qui habite entre Berber, sur le Nil, et Sawakin,

sur la mer, dans un lieu nommé El Bâkg ; chek Rahmâ. Cette tribu occupe

un territoire fort étendu, où elle cultive le dourah après les pluies

annuelles, et le commerce qu’elle en fait attire chez elle beaucoup de

monde.

La tribu de Chintirab au sud de l’Elba, à Essoterba ; chek Rahmâ, même

nom que le précédent.

Les Cawatil dans l’Ouadée Ollaki ; chek Ali Erab, dont j’ai eu occasion

de parler.

La tribu des Amérab, dans la vallée de Nassari et ses environs ; chek

Nasr abou Gablé.

Celle des Mélécab dans le voisinage d’Ollaki ; chek Souéket, nous

l’avons vu.

Une fraction des Cawatil, déjà nommés, et qui campe à Genoub ; chek

Mahamed Courouc.

Les Balgab qui restent au sud de l’Ouadée Meïça ; ils n’ont pas de chek.

La tribu des Ahmed Gourabieh, qui habite les contre-forts du nord de la

montagne de l’Elba ; aucun chek connu. C’est un rassemblement de gens

mal famés de toutes les tribus et qui a la réputation de n’être composé

que de voleurs.

Il y a encore la tribu des Gam Attab à Feray, sur les bords de la mer ;

Celle de Guérab, près de El Bakg et sur l’Albara ;

Celle de Hannar, au nord de El Bakg ;

Celle de Mansourab, également ;

Celle de Erehab, même territoire ;

Celle de Hammâ, chek Amedan, sur le Nil, à Wadée l’Homar ;

La tribu des Allinga, au sud de Goos Regeb, qui est aussi Bichari ;

Celle des Metquénab, chek Bêlal, puissante tribu habitant le désert au

Nord-Est de Goos Regeb ;

Celle des Hadindane qui est à Taka, très-grande tribu aussi ;

Celle des Béni-Amer et Mennah ; chek Ocout, au sud de Taka ;

Une fraction de la tribu des Gam Attab, à la pointe nord de l’Albara,

près l’embouchure du Barh Mogranne ;

Enfin la tribu des Aderba, ou pour mieux dire des Adareb (pluriel du

mot) qui réside à Sawakin et aux environs.

Cette dernière était autrefois considérée comme la plus noble et la plus

importante, mais aujourd’hui elle n’est guère estimée si ce n’est à

cause de sa richesse.

Les autres Bicharieh traitent ses membres comme des citadins, des

Gelabs, et non comme des Bédouins, des hommes indépendants. Cela tient

aux occupations de commerce auxquelles les Adareb ont été conduits à se

livrer. Fixés à Sawakin, seul point de ces parages que l’on peut

regarder comme un port, ils sont devenus forcément les intermédiaires

entre les négociants de l’intérieur qui apportent, chez eux, les

produits de leurs pays, et les négociants du Hedjah, de l’Yémen et même

de l’Inde qui y viennent échanger ou écouler les leurs. Ce sont, du

reste, de fort beaux hommes, plus grands de taille, plus rapprochés, par

les formes, du type européen que les Bicharieh des autres tribus ; ils

sont aussi plus soigneux de leurs personnes, de leurs vêtements, de

leurs armes ; et l’on peut les citer comme les fashionables de la

nation. Ils ont un langage recherché qui est toujours le Bedjah ; mais

qui affecte des termes inusités par la masse, un langage qui dénote une

ancienne aristocratie.

Les Bicharieh, en général, n’atteignent pas une taille élevée ; ils sont

maigres, surtout lorsqu’ils avancent en âge ; leur teint, chocolat

clair, quand il est pur de tout mélange avec le sang nègre, reste

couleur d’ocre rouge tirant un peu sur le jaune, beaucoup plus foncé de

ton que celui de leurs femmes qui vivent moins exposées aux ardeurs du

soleil. Tous sont bien faits, bien proportionnés ; mais leurs visages,

détériorés par la vie en plein air, par le vent, par la réverbération

constante d’une grande lumière sur le sable prend, de bonne heure, une

expression sauvage. J’en ai vu cependant qui avaient conservé, avec des

formes corporelles fort élégantes, des figures charmantes et très-

distinguées. Ils ont les cheveux longs, légèrement crépus, mais non

laineux, des dents d’une blancheur éclatante, ceux qui les ont

mauvaises, et alors dans un état déplorable, doivent cela, sans doute, à

l’usage du tabac et peut-être aussi à l’usage de la viande ; ils ont des

traits, des physionomies qui n’accusent rien d’africain ; mais en

vieillissant ils deviennent généralement très-laids. Les hommes et les

femmes, soumis à la même misère et aux mêmes fatigues, donnent l’idée de

l’état dans lequel peut tomber une population presque toujours affamée.

Cependant les Bicharieh sont d’une nature gaie, curieuse ; ils aiment à

causer par-dessus tout, et leur profonde ignorance ne les empêche pas de

le faire avec esprit. Quoiqu’ils se montrent mendiants à l’excès,

voleurs même quand l’occasion se présente, paresseux au delà de toute

expression, l’on ne peut nier qu’ils ne soient braves, loyaux et fort

souvent chevaleresques. Ces contradictions se rencontrent aussi chez les

sauvages, qui n’ont d’autre règle que leur instinct, et qui se

passionnent facilement.

Parmi les tribus que j’ai citées, celles des Balgab et des Amarrar sont

renommées pour la beauté de leurs hommes et surtout de leurs femmes ;

celles-ci ont des traits tellement fins qu’on les prendrait pour des

Européennes. Les deux tribus sont plus renommées encore pour le

relâchement de leurs mœurs.

Tous les Bicharieh vivent du produit de leurs troupeaux ; ils ne tuent

guère de moutons ou de chameaux que dans les grandes circonstances :

soit aux noces, soit enfin pour recevoir des hôtes ; car ils considèrent

l’hospitalité comme un devoir, et ils l’exercent sous toutes ses formes.

Si les pluies ont été abondantes et qu’il y ait des pâturages, ils se

nourrissent de laitage, sinon ils s’arrangent pour aller à Assouan, à

Derrawé, en Nubie, vendre du bétail, de la laine, des produits du

désert, tels que gomme, séné, coloquinte ou peaux tannées, et ils

rapportent chez eux du dourah. C’est dans ces occasions qu’ils achètent

les étoffes de coton dont ils ont besoin.

La chasse, pour quelques-uns, est un moyen d’existence, quoiqu’elle ne

soit pas très-abondante. Dans les plaines ils trouvent les gazelles, les

autruches, les ânes sauvages ou onagres ; dans les vallées, les

lièvres ; dans les montagnes, les capricornes. Les animaux féroces du

pays sont les hyènes, les loups ordinaires, quelques léopards, et les

chacals ; l’on y voit aussi une espèce de petit renard nommé bacho et

une espèce de grand loup très-féroce nommé, comme en Abyssinie chez les

Gallas, oselo. Enfin, dans beaucoup de localités, les perdrix grises et

les perdrix rouges abondent ; mais les Bicharieh ne les tuent pas ; ce

sont des oiseaux sacrés.

Les tribus de el Bakg et de l’Elba sont les plus aisées de toutes, parce

qu’à el Bakg, je l’ai dit ailleurs, les habitants cultivent le dourah,

dont ils font commerce ; parce que ceux de l’Elba, ayant toujours à leur

portée de très-bons pâturages, peuvent élever de nombreux troupeaux. Ils

font avec les négociants de Djeddah, qui fréquentent leurs côtes, des

échanges continuels ; mais ce qui contribue le plus à leur bien-être, ce

sont les vols qu’ils vont commettre au loin, et ceux même qu’ils

commettent au détriment des marchands qui viennent chez eux, vols

toujours impunis, attendu qu’une fois rentrés dans leurs repaires, il

est impossible d’atteindre les voleurs, et que, d’un autre côté,

l’absence d’un chek reconnu met le volé dans l’impossibilité de formuler

aucune plainte.

Les principaux de ces tribus ont trouvé un moyen ingénieux de se donner

des apparences de probité : ils vendent aux négociants leur protection

moyennant un droit que ceux-ci payent sur leurs marchandises et qui

s’élève ordinairement au cinquième du rendement des objets vendus.

Quoique ce droit soit exorbitant, il n’est aucun gelab qui ne s’y

soumette ; car, attendu l’entente qui existe entre les Arabes, il serait

bien plus coûteux de faire autrement. C’est un genre d’assurance comme

un autre ; seulement, en fait de sinistres, le seul cas que les

assureurs ordinaires excluent, le cas de force majeure, se trouve ici

uniquement admis.

Le vêtement des Bicharieh consiste en une pièce de toile de coton longue

de douze picks (le pick pour la toile est de 54 centimètres) qu’ils

coupent en deux, et dont ils cousent les deux parties au bout l’une de

l’autre. Ils se drapent avec cela le corps de toutes les manières, se

couvrant tantôt un côté, tantôt un autre, mais toujours de telle sorte

que le centre de cette longue écharpe se trouve placé au milieu du dos.

Peu d’individus portent des chemises ; ce ne sont que les cheks ou les

gens riches ; elles vont jusqu’aux pieds ; le col en est très-étroit,

les manches en sont larges et très-longues. Tous laissent croître leurs

cheveux, qui sont tressés et arrangés à la façon des statues

égyptiennes ; ils se graissent souvent la tête et le corps, et dans

leurs cheveux est toujours une épingle en bois très-longue qui leur sert

à se gratter sans déranger leur coiffure. Quand ils font leur toilette,

ils prennent de la graisse de chameau préparée en petites boules de la

grosseur d’une noix et mélangée avec des parfums en poudre, ils se

frottent bien les mains avec ces boules et les mettent ensuite sur leurs

têtes, de manière à ce que le soleil, en les fondant, puisse faire

couler la graisse goutte à goutte sur leur corps et sur leurs vêtements.

Cette coquetterie, qui est tout à fait en dehors de nos usages, a sa

raison d’être ; elle a pour but de donner aux membres une grande

élasticité et aux étoffes une souplesse qu’elles n’auraient point sans

cela.

Les femmes sont vêtues de la même étoffe ; leur toilette est la même ;

elles portent presque toutes en dessous de leur draperie une ceinture

frangée en lanières de peau extrêmement déliées et fines, de la longueur

de 40 à 50 centimètres. Cette ceinture, lorsqu’elles sont déshabillées,

leur cache encore parfaitement une partie du corps. Les jeunes filles

n’ont pas d’autre vêtement[23] ; leurs ornements sont un anneau assez

grand passé au nez, d’autres plus petits aux oreilles, puis, autour du

corps, au-dessous des seins principalement, des grains de verroterie,

d’ambre, de corail, des coquillages et des onix, disposés d’une façon

bizarre ; elles portent aussi des bracelets en argent. Quant aux jeunes

garçons, tout leur habillement se compose d’un morceau de toile de coton

passé entre les jambes et noué au-dessus des hanches.

Les habitations, les tentes des Bicharieh ont, en général, un aspect

misérable, je l’ai déjà dit ; elles sont faites avec des morceaux

d’étoffes grossières, tissées en poil de chèvre et de chameau ; elles

ont de mauvaises cordes et de mauvais bois. Les plus importantes peuvent

avoir 4 mètres sur 3 de grandeur ; jamais je n’en ai rencontré une

neuve. Des familles logent aussi quelquefois sous un abri naturel, dans

des rochers. Du côté du sud, où il pleut plus souvent, les tentes sont

établies plus solidement : ce sont des espèces de berceaux construits

avec des bois qui forment une légère charpente et qui sont recouverts

avec des peaux très-souples ; l’intérieur en est garni de un ou de deux

_angareb_, châssis de 2 mètres de longueur sur 1 de large, monté sur

quatre pieds en bois qui l’élèvent au-dessus du sol d’environ 50

centimètres. Ce châssis contient un filet en lanières bien préparées et

bien tendues, sur lequel l’on est très au frais pour dormir. Ceux qui en

ont les moyens posent sur les lanières une natte ou un tapis. Les

tentes-berceaux se transportent aussi facilement que les autres tentes

et sont bien préférables. Enfin j’ai encore vu, dans la contrée entre le

Nil et l’Elba, une troisième espèce de tentes que les indigènes

confectionnent, en manière de cabanes, avec des branches d’arbres et des

feuilles de doume ou palmier éventail tressées, et qu’ils tapissent

intérieurement avec des étoffes grossières fabriquées par les femmes.

Ils tirent de l’ouadée Douma, sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et

de celle de Terfawé tous les matériaux qui leur sont nécessaires.

Dans toutes ces habitations, les ustensiles de ménage sont les mêmes :

un moulin à bras, une espèce de poêle en tôle pour cuire le pain, une ou

deux terrines en terre, des outres pour l’eau, le lait ou le beurre, des

œufs d’autruche, des courges, des petits paniers tressés fort serrés qui

ne laissent point filtrer les liquides et des vases pour faire le méris

ou le bouza quand les propriétaires en boivent. — Comme ornement, il y a

des sachets couverts de coquillages, de plumes d’autruches, de morceaux

de drap rouge et de parchemin vert, il y a aussi force amulettes en

cuir.

Les Bicharieh supportent la fatigue, la faim, la soif pendant plusieurs

jours sans paraître en être incommodés. Ils sont d’une insouciance,

d’une imprévoyance extrême ; quand ils ont mangé ils ne se préoccupent

plus du lendemain. La moindre chose en effet leur suffira ; mais aussi,

toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, ils se repaissent, à

l’instar des boas, de manière à ne plus pouvoir bouger. Ils sont

capables d’absorber, par tête, dans un seul repas, tout un mouton et de

n’en laisser littéralement que les gros os, puis ils resteront trois ou

quatre jours sans absorber aucune nourriture. On rencontre des individus

qui n’ont jamais bu que du lait et qui ne peuvent avaler une goutte

d’eau sans en souffrir beaucoup.

Quand les pluies sont tombées avec abondance et ont fait produire au

désert des pâturages pour les troupeaux, les Bicharieh sont au comble du

bonheur ; ils restent alors tranquilles dans leurs campements, savourant

le _far niente_ oriental et ne se rassasiant que de laitage.

Ils n’ont pas de chevaux et ne se servent que de dromadaires pour leurs

transports, leurs voyages et leurs expéditions guerrières. Ordinairement

ils se mettent deux sur la même monture, l’un en avant sur la bosse où

est posée une légère selle, il guide le dromadaire, l’autre derrière la

selle en croupe et à poil et se tenant à un pommeau de l’arçon.

De cette manière ils parcourent promptement et en nombre de très-grandes

distances.

L'Etbaye · 第 9 / 13 段