Le matin, lorsque j’avais pris spontanément la résolution de me rendre

au puits, avec quelques hommes d’élite, ils étaient assemblés chez les

Gelabs et personne ne nous avait vus passer.

Ce fut seulement très-peu de temps après, et pendant que j’étais en

admiration devant la beauté du site que j’ai décrit plus haut, que deux

hommes de notre camp eurent l’idée de se rendre chez les marchands pour

apprendre des nouvelles de l’Égypte. Mais les notables du pays qui

délibéraient, commençant les hostilités, voulurent les repousser, et de

là une première rixe pendant laquelle la question de l’eau fut remise en

avant. Une scission se fit alors parmi eux, les uns voulaient qu’il nous

fût permis de remplir nos outres, les autres, et ce fut le plus grand

nombre, nous refusaient cet avantage et voulaient de suite venir nous

attaquer pour nous faire évacuer leur territoire.

L’instant était critique. Mahamet, qui était accouru, feignit, afin de

gagner du temps, de convenir que ces forcenés avaient raison, seulement

il leur fit observer que s’ils nous attaquaient pendant le jour, ils ne

seraient probablement pas les plus forts, attendu la supériorité de nos

fusils, tandis que, s’ils venaient la nuit nous surprendre, tout

l’avantage serait pour eux. Ce conseil, spécieux en apparence, ne

manquait pas d’une certaine logique, et il aurait certainement été suivi

par les Bicharieh les plus hostiles si l’on ne fût venu leur dire que

j’étais dans le ravin, près de l’eau. Alors rien ne put les retenir ;

ils partirent tous ensemble pour me chasser violemment, et nos gens

coururent à notre camp porter cette nouvelle.

C’est en ce moment que je rentrai, et que je trouvai tout mon monde en

armes.

Les Gelabs, eux, avaient suivi les Bicharieh vers le puits pour conjurer

la situation ; mais tout cela fut inutile, les uns et les autres furent

bien surpris quand ils virent que nous étions repartis tranquillement

après avoir fait boire nos chameaux et après avoir rempli nos outres.

Personne n’osa venir au camp ; mais on nous envoya les Gelabs qui nous

trouvèrent fort calmes et tout disposés à recevoir convenablement

l’ennemi. Avec les envoyés, les négociations recommencèrent. Ils étaient

chargés de nous dire, que si nous voulions promettre de ne pas entrer

dans la montagne et de nous en retourner de suite, l’on nous laisserait

prendre de l’eau ; mais que si nous persistions à vouloir visiter le

pays, comme nous avions fait ailleurs, l’on nous empêcherait de nous

ravitailler et que l’on nous exterminerait jusqu’au dernier.

Je répondis que les habitants de l’Elba devaient bien savoir, par les

cheks des autres tribus Bicharieh leurs compatriotes, que nous n’étions

venus pour faire la guerre à personne, que tous les Arabes avec lesquels

nous avions été en rapport n’avaient rien à nous reprocher, que je ne

prétendais, quant à moi, rien obtenir d’eux par la force, et que, si mes

intentions n’avaient pas été telles, j’aurais conduit avec moi plus de

monde, sinon des soldats turcs et égyptiens ; tandis que je ne me

présentais qu’avec des Bicharieh comme eux, tout confiant dans leur

bonne foi ; et j’ajoutai que, si j’étais obligé de m’en retourner sans

avoir fait ce que j’étais chargé de faire, je ne pouvais répondre de ce

qui arriverait ; que probablement le gouvernement égyptien me ferait

revenir une autre fois avec des forces étrangères assez considérables

pour que ce fût moi, alors, qui leur imposasse mes conditions et les

empêchasse de prendre de l’eau à leur propre puits.

Pendant que les Gelabs allaient porter ma réponse, il se présenta au

camp plusieurs principaux personnages de la tribu des Chintirab et des

Ahmed Gourabieh, tous habitants de l’Elba. Beaucoup d’autres individus

vinrent aussi pour nous vendre des peaux préparées et différentes choses

de leur pays.

Vers le soir, presque tous les chefs vinrent ; ils connaissaient ma

réponse et mes intentions. Je leur donnai à souper à tous, puis après,

en fumant et buvant du café, nous entrâmes en pourparler. A force de les

presser, j’obtins d’eux que nous pourrions aller dans quelques vallées

ou gorges de la montagne ; mais sans y faire aucune tentative

d’excavation, leur persuasion étant que l’on ne remuait la terre que

pour y chercher des trésors.

Ils prétendaient avoir entendu, tout récemment, pendant la nuit, un

très-fort bruit, une espèce de gémissement formidable qui leur annonçait

de grands malheurs pour le cas où nous toucherions à une seule pierre.

Jamais je ne pus obtenir le moindre renseignement sur une statue

colossale que des Arabes m’avaient dit exister dans la montagne, statue

dont je parlerai plus loin. Ils me disaient toujours que cette statue

n’existait pas, que l’on m’avait fait un mensonge. Cependant, lorsque je

prenais en particulier un homme du pays, il m’avouait que la chose était

vraie, qu’il connaissait bien le chemin qui conduisait à l’endroit où

était cette statue ; un autre convenait qu’il avait mis son bras tout

entier dans sa narine, et que, de temps en temps, lorsqu’elle respirait,

une grande table en pierre qui se trouvait devant elle se couvrait de

vapeur ; mais personne ne voulait pourtant consentir à me servir de

guide. Celui-ci avait peur de commettre un sacrilége, celui-là craignait

la colère des chefs. Je ne savais que penser ; car, malgré toutes les

exagérations, malgré tous les mensonges dont ces rapports étaient

évidemment entachés, et, tout en faisant la part de l’ignorance de ces

hommes incapables de distinguer un objet travaillé d’un objet naturel

ayant une forme ou un aspect quelconque, je reconnaissais bien qu’il

devait y avoir là quelque chose de singulier, et j’étais curieux de m’en

assurer ; ce pouvait être un ancien travail égyptien, ce pouvait n’être

aussi que le résultat d’un jeu de la nature apprécié et commenté par

l’imagination d’une population essentiellement superstitieuse.

Je rentrai sous ma tente avec le regret de n’avoir pu rien apprendre de

clair ni de positif.

Toute la nuit l’on fit bonne garde, pour plusieurs raisons. La

réputation des Arabes de l’Elba et les termes dans lesquels nous étions

ensemble l’exigeaient. J’ai dit qu’ils étaient connus partout comme de

grands et adroits voleurs ; mais ce que je n’ai pas dit, c’est que les

autres Arabes, lorsqu’ils se trouvent mêlés avec eux, se permettent, de

leur côté, des larcins dont ils croient que l’on ne les accusera pas.

Il ne nous arriva rien ; seulement, dans la matinée du 12, notre camp

s’étant trouvé inopinément transformé en un vrai marché, l’on s’aperçut

bientôt que plusieurs objets avaient été dérobés, et un de mes hommes

vint me dire qu’on lui avait volé sa chemise.

Cette dernière affaire ébruitée, il fallait faire un exemple. Je fis

prendre tous les étrangers présents, et je leur enjoignis de jurer, un à

un, sur le Coran, qu’ils étaient innocents.

Tous sans exception jurèrent, de sorte que le voleur resta inconnu. Mon

procédé cependant ne fut point inutile ; car, tandis que l’on prêtait le

serment, la chemise fut retrouvée, placée à la portée de tous les yeux.

Les Bicharieh de l’Elba se récrièrent, disant qu’on les avait accusés

sans raison, et que le voleur était parmi nous. Ils récriminèrent très-

haut et avec tant d’acharnement que la dispute aurait pris un caractère

des plus graves si je n’avais fait mettre, à l’instant, hors des limites

du camp, tous les éléments du marché.

Toute la journée se passa encore en négociations pour pénétrer dans la

montagne, et, devant la résistance opiniâtre que je rencontrai, je ne

pus qu’opposer la déclaration que j’avais déjà faite, c’est-à-dire que

j’y pénétrerais d’une façon ou d’une autre.

Effectivement, le 13, au point du jour, je pris avec moi vingt Ababdieh,

tous bien montés, bien armés, et deux guides, dont un nommé Mohamed Issé

appartenant à la tribu des Ahmed Gourabieh, et je me dirigeai, par le

ravin du puits, du côté de la montagne. Mes deux guides manifestèrent

une grande appréhension lorsqu’ils connurent mon projet ; cependant ils

ne me quittèrent point.

Le chek Baraca était demeuré au camp pour le garder.

Arrivé à la vallée de l’eau, je ne vis absolument personne ; il était

sans doute encore trop bonne heure. Je parcourus un ravin qui me sembla

plus large et qui tenait à l’un des contreforts de l’Elba.

Nous traversâmes ensuite une petite plaine entourée de montagnes

couvertes d’arbres, et nous commencions à monter par une gorge assez

abrupte, lorsque nous vîmes, au faîte d’un rocher se détachant sur le

ciel, quatre individus, armés de lances, qui étaient assis sur des

pierres de chaque côté de la route, comme pour nous barrer le passage.

Je pensai que derrière le rocher il y avait d’autres Arabes, et peut-

être en grand nombre ; nullement, ces individus étaient seuls. Lorsque

nous approchâmes d’eux, nous les saluâmes tout tranquillement, et ils

nous répondirent en nous regardant passer sans manifester aucune

intention hostile.

Alors, du haut de ce contre-fort, je vis à nos pieds, du côté de la

haute montagne de l’Elba, de gros monticules de sables couverts de

plantes où paissaient de nombreux troupeaux ; puis, après ces sables, de

grands rochers le long desquels se développait une belle vallée large

d’un mille environ, et toute remplie par une magnifique forêt. Le soleil

commençait à paraître au-dessus des hauteurs, ses rayons filtraient au

travers des rochers et des arbres, c’était un ravissant spectacle dont

la grandeur était encore augmentée par l’éclat des ravins et des

anfractuosités de la montagne, à mesure que la lumière y pénétrait.

Dans la vallée le bois était si touffu, que nous fûmes obligés de

descendre de dromadaire ; plus loin, nous trouvâmes le sol garni de gros

blocs de granit et de porphyre, et tout raviné par les eaux.

Je laissai là les montures, et ne gardai avec moi que six personnes au

nombre desquelles était le chek Ali Sabec, que je fus bientôt aussi

obligé de laisser, car il ne pouvait marcher à pied dans les pierres et

dans les épines.

Notre présence, sur le versant d’une colline au sommet de laquelle je

voulais monter pour voir par où il fallait me diriger, occasionna une

espèce d’événement. De tous les côtés, de l’intérieur du bois et du

milieu des rochers, les femmes et les enfants qui, de leurs habitations

cachées, nous avaient vu passer, sortirent en poussant des cris

horribles comme je n’en avais jamais entendu.

Le but de ces cris était pour engager les hommes à nous tuer afin de

nous empêcher d’aller plus avant.

Beaucoup d’entre ces derniers étaient avec les Gelabs loin de nous, ce

qui fit que je m’émus fort peu de tout ce tapage. D’ailleurs j’étais

encouragé par le Chek Mahamet Issé, qui me disait que je n’avais rien à

craindre, que lui allait rester où nous nous trouvions, et que je

pouvais aller où je voudrais. Cela voulait dire où je pourrais ; car je

n’avais aucune indication, et, dans ce pays en quelque sorte vierge, il

n’était pas aisé de se diriger. Mes guides, à qui j’avais montré un

endroit que je voulais atteindre, firent fausse route à travers les

bois ; or, en débouchant à ciel ouvert, je ne reconnus plus le lieu que

j’avais remarqué. La montagne était à pic devant moi et fort difficile à

escalader. Je ne me rebutais point cependant, et j’en commençai

l’ascension.

J’allais toujours en avant, quoique mes armes et mes vêtements me

gênassent beaucoup ; j’éprouvais cette espèce de vertige qui fait que

l’on s’acharne à une chose en raison de la ligne convenable que l’on a

transgressée ; à tous moments il me fallait attendre les personnes qui

montaient avec moi ; mon compagnon, M. Bonomi, se blessa à une jambe en

gravissant un rocher, il fut forcé de s’arrêter pour attendre mon

retour.

Étant arrivé sur une partie élevée, je vis que la direction que je

prenais était impossible ; alors je descendis dans un large ravin que je

remontai avec bien de la peine, et je parvins enfin au faîte de l’une

des pointes de l’Elba.

Mon intention était de chercher la fameuse statue, pensant bien que, de

cette hauteur, j’apercevrais quelque sentier qui m’y conduirait, quelque

trace du passage des hommes ou de celui des animaux que l’on menait pour

les sacrifier ; mais je fus bien désappointé ; du sommet où je me

trouvais, je ne vis que des rochers immenses de tous côtés, des rochers

pour ainsi dire inaccessibles, des ravins profonds et étroits, des

pointes de granit se terminant en aiguilles. Ne sachant de quel côté

porter mes pas dans ce dédale, dans cet amas de pics qui constituent la

montagne de l’Elba, dont l’étendue, en tous les sens, est de plusieurs

lieues, avec des ramifications qui s’étendent vers le Sud, ne sachant

comment parvenir dans la localité que je cherchais, localité que le

hasard seul pouvait mettre sous mes yeux, ne pouvant consacrer plus de

temps à cette recherche ; car je n’avais ni vivres ni eau, sentant

enfin, déjà, les atteintes d’une fatigue excessive, je pris le parti de

rétrograder.

Aucun des hommes qui étaient avec moi ne pouvait me guider ; je fus donc

obligé de descendre comme j’étais monté, c’est-à-dire d’après mes seules

appréciations. A peine pensais-je être de retour au camp avant la nuit.

Je pris une autre route que j’estimais plus courte ; car, en outre de

mes préoccupations de chercheur, j’en avais aussi une autre, celle de

savoir ce qui pouvait être arrivé pendant mon absence.

Forcé, pour reprendre haleine, de m’arrêter de temps en temps, je

trouvais partout de très-beaux arbres dont le feuillage inconnu me

servait d’abri ; partout mes yeux se reposaient sur des plantes en

fleur, sur des broussailles verdoyantes qui tapissaient les parois des

rochers et du milieu desquelles surgissaient des aloès gigantesques.

C’était encore un ensemble des plus pittoresques, des plus majestueux,

je puis dire, un panorama d’autant plus saisissant que, tout autour de

l’Elba, le pays est sec et aride, et que, du côté de l’Ouest, du Nord-

Ouest et du Nord, le sable s’étend à perte de vue.

En descendant un ravin, nous fûmes aperçus par deux hommes qui étaient

cachés dans les buissons et qui, de fort loin, nous crièrent de les

attendre. Ils voulaient savoir qui nous étions et ce que nous

cherchions. Sur mon invitation, ils s’approchèrent, et ne parurent pas

mécontents de nous voir là ; bien plus, nous étant arrêtés pour leur

offrir une pipe et du tabac, ils poussèrent la reconnaissance jusqu’à me

dire que les Mahamet Gourabieh, dont ils faisaient partie, et moi, ayant

une origine commune (ils me prenaient pour un asiatique), nous étions de

la même famille, et, par conséquent, des amis, et ils me conduisirent

directement à l’endroit où j’avais laissé une partie de mon escorte, en

me promettant de m’apporter le lendemain, des plantes, des branches

d’arbres et des pierres de la montagne.

Bientôt je fus dans le bois, où s’étaient remisés mes gens qui me

félicitèrent fort au sujet de mon retour. Les indigènes des environs

ajoutèrent que j’étais bien heureux d’être venu chez eux sous les

auspices du chek Baraca et de quelques autres, sans cela ils m’auraient

assassiné ; car j’étais le seul étranger qui eut mis les pieds sur leur

montagne où ils ne laissent même pas pénétrer les Ababdieh ni les

Bicharieh de certaines tribus.

Je leur répondis que je ne croyais rien de ce qu’ils me disaient, et

que, dans le cas où ils auraient voulu m’attaquer, ils s’en seraient

fortement repentis, que j’étais certain d’en jeter par terre au moins

dix d’entre eux avant qu’ils m’eussent assassiné, que vingt, même de

ceux qui étaient présents devant moi, ne me faisaient pas peur. Ils se

mirent à rire tout en me complimentant, et nous restâmes bons amis ;

mais il faut dire que je dus ce résultat aux largesses de tabac que je

fis, bien plus qu’à ma rodomontade. Tout cela me conduisit à faire la

réflexion suivante, à savoir : que les Arabes de l’Elba ne sont pas

aussi intraitables qu’on le dit, et que si les Turcs, dans le Saïd, ne

s’étaient pas rendus odieux par leurs brigandages, leurs cruautés, leur

mauvaise foi, ces Arabes, non plus que les Bicharieh, ne les auraient

pas pris en aversion, qu’ils auraient eu des relations avec eux, et que

les voyageurs qui auraient la curiosité de visiter leur pays pourraient

en profiter.

Il était temps de monter à dromadaire ; le soleil tombait, l’ombre des

rochers s’allongeait dans la vallée, sur le bois dans lequel nous nous

trouvions et sur les terrains environnants, les oiseaux chantaient leurs

chansons du soir.

Nous partîmes gaiement pour rejoindre le gros de la caravane. Lorsque

nous arrivâmes, déjà les feux étaient allumés ; tout le monde était

tranquillement occupé aux différents soins à prendre pour le souper et

pour la nuit.

Tous les Bicharieh voulurent me faire croire que j’avais couru de grands

dangers, et que si, eux présents, ne s’étaient pas opposés aux mauvaises

intentions des autres, je ne serais pas revenu de mon excursion. Je

répliquai que je connaissais l’intérêt qui les poussait, et, tout en

plaisantant, je leur fis comprendre que j’appréciais, à sa juste valeur,

cette manière d’obtenir des cadeaux. Je leur dis que les mœurs des

Arabes m’étaient fort connues, car j’avais vécu longtemps avec eux ;

enfin pour leur prouver combien j’étais éloigné d’ajouter foi à leurs

paroles, je déclarai que j’étais décidé à recommencer ma course dans la

montagne pour chercher la pierre, en forme d’homme, dont on m’avait

parlé, que cette pierre devait représenter un de mes ancêtres et que je

voulais la voir. Tout cela les surprit beaucoup ; mais ils cherchèrent

encore à me détourner de mon projet en me répétant que l’on m’avait

trompé.

Il m’en coutait à abandonner l’Elba sans être bien édifié sur ce sujet.

Je pris un à un plusieurs des Mahamet Gourabieh, je leur fis des

présents pour les engager à me conduire à la statue ou, au moins, pour

m’en indiquer la route. Or ce fut encore, à peu près, la répétition de

ce qui s’était déjà passé ; tous m’avouèrent en particulier que la

statue existait ; mais aucun ne voulut consentir à venir avec moi dans

la crainte d’offenser ce que nous appelons, chez nous, l’opinion

publique ; bien plus, devant leurs compagnons, ils affirmèrent que tout

ce que l’on m’avait dit était mensonge.

Je crus un instant avoir trouvé un expédient : Après la nuit, passée

fort paisiblement, j’annonçai dans tout le camp que, pendant mon

sommeil, j’avais été visité par Couca (c’est le nom que les Bicharieh

donnent à la statue), et qu’il m’avait dit d’aller lui sacrifier quatre

beaux moutons. Je pensais que l’espoir de manger ces animaux, que

l’occasion de faire un festin peu ordinaire me concilierait tout le

monde, et, pour que l’entraînement fût complet, j’ajoutai que Couca

m’avait encore dit que c’était le moyen de faire tomber de grandes

pluies dans le pays. Beaucoup crurent à mon songe ; cependant personne

ne fut assez hardi pour braver les préjugés de tous et consentir à

m’accompagner. Seulement j’appris alors, ce qui me fut confirmé par le

chek Baraca qui avait pris, de son côté, des renseignements meilleurs

que ceux que l’on m’avait donnés, j’appris, dis-je, que l’on n’était pas

bien certain que la prétendue statue fût une pierre taillée ou une

pierre naturelle, et qu’il fallait au moins marcher deux jours dans la

montagne, par des chemins de chèvres, pour se rendre auprès d’elle. A la

hauteur où elle se trouvait, il faisait très-froid ; de plus, lorsque le

temps était à la pluie et que les torrents débordaient, l’on pouvait

être retenu pendant plusieurs jours devant des passages impraticables.

Tout cela, joint à l’incertitude où j’étais de trouver quelque chose de

curieux, puis le peu de vivres qui restaient au camp, et la demande que

le chek Baraca me fit de ne pas persister dans ce qui était alors mon

idée fixe ; car il pouvait en résulter une grande mésintelligence entre

lui, les cheks Bicharieh qui nous accompagnaient et les Mahamet

Gourabieh, les Chintirab et les autres habitants de la montagne ; tout

cela, dis-je, me détermina à quitter, bien à regret, une contrée aussi

curieuse et jusqu’alors tout à fait inconnue. Nous nous préparâmes donc

à partir le lendemain pour nous rapprocher de la mer.

Avant d’entreprendre cette phase de mon voyage, qui constitue mon retour

vers Assouan, il est opportun, je crois, puisque nous sommes encore au

centre du pays des Bicharieh, de donner quelques renseignements sur les

différentes tribus avec lesquelles j’ai été en relation, sur leur

origine et sur leurs traditions. Je rappellerai aussi ce qui a été dit,

à leur sujet, par les auteurs anciens.

Voici d’abord quelques détails touchant la montagne de l’Elba :

Toute cette montagne n’est qu’un groupe considérable de blocs de granit

siénite, absolument comme le mont Sinaï. On y voit beaucoup de ravins

profonds surplombés par des rochers à pic s’élevant à une grande

hauteur. Les plus hauts de ces derniers, au-dessus du niveau de la mer,

ont environ dix-huit cents mètres. Quant aux points que j’ai visités, je

n’y ai vu que des granits dans les parties saillantes et des porphyres

dans les parties basses, avec très-peu de filons ou veines de quartz

métallique. Il y a eu là un immense soulèvement.

Entre la mer et la montagne se trouve une plaine sablonneuse d’environ

six à sept kilomètres. Devant la côte, à une petite distance en mer,

règne partout une barre en coraux taillés à pic du côté du large, où

l’on trouve immédiatement une grande profondeur, tandis que, du côté de

terre, ils apparaissent à fleur d’eau à marée basse ; c’est du reste la

formation de presque tous les bords de cette mer. Sur la côte de l’Elba,

il y a plusieurs endroits où les barques viennent mouiller et où elles

trouvent des ancrages abrités par des pointes de sables et de coraux, au

débouché d’un torrent quelconque venant de la montagne. Ainsi le torrent

de la vallée où est le puits dont j’ai parlé, vallée nommée Oyometerre,

a formé dans la mer une longue pointe qui s’étend vers le Nord-Est, et

trace une espèce de baie où les navires sont à l’abri des vents

fréquents et forts du Nord-Nord-Ouest et du Sud-Sud-Ouest ; d’autres

abris se rencontrent vers le Sud, mais toujours formés de la même

manière.

Les formations siénitiques règnent communément depuis le pied de la

montagne jusque près de la mer ; mais elles demeurent recouvertes en

partie par les sables ; ce sont d’immenses blocs de granit arrondis,

plats, et comme posés par couches stratifiées.

Cette partie est couverte de plantes et d’herbages dont les troupeaux se

nourrissent ; ils s’abreuvent à des puits, des sources ou des réservoirs

naturels qui conservent l’eau après les pluies, et qui sont disséminés

çà et là, contractant un goût salé lorsqu’on approche de la mer.

La montagne de l’Elba, du côté du Nord, est reliée à une autre montagne

par une plaine très-unie d’une assez grande étendue ; du côté du Sud et

de l’Ouest, elle est contiguë à d’autres élévations dont elle semble

être le point culminant. Ces élévations longent la mer Rouge au Nord

avec des ramifications en manière de contre-forts à l’Ouest.

La végétation dans les ravins et sur les parois de la montagne, du côté

du Nord surtout, est fort belle ; il y croît beaucoup de plantes

odorantes et une grande variété d’arbustes. J’y ai vu le basilic,

plusieurs espèces de géraniums, des résédas, des mauves et de

l’oseille ; les aloès y viennent très-grands, et j’ai constaté que tous

les arbres, dont la plupart m’étaient inconnus, appartenaient au genre

épineux ; plusieurs sont d’un assez riche produit pour les Bicharieh ;

les différentes espèces de mimosas, par exemple, produisent des gommes

qui se vendent très-bien ; leurs écorces et leurs fruits fournissent un

tan très-estimé pour la préparation des peaux. Les feuilles d’une autre

espèce d’arbre servent encore pour le même usage. Il y en a de ceux-ci

qui donnent une sorte de résine odoriférante dont on use dans tout

l’Etbaye, comme parfum, et il y a aussi des mousses qui servent à

parfumer les graisses dont tous les Bicharieh et les Arabes du Soudan

s’enduisent le corps.

L'Etbaye · 第 8 / 13 段