l’on avait pris la précaution de tenir tous les prétendants à distance.
Ils s’étaient placés sur les petites hauteurs environnantes, comme
autant de vautours, prêts à fondre sur leur proie, et, spectacle
vraiment sauvage, chacun, à un signal donné, devait se jeter sur la part
qui lui était destinée. Quand la distribution fut faite, ce qui resta de
chair fut coupé par lanières pour être séché au soleil, et conservé.
Le repas dura toute la journée.
Nos amis les Bicharieh qui allaient et venaient autour de nous
paraissaient fort gais et fort contents ; ils furent bien moins
importuns que je ne m’y attendais, ce que j’attribuai à la présence du
chek Baraca, dont la personne était fort respectée dans le pays.
Ils me dirent, me répétèrent même plusieurs fois, et avec affectation,
que ma tente était la première tente étrangère qui eût été plantée chez
eux et dans l’Ouadée Ollaki. Tous, ensuite se plaignirent de la dureté
du temps, alléguant que, sur les bords du Nil, tout était fort cher, à
cause de la présence des Turcs ; que, d’un autre côté, l’on achetait
leurs moutons, leurs chameaux, etc., à trop bas prix et que cela, joint
à la sécheresse qu’il faisait depuis plusieurs mois, les avaient rendus
fort pauvres. Ils n’avaient d’espérance, pour le moment, que dans
l’approche de la saison des pluies qui devaient fertiliser leurs
pâturages... Ces plaintes, ces doléances, auxquelles je ne pouvais rien,
avaient, en outre, un air de banalité qui me toucha fort peu, et je me
contentai de dire à ceux qui les proféraient : Dieu est grand ! Dieu est
grand ! paroles sacramentelles au moyen desquelles l’on clôt, chez les
Arabes, toute espèce de conversation.
Le 11, nous partîmes de bonne heure pour gagner l’Ouadée Hégatte, près
de la montagne de ce nom, où nous avions donné rendez-vous à un grand
chek d’une tribu Bichari ; nous campâmes auprès de l’eau, comme
d’habitude. Il y avait là, dans les ravins environnants, plusieurs
cabanes dont quelques-unes étaient à l’ombre d’un magnifique Sihale.
Bientôt arriva le chek nommé Abou Goublé, monté sur un délicieux
dromadaire qu’un arabe conduisait par la têtière, car le chek s’était
cassé la jambe en tombant, il n’y avait pas longtemps. C’était un grand
vieillard, avec la barbe blanche, l’air vif et noble, et la tenue
respectable comme pas un de ceux qui nous accompagnaient. Il avait
d’ailleurs une grande suite, et tous les Arabes lui témoignaient
beaucoup de respect. Nous saluâmes ce vieillord avec empressement, et il
parut bien aise de nous voir. Je jugeai que son fils Allamin, dont
j’avais fait la connaissance à Abou Ahmed, et que j’avais bien traité,
était pour beaucoup dans cette réception.
Le soir il y eut, sous ma tente, un grand dîner, dîner composé d’un
mouton rôti et d’un immense plat de riz. Nous causâmes beaucoup du
voyage que je voulais faire à Gebel Elba, ainsi que dans tous les
endroits du pays où il y avait quelque chose de curieux à voir.
Abou Goublé ne pouvant nous accompagner, à cause de son infirmité, et
surtout à cause des affaires qui le rappelaient dans sa tribu, promit de
nous laisser son fils. Avant son départ, je lui fis cadeau d’un vêtement
de drap rouge et de deux pièces de toile bleue pour deux de ses enfants,
ce dont il fut très-content. Il me fit dire, car il ne parlait pas
l’arabe, que maintenant que j’étais venu chez lui, que nous avions mangé
ensemble, il me considérait comme un membre de sa famille, tout comme
avait fait précédemment leur grand chek Ahmed Wed Ahmed, à Goos Regeb,
que, par conséquent, ses enfants étaient mes frères, et que je pouvais
compter sur eux et sur lui, dans toute circonstance.
Après avoir vu partir le chek Abou Goublé et sa suite, je montai à
dromadaire pour visiter plus en détail la vallée d’Hégatte et voir les
habitations que l’on m’avait signalées. Cette vallée est resserrée entre
de petites montagnes presque perpendiculaires ; le sol, couvert de sable
blanc quartzeux, et de débris de granit, nourrit cependant beaucoup
d’arbres de différentes essences. Je remarquai deux _harrazas_ très-
grands, mimosas à larges feuilles, qui épanouissaient leur feuillage et
leurs fleurs à peu de distance d’une source cachée sous le sable ; cette
source était très-abondante alors ; dans l’été, elle disparaît
entièrement.
En s’élevant, la vallée devient très-étroite, et dans cette partie l’on
trouve, toujours sous forme de ruines, beaucoup de petites maisons
réunies ; plusieurs cependant dépassaient en grandeur, en importance,
celles que j’avais rencontrées jusque-là. Toutes étaient placées dans
les anfractuosités de la montagne par où les eaux pouvaient couler, et
ces anfractuosités travaillées en manière de petits bassins ou de
récipients, étaient barrées par des murs dans lesquels il y avait un
trou pour servir d’exutoire.
Aucun travail d’excavation ne se voit dans les environs, et, de cela, je
conjecturai que les chercheurs d’or propriétaires des établissements ci-
dessus recueillaient seulement l’or en parcelles que les pluies
détachaient des roches de la montagne. Entraînées de cascades en
cascades parmi d’autres détritus, ces parcelles subissaient un dernier
lavage dans les petits bassins et pouvaient ensuite être recueillies. Du
reste, je vis peu de débris de moulins à bras et tournants ; mais toutes
les habitations me semblèrent plus anciennes que celles des autres lieux
de ces contrées où l’on a exploité l’or.
Le soir, à notre retour au camp, nous trouvâmes beaucoup de mendiants
bicharieh auxquels je fis donner un peu de grains. Ils étaient aussi
laids que misérables, et une chose me frappa, en les considérant, c’est
que je reconnus en eux le type des prisonniers représentés
légendairement sur les bas-reliefs des temples et des tombeaux des
anciens Égyptiens. Leurs femmes, plus résignées dans leur pauvreté,
avaient aussi un aspect moins repoussant.
La montagne d’Hégatte est un pic en forme de pain de sucre, fort élevé,
et qui s’aperçoit de fort loin dans toutes les directions. Elle est
formée entièrement de gros blocs de granit rouge, comme celui d’Assouan,
entassés les uns sur les autres. Depuis plusieurs jours, cette montagne
me servait de point de relèvement et de sommet d’angle pour la
triangulation qui devait me servir à dresser une carte de ce pays ;
aussi je voulus monter à son faîte. L’escarpement en est si abrupte que
les Arabes regardent cela comme impossible, et cependant il restait pour
eux, à l’état de souvenir, qu’un homme était parvenu, une fois, tout en
haut du mont, qu’il y avait trouvé une plate-forme recouverte de sable,
et qu’il en avait rapporté un vase cassé.
Quoique cette ascension semblât fort difficile, je l’entrepris cependant
et je me trouvai bientôt au milieu de ces roches bouleversées dans tous
les sens, de ces blocs étagés d’une façon désordonnée qui constituaient
un véritable chaos. Entre la plupart étaient des plantes et des
broussailles épineuses qui en défendaient l’accès, des pierres et des
cailloux anguleux sur lesquels on ne pouvait poser les pieds sûrement.
J’avais ailleurs, dans les montagnes du mont Sinaï, fait l’apprentissage
de semblables difficultés ; mais je dois l’avouer, je n’en avais jamais
rencontré de si grandes.
Le mont Sinaï est de même formation que le mont Hégatte ; celui-ci,
toutefois, est beaucoup moins élevé ; il atteint à peine 400 mètres au-
dessus du sol de la vallée.
Je mis une heure trois quarts à monter au sommet. Là je trouvai un
dernier rocher d’environ 15 mètres de hauteur, qui, à cause de sa forme
arrondie, fut le plus difficile à escalader ; mais, une fois cet effort
accompli, le magnifique spectacle qui se déploya devant moi me
dédommagea bien de ma peine. L’immensité du désert n’a rien d’analogue
dans les pays d’Europe ; j’étais comme suspendu dans l’espace.
De là je pus remarquer que toutes les petites chaînes de montagnes des
environs étaient, comme celles d’Hégatte, composées de granit en grande
partie, avec le mélange de toutes les formations primitives, et
entrecoupées de filons de quartz blanc, affectant, par intervalles, des
tons noirâtres et rougeâtres ; ils avaient tous la direction du S.-E. au
N.-O., ce qui annonce les filons métalliques. C’étaient surtout les
montagnes qui avoisinaient la vallée d’Ollaki qui avaient cette
direction. Je pus remarquer encore que cette vallée, beaucoup plus basse
que toutes celles que j’avais sous les yeux, était orientée de manière à
recevoir toutes leurs eaux, ce qui, à certaines époques, lui donne
l’apparence d’un fleuve, comme je l’avais vu à son embouchure dans le
Nil.
Après avoir, du sommet d’Hégatte, relevé toutes les montagnes en vue, je
me disposais à redescendre, lorsque fis je un faux pas et me donnai une
forte entorse ; il fallut pourtant effectuer une espèce d’exercice
d’acrobate jusqu’à mon dromadaire.
Les Bicharieh, étonnés de ma course, ne furent pas moins étonnés de
m’entendre dire qu’il n’y avait, sur le sommet de la montagne, aucune
construction.
En arrivant au camp, j’étais si fatigué, mon entorse me faisait
tellement souffrir que, pour avoir le temps de me reposer, je remis le
départ au lendemain. On en profita pour faire une bonne provision d’eau.
Le chek Baraca, de son côté, avait une affaire à arranger avec le chek
Ali Hérab au sujet d’un chameau volé, il eut le temps de s’en occuper.
Cette affaire, entre autres péripéties, avait donné lieu à une aventure
fort curieuse ; je la donne dans toute sa naïveté primordiale :
Des gelabs ou négociants du Dongolah revenaient par la route du grand
désert. Cette route quitte le Nil à Damer ou Berber, et n’y revient qu’à
la hauteur de Derrawé, un peu au nord d’Assouan. Ils étaient arrêtés à
la montagne de Chigré, où ils prenaient de l’eau en attendant le moment
de se remettre en route. Des Arabes Bicharieh vinrent les trouver, et,
comme les gelabs avaient des chameaux malades et fatigués, ils leur en
offrirent quelques-uns plus valides, comme renfort ; une vente régulière
s’ensuivit.
Ces gelabs continuèrent leur route et arrivèrent à la vallée ou Ouadée
Terfawe avec l’idée de se reposer. Alors qu’ils dressaient les tentes,
quelques-uns d’entre eux conduisirent tous leurs animaux à un puits
voisin. Là étaient aussi des Arabes des environs. On se disputa, comme
toujours, pour savoir qui commencerait à faire boire ses bêtes et à
remplir ses outres. Pendant la bagarre, un des Arabes reconnut, parmi
les chameaux des gelabs, un sujet qui lui appartenait et qui lui avait
été volé peu de jours auparavant ; il voulut alors s’en emparer. Celui
qui le conduisait était un jeune chamelier faisant partie de la caravane
des négociants ; il se montra, ce qui est facile à comprendre, peu
disposé à rendre le chameau qu’il avait acheté à la station de Chigré.
On en vint aux coups et ensuite aux armes, tout le monde prit part à la
dispute et, dans la mêlée, un Bicharieh tomba mort, frappé d’un coup de
lance par le jeune Arabe propriétaire du chameau. Les gens des
négociants retournèrent immédiatement à leur campement, les Bicharieh à
leur tribu.
Mais l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ces derniers revinrent
bientôt en grand nombre, entourèrent leurs adversaires et demandèrent, à
grands cris, qu’on leur livrât le meurtrier et son chameau, ajoutant
que, si cela n’était pas fait sur l’heure, ils allaient piller la
caravane et massacrer tout le monde.
Les pauvres gelabs, inférieurs en nombre et mal armés, ne savaient plus
à quel prophète se recommander, d’autant que ceux d’entre eux qui
avaient assisté à l’affaire ne voulaient pas dénoncer le coupable.
Enfin, sentant qu’il n’y avait pas d’arrangement possible, ils se
préparèrent à combattre, et déjà les lances étaient levées contre eux,
lorsque le jeune homme, cause de la prise d’arme, sortit tout à coup du
groupe dans lequel il se trouvait, monta sur un rocher voisin, et, de
là, déclara fièrement être le meurtrier que l’on cherchait ; mais il
n’avait pas de reproches à se faire, n’ayant donné la mort que pour se
défendre, et conserver un bien acquis loyalement ; il déclara aussi que
sa cause n’étant pas celle des gelabs, il se séparait d’eux pour ne pas
leur faire tort ; puis, brandissant sa lance, il dit qu’il vendrait
chèrement sa vie contre celui ou ceux qui voudraient l’attaquer.
Cette démarche, qui avait quelque chose de grand, quelque chose
d’antique, dans la belle acception du mot, n’eut point un résultat bien
digne, mais elle concourut, avec ce que l’on va lire, à un dénoûment
bien dramatique.
Les Arabes, qui n’étaient pas tous de la trempe de notre héros, voyant
qu’effectivement il faisait bonne contenance, n’osèrent pas
l’approcher ; ils dirent aux gelabs que c’était à eux à livrer cet homme
et que, dans le cas contraire, ils exécuteraient leurs menaces.
Il était évident que la perspective de piller une grosse caravane,
autant que le besoin de venger un des leurs, les dominait en ce moment.
Les négociants le comprirent ainsi, et, en vue de détourner l’orage, ils
s’adressèrent à leur ami pour l’engager à se livrer lui-même aux
Bicharieh, à se mettre à leur merci. Ils lui représentèrent qu’il
n’avait, personnellement, aucune chance de salut, que la mort de ses
compagnons, de ses compatriotes, ne lui serait d’aucun secours, tandis
qu’en se sacrifiant il les sauverait tous, et que la postérité
chanterait sa bravoure et sa mort généreuse. Les malheureux avaient
cessé de parler, et l’angoisse peinte sur leurs visages dénotait le peu
d’espoir que la situation leur inspirait. Cependant, un grand et
généreux dévouement avait enflammé le cœur du jeune homme ; sans rien
répondre, il était descendu de son piédestal et s’était dirigé, d’un pas
ferme, du côté des Bicharieh. En se mettant ainsi à leur discrétion, il
faisait le sacrifice de sa vie ; il enlevait en effet à ses adversaires
tout prétexte de pillage ; mais le côté inattendu de cette histoire du
désert ne devait pas être épuisé.
A son approche, tous les Bicharieh poussèrent des cris étranges, comme
les bêtes féroces lorsqu’elles se ruent sur une proie. Les parents du
mort, à qui incombait le droit de frapper les premiers, portèrent à leur
victime des coups mal assurés, soit qu’ils fussent troublés par la
grandeur de sa résignation, soit qu’ils voulussent prolonger son
supplice. Ce que voyant, car vraisemblablement, fanatisé qu’il était par
l’excès même de sa résolution, il ne sentait rien ; ce que voyant, dis-
je, le jeune Arabe se prit à rire, à se moquer de ses bourreaux, disant
qu’ils ne savaient pas frapper, qu’ils avaient de mauvais poignards, et
qu’après tout ils n’étaient, eux, que de vieilles vaches[12]. Puis,
ayant arraché une arme des mains de ceux qui le frappaient, il se fit
lui-même, à la jambe, une profonde blessure.
Qui le croirait ? Il dut son salut à cet acte d’énergie, à ce trait de
bravoure sauvage : toutes les femmes bédouines qui étaient accourues
pour assister à la mort du prétendu meurtier, se jetèrent sur lui comme
une avalanche, renversant les Bicharieh et criant : grâce ! grâce !
elles l’arrachèrent de force, pour ainsi dire, des mains des hommes, qui
ne purent s’opposer à ce mouvement.
Une résolution aussi spontanée, aussi caractéristique, devait avoir sa
logique ; ces femmes soignèrent si bien et avec tant d’intérêt le pauvre
blessé, en le cachant toujours à tous les yeux, que bientôt il guérit.
Leur tactique, pour arriver à ce but, était bien simple. Comme il y
avait toujours plusieurs d’entre elles dans la tente où il était, aucun
mari, aucun parent, aucun être masculin ne pouvait y entrer, car c’eût
été un crime, et les Arabes, à cet égard, ne transigent jamais.
Le pauvre garçon fut donc très-bien traité pendant plusieurs mois, et
l’on en était arrivé à ce moment où rien ne lui manquait plus que la
liberté ; mais il avait un compte véritable à régler.
Or, après sa guérison, il demeura encore quelque temps chez les
Bicharieh, toujours caché par les femmes et à l’abri de toute surprise.
L’exaltation de ses bienfaitrices avait progressé en raison du résultat
qu’elles avaient obtenu, de telle sorte que la pensée leur était venue
de propager dans leur tribu la race d’un homme qu’elles admiraient. Que
de vaudevilles ne finissent pas toujours aussi bien ! Il va sans dire
que le héros de cette histoire put enfin, sûrement, retourner dans son
pays.
L’affaire que le chek Baraca devait arranger avec le chek Ali Hérab
était donc, non celle qui avait rapport au meurtre du Bicharieh, mais
seulement celle relative au voleur qui avait vendu le chameau aux gelabs
à la station de Chigré.
Le lendemain de la journée de cet arrangement, qu’il est insignifiant de
relater, nous levâmes notre camp et descendîmes la vallée d’Hégatte pour
entrer dans celle d’Ollaki. Cette dernière est très-encaissée ; je
trouvai encore, dans les pics qui la dominent, beaucoup de ressemblance
avec les pics du mont Sinaï ; son sol était couvert de plantes et
d’arbres de différentes espèces, des mimosas, des sihales, des iglics,
puis des merk et des sallem, sortes de grands genêts.
Beaucoup de plantes d’arrak et de houchars tapissaient certains fonds.
Dans les arbres grimpaient des plantes parasites qui faisaient, avec le
reste, et au soleil levant, un effet merveilleux, enfin, de tous côtés,
l’on voyait des compagnies de perdrix rouges se promenant paisiblement
avec des troupeaux de gazelles.
Nous fîmes halte dans un endroit de cette vallée charmante nommé
l’_Affawé_, où se trouvaient les cabanes du chek de tribu Souéket que
nous avions rencontré sur notre route lorsqu’il venait au-devant de
nous.
Non loin de là, dans les montagnes environnantes, il y avait plusieurs
endroits où se voyaient quelques restes de travaux de mines, je ne pus
aller les visiter, car je me ressentais encore de l’entorse que je
m’étais donnée à la montagne d’Hégatte.
Tous les parents du chek Souéket vinrent me voir et me demander chacun
quelque chose. Je donnai seulement au chef du drap rouge et de la toile,
et je renvoyai les autres, ce qui ne fut pas une petite affaire, par la
raison que je n’avais pas encore rencontré, chez les Bicharieh, de
mendiants comme les gens de cette tribu, y compris Souéket lui-même.
L’on nous apporta force moutons pour notre nourriture, et il est inutile
d’ajouter que les visiteurs ne manquèrent jamais aux heures des repas,
que l’on partageait avec eux.
Le 15 février, je visitai dans le voisinage plusieurs habitations
ruinées qui avaient appartenu à des mineurs dont les travaux avaient été
exécutés dans un filon de quartz qui traverse la montagne du nord au sud
et dans les mêmes conditions de terrains que ceux que j’avais vu
précédemment. Ces travaux étaient peu importants, des éboulements,
survenus à différentes époques, les avaient presque entièrement
recouverts.
Nous partîmes et remontâmes toujours la vallée d’Ollaki ; elle offrait
le même aspect riant et gai. La quantité de gibier que nous rencontrâmes
nous permit de faire une chasse abondante en perdrix, gazelles et
lièvres, qui s’enfuyaient à peine au bruit de nos coups de fusils, et
qui nous regardaient avec étonnement, mais sans effroi.
Je remarquai dans plusieurs endroits des restes d’habitations et des
tombeaux de forme ronde, construits en pierres sèches, et remplis avec
du sable et des cailloux sous lesquels, à une petite profondeur, étaient
encore des ossements humains.
Nous nous arrêtâmes à l’embouchure d’une petite vallée nommée Camolit,
affluent de celle d’Ollaki, parce qu’il s’y trouve une source que nous
devions mettre à contribution. Cette source, qui est renommée dans le
pays, est bien moins abondante depuis qu’une grosse pierre, roulée par
les eaux pluviales, a bouché son orifice ; elle a dû prendre
souterrainement une autre direction. Les Arabes des environs sont très-
malheureux de cela, ils regrettent de n’avoir pas d’eau en plus grande
quantité ; mais ils sont si paresseux qu’ils regardent à se réunir une
dizaine d’hommes pour dégager la source, ce qui serait l’ouvrage de deux
ou trois jours au plus.
Nous consacrâmes la journée à nous reposer.
Vers le soir, le chek Nasser Abou Goublé vint nous trouver quoiqu’il
nous eût dit précédemment, en nous quittant, qu’il ne pouvait revenir.
Sa présence nous étonna et le début de sa conversation, toute dépourvue
d’emphase, ne nous sembla pas moins cacher un artifice. Il nous dit que,
trouvant sa cabane trop petite, il était venu respirer avec nous à
l’ombre des grands arbres.
Pour moi, je devinai bien que le motif futile, allégué par Abou Goublé,
n’était pas le vrai motif qui le faisait agir ; mais l’usage ne me
permettant point de formuler une question, j’observai le plus grand
calme, et j’attendis. Il commença alors par nous donner des nouvelles
peu rassurantes, eu égard à la situation dans laquelle nous étions. Il
nous dit que Courchoud Aga, gouverneur de Kartoum, était allé à Taka, en
_Gazoua_[13], qu’il avait été battu par les Allingas et les Hadindannes,
tribus bicharieh du sud et qu’il était rentré à Kartoum dans le plus
grand désordre.
Il nous dit aussi que deux cents soldats, qui étaient allés à l’Baky
pour percevoir les contributions que payent annuellement les Arabes qui
cultivent du dourah dans cette localité, après les pluies, se trouvaient
dans une très-dangereuse position au sujet d’un mouton appartenant aux
Arabes, et qu’un soldat avait tué. Le maître du mouton, étant venu en
réclamer le prix, avait été battu par les soldats, ce qui avait
occasionné une querelle et un combat après lequel ces derniers avaient
été cernés de toute part. L’un d’eux pourtant s’était enfui à cheval
pour aller donner cette nouvelle au gouvernement de Berber et demander
du renfort ; mais l’on craignait qu’en attendant, les deux cents soldats
ne fussent assaillis et massacrés.
Tout cela, en effet, aurait pu nous inquiéter fortement si nous n’avions
pas eu avec nous le chek Baraca et quelques-uns de ses parents,
circonstance dont Abou Goublé était parfaitement informé. Aussi je
pensai bien que celui-ci avait un but personnel auquel les nouvelles
qu’il nous donnait servaient de prétexte. Dans la conversation qui
suivit, je compris qu’il voulait encore quelques présents, trouvant sans
doute que ce que je lui avais donné n’était pas suffisant.
Il me parla des Bicharieh, en général, dans d’excellents termes ;
malheureusement leurs cheks n’étaient que des brutes, des sauvages qui
ne comprenaient pas les choses comme lui, homme sage, loyal et civilisé.
Ces cheks lui avaient remontré qu’il avait tort de laisser parcourir le
pays à un étranger envoyé par les Turcs ; mais qu’il avait répondu que,
pour lui, il était mon ami, qu’il avait bu et mangé avec moi, et qu’il
faciliterait toutes mes recherches, que certainement ce n’était pas par
intérêt qu’il agissait ainsi ; car les faibles présents que je lui avais
faits ne pouvaient faire présumer cela ; mais qu’enfin il me conduirait
partout où je voudrais en me couvrant de sa protection. L’argument
devenait de plus en plus palpable, je lui donnai encore quelques pièces
de toile pour le satisfaire et rester son ami ; il passa la nuit avec
nous.
Le 16, de bonne heure, Abou Goublé monta sur son dromadaire pour
retourner chez lui, et nous montâmes sur les nôtres pour continuer notre
route dans la vallée d’Ollaki, qui devenait de plus en plus étroite et
tortueuse. Les montagnes qui l’encaissaient étaient toujours les mêmes,
du granit, puis des porphyres et toutes les roches de même espèce.
Nous arrivâmes, après cinq heures de marche, à l’emplacement désigné
sous le nom de Déréhib.
C’était le site le plus important que je voulais visiter ; or, comme il
fallait plusieurs jours pour cela, je choisis une place convenable et
commode pour y établir mon camp.
Déréhib est à l’origine de l’ouadée Ollaki, qui court vers l’ouest-nord-
ouest jusqu’au Nil près de Daké, entre la première et la seconde
cataracte.
Sur le bord du torrent, au pied même de la montagne, sont encore les
restes d’une petite ville construite sur un léger mouvement de terrain
et s’étendant du nord au sud[14].