l’idée d’attraper un onagre ; voici le procédé qu’ils employèrent : ils
attachèrent à un gros tronc d’arbre mort un nœud coulant, fait avec une
corde en lanières de peau très-souple et bien graissée, et ayant 3
centimètres de diamètre. Cette espèce de lacet fut recouvert de petites
herbes sèches et d’un peu de sable très-fin, de manière à ce que
l’animal ne pût le voir et dût, en même temps, poser les pieds sur le
terrain mobile.
Ils placèrent, comme appât, auprès du tronc de l’arbre, une ânesse bien
fortement attachée, puis ils s’éloignèrent, confiants dans leur ruse qui
manque rarement son but.
On comprend, en effet, l’excellence du procédé. Attirés par la présence
d’une femelle, les mâles arrivent avec confiance, et tout en piétinant
sur la terre préparée, l’un d’eux met infailliblement le pied dans le
nœud coulant et se trouve pris. Le propriétaire de l’ânesse a le double
avantage de prendre un âne sauvage et d’avoir sa bête saillie par lui,
ce qui donne un produit très-estimé et d’une race excellente.
Les ânesses ainsi exposées ne sont jamais maltraitées par les troupes
d’onagres ; mais si, par aventure, ils rencontrent un baudet, celui-ci
est immédiatement massacré par eux avec une fureur sans égale.
Le matin, de bonne heure, l’on vint nous annoncer qu’un onagre était
tombé dans le piége, et chacun s’empressa de courir pour l’aller voir.
Il était pris par un pied de derrière, de telle sorte qu’il traînait le
tronc d’arbre après lui, et qu’il nous fit faire bien du chemin avant
que l’on pût l’atteindre. Sa fureur était à son paroxysme, il mordait la
corde et même sa jambe pour se dégager ; mais il n’y parvint pas, et on
le tua sans pitié. Je dis sans pitié, parce que les Arabes Bicharieh ne
pardonnent pas à cette espèce de quadrupède sa rebellion constante
contre toutes les tentatives qu’ils ont faites et celles qu’ils font
encore pour arriver à l’apprivoiser.
Après tout la chair de l’onagre est fort bonne à manger. Celui qui avait
été pris par les Arabes de l’endroit, fut partagé avec mes hommes et
l’on en fit un somptueux repas.
Dans notre existence du désert, cet événement fut une cause de joie, une
cause de fraternisation, et il arriva que nous nous mîmes en marche
longtemps après le soleil levé.
Nous piquâmes directement à l’est, comme disent les marins, toujours en
montant et sur un terrain de sable, parsemé çà et là de rochers de
granit, gros blocs parfaitement arrondis, et de roches quartzeuses d’un
blanc laiteux plus ou moins nuancé. Après ces terrains sablonneux, nous
descendîmes la vallée de Feuque qui, au nord, se joint à celle de
l’Hodéïn, pour aller ensuite jusqu’à la mer.
Notre route traversait cette vallée au delà de laquelle nous dûmes
continuer entre de petites montagnes nommées el Samerah, à cause de leur
couleur rougeâtre.
De ce point, en six heures, nous arrivâmes au puits de la vallée de
Chennah. Mon intention était de marcher encore, sachant bien que nous
avions assez d’eau pour aller jusqu’à un autre puits que nous devions
trouver le lendemain ; mais telle n’était celle de mes gens. Les
Bicharieh ne me comprenaient pas, ils étaient d’ailleurs de la même
opinion que les Ababdieh dont je connaissais l’entêtement bestial. Or,
n’ayant aucun intérêt majeur à entamer une lutte qui pouvait tourner à
mal, je pris le parti de dire comme tout le monde, en laissant croire
que je m’étais trompé dans mon appréciation, et nous campâmes au puits
de Chennah.
Ce puits, situé dans un endroit fort aride, se trouvait quelque peu
ensablé ; il nous fallut travailler à l’ouvrir, après quoi nous eûmes,
je dois l’avouer, de l’eau très-bonne et très-claire, sourdant des
sables granitiques.
Toutes les montagnes environnantes étaient, du côté du sud, formées de
gros blocs de granit rose ; il n’y en a pas d’autre dans ces contrées,
et, du côté du nord, leur structure se présentait sous forme de gneiss,
de schistes et roches micacées. Ces dernières paraissaient beaucoup plus
élevées.
En quittant ce lieu, c’est-à-dire en quittant le puits auquel je ne
voulais pas toucher, le 5 mars, nous descendîmes la vallée qui est très-
pittoresque à cause de ses sinuosités, et surtout à cause des hauts
rochers qui l’enserrent ; ces rochers sont de grandes masses de granit
siénitique. Tout au contraire, la montagne de Chennah, dont la hauteur
est importante, ne laisse voir que des petites roches entassées les unes
sur les autres, comme résultat des éboulements qui ont eu lieu partout.
Cette circonstance lui donne un aspect particulier. Du côté de l’est, le
granit y affecte des formes pyramidales très-variées.
La vallée se perd dans celle d’Assiam, qui elle-même va se confondre
avec une autre appelée Abou Houded. Ici la montagne de ce nom, située au
nord de la vallée, est aussi élevée que celle de Chennah. Sa
composition, parfaitement identique quant au fond, ne l’est point quant
à la forme. Elle apparaît toute découpée, par aiguilles, comme les
doigts de la main. C’est au reste la continuation de l’autre pic dont
elle n’est séparée que par une faible distance.
Du faîte de ce belvédère l’on domine une grande étendue de pays du côté
de l’est et du côté du nord. On voit les montagnes de l’Béda qui sont à
plus de seize lieues, celles de Guerfe où se trouvent la vallée de
Bannet et celle de Chélal, renommée par ses sources et ses réservoirs
naturels, et l’on jouit d’un spectacle d’autant plus splendide, que les
premiers plans que l’on a sous les yeux sont garnis d’arbres et de
végétation, et que les vapeurs du désert colorent tout cet ensemble des
tons les plus variés et les plus fantastiques.
La montagne de Guerfe est ainsi nommée parce qu’elle est la dernière
ramification, au nord, de cette chaîne qui s’étend vers le sud plus loin
que l’Elba. Elle est la plus élevée du pays et forme le point de partage
des eaux. L’un de ses versants regarde l’est et la mer, l’autre regarde
l’ouest et le Nil ; aussi tous les brouillards qui arrivent de la mer
Rouge, par un vent de nord-est, s’arrêtent sans passer au sud-ouest, et
font tomber sur le versant du levant, pendant les nuits d’hiver, une
très-forte rosée qui mouille comme une pluie fine de printemps. Quoique
la mer soit éloignée d’une vingtaine de lieues, il est à remarquer que
les brouillards qu’elle envoie sont salins et que le ciel, couvert de
gros nuages très-bas, ne se fond jamais en pluie véritable.
Les eaux qui coulent de la vallée d’Abou Houded, auxquelles se joignent
celles de Chennah et celles d’Assiam, se rendent à la mer par l’ouadée
Gismit en traversant le désert de sable de la contrée de l’Elba.
Tout ce pays est habité par les Bicharieh de la tribu du chek Souéket.
La partie dans laquelle nous entrions se nomme l’Genoub, c’est-à-dire
queue des vallées, appellation pittoresque qui désigne fort bien la
contrée où les vallées se perdent dans la plaine.
Nous laissâmes Abou Houded, et nous marchâmes encore à l’est par un sol
sablonneux transpercé d’espace en espace par des roches de granit, et
puis ensuite accidenté par des dunes de sables mouvants sur lesquels nos
montures se fatiguèrent beaucoup. Partout la végétation était rare et
les arbres rabougris.
Nous campâmes, après une marche forcée de plusieurs heures, dans le lit
peu profond de l’ouadée Sawaworib où il n’y avait que des plantes
marines grasses et de la soude.
Mais ces sables, que nous parcourions, dont l’aridité est effrayante à
certaines époques de l’année, se couvrent, lorsque la saison des pluies
arrive, de pâturages excellents pour le bétail, et même quoiqu’il n’eût
pas encore plu, il y avait déjà en plaine beaucoup de chameaux et de
moutons. Ces troupeaux appartenaient au chek Souéket, dont le fils vint
bientôt nous trouver.
Vers le soir, le ciel se couvrit de gros nuages et prit un aspect fort
triste ; mais il ne tomba pas une goutte d’eau ; le brouillard seulement
fut épais toute la nuit.
Le 6, de bonne heure, le frère de Souéket, nommé Carar, nous amena deux
moutons en présent. Il était accompagné de sa mère, parente du chek
Baraca, ce qui fit événement. Tous les Arabes allèrent saluer la vieille
femme avec les marques du plus profond respect.
Ce jour-là notre marche s’infléchit un peu au nord, toujours dans des
terrains sablonneux. Bientôt nous remontâmes une vallée venant de
l’est ; elle était remplie d’arbres, et chemin faisant, j’y découvris
beaucoup de tombeaux anciens. Il y avait, devant nous, sur le sable, les
traces d’une caravane de chameaux qui ne devait avoir que quelques
heures d’avance ; comme nous supposâmes que c’était une caravane de
Gelabs, portant des grains pour vendre à l’Elba, nous fîmes notre
possible pour les rejoindre.
Depuis sept heures environ nous étions juchés sur nos dromadaires,
lorsque nous en descendîmes à l’entrée de l’ouadée Meïça, comme des
voyageurs qui mettent pied à terre à la porte d’une bonne hôtellerie.
Pendant que l’on s’installait, je courus, avec le chek Baraca, à la
reconnaissance du puits où l’on devait aller prendre de l’eau.
Cette vallée, resserrée entre de petites montagnes de formes gracieuses
et colorées, ressemblait en tous points à celle de Chawanib, si ce n’est
pourtant que les quartz y sont moins abondants. Elle est remplie
d’arbres et de plantes, et la même végétation subsiste jusque sur les
montagnes, chose que nous n’avions pas vue jusque là.
Le puits se trouve dans le haut de la vallée, au beau milieu du chemin ;
il est large, profond de 8 à 9 mètres et construit avec des pierres
brutes jusqu’à la margelle qui est en briques cimentées avec du mortier,
ce qui prouve qu’il est ancien. Il fournit beaucoup d’eau très-limpide,
mais cette eau est saumâtre et quelque peu salée.
Près du puits je remarquai un rocher à pic sur lequel il y a des dessins
ébauchés qui représentent des vaches à longues cornes et des chameaux
tous fort mal faits, et, sur son flanc, une petite grotte naturelle où
les Bicharieh prétendent que l’un des Sahabas, c’est-à-dire des
compagnons du prophète Mahomet, mettait sa jument à l’ombre. La pauvre
bête ne devait pas y être commodément ; car il fallait qu’elle entrât ou
sortît en reculant, la grotte étant trop étroite pour qu’elle pût s’y
retourner.
Macrizi, en parlant de la vie du chek El Omari, dit que son frère Ibraïm
el Makhzoum fut tué par les Bedjah en allant chercher des grains à la
ville d’Aïdab. Je l’ai déjà cité plus haut ; puis il ajoute qu’à Meïça
différentes tribus arabes se battirent avec les troupes d’Omary, que
dans une rencontre, qui fut terrible, il périt plusieurs milliers
d’hommes et que l’avantage resta aux indigènes.
Les tombeaux des victimes de cette hécatombe sont encore visibles
aujourd’hui. Ce sont de grands ronds, comme ceux que j’ai déjà décrits,
élevés au-dessus du sol d’environ un mètre et tous faits en pierres sans
mortier. Leur centre rempli de gravier et de terre cachait une
excavation dans laquelle l’on plaçait les cadavres ; les ossements que
j’y ai trouvés en font foi. D’ailleurs c’était un usage ancien, parmi
les Arabes, d’enterrer ainsi leurs morts après le combat.
En descendant la vallée, à une petite distance de l’endroit où est le
puits, se trouvent les ruines du tombeau d’un musulman[21] ; c’est une
bâtisse carrée, assez grossière, avec deux fenêtres cintrées sur chaque
façade ; elle se terminait par un dôme qui était fort lourd, et qui a
produit une poussée si grande sur les pieds-droits qui le soutenaient,
que ceux-ci se sont élargis et que le susdit dôme s’est effondré avec
tout un angle du monument. Le tout était bâti en moellons avec du
mortier de chaux et du plâtre que l’on a dû apporter de fort loin ; car
dans aucun terrain il n’y a rien qui annonce la présence de ces
matériaux.
Ce tombeau n’était pas le seul. Aux alentours il s’en trouvait d’autres
plus petits qui sont aujourd’hui entièrement ruinés. Le plus grand
devait être celui du frère d’el Omary, tué par les Bedjah en revenant
d’Aïdab.
Dans la vallée étaient beaucoup d’habitations de Bicharieh, et, dans ces
habitations, beaucoup de jolis enfants très-étonnés de nous voir
quoiqu’ils ne témoignassent aucune crainte.
Les Gelabs, dont nous avions vu les traces la veille, sur le sable,
étaient campés aussi dans cet endroit ; ils venaient d’Assouan avec une
charge de grains pour vendre à l’Elba. A notre approche, ces gens ne
nous reconnaissant pas, et nous prêtant des intentions de pillage,
prirent leurs armes avec une résolution qui prouvait qu’ils étaient bien
préparés contre toute surprise. Telle est la manière d’accueillir, dans
le désert, les individus que l’on ne connaît pas ; l’on est toujours sur
le qui-vive, attendu qu’il y a cent à parier contre un que vous
rencontrez un ennemi ou des ennemis ; mais dans la circonstance présente
l’erreur était manifeste, et les Gelabs, qui s’en aperçurent presque
aussitôt, vinrent nous saluer très-amicalement. Avec eux se trouvait le
fils du chek Ahmed Courouc qui nous dit que son père n’avait pas encore
pu venir nous joindre parce que le jeûne du Ramadan le fatiguait
beaucoup, et qu’il n’avait pas su précisément l’endroit où il pouvait
nous rencontrer ; mais que, sans aucun doute, dans la journée du
lendemain il arriverait.
Comme il était fort important pour nous de voir ce chek pour aller à
l’Elba, et que, d’un autre côté, nous en attendions deux autres dont les
tribus habitaient la fameuse montagne, comme nous devions aussi nous
entendre avec les Gelabs au sujet de provisions que nous avions à
acheter, je résolus de passer la journée, la nuit et encore la journée
du lendemain à Meïça.
Le 7, pendant toute la journée, j’eus la visite de beaucoup de
Bicharieh ; ils s’accordaient tous à dire que personne, dans la contrée,
ne voulait aller avec nous à l’Elba. Pour pénétrer dans cette montagne,
qui était, suivant eux, un lieu sacré aux yeux des Arabes, surtout aux
yeux de ceux qui campaient près d’elle, il fallait gagner à notre cause
au moins soixante-dix chefs, c’est-à-dire tous les principaux
personnages du pays ; mais en réalité la montagne de l’Elba ne
constituait qu’un repaire de brigands, un assemblage d’individus vivant
de rapine et de vol, sans chef immédiat, et ne reconnaissant pas même à
l’un d’entre eux cette autorité bénigne du chek qui n’est autre que
celle du père de famille. Il était évident que l’on voulait exploiter ma
présence à leur profit, ou plutôt, qu’eux s’étaient arrangés de manière
à ce qu’il en fût ainsi. Je n’avais ni la volonté ni les moyens de subir
cette pression ; tout mon espoir se concentrait donc dans l’influence
des cheks qui m’accompagnaient et surtout dans celle de Baraca.
Le 8, nous attendîmes en vain Ahmed Courouc ; mais ses deux fils, qui
étaient auprès de nous, promirent de nous conduire à la place de leur
père, et il fut convenu de faire tout ce qu’ils proposeraient. Ainsi
donc ces deux jeunes gens se mirent à notre tête. Ils avaient un air de
franchise et de loyauté qui inspirait la confiance, ils avaient des
allures de jeunesse qui les rendaient sympathiques. Le 9 mars nous
partîmes de Meïça.
Notre route se fit au milieu de petites montagnes, toutes de formations
primitives. C’étaient encore des blocs de granit avec filons quartzeux,
des gneiss, puis des schistes. Le porphyre devenait plus rare mais le
sable, qui recouvrait en partie tous ces accidents du sol, se trouvait
être mouvant dans beaucoup d’endroits.
Je laissai la caravane suivre directement sa route à l’est, sur l’Elba,
et je pris plus à droite, avec Mohamed Adar, l’un de nos guides, pour
aller voir deux sites où il m’avait dit qu’il y avait des bâtisses et
des travaux. Ces deux sites constituent deux petits groupes de roches
séparés par une colline de sable. Le tout peut avoir six milles
d’étendue du nord au sud, et deux milles seulement de l’est à l’ouest ;
ces deux petites montagnes se nomment to Giafferié, celle du sud,
l’autre to Roumié. La première est plus petite et entièrement composée
d’un feldspath très-beau, entremêlé de gros blocs de quartz laiteux et
de quelques veines de même matière.
Les travaux faits dans cet endroit sont peu considérables et exécutés
sans ordre, sans suite. Cependant il y a beaucoup de restes
d’habitations, elles contiennent peu de moulins à broyer. L’une de ces
habitations se trouvait être la plus grande de toutes celles que j’ai
vues dans tous les établissements de ce genre. Les lieux de lavage, s’il
y en a eu, ne sont plus reconnaissables aujourd’hui ; ceux où l’on
pilait le minerai et sa gangue ne le sont pas davantage ; il n’y a
aucune trace d’eau ; le puits le plus voisin est à présent à Meïça.
J’aurais cru, d’après les noms de ces deux hauteurs dont l’un signifie
le Romain, le Grec indifféremment, et l’autre l’idolâtre, trouver
quelques restes d’antiquité ; mais malgré mes recherches, je ne vis
absolument rien. Je présume que cela provient de ce que la nature des
roches ne permettait pas de faire la moindre inscription, la moindre
sculpture, comme je l’ai constaté pour Déréhib et d’autres
établissements.
Si cette localité offrait des filons métalliques susceptibles d’être
exploités avec bénéfice, ce serait la plus commode, en supposant
toutefois que l’on trouvât de l’eau d’une manière ou d’autre ; car tous
les approvisionnements, toutes les communications pourraient se faire
par la mer Rouge qui n’est éloignée que d’une journée de marche. Le
mouillage de Hesser, auprès du quel se trouve un grand bois et de l’eau
en abondance, est fréquenté par les barques du Hedjah qui viennent y
ancrer pour faire le commerce avec les gens de l’Elba et ceux des
environs.
Le soir nous retrouvâmes notre caravane campée près d’une petite
montagne nommée Adatalob, entièrement formée de forts blocs de granit
arrondis, d’une couleur plus foncée que celui de Sienne et d’un grain
aussi beaucoup plus gros. La végétation qui les encadre avec une
certaine régularité présentait un paysage particulier, d’autant que les
sables environnants sont eux-mêmes garnis de broussailles et de plantes.
Beaucoup de gazelles fréquentent cet endroit, et ne fuient que lorsque
l’on descend de dromadaire pour les tirer, autrement nous les
approchions de très-près, ainsi que les chacals qui sont aussi en grand
nombre.
Le 10 dès le matin, nous dirigeant sur l’Elba, nous aperçûmes une
personne qui débouchait d’un petit sentier entre des rochers, et qui,
montée sur un dromadaire, força le pas de sa monture pour nous éviter.
Je me mis à sa poursuite avec le chek Ali Sabec, et nous l’atteignîmes
bientôt ; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me trouvai devant une
fort jolie fille, amazone du désert, qui répondit gracieusement et sans
embarras à nos saluts. J’avais cru poursuivre un individu mal
intentionné à notre égard, un bédouin hostile avec qui il eût fallu
parlementer, la situation n’était pas la même. Toutefois, ayant compris
que la jeune amazone ainsi que mon jeune compagnon ne se rencontraient
pas pour la première fois et qu’ils pouvaient avoir bien des choses à se
dire, je continuai tout naturellement ma route en les laissant tous les
deux tête à tête.
Sous toutes les latitudes, chez les peuples civilisés comme chez les
sauvages, la galanterie se produit toujours avec les mêmes phases ; dans
le désert, et chez les Bicharieh notamment, elle affecte des formes plus
chevaleresques. Ali Sabec me rejoignit une heure après que je l’eus
quitté, et, discrètement, je ne lui demandai aucune explication sur le
temps de son absence.
La caravane nous rallia dans la vallée sablonneuse de Déhit, et nous
marchâmes jusqu’à la fin de la journée, c’est-à-dire pendant dix heures
encore au travers de sables mouvants, ce qui fatigua beaucoup nos
montures et nos hommes.
Le lieu où nous campâmes n’était point de nature à nous dédommager, il
était d’une stérilité désolante et n’offrait aucun abri commode.
Le 11 au matin nous traversâmes des petites montagnes de granit très-
escarpées et entrecoupées de ravins, à la sortie desquelles nous
plantâmes nos tentes, en vue de l’Elba qui n’était plus qu’à deux ou
trois lieues de nous[22].
Je ne voulais pas me rendre de suite à la vallée où est un très-beau
puits, ni me rapprocher trop près d’un groupe d’indigènes, avant d’avoir
connu leurs intentions à notre égard.
Cependant, lorsque le camp fut posé, tout en ordre, je montai à
dromadaire avec quelques-uns de nos Arabes, laissant les autres pour
garder nos bagages et les défendre, au besoin, contre les voleurs, et je
pris la route de ce puits qui se trouve au pied de la montagne même.
Avant d’y arriver il fallut traverser plusieurs hauteurs couvertes de
petits arbres rabougris et secs, et plusieurs collines de sable sur
lesquelles de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons étaient
dispersés. Les bergers s’enfuyaient en toute hâte, ne nous attendant pas
sitôt. J’envoyai Ali Sabec en avant pour les rassurer et leur dire de ne
rien craindre.
A mesure que nous approchions, le pays se transformait, et nous fûmes on
ne peut plus agréablement surpris de voir se développer sous nos yeux un
sol couvert d’arbres très-verts et de plantes luxuriantes. Ces arbres me
semblaient être tous, ou à peu près tous, de l’espèce des mimosas ;
quant aux plantes elles étaient variées mais, en général, nouvelles pour
moi. Des oiseaux chantaient dans leurs nids de verdure, comme dans les
bocages les plus fortunés, et leur gazouillement, aussi étranger pour
mes oreilles que le langage des gens de la contrée, n’en était pas moins
fort doux ; car, depuis notre départ d’Assouan où les oiseaux sont pour
ainsi dire muets, je n’avais entendu que le croassement des corbeaux.
Le puits en question est, à vrai dire, une source sortant d’un large
creux fait dans le lit du torrent, ou autrement un beau bassin rempli
d’une eau limpide et fraîche, ombragé par de beaux arbres. Autour de ce
bassin les différentes familles des Arabes des environs ont construit,
avec des pierres et de la terre, d’autres petits bassins pour faire
boire leur bétail sans troubler la clarté de l’eau du réceptacle
principal où chacun puise avec un seau en peau.
Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe mimosa, et j’admirai la beauté
de ce site enchanteur. Les bords du ravin étaient couverts d’herbes, de
tous côtés dans les arbres se balançaient des plantes grimpantes.
Bientôt arrivèrent les troupeaux ; c’était l’heure aussi de conduire à
l’abreuvoir les chèvres, les chameaux, les ânes ; tous ces animaux
étaient menés par des hommes porteurs d’outres qu’ils remplissaient tour
à tour. Des femmes et des jeunes filles vinrent ensuite avec des vases
pittoresquement campés sur les épaules et poussant devant elles des
agneaux et des chevreaux. Il y avait parmi ces jeunes filles de fort
beaux types. Leur costume, ne les couvrant que depuis la ceinture
jusqu’aux genoux, permettait de voir parfaitement leurs formes qui
étaient irréprochables. Elles allaient et venaient suivant les besoins
du moment, et quand elles s’arrêtaient, soit pour s’appuyer contre un
rocher, contre un arbre, soit pour porter à leurs épaules un vase rempli
d’eau, leurs poses, simples et naturellement nobles, rappelaient les
poses idéalisées dans les tableaux des peintres.
Tout cet ensemble, avec sa couleur locale, avait un parfum biblique qui
n’eût échappé à aucun poëte, et je regrettai, dans cette circonstance
plus que dans toute autre encore, de ne pas être à la hauteur de mon
sujet. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que je m’éloignai avec peine
d’un lieu où ma présence n’avait excité aucune surprise, où l’on était,
au contraire, venu rire autour de moi et m’entretenir, par l’entremise
des guides qui nous servaient d’interprètes. Quelques hommes seulement
m’avaient assailli de questions et de demandes ; mais je les avais
contentés en leur distribuant le tabac que je possédais.
En rentrant au camp, ce fut bien autre chose ; je trouvai tout le monde
en rumeur, tout le monde sous les armes et prêt à venir nous chercher.
L’agitation, qui était générale, avait sa raison d’être ; voici ce qui
s’était passé :
Depuis la veille, nous avions envoyé en avant Mahamet Adar pour donner
la nouvelle de notre arrivée, et, le soir même, il avait parlé aux gens
de la montagne. Secondé par les Gelabs campés près de nous, il avait
cherché à persuader aux Bicharieh des tribus de l’Elba que nous ne
venions pas pour leur nuire, et qu’ils se repentiraient, dans l’avenir,
s’il nous arrivait le moindre désagrément ; efforts inutiles, paroles
perdues ; les indigènes prétendaient même nous empêcher de prendre de
l’eau chez eux.