Lorsque nous campâmes, plusieurs Arabes Bicharieh qui étaient dans le

même endroit, avec des grains qu’ils portaient chez eux, et avec des

moutons et du séné à destination d’Assouan, parurent inquiets et firent

mine de vouloir s’échapper ; mais dès qu’ils virent chek Baraca, qui

était de leur connaissance, ils restèrent avec nous, et le soir, lorsque

notre campement fut terminé, les feux allumés, je leur demandai pourquoi

ils avaient eu l’air de nous craindre et de vouloir s’enfuir ? ils me

répondirent que ce n’était pas nous qu’ils craignaient ni les Arabes qui

nous accompagnaient ; mais qu’ayant une affaire de sang avec les gens et

la famille du chek Ababdi Carar, ils avaient eu peur de rencontrer des

Arabes de sa tribu parmi les nôtres. Ayant exprimé alors le désir de

connaître la raison ou plutôt l’histoire qui les forçait à s’éloigner

des gens de Carar, l’un d’eux, tout en fumant la pipe et prenant le

café, voulut bien me la raconter. Comme cette histoire dépeint bien les

mœurs des Arabes Ababdieh qui ressemblent beaucoup aux mœurs des

Bicharieh, je la rapporterai ici :

Dans un des petits hameaux qui entourent Derrawé, village entièrement

peuplé d’Ababdieh et de Bicharieh, un soir étaient réunis, dans une

cabane de roseaux recouverts en terre, plusieurs Ababdieh et Bicharieh

qui, dans cette espèce de cabaret, buvaient du Bouza et du Méris, tout

en fumant, chantant et se divertissant. Parmi ces Arabes était le nommé

Babecr, fils du chek Carar, chef d’une des tribus des Ababdieh ; il y

avait aussi un nommé Mahamet Nour et son cousin, tous les deux

Bicharieh. Ce dernier, c’est-à-dire le cousin, se prit de querelle avec

un parent de Babecr qui lui jeta le vase contenant le méris à la figure.

L’offensé se leva et prit sa lance pour combattre son adversaire ; mais

comme cet incident avait fait beaucoup de tapage dans la cabane, tout le

monde était en rumeur, se poussant, criant, gesticulant, et, dans ce

tumulte, le susdit cousin de Mahamet Nour fut frappé, traîtreusement et

par derrière, près de l’épaule. Il tomba avec un couteau enfoncé

jusqu’au manche, dans sa blessure. On s’empressa, autour du blessé, pour

lui porter secours, et Babecr, étant le plus important de l’assemblée,

demanda la permission de retirer le couteau ; alors il en prit le

manche, et, favorisé par l’obscurité, laissant tomber son vêtement sur

sa main, il le tourna et retourna dans tous les sens, afin d’agrandir la

plaie, et avec l’intention sauvage d’achever, sans qu’on s’en aperçût,

celui qui avait eu querelle avec son parent.

Le moribond, sentant les déchirures du couteau, prit toutes les

personnes présentes à témoin, et dit que s’il mourait ce n’était pas de

la main de celui qui lui avait porté le premier coup, mais bien de celle

de Babecr ; il mourut en effet. La famille du Bicharieh demanda

justice ; mais les gens de Carar étant puissants, elle ne put rien

obtenir. Mahamet Nour, de son côté, ne fut pas plus heureux, il retourna

dans le désert avec la ferme volonté de venger lui-même son cousin.

Quelques temps après cet événement, Babecr devant aller chez les

Bicharieh pour des affaires importantes, l’on réunit tous les parents du

mort pour provoquer un arrangement. Mahamet Nour seul, qui conservait

toujours ses idées de vengeance, ne parut pas à la réunion, il profita

au contraire de cette circonstance pour laisser croire qu’il avait

oublié la mort de son cousin. Son but était de ne recevoir, sous aucun

prétexte, le prix du sang répandu afin d’avoir le droit de le répandre

lui-même.

Babecr effectua son voyage ; mais, au retour, Mahamet Nour feignant

d’avoir des affaires aussi, se mit en route en même temps que lui. Il

cachait si bien son projet, que personne ne pouvait le soupçonner.

Un jour pendant la route, se trouvant en avant de la caravane avec

Babecr, et croyant le moment favorable, il fit une première tentative

qui ne réussit pas, et voici pourquoi :

Ayant fait tomber la conversation sur les armes à feu, il avait dit à

Babecr que tout dernièrement il venait d’acquérir un très-beau pistolet,

qu’il l’avait chargé, et que, ne l’ayant pas encore tiré, il ne savait

s’il partirait, que son désir était de l’essayer ; mais qu’il n’avait

pas de munitions pour le recharger. Babecr, qui n’était ni fin ni

soupçonneux, sa conduite le prouve, consentit à lui en fournir.

Mahamet Nour pressa la détente du pistolet en question, qui fit feu

parfaitement ; il regretta intérieurement de ne l’avoir pas déchargé sur

Babecr.

Alors ils descendirent de dromadaire pour procéder à ce qui était

convenu. Mahamet Nour, dès ce moment, était bien décidé à tirer sur son

compagnon de route, certain qu’il ne le manquerait pas et qu’il pourrait

fuir facilement dans le désert ; mais il n’eut pas le temps d’accomplir

son projet. Le pistolet n’était pas encore rechargé que les gens de

Babecr, qui marchaient derrière, émus par le coup de feu qu’ils avaient

entendu et craignant pour leur chef un accident quelconque, étaient

arrivés au plus vite de leurs montures ; ils furent étonnés de voir les

deux Arabes, calmes en apparence, occupés tranquillement à charger une

arme. Toutefois Babecr, en voyant l’air inquiet de ses gens, et aussi

l’attitude de Mahamet Nour, qui ne lui sembla plus naturelle, conçut des

soupçons sur ses intentions. Il lui remit le pistolet chargé, mais sans

y ajouter l’amorce, ce dont le propriétaire n’eut pas l’air de

s’apercevoir.

Le coup projeté par Mahamet Nour n’avait donc pas réussi ; ce n’était

qu’une expérience acquise et une leçon pour mieux prendre ses mesures à

l’avenir.

Arrivés à Derrawé tout le monde se sépara.

L’homme qui cherche une vengeance a la patience d’une bête fauve ; il ne

se lasse point. Mahamet Nour aurait épié toute sa vie une nouvelle

occasion favorable à son dessein ; mais cette occasion se présenta peu

de temps après l’affaire du pistolet.

Se trouvant un jour à Derrawé, il apprit que Babecr se mariait le soir

même, et, qu’en attendant la nuit, il passait son temps à boire du

méris, ce qui est l’habitude dans tous les villages ababdieh sur les

bords du Nil, où les Arabes sont en général très-débauchés ; ils ne le

cèdent qu’à leurs femmes, dont les dérèglements dépassent toute

expression.

Mahamet Nour n’avait pas de plan bien arrêté ; mais, en toute prévision,

il alla remplir son outre d’eau, attacher à l’écart son dromadaire bien

préparé ; puis il vint au lieu où l’on buvait. Le bruit, les chants y

étaient étourdissants comme le soir de l’assassinat de son cousin. Cette

coïncidence, qui le surexcita, lui fit concevoir une machination

infernale. Voyant que Babecr était déjà parti, il courut à la case de la

nouvelle mariée et parvint, sans être vu, à se cacher sous le lit[11],

qui est élevé de terre de 50 à 40 centimètres et soutenu sur quatre

pieds.

Il est inutile de retracer les détails, que me donna le conteur, sur

l’impatience de l’assassin, qui faillit, plus d’une fois, se trahir, et

sur l’état de déraison où se trouvait la victime, état occasionné par

l’action des liqueurs absorbées, bien plus que par un autre mobile, plus

ordinaire en cette circonstance. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de

quelques heures Babecr fut trouvé, baigné dans son sang, à côté de sa

femme dont les cris ne parvinrent pas à le rappeler à la vie.

Mahamet Nour était sorti de sa cachette quand il avait jugé le moment

favorable ; il avait, avec un sang-froid incroyable, promené légèrement

sa main gauche sur les deux époux afin d’être bien sûr qu’il ne se

trompait pas, et il avait plongé son poignard, qu’il tenait de la main

droite, dans le ventre du meurtrier de son cousin, en lui labourant les

entrailles, comme il avait été fait des entrailles de celui-ci ; puis il

avait attendu, avant de s’échapper, que la mort de Babecr fût bien

constatée.

Tout autre s’en serait tenu là, et se serait enfui. Mahamet ne le jugea

pas ainsi : par un raffinement de cruauté, dont ces Arabes seuls sont

capables, il se rendit à l’endroit où étaient encore beaucoup de

camarades du mort, continuant l’orgie commencée la veille, et il leur

dit audacieusement de ne pas se tromper sur le meurtrier de Babecr, que

c’était bien lui, Mahamet Nour, qui l’avait tué et qu’il retournait dans

son pays satisfait d’avoir consommé sa vengeance et le cœur réjoui et

content. Ce fut alors seulement qu’à la faveur de la stupéfaction

générale et favorisé par l’obscurité, il rejoignit son dromadaire, sauta

en selle et retourna dans sa tribu.

Parmi les Bischarieh cet homme est regardé comme un héros, il était avec

les Arabes que nous trouvâmes à Bab el Déhessi.

La veillée avait été remplie au moyen de cette histoire, et chacun

songea à prendre du repos.

Longtemps avant le jour le chek Baraca, qui ne savait pas juste l’heure,

croyant qu’il était temps de lever le camp réveilla tout le monde ; mais

il faisait tellement froid que nous ne partîmes qu’après le lever du

soleil.

Le pays que nous traversâmes était comme parsemé de petites montagnes,

il y en avait de tous côtés ; ces montagnes, nullement liées entre

elles, étaient toutes composées de grès que perçaient, de distance en

distance, de très-forts rochers de granit.

Nous avions, droit devant nous, une montagne plus importante nommée el

Nassié. Avant d’y arriver, nous passâmes auprès d’un rocher d’un marbre

blanc grisâtre qui formait une grosse saillie s’étendant du sud-sud-

ouest au nord-nord-est.

Ce fut dans l’après-midi seulement que nous arrivâmes à la montagne de

Nassié, où nous trouvâmes une grande quantité de plantes sèches,

pâturage dont nos montures avaient besoin.

La montagne d’el Nassié est plus élevée que toutes les montagnes

voisines ; elle a environ 360 mètres de hauteur, au-dessus de la plaine,

est formée de grès comme le sol environnant et doit son soulèvement à la

présence du granit que l’on aperçoit à sa base et qui a incliné ses

couches.

Le 3 février, le froid nous empêcha de partir avant neuf heures du

matin, quoique la température fût élevée à 4 degrés Réaumur au-dessus de

zéro. Nous traversâmes des plaines de graviers accidentées par beaucoup

de petites veines de quartz laiteux ; le terrain inférieur était

toujours granitique, et les saillies formées par le grès.

La vallée d’Esserba, que nous traversâmes, était remplie de plantes et

de broussailles avec beaucoup de Sihales ; tout paraissait déjà vert à

cause des pluies qui étaient tombées depuis quelques jours seulement ;

mais les herbes annuelles n’étaient pas encore poussées.

Dans la vallée d’Esserba se trouvait le campement Bichari de la petite

tribu dont Mahamet Nour faisait partie. C’était la réunion d’une dizaine

de cahuttes de 8 pieds de côté, et faites avec des nattes. Leurs

propriétaires, comme tous les Bédouins de ces contrées, me semblèrent

fort misérables, et je me demandais comment des êtres si deshérités

pouvaient ressentir cette fierté outrée qui ne pardonne jamais une

offense, et qui fait de la vengeance le premier des devoirs.

La route, après Esserba, se poursuit au milieu de ravins creusés dans

des rochers, où se trouvent de loin en loin des réservoirs naturels que

les pluies remplissent. La présence de ces rochers fait que le sol est

recouvert de gros cailloux qui rendent le chemin difficile aux animaux

de transport et aux montures. Partout nous rencontrions des Arabes

Bicharieh et Ababdieh de la tribu du chek Baraca qui venaient, sur notre

passage, pour nous saluer. La vallée devenue plus large était remplie de

plantes et d’arbres ; un bouc sauvage, bel animal aux longues soies

s’enfuit à notre approche, nous lui donnâmes la chasse inutilement ; car

il gagna les montagnes avant que nos dromadaires pussent l’atteindre et

il se trouva à l’abri de nos balles.

Ce fut à Guéhettré que nous nous arrêtâmes afin de pouvoir le lendemain

matin prendre de l’eau à un réservoir naturel, alimenté par les pluies,

qui se trouve dans le haut de cette vallée.

Le 4 février, nos chameaux, engourdis par le froid de la nuit, eurent

toutes les peines du monde à se lever ; aussi fûmes-nous obligés

d’attendre que le soleil les eût réchauffés pour pouvoir les mener

boire ; ce qui fut d’ailleurs difficile. Le lieu où se trouve l’eau

étant très-escarpé, et les chameaux ne pouvant y arriver, l’on fut

obligé de porter l’eau à distance. Tout cela fit qu’il était une heure

après midi quand nous fûmes en mesure de nous mettre en marche ; mais,

comme le temps continuait d’être mauvais, avec un fort vent du sud-est

qui soulevait des tourbillons de poussière, nous jugeâmes convenable de

demeurer encore le reste de la journée à Guéhettré où nous trouvions à

donner à manger aux chameaux, et du bois pour nous chauffer.

Cette vallée de Guéhettré est creusée dans des montagnes assez élevées,

de formation primitive ; les plus hautes ont un aspect rougeâtre et sont

toutes bouleversées ; les gneiss ainsi que les rochers porphyriques y

dominent, et beaucoup de filons quartzeux très-blancs, très-minces les

traversent dans tous les sens. Le lit du torrent qui est toujours à sec,

excepté quant il pleut, ce qui n’arrive pas tous les ans, était, en ce

moment, couvert d’arbustes, de plantes et de broussailles ; l’on y

voyait aussi cette espèce de mimosa _Sihale_ dont j’ai parlé, et qui,

là, devient un très bel arbre. Les Arabes, déjà, avant qu’ils fussent

tout à fait verts, les avaient dépouillés de leurs plus belles branches

pour les donner à leurs troupeaux et surtout aux chameaux qui en sont

fort friands.

Nous eûmes la visite de beaucoup d’Arabes campés dans les environs ; ils

étaient en grande partie de la tribu du chek Baraca et tous, comme

toujours, fort pauvres, demandant à manger pour eux, et mendiant du

grain pour leurs familles. Ce sont là des misères dont on ne peut guère

se faire idée, et cependant, la liberté est si chère à ces hommes du

désert qu’ils préfèrent encore leur état à l’existence plus aisée qu’ils

obtiendraient en venant habiter les bords du Nil où ils pourraient

cultiver quelques terres ; mais ce serait alors s’assimiler aux

_Fellahs_, pour lesquels ils ont le plus profond mépris, et leur orgueil

s’y oppose.

Le 5, au matin, il faisait toujours très-froid et nous ne nous mîmes en

marche qu’après sept heures et demie.

A dix heures et demie, après avoir traversé un pays semblable à celui de

la veille, nous arrivâmes à un lieu nommé _Ceïga_. C’est le principe de

la vallée de ce nom, vallée formée de montagnes toutes séparées les unes

des autres, et présentant comme une réunion de cours d’un aspect

singulier. Dans ce lieu l’on a exploité une mine d’or ; mais l’on voit

bien que les travaux sont plus modernes que ceux que j’ai visités

précédemment.

La petite montagne où est l’exploitation repose sur une base de granit,

viennent ensuite les grès. Elle est composée de schistes micacés et

talcaires, doux au toucher, un peu savonneux, et traversée par un large

filon quartzeux qui se divise en beaucoup de petites veines se dirigeant

dans toutes les directions. Ce sont ces veines et le gros filon qui

étaient travaillés.

La petite montagne peut avoir 100 mètres de hauteur au-dessus de la

vallée, et 1,500 mètres de tour.

Les morceaux de quartz que l’on extrayait, ainsi que les parties de

schiste talcaire étaient portés dans les habitations des mineurs où le

tout était broyé après avoir été concassé par des moulins à bras. On

procédait ensuite au lavage, sur des plans inclinés, pour détacher l’or

de tout ce qui lui était étranger, ainsi que je l’avais constaté à Absah

et à Raft, sur la route de Corouscos à Abou Ahmed.

Cette mine a été le centre d’une grande activité si l’on en juge par le

nombre considérable de huttes dont il ne reste que les murs, murs

construits en pierres sèches suivant la manière des Nubiens. Il pouvait

y avoir là quatre à cinq cents habitations grandes et petites,

dispersées dans les ravins environnants et toujours placées près des

endroits où les eaux de pluie pouvaient couler. De plus, un trou, une

cavité spéciale, avait été creusée dans le voisinage de chacune d’elles,

pour recevoir les parcelles d’or détachées de la montagne. Dans beaucoup

de ces habitations se trouvent encore des moulins à bras, et à côté un

tas de matières provenant du lavage ; ces matières sont blanchâtres,

légères et savonneuses au toucher, et ne contiennent plus aucune partie

brillante ni dure.

Je ne sais d’où les travailleurs pouvaient tirer assez d’eau pour les

besoins de la vie quand il leur en fallait tant déjà pour le lavage de

leur minerai seulement. Aujourd’hui il n’y en a qu’à deux journées de

distance et en assez faible quantité. Ils avaient donc, à leur portée,

des sources, des ruisseaux, des puits qui fonctionnaient ; c’est mon

opinion, et j’ai recueilli la preuve que cet état de choses avait cessé

bien après l’époque où les mines étaient en exploitation, de même les

pluies, dans le pays, étaient devenues, depuis, moins fréquentes. Deux

anciens puits, creusés dans la roche, m’avaient été signalés ; mais,

malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les trouver.

Ces mines, à ce qu’il semble, n’ont point été abandonnées par suite

d’accidents violents ; mais bien par suite de l’épuisement du métal dont

je n’ai plus observé aucune trace dans le filon exploité. Les moulins

tous usés, tous hors de service, prouvent en faveur de cette hypothèse ;

ils sont tournants et non composés de simples pierres à écraser, comme

ceux des Nubiens, ce qui m’a démontré aussi que les mineurs devaient

être des étrangers, des gens venus du dehors.

Les Arabes n’ont conservé, à cet égard, aucune tradition.

Après avoir campé toute la nuit à l’Ouadée Oum Dérer, où nous nous

étions arrêtés de bonne heure parce que, devant nous, nous avions une

grande journée à faire avant d’atteindre un lieu où l’on trouverait des

plantes pour nos animaux et du bois pour nous chauffer, nous partîmes et

nous marchâmes longtemps dans un désert affreux dont le sol était

couvert d’un sable jaune et quelquefois blanc, détritus entraînés des

montagnes de grès et de calcaire. La plaine était légèrement ondulée, et

dans ses ondulations apparaissaient, sous les sables, des rochers de

granit peu saillants. Quelques plis formés par les écoulements des eaux

de pluie, traversaient le désert immense ; mais ces plis étaient aussi

secs et aussi dénudés que tout le reste.

Avant d’arriver à l’Ouadée de Séguel, les chemins sont fort mauvais dans

les montagnes ; il nous fallut six heures pour les franchir et nous

atteignîmes cette vallée dans un endroit rempli, çà et là, de petits

arbres Sihales très-verts.

Le lendemain, le 7 février, une heure après être partis, nous trouvâmes

celle de Gieugoub, où nous pûmes nous arrêter. Dans sa partie la plus

élevée, les eaux de pluie ont creusé un grand trou, régulièrement

arrondi, où elles tombent en manière de cascade ; il est peu facile d’y

atteindre. Un peu plus bas, sous le sable même, est une source, peu

apparente, dont l’eau est bien meilleure ; c’est là que nous campâmes.

Pour en avoir suffisamment, il nous fallut percer une espèce de puits

d’environ dix pieds de profondeur, travail malaisé, eu égard aux moyens

insuffisants dont nous disposions. Ce travail toutefois réussit

parfaitement, et nous procura de quoi satisfaire à toutes les exigences

de la caravane.

Mais alors il arriva là ce qui est pour ainsi dire inévitable quand

beaucoup d’Arabes, à la fois, veulent faire boire leurs chameaux et

faire une provision d’eau pour eux-mêmes : tout le monde criait, chacun

voulait être le premier à remplir ses outres ; ce fut un tohu-bohu

général. Heureusement le chek Baraca empêcha que ce tumulte ne prît un

caractère sérieux en frappant de son courbache tous les turbulents et

tous les impatients.

Quoique nous eussions fort peu marché, nous passâmes la journée dans ce

campement auprès de l’eau. Les Arabes Bicharieh des environs vinrent

nous voir, leurs femmes vinrent aussi. Elles étaient très à l’aise, et

ne paraissaient pas mues par cette curiosité stupide qui distingue les

femmes Fellahs d’Égypte. Il y avait parmi elles deux jeunes filles très-

jolies qui causèrent avec nous, et avec les Arabes, fort gaiement.

En partant le matin, le gros de la caravane se dirigea directement vers

le sud-est pour entrer dans la grande vallée de Ollaki, et je pris, avec

quelques hommes, la direction de l’est pour aller visiter un endroit où

je devais trouver des habitations abandonnées, ainsi que des traces de

travaux dans la montagne.

Nous passâmes par de mauvais chemins à travers de petits monticules et

de petites vallées où verdissaient quelques arbres. Les pentes

principales de cette localité se rendent dans la vallée d’Ollaki ; tout

le sol est composé de schistes micacés, et les gneiss et les granits

apparaissent, de loin en loin, avec des roches porphyriques.

Dans une de ces petites vallées nommée l’Adayber, je remarquai tout près

de celle de Souhan, où elle se perd, une petite montagne rougeâtre de la

même formation que les précédentes et qui avait été travaillée. On y

avait creusé des trous pour suivre les filons de quartz aurifères qui la

traversent dans tous les sens ; mais, sur l’inspection de ce qui avait

été fait, je jugeai que le minerai était fort pauvre, et que, pour cette

raison, l’on avait abandonné les travaux. Les habitations des

travailleurs étaient toutes dans les environs, et le lieu des lavages

était près des excavations.

Nous remontâmes la vallée de Souhan jusqu’à son origine, où nous

trouvâmes encore beaucoup d’habitations ruinées et des travaux

abandonnés, comme ceux que j’avais vus précédemment.

Un peu plus loin, dans un endroit fort rétréci, fort étroit, l’on a

exploité, à ciel ouvert, un filon aurifère qui traverse la vallée et qui

passe dans les montagnes, courant du N.-O. au S.-E. Ce filon de quartz

micacé est dans une pierre dure, et, par intervalles, dans du spath, ou

du schiste. Il affecte une ligne brisée, tortueuse, et cependant il est

creusé profondément à ciel ouvert.

En sortant de là, nous fûmes rejoints par un Arabe Bichari que nous

avions vu à Assouan, et qui nous avait dit qu’il serait, avant nous, à

Ollaki. Depuis trois jours seulement il avait quitté Assouan ; mais il

n’avait pris d’eau nulle part, quoiqu’il en eût grand besoin. Son

intention était de marcher encore jusqu’à minuit, sans se détourner le

moins du monde de sa route ; il se joignit néanmoins à notre caravane.

Au coucher du soleil, nous arrivâmes dans l’ouadée Ollaki, principal but

de mon voyage.

Son abord, de ce côté, est fort large, et quelque peu mouvementé par la

présence de petites dunes d’un sable blanc très-fin. Il y a beaucoup de

plantes et d’arbustes, et une végétation, relativement très-abondante

jusqu’aux montagnes qui sont assez éloignées.

Notre camp avait été préparé d’avance, au milieu de la vallée, parmi les

tentes des Bicharieh dont les chameaux paissaient les herbes que les

dernières pluies avaient fait pousser. Beaucoup de monde nous attendait.

A la vue de tout ce monde, selon l’usage, nous lançâmes nos dromadaires

à toute vitesse, en poussant, tous, des cris pour répondre au glou-glou-

glou poussé par les femmes, et nous vînmes descendre devant nos tentes.

Aussitôt arriva le chek de la tribu, un homme petit, vieux, mais

pourtant fort agile. Nous nous avançâmes vers lui ; il se nommait Ali

Hérab. Il nous salua très-froidement ; cependant, au premier coup d’œil,

je remarquai que ce devait être un bon homme ; sa figure était fine et

agréable. Beaucoup d’Arabes le suivaient ; or, pour faire plus ample

connaissance avec lui, je le retins à souper, ainsi qu’un autre chek

nommé Soueket, parent, par alliance, du chek Baraca.

Le lendemain matin, c’était le 10, Ali Hérab nous engagea, avec tant

d’instances, à passer la journée à son camp, que nous ne pûmes refuser ;

d’ailleurs comme c’était un des plus puissants chefs Bicharieh, et qu’il

devait nous accompagner dans plusieurs courses, je devais le ménager.

Aussitôt que j’eus décidé que nous passerions la journée avec lui, l’on

s’installa pour le mieux, quoique l’endroit où nous étions fût fort

désagréable ; le sol était couvert d’une poussière très fine, et le vent

la faisait voler partout.

Le chek Ali Hérab, suivant les règles de l’hospitalité arabe, nous

envoya une belle et grasse chamelle, qu’il fallut procéder à tuer et à

dépecer. Cette bête était superbe, et j’aurais bien voulu m’opposer à

son exécution ; mais, voyant que j’aurais mécontenté tout le monde, je

n’y insistais pas. La chamelle, manœuvrée comme si l’on allait la seller

ou la charger, fut placée sur ses genoux, puis, et ce fut l’affaire d’un

moment, on lui coupa la tête, on l’écorcha, et on la mit en pièce.

L'Etbaye · 第 3 / 13 段