Cette ville était partagée par une grande rue dans la direction de sa

longueur, et par d’autres plus petites, transversales, qui la

subdivisaient en îlots. Les maisons, bâties en pierres brutes, avaient

des murs bien faits, droits et verticaux, garnis d’un crépissage formé

avec l’argile du torrent et les résidus de lavages de minerai ; elles

étaient couvertes au moyen de branches d’arbres, et de plantes mêlées à

de la terre comme les maisons arabes en général, et, quant à la hauteur,

à la distribution intérieure, elles ressemblaient parfaitement à celles

d’Assouan et de Deïr.

A peu près au centre était la mosquée auprès de laquelle l’on aperçoit

un amas de déblais qui doit provenir du creusement d’un puits

aujourd’hui comblé.

Vis-à-vis de l’extrémité sud de la ville, de l’autre côté du torrent,

sont deux châteaux placés sur des hauteurs à l’entrée d’une gorge qui

pénètre dans la montagne[15].

Le plus grand, qui est au nord, a son entrée du côté du sud, tandis que

l’autre l’a du côté du nord.

Tous les deux sont bâtis en pierres brutes, en schistes, et ces pierres,

toutes plates, forment des assises assez régulières ; les murs sont fort

épais et flanqués de tours à chacun des angles ; l’intérieur, disposé

comme les okels ou kans d’aujourd’hui, se composait de plusieurs étages

qui tous sont effondrés avec les terrasses qui servaient de couverture

et qui étaient construites avec des poutres, des planches, des nattes et

une couche de terre ; toutes les portes étaient cintrées.

Derrière le plus petit château, il y a beaucoup de maisonnettes qui

s’étendent le long du torrent, tout contre la montagne ; autour du grand

château sont aussi beaucoup d’habitations ruinées qui n’étaient que des

huttes.

Le cimetière de la ville est au pied du grand château, vers le nord, ses

tombeaux appartiennent à l’époque à laquelle on a bâti la mosquée. J’ai

trouvé de grandes plaques de schiste noir, avec des inscriptions

cufiques comme celles des tombeaux que l’on voit au sud d’Assouan ; ils

sont couverts de versets du Coran, mais ils ne portent aucune date.

Quoique ces tombeaux soient musulmans et que certaines parties de la

ville aient été habitées par des hommes de cette religion, l’on constate

facilement que les châteaux, ainsi qu’un grand nombre de maisons, sont

d’une époque beaucoup plus ancienne.

Les Arabes n’auraient pas aligné des rues comme cela, et, d’un autre

côté, l’image des constructions qui sont reproduites sur les bas-reliefs

des anciens temples égyptiens, bas-reliefs où sont représentés des

assauts et des siéges, ne laissent aucun doute à cette assertion.

Au nord de la ville et des châteaux sont les mines qui étaient

exploitées par les habitants ; or, de même que l’on voit deux époques

dans les procédés de constructions, l’on en voit deux aussi dans les

procédés des travaux d’exploitation[16].

Les mines de Déréhib occupent deux petites montagnes de la hauteur de

soixante mètres environ au-dessus du sol de la vallée, montagnes de

schistes avec quelques pointes de granit qui saillissent d’espace en

espace. En outre de cette identité, la présence, dans chacune d’elle,

d’un large filon de quartz blanc, avec entourage de parties d’argile

rougeâtre et jaunâtre talcaires, leur donne encore plus de similitude.

Ces deux larges filons ont beaucoup de ramifications, veines légères

toujours de même composition, et que l’on a suivies dans tous les sens

pour les exploiter.

Les travaux anciens se remarquent par leur régularité et leur grandeur ;

il y a beaucoup de puits verticaux creusés de chaque côté des deux

filons, puits qui communiquaient entre eux par des galeries souterraines

fort multipliées. Ces excavations sont immenses, mais des éboulements

considérables en obstruent une grande partie et empêchent de pénétrer

jusqu’aux endroits où les exploitations ont été conduites[16].

En poursuivant, avec grande difficulté, une de ces galeries, j’en

trouvai l’extrémité fermée par une maçonnerie assez solide, et je pensai

naturellement que les mineurs s’étant retirés, par une raison que

j’ignore, avaient voulu fermer la galerie dans laquelle se trouvait le

filon qu’ils exploitaient, afin que l’on ne travaillât pas en leur

absence. Je voulus donc reconnaître ce filon et j’entrepris la

démolition du mur ; mais n’ayant aucun ouvrier, il fallut faire cela

avec mes gens et concourir moi-même au travail qui dura à peu près deux

heures, au bout desquelles je trouvai effectivement derrière le mur un

petit vide qui constituait la fin de la galerie. Ici je dus m’arrêter,

parce que, d’une part, le filon était trop difficile à entamer et que,

d’autre part, mes gens avaient peur de travailler ainsi sous la terre.

D’ailleurs, je n’étais pas venu pour commencer des travaux

d’exploitation, mais seulement pour reconnaître les mines.

On remarque bien que ces travaux, par puits et galeries, ne sont pas

l’ouvrage des Arabes ; ce sont ceux des Égyptiens sous les Pharaons.

Dans toutes les galeries, les parois noircies par la fumée des lampes

des ouvriers, ont été, plus tard, piquées avec une pioche et un ciseau

comme pour reconnaître le terrain ; or ces parties plus blanches que le

reste prouvent évidemment qu’elles ont été reprises longtemps après les

premiers travaux d’excavation.

Plus tard aussi, l’on a creusé aux environs des principaux filons, et

amoncelé des déblais considérables pour arriver au minerai ; c’est là le

travail des Arabes musulmans, qui ont toujours craint de travailler

autrement qu’à ciel ouvert[17].

Toutes les montagnes des environs de la grande mine qui offraient

quelque chance de rémunération ont été attaquées vigoureusement. C’est

surtout du côté du sud que l’on trouve le plus de traces de travaux.

Au nord de la grande mine, dans une gorge retirée, est un monticule de

décombres qui a été entièrement formé des déblais d’une excavation dont

l’entrée est aujourd’hui fermée par des éboulements. Ceci ne me parut

pas avoir été une mine ; mais plutôt un grand tombeau égyptien ou un

temple creusé sous terre. Dans cette conviction je voulus en faire

rechercher l’entrée ; on avait déjà commencé à piocher, lorsqu’une

grosse pierre coula d’en haut et vint tomber auprès de mes arabes qui se

mirent à fuir de tous côtés. Ils crurent voir dans cet accident,

pourtant bien naturel, une manifestation diabolique et, pour rien au

monde, ils ne voulurent recommencer à travailler.

Dans aucun endroit de ces établissements de mineurs je n’ai trouvé de

moulins à bras, ni de moulins d’aucune espèce pour écraser le minerai et

le préparer ; je n’ai vu non plus aucune trace de lavage. Pour les

moulins, il est probable que l’on a pu les emporter sur d’autres

chantiers et pour d’autres usages ; les lieux de lavage auront été

détruits par les écoulements des eaux ou enfouis sous le sable qui

couvre une grande partie du sol.

Il semble, au grand nombre d’habitations répandues dans toute la vallée,

aux pieds des collines et dans tous les lits des petits torrents

ruisselant des montagnes lorsqu’il pleut, qu’il y a eu là, à une

certaine époque, une forte population. On remarque même qu’il y avait

quelques jardins ; car dans plusieurs endroits, tout près des maisons,

se voient des murs d’enceinte faits évidemment pour empêcher les pierres

roulées par les eaux, la terre et l’eau elle-même de détruire ces sortes

de créations.

Sans doute ici les pluies étaient plus fréquentes autrefois

qu’aujourd’hui, comme cela a eu lieu aussi, d’après mes observations,

dans plusieurs autres endroits : aux environs de Suez, au mont Sinaï et

aux environs de l’Accaba.

Mais je ne doute nullement de la facilité que l’on aurait de creuser des

puits qui donneraient beaucoup d’eau, en outre de l’apport de plusieurs

sources, plus ou moins abondantes, qui se trouvent à une distance de

1,000 à 1,200 mètres en remontant la vallée, sources que l’on pourrait

utiliser en raison de la pente régulière du sol. Elles l’ont été, tout

le fait présumer, pour subvenir aux besoins d’arrosage des jardins dont

j’ai parlé plus haut.

Ce qui me surprit beaucoup c’est que, malgré toutes mes recherches, je

ne trouvai aucun reste de monument ancien ni aucune inscription. La

raison cependant en est bien simple : avec les pierres du pays les

Égyptiens ne pouvaient rien construire suivant leur goût, suivant le

style qui leur était propre. Ils affectionnaient le granit, le grès, le

calcaire ; ils ne trouvaient ici que des schistes, des feldspath, des

roches micacées, des quartz et autres formations analogues ; cela fait

qu’ils n’ont laissé aucune trace de leur passage.

Toutefois il n’y a pas à douter que ces mines ne soient celles des

anciens Égyptiens où l’on envoyait les hommes condamnés à des travaux

forcés ; car le nom d’Ollaki, donné par Diodore, est bien le même que

celui d’Allake, prononciation moderne du mot qui ne constitue même pas

une altération, car enfin parmi les travaux que je viens de signaler, il

s’en trouve de bien plus anciens que ceux des arabes.

Voici ce que Diodore rapporte à ce sujet[18] ; comme cela s’accorde

entièrement avec ce que j’ai vu, je le cite tout au long :

« Entre l’Égypte, l’Éthiopie et l’Arabie est un endroit de métaux et

surtout d’or qu’on retire avec bien des travaux et de la dépense ; car

la terre dans cet endroit est, de sa nature, dure et noire et

entrecoupée de veines d’un marbre blanc si luisant qu’il surpasse, en

éclat, les matières les plus brillantes. C’est là que ceux qui ont

l’Intendance des métaux font travailler un grand nombre d’ouvriers. Le

roi d’Égypte envoie quelquefois aux mines, avec toutes leur famille,

ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les prisonniers de

guerre, ceux qui ont encouru son indignation ou qui succombent aux

accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés

aux prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment.

Ces malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les

pieds et attachés au travail sans relâche et sans qu’ils puissent jamais

s’échapper ; car ils sont gardés par des soldats étrangers, et qui

parlent une autre langue que la leur, de sorte qu’il leur est impossible

de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre,

qui contient l’or, se trouve trop dure, on l’amollit avec le feu

d’abord, après quoi ils la rompent à grands coups de piques ou d’autres

instruments en fer. Ils ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les

veines de la mine et qui les conduit. Les plus forts d’entre les

travailleurs fendent la pierre à grands coups de marteau, cet ouvrage ne

demandant que la force des bras, sans art et sans adresse ; mais comme,

pour suivre les veines qu’on a découvertes, il faut souvent se

détourner, et qu’ainsi les allées que l’on creuse dans ces souterrains

sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas

clair, portent des lampes attachées à leur front. Changeant de posture

autant de fois que le requiert la nature du lieu, ils font tomber à

leurs pieds les morceaux de pierre qu’ils ont détachés. Ils travaillent

ainsi jours et nuits, forcés par les cris et par les coups de leurs

gardes. De jeunes enfants entrent dans les ouvertures que les coins ont

faites dans le roc et en retirent les petits morceaux de pierre qui s’y

trouvent et qu’ils portent ensuite à l’entrée de la mine. Les hommes

âgés d’environ trente ans prennent une certaine quantité de ces pierres

qu’ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu’à ce qu’ils

les aient réduites à la grosseur d’un grain de millet. Les femmes et les

vieillards reçoivent ces pierres mises en grains, et les jettent sous

des meules qui sont rangées par ordre ; se mettant ensuite deux ou trois

à chaque meule, il les broient jusqu’à ce qu’ils aient réduit, en une

poussière aussi fine que de la farine, la mesure qui leur a été donnée.

Il n’y a personne qui n’ait compassion de l’extrême misère de ces

forçats qui ne peuvent prendre aucun soin de leur corps, et qui n’ont

pas même de quoi couvrir leur nudité ; car on n’y fait grâce ni aux

malades ni aux estropiés ; mais on les contraint également à travailler

de toutes leurs forces jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, ils meurent de

fatigue. Ces infortunés n’ont d’espérance que dans la mort et leur

situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres

recueillant cette espèce de farine achèvent l’ouvrage de cette manière :

ils l’étendent sur des planches larges et un peu inclinées, et ils

l’arrosent de beaucoup d’eau. Ce qu’il y a de terrestre dans ces

matières est emporté par l’eau qui coule le long de la planche ; mais

l’or demeure dessus à cause de sa pesanteur. Après ce lavage, répété

plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière entre leurs mains.

Ensuite, s’essuyant avec de petites éponges, ils emportent ce qui y

reste de terre jusqu’à ce que la poudre d’or soit entièrement nette.

D’autres ouvriers, prenant cet or, au poids et à la mesure, le mettent

dans des pots de terre, ils y mêlent, dans une certaine proportion, du

plomb, des grains de sel, un peu d’étain et de la farine d’orge, ils

versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement, qu’ils

tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fournaise ;

ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, l’on ne trouve plus

aucun mélange des autres matières ; mais l’or est entièrement épuré,

avec très-peu de déchet. Voilà, etc., etc. »

Peut-on ne pas reconnaître l’identité des mines de Déréhib avec celle

dont Diodore vient de nous donner une description aussi naïve ?

Maintenant, il est avéré aussi que ces mines, ainsi que beaucoup

d’autres que j’ai visitées, ont été exploitées par les Arabes ; mais,

comme je l’ai dit plus haut, c’était par un procédé différent, c’est-à-

dire toujours à ciel ouvert.

Après Diodore, l’on ne voit plus rien, dans les auteurs anciens, qui ait

rapport à ces questions, et ce n’est qu’en arrivant à l’époque musulmane

que, dans un auteur arabe, un historien connu par ses ouvrages et

surnommé Macrizi, du nom du quartier de la ville d’Alep où il était né,

l’on retrouve des détails sur les travaux des mines d’or des Bicharieh.

Macrizi, qui vivait en l’année 1385, par conséquent 1430 ans après

Diodore, rapporte que, sous Ahmed, fils de Teïloun, souverain de

l’Égypte, un arabe pénétra dans la Nubie et soutint une longue guerre

contre les habitants de ces contrées.

« C’était, dit-il, un certain Abou Abd el Haman el Omary[19], etc., qui

naquit et fut élevé à Médine. Il vint à Fosto, où il professa la science

des traditions ; il vint ensuite à Kirwan ; puis il retourna en Égypte

avec une assez forte somme qu’il avait reçue en cadeau pour avoir

composé des éloges en l’honneur du prince de ce pays. Il entendit alors

parler de la mine dont on tirait l’or natif. Il acheta des esclaves avec

l’idée d’aller travailler à l’extraction de l’or, et il se rendit à

Assouan, sous le prétexte apparent d’y faire le commerce. Arrivé dans

cette ville, il fréquenta les cheks ulémas, avec lesquels il s’entretint

de sciences ; puis enfin il partit pour la mine, et choisit pour

campement le lieu où était une tribu d’Arabes de Modar. Quelque temps

après, la division se mit entre ceux-ci et ceux de Rébiah, à l’occasion

d’un homme de la tribu de Modar qui avait été assassiné ; mais, les deux

parties en étant venues à un arrangement, il n’y avait pas eu de

rupture. Le meurtrier avait subi la peine du talion, et le plus proche

parent du mort avait été satisfait.

« El Omary n’ayant point été appelé à cet accord en fut profondément

piqué et abandonna son habitation.

« Quelques-uns des Arabes de la tribu, dont il était l’ami, le suivirent

pour l’apaiser ; malgré tous leurs efforts, il résista à leurs

sollicitations. Cependant, d’après les promesses qu’ils lui firent de

n’agir désormais que par ses ordres, promesses accompagnées des serments

les plus sacrés, el Omary profita de l’occasion ; il engagea ces Arabes

à le reconnaître pour leur chef, et étant retourné avec eux à leur

campement, leur ordonna de revenir sur l’accord qu’ils avaient conclu

relativement au meurtre et d’en tirer vengeance les armes à la main, ce

à quoi ils obéirent en attaquant les Arabes de Rébiah.

« Après plusieurs combats, el Omary, forcé de céder au nombre, se retira

vers une mine placée au midi de la première, où il était allé d’abord.

« Dans cette nouvelle habitation, ses compagnons étaient obligés d’aller

chercher l’eau à une grande distance et souffraient de la soif.

« Cependant il était assez près du Nil, sans s’en douter, ce qui lui fut

démontré par des oiseaux qu’il vit voler et qui ordinairement ne

fréquentent que les bords des rivières. Il envoya au fleuve ses gens

pour chercher de l’eau ; c’était dans le district de Makorrah. Mais les

Nubiens, habitants de ce pays, voyant de mauvais œil l’arrivée des

nouveaux hôtes, se saisirent de quelques-uns d’entre eux et les

retinrent prisonniers. Ceux qui devaient apporter de l’eau à la mine ne

revenant pas, les compagnons d’el Omary se trouvèrent exposés à toutes

les horreurs de la soif ; en sorte que la quantité d’eau contenue dans

une outre se vendait deux drachmes d’or natif.

« El Omary, ayant inutilement employé la voie des négociations pour

obtenir la liberté des prisonniers, alla la solliciter lui-même en

personne, priant en même temps les Nubiens de lui fixer une route par

laquelle ses Arabes pourraient se rendre au Nil pour puiser de l’eau,

route dont ils ne s’écarteraient ni à droite ni à gauche. Les Nubiens,

loin d’accéder à ses demandes, massacrèrent les hommes qui se trouvaient

entre leurs mains.

« El Omary, outré d’une pareille action, retourna vers ses compagnons et

leur commanda de se tenir prêts à marcher. Tous s’étant rassemblés

auprès de lui et ayant juré de le suivre, il leur ordonna d’apporter les

instruments de fer qui servaient à travailler dans la mine et d’en

forger des javelots.

« Aussitôt après il se mit en marche pour tomber à l’improviste sur les

Nubiens. Il arriva au lieu nommé _Scheukir_, situé au midi de la ville

de Dongolah, à la distance d’environ deux mois de marche[20]. Le Nil, en

cet endroit, fait, du côté de l’orient, un détour considérable et se

rapproche tellement de Schankoh qu’il n’en est qu’à une distance de

quelques heures de marche. De là il retourne vers l’occident, puis vers

l’orient. Ces sinuosités rendent la route excessivement longue pour ceux

qui remontent ou descendent le Nil ; aussi les Nubiens, pour éviter ces

détours, prennent leur route au travers du désert ; en sorte qu’ils

parcourent en deux jours un espace d’un mois de marche.

« El Omary étant tombé sur les Nubiens, en tua un nombre considérable et

ravagea le pays. Ses compagnons emmenèrent une telle quantité de

prisonniers que lorsqu’un d’entre eux se faisait raser la tête, il

donnait un esclave pour le salaire du barbier.

« Les Nubiens s’étant retirés à l’occident du fleuve avec tout ce qu’ils

possédaient, el Omary choisit parmi ses compagnons une troupe d’hommes

d’élite auxquels il recommanda de traverser le Nil sur des outres

pendant la nuit, de fondre sur les Nubiens et d’enlever leurs barques.

Un Arabe de cette troupe, étant arrivé au bord occidental du fleuve, dit

à ses compagnons : O mes amis, tirez-moi de l’eau, car un crocodile m’a

coupé le pied. Il avait, pendant la traversée, éprouvé la morsure de ce

cruel animal ; mais craignant, s’il faisait du bruit, de troubler

l’expédition, il s’était contenu et avait supporté la douleur jusqu’au

moment où l’on parvint à l’endroit où étaient les ennemis.

« Les Arabes ayant donc surpris ceux-ci, les défirent complétement, et

enlevèrent leurs barques dont ils se servirent pour faire des courses

dans les îles et sur la rive occidentale.

« A cette époque el Omary écrivit aux marchands de la ville d’Assouan

pour les engager à lui apporter des provisions par la route de la mine.

En conséquence, un habitant de cette ville, nommé Othman ben Handjallah,

de la tribu de Temin, partit avec mille bêtes de somme chargées de

froment et autres denrées.

« El Omary alla à sa rencontre et fut charmé de son arrivée. Il y avait

dans la mine, et dans la ville d’Assouan un nombre prodigieux d’esclaves

nubiens ; les habitants de cette ville n’avaient presque plus pour leur

harem que des femmes de cette nation, attendu qu’elles se vendaient à

très-bas prix. »

El Omary, on le voit, eut beaucoup de guerres à soutenir contre les

Nubiens ; ce que l’on peut lire en détail dans la traduction des œuvres

de Macrizi, par M. Quatremère ; mais, tout en guerroyant, il ne perdit

jamais le but principal qu’il s’était proposé : l’exploitation des

mines. Beaucoup d’Arabes des tribus de Syrie vinrent, à sa suite,

s’établir dans le pays qu’il occupait et lui causèrent parfois des

embarras ; car, ne s’entendant pas toujours, il arriva que plusieurs

d’entre elles prirent parti pour les Nubiens.

Laissons encore parler son historiographe :

« El Omary eut aussi un autre ennemi. Il était venu près d’Assouan, au

village de Cachlémle, une journée plus au sud, et un lieutenant d’Achmed

ben Teïloun, nommé El Babeky, fut envoyé par son souverain, à Assouan,

avec un corps de troupes pour réprimer les actes qu’il pourrait

commettre ; mais, quoique El Omary fît tout son possible pour maintenir

la paix, il ne put y parvenir, et il combattit le lieutenant d’Ahmed ben

Teïloun, qui fut mis en déroute.

« El Omary vint ensuite à Edfou, en Égypte, puis il retourna à sa mine,

où il eut encore une terrible guerre à soutenir contre les Arabes de

Rébiah.

« En l’année 255 de l’hégire, il retourna encore s’installer à sa mine.

« A cette époque, le pays devint tellement peuplé, dit toujours Macrizi,

et cela à cause de l’exploitation des mines, que soixante mille bêtes de

somme étaient employées à y porter des provisions de la ville

d’Assouan ; sans compter tout ce qui arrivait par Kolzoum, sur la mer

Rouge, et par Aïdab.

« Les Bedjah, qui sont les Bicharieh, prirent part dans les guerres des

Arabes contre El Omary, et lui tuèrent son frère Ibraïm el Makhzoum, qui

était allé chercher des grains à la ville d’Aïdab.

« El Omary eut encore beaucoup de luttes à soutenir, et l’on cite un

combat très-meurtrier qu’il livra dans un lieu nommé Meïça.

« Enfin, un mécontent de la tribu de Modar dressa un piége à El Omary et

le massacra. C’est ainsi que finit cet homme qui avait repeuplé tout le

désert par le moyen de l’exploitation des mines. »

On n’est plus étonné, après avoir lu et Diodore et Macrizi, de trouver,

dans ce pays, autant d’endroits où l’on ait travaillé à l’extraction de

l’or ; mais ce qui est curieux, c’est qu’une seule mine ait été ouverte

avant l’époque des Arabes, c’est que, pendant la période d’années

écoulées entre Diodore et Ahmed ben Teïloun, période d’environ 914

années, il n’ait été tenté aucun travail de la même nature que ceux de

Déréhib.

Comme tous les indigènes de ces contrées où sont d’anciens monuments,

les Bicharieh prétendent que leurs deux vieux châteaux renferment,

enfouis, des trésors considérables ; mais la peur qu’ils ont du diable

qui, dans leur conviction, garde ces trésors, les empêche de tenter

aucune fouille.

Un des cheks qui m’accompagnaient, lequel n’avait pas l’air de craindre

le moins du monde le diable des châteaux, me dit que son père était allé

chercher à Assouan un savant fort expert pour reconnaître les lieux où

des trésors se trouvaient cachés, afin de lui faire trouver ceux de

Déréhib, mais que, lorsque ce savant avait voulu commencer la

démolition, aux premiers coups de pioche il était sorti de terre une

flamme qui lui avait brûlé la barbe.

L'Etbaye · 第 5 / 13 段