Tous les cheks me prièrent de faire quelque chose pour chasser le

diable, afin qu’ils pussent fouiller dans des endroits indiqués. J’étais

fort embarrassé ; car, si je ne faisais rien, ils pouvaient croire que

c’était mauvaise volonté ; d’un autre côté, je répugnais à les

entretenir dans leur ignorance en les laissant dans la persuasion que

j’avais un pouvoir quelconque sur leur diable. Je causai de cela avec le

chek Baraca et quelques autres moins bornés que leurs compagnons, et

nous décidâmes de tenter une plaisanterie qui réussit parfaitement. Je

plaçai un soir, sur le faîte de l’un des châteaux, quelques pièces

d’artifice, telles que fusées et soleils, et j’allai y mettre le feu, ce

qui divertit tout le monde. Je fis ensuite tuer plusieurs moutons que

tous les Arabes présents mangèrent, et le lendemain matin, beaucoup

d’entre eux, ayant foi dans la fuite du diable, se mirent à déblayer

plusieurs endroits que je leur désignai. Ils ne bouleversèrent que des

tas de poussière blanche provenant du lavage du minerai, et des amas de

sable et de déblais qui résultaient de l’excavation d’un puits.

Quelques hommes me firent voir un endroit où ils avaient plusieurs fois,

en creusant le sol, trouvé des perles fines. Ceci ne m’étonna pas, car

j’avais vu, pendant un de mes séjours à Assouan, des Arabes du désert

qui venaient vendre des perles ramassées par eux dans des ruines ou dans

des sites abandonnés. Les Arabes anciens avaient l’habitude, comme ceux

d’aujourd’hui l’ont encore, d’enfouir leurs richesses sous terre ou dans

des cachettes quelconques, afin de ne pas être volés. Dans cette

situation, si la mort vient à surprendre le propriétaire, si la guerre

l’oblige à quitter une résidence dans laquelle il ne peut plus revenir,

l’on comprend bien que ses richesses demeurent perdues jusqu’au jour où

le hasard les livre à des gens qui n’y ont aucun droit ; et c’est fort

souvent ce qui arrive.

A Oum Eubal, par exemple, l’on a trouvé beaucoup de perles et de bijoux

qui avaient été enterrés par les mamelouks que Méhémet Ali avait mis en

fuite, si bien que parmi les personnes que le vice-roi avait alors à son

service, il y eut un prétendu savant, un maître minéralogiste qui, sur

le dire des Arabes, persuada au gouvernement qu’il y avait des perles

dans une montagne du désert, et le poussa à une expédition ridicule pour

en exploiter la _mine_.

La proximité de la mer Rouge faisait que les habitants des châteaux de

Déréhib devaient avoir des perles, et c’est justement parmi les

éboulements des murs que les Bicharieh en ont ramassé.

Enfin, après être resté six jours sur ce point de la vallée d’Ollaki,

n’ayant plus rien à voir, nous songeâmes à la quitter. Il s’était groupé

autour de nous, dans les ravins, beaucoup d’hommes, de femmes et

d’enfants : tous nous recommandaient de ne pas couper leurs arbres, qui

étaient leur seule richesse ; mais en réalité ils n’étaient venus que

pour solliciter des aumônes. Je fis de mon mieux pour contenter ces

pauvres gens et pour faire qu’un bon souvenir de mon passage restât

gravé dans leur esprit.

Depuis quelques jours le temps était couvert et menaçant ; au lieu de la

pluie que nous attendions, nous n’eûmes qu’un fort vent du nord très-

froid.

Nous marchâmes environ trois heures en traversant les montagnes, et nous

nous arrêtâmes dans l’Ouadée Affériame près d’un puits.

Pendant que l’on campait et que nous nous organisions pour la nuit, deux

jeunes gens des Ababdieh qui nous accompagnaient eurent une querelle au

sujet de l’herbage qu’ils cueillaient pour leurs chameaux.

Le père de l’un d’eux, vieillard à cheveux blancs, vint prendre parti

dans la querelle et frappa l’adversaire de son fils. Alors un parent de

ce dernier intervint. Il saisit le vieillard par la barbe, le jeta par

terre en lui reprochant son peu de prudence, sa maladresse dans cette

circonstance, comme si lui-même ne commettait pas une imprudence, une

maladresse plus grande en agissant ainsi. Le vieillard prit une pierre

et fit une forte blessure à celui qui le tenait. Tout le camp fut en

rumeur ; chacun s’intéressant plus ou moins à la bagarre, l’on se porta,

de part et d’autre, quelques horions. Le chek des Ababdieh arriva assez

à temps pour empêcher que l’on en vint aux armes et réconcilier les deux

partis. Le moyen qu’il proposa fut accepté par tout le monde. Il fut

convenu, d’un commun accord, de faire battre en duel les deux jeunes

gens qui, depuis le départ d’Assouan, étaient continuellement en

dispute. Ce duel eut lieu immédiatement, réglé suivant les usages du

pays. En conséquence, l’on tendit deux cordes séparées parallèllement

l’une à l’autre d’environ 1m,50, l’on fit dépouiller les deux champions

de la partie de leurs vêtements qui les couvrait jusqu’à la ceinture,

et, après les avoir armés chacun d’un superbe courbache, espèce de forte

cravache faite d’une lanière de peau d’hippopotame, on les plaça en

présence de chaque côté des deux cordes. De cette manière ils ne

pouvaient se rapprocher qu’à la distance fixée ; mais ils pouvaient

s’atteindre, et ils étaient libres de se frapper autant qu’ils le

voudraient.

Ils se frappèrent avec acharnement sans pousser un cri, une plainte,

sans même sourciller. Dans un instant les corps des deux jeunes Arabes

furent ruisselants de sang ; car le courbache, entre les mains de gens

qui savent s’en servir, est une arme terrible, une arme qui coupe et

meurtrit tout à la fois. L’honneur, comme l’on dit chez nous, était

satisfait, et, sur mes instances, les témoins les plus intéressés

jugèrent à propos de faire cesser le combat. Ils séparèrent les

adversaires qui vinrent s’asseoir, l’un près de l’autre, aussi

tranquillement que s’il ne s’était rien passé.

Cette affaire grossière entre deux hommes sans renom m’impressionna

vivement ; pourquoi cela ? c’est qu’avant et après l’action, c’est que

pendant le combat même, la tenue des assistants et celle des acteurs se

confondaient dans une mise en scène théâtrale qui trahissait un profond

sentiment de la dignité humaine. On devait procéder ainsi dans le temps

des combats homériques.

Je laissai la caravane descendre la vallée de Massarrié, et je me

dirigeai vers celle de Chawanib ; celle-ci est petite et étroite, l’on y

voit beaucoup d’habitations ruinées remplies de moulins comme ceux dont

j’ai déjà parlé. Ces habitations, comme toujours, sont près d’un lieu

d’exploitation. Or il me parut fort intéressant d’y séjourner. Pour

cela, il me fallut courir à la recherche de la caravane qui avait pris

une autre direction à cause des mauvais passages dans les montagnes. Ce

ne fut que le surlendemain que je pus l’atteindre et revenir, avec elle,

à Wadée Chawanib.

Ce retour, vers le point que j’avais quitté la veille, me permit de

descendre la vallée d’Affériame qui est fort jolie, remplie de beaux

arbres et de buissons vigoureux. Etroite et resserrée entre de petites

montagnes et des rochers escarpés remarquables de formes et de couleurs,

elle est en outre très-tortueuse ; elle contient plusieurs réservoirs

naturels où les eaux de pluies se conservent longtemps, ce qui attire

beaucoup de perdrix et de gazelles. Nous y trouvâmes aussi un âne

sauvage, un onagre que nous poursuivîmes ; mais il disparut bientôt au

milieu des rochers.

De cette vallée d’Affériame nous passâmes dans une plus petite, bordée

de basses collines de granit. Puis ensuite nous descendîmes dans une

autre appelée Timestib à cause de la quantité de petits joncs qu’elle

produit. Timestib est son nom en bicharieh, en arabe c’est Chouché.

Dans tous ces ravins nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux conduits

par de vieilles femmes auxquelles nous causions une grande frayeur.

Avant d’arriver dans l’Ouadée Massarrié, les montagnes deviennent plus

élevées, elles ont une couleur très-rouge et sont toutes dégradées par

des éboulements.

La vallée de Massarrié est large, les collines qui la bordent d’un côté

sont peu élevées, de l’autre côté ce sont de petites montagnes toujours

de mêmes formations, mêlées ici de porphyres et de gneiss, là de granits

et de schistes, et traversées dans tous les sens par des filons de

quartz plus ou moins pur, plus ou moins micacé.

Cette vallée est remplie de plantes et d’arbustes ; mais ici il nous

arriva un contre-temps : nous étions tellement gelés par un fort vent du

nord, qui soulevait des nuages d’une poussière blanche et fine,

tellement aveuglés par cette poussière, qui nous empêchait de rien voir,

que nous fûmes forcés de nous arrêter près d’une petite gorge où il y

avait de l’eau et des buissons.

Quelques Arabes, campés dans cette localité, vinrent très-poliment nous

prier de ne pas prendre l’eau qui leur appartenait ; c’était assez

difficile, attendu la situation. Quoiqu’ils nous répétassent, sous

toutes les formes, qu’ils étaient les maîtres, nous dûmes leur faire

comprendre que le droit que nous avions comme leurs hôtes, autant que le

besoin de nous ravitailler, nous empêchait de consentir à ce qu’ils

demandaient ; après quoi nous prîmes de l’eau, et personne ne s’y

opposa.

Vers le soir, le vent tomba ; mais nous étions littéralement couverts de

poussière, nos personnes, nos montures, nos bagages, en étaient pour

ainsi dire saturés, ce qui donnait à notre marche un aspect fort

bizarre.

Toute la nuit le froid se maintint très-vif, il ne diminua qu’après le

lever du soleil, et nous ne rentrâmes dans l’ouadée Chawanib que vers

l’après-midi.

Mon premier soin, après m’être installé, fut de visiter les lieux

d’exploitation et de placer des Arabes dans différents endroits pour y

travailler.

Ces mines de Chawanib sont situées entre plusieurs petites montagnes de

peu d’élévation, la plus haute n’ayant pas plus de 120 mètres au-dessus

du fond de la vallée ; elles présentent un mélange de plusieurs roches

avec une base de granit ou de différentes espèces de porphyres. Le mica,

le quartz et le feldspath se trouvent réunis dans des blocs séparés.

L’endroit principal de l’exploitation est à droite de la vallée, en la

remontant. C’est une petite colline de 20 mètres environ, entre deux

petits torrents qui descendent de la montagne. Dans cette colline l’on a

exploité deux filons qui traversent la petite vallée et continuent de

l’autre côté, où ils sont aussi entamés ; leur direction est S.-E. et

N.-O. sur une largeur de 95 centimètres. Le sol est ici encore de

formation primitive, les schistes y dominent. Je remarquai aussi, autour

de ces filons, des schistes rougeâtres dans lesquels se trouvent de

petits cristaux cubiques qui ont de 2 à 4 millimètres de face, puis une

terre argileuse très-compacte avec beaucoup de petites veines de quartz

contenant le métal, c’est-à-dire l’or exploité. Enfin, les travaux

exécutés verticalement conservent partout la même largeur dans tous les

endroits où l’on avait fouillé, et ont été conduits, sur bien des

points, jusqu’à l’épuisement complet de la partie quartzeuse.

Il m’arriva ici, comme à Déréhib, de trouver le fond d’un filon exploité

entièrement muré ; au delà du mur mes recherches furent aussi

infructueuses que dans la mine de Déréhib.

Quoique la présence de l’or soit fort peu sensible, l’on ne peut

cependant pas douter qu’il n’y ait eu un grand travail, et que tous ces

filons n’aient été fouillés. Dans plusieurs des habitations

environnantes, et dans quelques autres j’ai trouvé, près du mortier où

l’on pilait le minerai, la gangue qui renferme l’or, puis cette même

pierre pilée et préparée pour être passée au moulin.

J’ai constaté qu’un seul filon n’avait pas été comblé par les

éboulements, et qu’il faudrait de grands travaux pour déblayer les

autres si l’on voulait continuer l’exploitation. La maison de celui qui

exploitait le filon principal était sur le lieu même, et des gardiens,

dont on voit encore les guérites en pierres, veillaient sur le haut de

la colline.

Outre les points travaillés, il y en a beaucoup d’autres qui sont encore

intacts et de même nature, il y en a même de plus importants que les

plus grands de ceux que j’ai visités.

Beaucoup d’habitations étaient disséminées au bas des collines voisines,

bâties sans aucun ordre, en pierres brutes et de formes carrées. Presque

dans toutes se retrouvaient les fragments de roches qui servaient à

piler le minerai ou à écraser la gangue, et de plus le moulin à broyer

presque complet. Enfin les installations du lavage y étaient presque

nulles ; sans doute, pour cette opération, l’on se rapprochait des lieux

où se trouvait l’eau, ou bien l’on attendait la saison des pluies.

J’ai remarqué que les mineurs de Chawanib, divisés par petits groupes,

s’attachaient au filon qui leur était dévolu, et qu’ils travaillaient

aussi à ramasser, sur leur circonscription, les sables que les eaux de

pluie entraînaient du haut de la montagne afin d’en faire le lavage. Il

y a, auprès des maisons, beaucoup de tas de sable qui n’ont pas d’autre

origine.

D’après l’état de toutes ces maisons et d’après celui des travaux

surtout, l’on peut être persuadé que cette mine n’a pas été abandonnée

volontairement par les mineurs ; mais qu’ils ont dû y être contraints

par force, sans doute à la suite des guerres qui ont ravagé le pays.

Ce devaient être des musulmans, si l’on en juge par quelques tombeaux

dispersés çà et là, et qui datent du temps où le chek Abd el Haman el

Omary occupait le pays.

Le nom de Chawanib donné à cette vallée lui viendrait, suivant les

Bicharieh, de ce qu’un Arabe nommé Chawane, qui a encore aujourd’hui un

descendant direct, l’aurait occupée à une certaine époque. Ils ont

ajouté à son nom une terminaison suivant leur langage. Mais avec sa

terminaison, Chawanib pourrait bien être aussi un pluriel de Chamin, qui

veut dire Syrien, ce qui justifierait le passage de la citation de

Macrizi où il est dit que des ouvriers syriens sont venus travailler aux

mines.

J’ai oublié de dire que les eaux pour les besoins particuliers des

travailleurs étaient fournies par un puits qui se trouve plus bas dans

la vallée, et qui a été comblé par les cailloux et tous les détritus que

le torrent apporte lorsqu’il pleut. Personne, chez les Bicharieh, ne

veut se donner la peine de désencombrer ce puits qui, au dire des

anciens de l’endroit, était encore en bon état il y a peu d’années.

Après être resté trois jours à Wadée Chawanib, nous partîmes pour une

autre destination ; lorsqu’on leva le camp, il y eut beaucoup de bruit,

car le chek Baraca s’était absenté pour aller voir le chek Abou Goublé.

Chacun voulait prendre le moins de bagage possible. Un Ababdi qui se

disputait avec un de mes gens parce que l’on avait un peu changé sa

charge, refusa de la mettre sur son dromadaire. Je me fâchai et lui

ordonnai d’obéir, et comme je m’avançais résolûment pour l’y

contraindre, il prit une pioche et vint à moi avec menace. Comprenez-

vous ce qui serait arrivé si, n’écoutant que ma colère, j’avais fait

usage de l’arme que j’avais saisie pour mettre cet homme à la raison ?

Mon bonheur voulut que les Arabes présents fussent plus prompts : ils

sautèrent sur lui et l’entraînèrent loin de moi. Puis les Ababdieh

vinrent me supplier de me calmer, et surtout de ne point parler aux

cheks de ce qui s’était passé, ajoutant que le coupable était un

Bicharieh sauvage et abruti qui ne comprenait rien au respect que l’on

me devait, qu’il serait corrigé par eux, etc., etc. Ma colère était

passée, je promis ce qu’ils demandaient ; mais je sus plus tard, par un

jeune garçon qui parlait l’arabe, que l’individu révolté contre moi

était bien réellement un Ababdi de la tribu du chek Saad ; ses camarades

avaient voulu faire tomber sur les Bicharieh toute la responsabilité qui

pesait sur eux. Ce trait, qui implique une certaine fourberie, est un

des caractères distinctifs de leur tribu.

Nous nous arrêtâmes dans l’ouadée Massarrié.

Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes avec un vent extrêmement

froid qui nous venait du nord et nous glaçait au point de nous faire

souffrir. En passant dans la vallée d’Ollaki, nous rencontrâmes des

Arabes de connaissance qui faisaient paître un grand nombre de femelles

de dromadaires avec leurs petits ; ils ne voulurent pas nous laisser

passer sans nous faire une politesse, et ils nous servirent de grands

vases de lait qu’ils tiraient sur le moment ; cela nous réchauffa un

peu.

La route suivie était dans la direction de la vallée d’Hégatte. Nous

remontâmes cette vallée, déjà parcourue, pour une raison importante que

je vais dire : il était convenu que l’on s’arrêterait auprès d’un puits

désigné, et que là on tiendrait une espèce de conseil avec les cheks de

la caravane et d’autres cheks des environs que nous connaissions déjà,

afin de décider s’ils viendraient avec moi au Caire pour que je les

présentasse au vice-roi, et qu’ils fissent, entre ses mains, acte de

soumission. Cette démarche était nécessaire pour l’avenir, si Méhémet

Ali donnait suite au projet qu’il avait de faire exploiter les mines ;

car ces Arabes n’avaient jamais été soumis, jamais personne, je l’ai

dit, n’avait pénétré chez eux ; c’est à peine s’ils étaient connus du

gouvernement égyptien.

On était campé près de l’eau ; chacun avait quelque chose à faire : les

uns firent la lessive, les autres arrangèrent les selles, les armes,

etc. Moi, je passai l’inspection des vivres, et bien m’en prit. Je

connaissais les Arabes, toujours imprévoyants, ils auraient consommé

toutes leurs provisions sans mot dire, et quand il n’y aurait plus eu un

biscuit, une mesure de farine, un grain de riz, ils seraient venus m’en

faire part, et il aurait fallu tout abandonner pour regagner au plus

vite la ville d’Assouan.

Je trouvai que plusieurs groupes avaient déjà fini leurs biscuits,

d’autres étaient presque dans la même position ; cependant, pour

compléter mon voyage, j’avais encore un mois à courir le désert. Je

prévins Baraca afin qu’il prit ses mesures en conséquence ; car c’était

lui qui était responsable. Il avait reçu, à Assouan, plus d’argent qu’il

ne fallait pour assurer la subsistance de la caravane pendant deux mois,

et il avait pris l’engagement d’y pourvoir. Je décidai ensuite que nous

partirions le surlendemain, soit que les cheks fussent venus, pour le

conseil, ou non.

Il y avait aux environs, des ruines d’anciennes habitations, des traces

d’exploitations comme celles que j’avais déjà vues. Je dus renoncer à

les visiter ; car il aurait fallu me détourner de ma route principale,

et dépenser un temps précieux eu égard à la pénurie dans laquelle nous

nous trouvions.

Mon intention était de pousser jusqu’à l’Elba, dans la direction de la

mer Rouge, et je dus prendre toutes les dispositions nécessaires pour

effectuer cette excursion.

Les cheks que nous attendions ne vinrent pas ; ils nous envoyèrent dire

que si nous voulions rester dans les environs d’Ollaki, sans aller plus

loin, et surtout à l’Elba, ils viendraient nous accompagner ; mais que

si nous les faisions venir pour aller à cette montagne, ils ne nous

accompagneraient pas, parce qu’ils savaient que les gens de cet endroit,

à la nouvelle qu’on leur avait donnée de notre arrivée, s’étaient

retirés avec tous leurs troupeaux dans l’intérieur de leurs rochers où

il est très-difficile de pénétrer, et qu’ils nous attendaient avec des

dispositions hostiles. Ils ne voulaient point faire la guerre à cause de

nous, et encore moins partager notre mauvais sort.

Ils me firent savoir aussi que, quant à aller se présenter au vice-roi,

comme je le leur avais proposé, ils ne pensaient pas que cela fût très-

nécessaire, qu’ils écriraient une lettre que tous signeraient pour

assurer Son Altesse de leur soumission, et lui faire savoir, dans le cas

où sa volonté serait d’envoyer des gens pour travailler aux mines,

qu’ils les recevraient de leur mieux et les aideraient même dans leurs

travaux ; mais que la crainte de la petite vérole, qui, lorsqu’elle

était apportée chez eux, faisait d’affreux ravages, les empêchait de

descendre en Égypte.

La vraie raison venait d’une autre crainte, hélas ! bien fondée. Ils

voyaient tous les jours les _avanies_ que les gouverneurs, les cachefs,

les employés du gouvernement égyptien commettaient sur les autres

Arabes, et ils ne se souciaient pas de s’y exposer. Ils connaissaient

plusieurs faits arrivés à Assouan, à Abou Ahmet, à Coroscos, et il

craignaient, ce qui du reste faisait l’éloge de leur bon sens, qu’en

devenant les amis des Turcs, ils ne fussent encore plus maltraités qu’en

restant dans les termes où ils se trouvaient avec eux.

Voyant que pour négocier une affaire de ce genre j’étais exposé à subir

bien des lenteurs, voyant, d’un autre côté, qu’un jour arriverait

indubitablement où mes amis les Bicharieh me maudiraient, sans que

j’eusse procuré à Méhémet Ali un avantage réel, je laissai là cette

négociation, m’en rapportant, pour la question des mines, à toute autre

donnée que la situation ferait naître.

Cependant, comme j’avais déclaré que bon gré, mal gré, j’irais à l’Elba,

un des cheks convoqués pour le conseil qui n’eut pas lieu, consentit à

venir avec nous. Sans tenir compte de l’opposition de ses compatriotes,

il promit de venir nous rejoindre à Meïça, localité qui se trouvait sur

notre itinéraire.

Un autre chek partit aussi pour Derrawe, où il alla m’attendre. Ces deux

hommes étaient plus résolus que les autres ; je pensai donc, après tout,

pouvoir les conduire au Caire.

La caravane se mit en mouvement à dix heures du matin, le 2 mars. Nous

descendîmes l’ouadée Hégatte pour entrer dans celle d’Ellébé. Toutes les

collines et hauteurs que l’on a sous les yeux sont alors peu élevées,

comme celles de Déréhib ; seulement l’on y voit un plus grand nombre de

monticules de quartz brisés. Cette vallée, qui va toujours en se

rétrécissant, presque sans végétation, conduit à une assez haute

montagne du même nom, montagne curieuse à cause du spectacle qu’elle

présente ; ce sont des couches renversées, brisées, des éboulements

multipliés de roches aux couleurs chatoyantes, et, comme à Déréhib

encore, de gros blocs de quartz, du granit et des schistes. Du côté du

nord elle est toute ravinée par les pluies.

Après l’ouadée Ellébé, nous traversâmes plusieurs petites montagnes sans

que l’aspect général du pays eût changé. Nous entrâmes dans l’ouadé

Daffetti et, après quelques heures, nous atteignîmes un terrain

uniforme, presque plat, et tout couvert d’un beau gravier granitique

mêlé à du sable siliceux.

Les pluies, qui étaient tombées, avaient fait pousser beaucoup de

petites herbes, imperceptibles pour nous ; mais que des troupeaux

mangeaient déjà. Ces troupeaux étaient gardés par deux très-jolies et

jeunes Bicharrieh qui d’abord s’effrayèrent à notre approche ; elles ne

voulurent jamais nous dire de quelle tribu, ni de quelle famille elles

étaient, ni à qui appartenaient les troupeaux ; mais bientôt elles nous

parlèrent hardiment en riant et plaisantant, elles se moquèrent même de

nous avec beaucoup de gaieté. Nous campâmes près de la vallée de

Daffetti au coucher du soleil.

Le lendemain, 3 mars, nous fîmes beaucoup de détours, tantôt d’un côté,

tantôt d’un autre. La route suivie était vers l’Est ; mais les montagnes

qui bordent l’ouadée Daffetti et qui se présentent verticales comme des

murailles, nous barraient constamment le passage.

Il nous fallut contourner cette chaîne d’obstacles dont la nature est la

même que celle des environs d’Ollaki, à cela près qu’ici l’on voit

beaucoup plus de quartz.

Le pays était peuplé de gazelles, ce qui égaya un peu notre marche ;

nous vîmes aussi plusieurs autruches.

Après avoir franchi Daffetti et ses défilés, l’on a devant soi la

montagne ainsi que la vallée de Beint el Fegue. Celle-ci est remplie de

touffes de joncs et, par intervalles, de quelques petits arbres

rabougris, tout secs et noirs, ce qui provient de la rosée abondante qui

tombe pendant la nuit dans ces lieux et du soleil ardent qui brûle les

plantes pendant la journée. Nous continuâmes à marcher toujours vers

l’est du côté de la montagne de Chennâh, à droite de la chaîne de

Daffetti.

Dans ces parages, il se trouve beaucoup d’ânes sauvages, des onagres

auxquels nous donnâmes la chasse inutilement. Le soir, épuisés de

fatigue, nous dressâmes nos tentes à l’entrée d’une grande plaine de

sable.

Les ânes sauvages, troublés dans leur solitude, épiaient, à distance,

tous les mouvements des Arabes, mais ils se tenaient toujours en dehors

de la portée de leurs balles. Ces animaux sont extrêmement rusés et

flairent l’homme de fort loin. Ce sont les seuls, dans le désert, que

les Bicharieh ne peuvent forcer à la course. Ils forcent les gazelles et

les autruches. Montés sur leurs dromadaires et en plaine, ils arrivent

assez facilement à fatiguer ce gibier qui ne trouve de salut que dans la

montagne ; l’âne sauvage, lui, ne se fatigue pas et court très-

longtemps. Les Arabes ne les prennent que dans des piéges habilement et

solidement tendus.

L'Etbaye · 第 6 / 13 段