la montagne de Raft, plus au S.-O. que la vallée de Oum Riche et que
celle de Raft même, croissent une grande quantité de doums. C’est le
palmier éventail, bien différent du palmier qui vient en Égypte. Celui-
ci ne se bifurque pas, son tronc est droit, blanchâtre, et s’élève d’un
seul jet, en haut ses branches sont courtes, réunies au faîte du tronc
elles forment une grosse touffe avec les régimes du fruit. Les doums
sont aussi réguliers quoique bifurqués, ils ont des fruits bien formés,
de la grosseur d’un petit œuf de poule, de couleur marron foncé, et,
comme saveur, beaucoup plus doux que ceux d’Égypte. Ces arbres ont donné
leur nom à la vallée dans laquelle ils croissent.
Cette vallée est bordée de petites montagnes détachées les unes des
autres et présentant un mélange de gneiss, de granit et de porphyre ;
les parties supérieures sont des schistes disposés par couches ou
stratifications inclinées de l’est à l’ouest. Partout l’on remarque des
veines blanches d’un quartz quelquefois micacé.
Le terrain qui la sépare de celle de Mourrat, qui est plus au sud et
court dans la même direction à l’est, se trouve être, à peu de chose
près, de même formation, il est accidenté aussi par de petites colines.
Dans le haut de l’ouadée ou vallée de Mourrat, est un lieu nommé dellat
el hell, _le hameau_, où il y a des restes d’une exploitation de mines
d’or qui semble avoir eu quelque importance. Non loin sont des ruines de
mauvaises habitations, des espèces de huttes en pierres, et enfin
plusieurs moulins à bras, faits en porphyre.
Sur le bord du bassin qui servait de réceptacle aux eaux de pluies, nous
trouvâmes encore debout les montants d’une chadous, machine composée
d’un simple levier qui sert à élever les eaux sur tous les bords du Nil,
en Égypte. Ce chadous servait à élever les eaux pour le lavage du
minerai, après que l’on avait broyé le quartz avec les moulins.
[Illustration :
A Bassin-puisard où l’on prend l’eau.
B Plan incliné pour le lavage du minerai et déversant dans le bassin C.
C Bassin recevant les eaux du lavage.
D Conduit pour faire retourner les eaux dans le bassin A.
E Lit du torrent, réceptacle des eaux de pluie.]
Par la disposition du lavoir, on voit que l’eau était rare et qu’on la
faisait servir plusieurs fois.
_Le hameau_ a dû être habité par des Arabes musulmans, ce que l’on peut
reconnaître à la disposition de quelques tombeaux et aussi à un lieu
disposé pour la prière.
Or la consommation d’eau que leurs besoins nécessitaient, en dehors de
l’exploitation, fait supposer qu’ils avaient d’autres ressources que
celle dont je viens de parler, et qu’ils utilisaient le voisinage du
ravin, sur le bord duquel le lavoir était établi. Le ravin n’était, sans
doute, pas toujours à sec.
Dans la montagne, les filons exploités sont des schistes talqueux dans
lesquels des veines de quartz micacés servent de gangue à de rares
parcelles d’or natif. L’exploitation s’en faisait toujours à ciel
ouvert, et par des moyens tout à fait primitifs.
Ces filons sont dirigés du S.-E. au N.-E., leurs gisements n’étaient
point riches ; car les installations sont peu considérables. Les
travaux, d’ailleurs, paraissent avoir été conduits sans aucune règle,
c’est à peine si l’on a gratté les couches aurifères. Cet établissement,
enfin, semble beaucoup plus moderne que celui de Raft.
La vallée de Mourrat, dans le haut de laquelle se trouve le petit
établissement dont nous venons de parler, va se perdre dans la grande
vallée de Gabgabba.
Dans cette vallée de Mourrat, sont des puits qui se trouvent sur la
route directe de Corouscos à Abou Ahmed ; ils sont creusés dans le lit
du torrent. Les plus nouveaux sont les meilleurs pour la qualité de
l’eau, quoique, dans tous, elle soit saumâtre et extrêmement désagréable
à boire.
Mourrat est une ancienne station où l’on est certain de trouver toujours
de l’eau, ce qui est une grande ressource pour les caravanes qui
traversent ce désert.
Sur les rochers environnant les puits l’on voit des figures de vaches
avec d’immenses cornes et aussi quelques chevaux ; j’y ai vu un nom en
caractères hyérogliphiques ; mais le tout est seulement piqué sur les
rochers et peu marqué.
Près de Mourrat, en allant sur la route d’Abou Ahmed, est un bloc de
granit, auquel sa forme, qui est celle d’un crocodile, a fait donner le
nom de Hagiar el Timsah[8].
En se dirigeant vers le sud, l’on passe, pendant près de 10 kilomètres,
entre de petites montagnes formées de blocs de granit qui s’élèvent dans
des sables. Sur la droite, vers l’ouest, sont de hautes montagnes, et
devant soi, à une grande distance, l’on a le groupe des montagnes
d’Absâh. Le reste du sol est plat, entrecoupé par des filons, à fleur de
terre, formés de quartz blanc, souvent laiteux, et courant tous du S.-O.
au N.-O.
Jusqu’à ce dernier groupe, qui est à onze heures de marche des puits de
Mourrat, l’on marche dans une plaine de sable.
La route directe traverse la montagne par une gorge assez étroite. En
prenant une autre route, sur la droite, après avoir marché pendant
quelques heures, l’on entre dans un ravin où l’on trouve, lorsqu’il a
fait des pluies, plusieurs réservoirs pleins d’une excellente eau.
La vallée d’Absâh coule au sud du groupe de montagnes de ce nom ; elle a
peu d’étendue et va se perdre, comme toutes les autres vallées, dans
celle de Gabgabba.
En débouchant du défilé ou gorge dont nous venons de parler, et en
entrant dans la vallée d’Absâh, l’on trouve, sur le côté gauche,
beaucoup d’habitations en ruines et une petite colline, toute
bouleversée par la main des hommes, où l’on voit clairement que la
pierre, qui a été enlevée, était un quartz très-peu micacé et presque
pur.
A l’est de ce point, entre la montagne et le lit de la vallée d’Absâh,
sur la route directe de Corouscos à Abou Ahmed, nous découvrîmes encore
d’autres restes d’habitations, espèce de huttes en pierres qui ont servi
anciennement aux mineurs établis dans ce lieu. On y voit, entassée dans
ces huttes, la gangue du minerai, et le minerai lui-même cassé en petits
morceaux et prêt à être broyé par les moulins qui sont en grand nombre.
Les mêmes moulins se retrouvent dans un établissement semblable, un peu
plus loin, sur le bord du torrent, au pied d’une autre une petite
colline. Là sont aussi les restes d’un lavoir comme celui de Raft, à
Dellat el Hell.
C’est sur le bord de la même vallée d’Absâh, au S. 1/4 S.-E. des huttes
que s’élève cette dernière colline qui a été beaucoup travaillée aussi ;
l’on n’y a suivi aucun filon, ni rien fait régulièrement ; comme
ailleurs, tout y a été attaqué superficiellement. Le minerai, qui est
toujours du quartz plus ou moins micacé contenu par petits filons dans
des formations schisteuses, ou des gneiss décomposés, était pris là et
transporté aux habitations pour y être traité.
Premièrement, il était cassé en petits morceaux de la grosseur d’un
demi-centimètre cube, au moyen de grosses pierres de porphyre arrondies
que l’on jetait sur le minerai posé dans des trous faits naturellement
sur la surface d’une roche ; puis ensuite ce minerai concassé était
broyé en poudre très-fine, et cette poudre lavée sur les lavoirs dont
j’ai parlé. Les parcelles d’or plus pesantes restaient sur le plan
incliné, d’où probablement on les enlevait avec des éponges, si l’on en
possédait, ou avec des chiffons.
Tous ces moyens, on le voit, étaient bien primitifs et devaient produire
fort peu ; cependant ce dernier établissement semble avoir prospéré.
A Absâh, après les pluies, l’on trouve beaucoup d’eau partout dans les
rochers, et effectivement nous en vîmes dans plusieurs endroits. Cette
circonstance donnait, aux mineurs de cette localité, des avantages que
ceux de Raft n’avaient pas ; de plus, il existe dans le ravin, au fond
d’une grande fissure, un puits qui a toujours donné de l’eau, jusqu’à
ces dernières années, assez abondamment pour former un petit ruisseau.
Les Arabes prétendent que, dans certains moments, ce puits vomissait des
plantes et des morceaux de bois des bords du Nil ; car il se trouvait,
disent-ils, souterrainement en communication naturelle avec le fleuve.
Ce qu’il y a de certain, c’est que de grosses pierres détachées de la
montagne ont roulé dans le puits et l’ont comblé[9].
Absâh est l’endroit le plus important de la route de Corouscos à Abou
Ahmed ; aussi, pour nous rendre plus vite de cet endroit au Nil, où
devait s’organiser notre grand voyage, ne donnerai-je qu’un journal
sommaire du reste de la route que nous avons suivie.
Nous avions marché six jours depuis le 8 septembre, à trois heures du
soir, et nous étions arrivés, le 14 au matin, à l’ouadée Absâh.
Nous en repartîmes le 14 au soir et nous nous arrêtâmes bientôt, pour
coucher, dans un endroit où heureusement les pluies avaient fait verdir
quelques plantes que nos dromadaires mangèrent. Il fit un fort vent très
froid, et de gros nuages passaient au-dessus de nous.
Le 15, on se mit en marche, et nous traversâmes, par une gorge, le
groupe des montagnes de Adar aweb. Ce groupe s’élève par mamelons
séparés, formés graduellement de gneiss et de schistes, et présentant
l’aspect particulier d’une irruption volcanique.
Là aussi l’on a fait des travaux de reconnaissance pour trouver des
filons métalliques.
Puis s’offrit à nos yeux une immense plaine aride, à l’horizon de
laquelle apparaissaient de petites montagnes embrumées. Nous nous
arrêtâmes dans une vallée peu profonde, voisine de la montagne et dite,
comme elle, ouadée Adar aweb.
Dans l’E.-S.-E. était une montagne nommée Abou Nogarra, qui veut dire le
Père de la Grosse caisse ; elle est nommée ainsi parce que, de temps en
temps, l’on y entend des bruits comme ceux que produisent des coups
frappés sur un gros tambour. La formation de cette montagne ferait
effectivement penser qu’il y a là un ancien volcan éteint.
On se remit en route à deux heures après midi, en se dirigeant au S. 1/4
S.-E. Nous passâmes entre deux petites montagnes nommées l’Gourabieh, et
nous continuâmes à marcher sur un terrain couvert de cailloux roulés,
mais tous plats.
Au déclin du jour, après une heure de halte, pour faire reposer les
chameaux, nous fîmes route jusqu’à l’ouadée l’Férouh, où nous
couchâmes ; il était minuit.
Le 16. Au soleil levant, nous recommençâmes notre marche toujours dans
la même direction ; le pays était plat, couvert de cailloux. Après sept
heures, par une chaleur excessive, nous arrivâmes à la montagne de
Mogronne, où nous nous arrêtâmes à l’ombre rare de quelques arbres
rabougris ; mais je fis dresser ma tente qui nous donna un abri plus
agréable.
Nous en repartîmes à trois heures, et six heures nous suffirent pour
arriver tout près de Abou Ahmed, non loin du Nil. Nous nous arrêtâmes
là, afin de ne pas arriver chez le chek Baraca pendant la nuit.
Le 17. Le matin, après une heure de marche, nous étions devant le Nil,
dans l’enceinte du bâtiment servant de magasin au gouvernement, et où le
chek Baraca m’avait fait préparer une maison arabe.
La première chose dont je m’occupai fut de faire expédier immédiatement
des courriers aux cheks des Bicharieh qui devaient nous conduire dans
leur désert et, le soir même, tous avaient pu partir dans différentes
directions.
Le séjour d’Abou Ahmed est peu agréable ; sa situation au sud des
cataractes, et la présence des bois qui les avoisinent rendent cependant
le pays relativement pittoresque.
Les bois sont remplis de singes qui, à l’approche des hommes, s’enfuient
dans les doums ou palmiers éventails. Pour les attrapper, les Arabes
mettent le feu aux arbres, ce qui oblige ces animaux à sauter à terre.
Abou Ahmed est un lieu important, parce que les caravanes qui viennent
de traverser le désert de Corouscos s’y arrêtent pour se reposer, et
parce que celles qui se rendent en Égypte s’y préparent pour le voyage.
Fort souvent ici, dans les premières années de l’expédition du Soudan,
au moment de la conquête, il s’est livré des combats très-sanglants
entre les Arabes Bicharieh et les troupes qui venaient d’Égypte. Un
corps de troupes irrégulières, composé de cinq cents à huit cents
cavaliers et commandé par un certain Cojia Ahmet, ancien serviteur de
Méhémet Ali, finit très-mal. Un jour qu’ils étaient campés près du
fleuve, en vue d’Abou Ahmed, fatigués par une traversée qu’ils venaient
de faire dans le désert, ces cavaliers furent assaillis à l’improviste
par les Bicharieh, qui les mirent en déroute. Ceux qui échappèrent aux
sabres et aux lances des Arabes furent précipités dans les cataractes,
où ils se noyèrent.
Nous attendîmes à Abou Ahmed jusqu’au 22 l’arrivée des cheks Bicharieh,
qui enfin vinrent nous trouver ; ils paraissaient tous très-farouches ;
cependant nous fûmes bientôt bons amis. Tous ces cheks étaient chefs de
tribus non soumises au gouvernement ; mais l’influence du chek Baraca,
allié par des mariages avec plusieurs d’entre eux, et, ensuite, les
relations que j’avais eues moi-même, dans des voyages précédents, avec
le chek principal des Bicharieh, à Balouc, près Goos Regeb, furent cause
qu’ils se montrèrent très-contents de nous conduire dans leurs
montagnes.
Nous préparions tout pour notre prochain départ, et nous étions
enchantés de voir la bonne tournure que prenaient les choses, lorsque
malheureusement de nouvelles circonstances vinrent mettre des entraves,
au moins pour le moment, à l’exécution de mes projets.
Le gouverneur du Soudan Courchoud Pacha, homme ignorant comme beaucoup
de ses collègues, ne voyant pas dans le voyage que je voulais faire une
chose fort importante, soit qu’il eût véritablement besoin du chek
Baraca pour son propre compte, soit pour une autre raison, écrivit à ce
chek, et lui donna l’ordre de venir le trouver à Kartoum, lui enjoignant
de quitter là mon service, en laissant, toutefois, un des siens auprès
de moi. Le chek Baraca me dit que, sans lui, il ne me laisserait point
aller chez les Bicharieh. Les cheks me dirent aussi que, sans le chek
Baraca, ils ne pouvaient me mener où je voulais aller.
Fallait-il prendre sur moi de retenir Baraca, qui prétendait être appelé
à Kartoum pour une chose insignifiante ? Je n’osai m’y décider, ne
voulant pas me mettre en hostilité avec un gouverneur, qui aurait trouvé
mille prétextes pour prouver que j’avais eu tort de lui résister. Je me
décidai donc à retourner au Caire, afin d’informer le vice-roi de ce qui
se passait et me mettre en mesure de revenir ensuite avec des ordres
bien positifs pour Courchoud-Pacha.
Après avoir contenté tout le monde, après avoir renvoyé les cheks
Bicharieh en leur promettant qu’ils me reverraient bientôt, et que
j’effectuerais mon voyage dans leur pays, je repris la route de
Corouscos, car j’y avais laissé ma barque, et je descendis le Nil
jusqu’au Caire, où j’arrivai en peu de jours.
* * * * *
* * * * *
DEUXIÈME PARTIE.
* * * * *
Ce ne fut que deux mois plus tard que je pus me mettre une seconde fois
en route pour le pays des Bicharieh, et je possédais tous les ordres
nécessaires, tous les pouvoirs pour être sûr que je ne rencontrerais ni
entraves, ni obstacles d’aucune sorte de la part des Turcs.
Le voyage sur le Nil fut long ; c’était au mois de novembre et, à cette
époque de l’année, les vents soufflent souvent du sud et sont, par
conséquent, contraires.
Enfin j’arrivai à Assouan, lieu où le voyage devait s’organiser, à la
fin de décembre. Avec le chek Baraca, le gouverneur d’Assouan et
quelques autres cheks, nous combinâmes tout ; les vivres furent
préparés, les outres remplies, les chameaux et les dromadaires réunis.
L’arabe Saad Wed Neimer, de la tribu des Ababdieh, fils du grand et
légitime chek Neimer, que j’ai déjà nommé, était venu de Kartoum avec
l’intention de m’accompagner ; mais, quoiqu’il fut bien connu et bien
posé à cause de sa famille, je refusai néanmoins ses services ; je lui
dis que les ordres que j’apportais étaient pour Baraca et non pour lui,
et que je ne pouvais rien y changer. En réalité, c’est qu’à mes yeux
Baraca était plus important et que j’attendais mieux de lui ; car il
était frère de ce Kralif, déjà nommé aussi, qui avait usurpé l’autorité,
au détriment de Saad, et qui gouvernait, en quelque sorte, tout le pays.
On prétendit qu’il me serait impossible de faire le voyage chez les
Bicharieh sans prendre une nombreuse escorte. Le gouverneur voulait me
donner des soldats turcs, chek Saad m’offrait des Ababdieh. Nous
convînmes avec Baraca que, seulement pour la forme, je prendrais dix
Ababdieh de sa tribu, et que lui, comme suite, aurait encore dix hommes.
Le _naser_ du gouvernement, les notables du pays, les cheks Ababdieh et
même ceux des Bicharieh assurèrent qu’il me fallait au moins soixante
hommes armés, et à dromadaires. Chek Saad insistait beaucoup sur cela,
disant que je pouvais rencontrer des malfaiteurs, des voleurs ou bien
encore les mécontents des tribus que le gouverneur de Berber venait de
maltraiter ; les Arabes de Taka ou de El Bâque seraient aussi à
craindre. Chek Saad était intéressé dans cette affaire ; car il devait
fournir son contingent d’hommes et de montures. Ce chek, d’ailleurs,
pensait lui-même aux bruits qu’il avait fait répandre sur mon compte ;
il avait dit partout que je venais enlever des trésors qui étaient
cachés et reconnaître les routes afin d’y conduire plus tard des troupes
pour m’emparer du pays.
Je repoussai Saad qui, outre ses prétentions, intriguait, de connivence
avec les chameliers et d’autres individus, pour faire payer le plus cher
possible tout ce dont j’avais besoin, et je le menaçai de le faire
partir de force pour Kartoum, accompagné de soldats et enchaîné s’il ne
s’éloignait immédiatement ; ce qu’il crut prudent de faire.
Malgré tout, nous fûmes obligés pour contenter les cheks de prendre plus
de dromadaires, plus de chameaux et plus de monde que je n’en voulais.
J’avais distribué quelques cadeaux, donné d’avance de l’argent pour des
services qui n’étaient pas rendus, il est vrai, mais qui étaient bien
garantis ; j’avais manœuvré de manière à m’assurer plusieurs
dévouements ; il ne restait plus rien à faire.
Le 30 janvier, avant le lever du soleil, le chek Baraca nous envoya nos
chameaux de charge et nos dromadaires ; l’on chargea les uns, sella les
autres, et l’on partit.
Les habitants d’Assouan qui sont les gens les plus désœuvrés du monde,
vivant du produit de leurs dattiers et du transport des marchandises qui
doivent passer les cataractes pour remonter le Nil ou le descendre,
poursuivant le voyageur qui vient, dans leur pays, pour visiter les
antiquités, l’inquiétant dans le but seul de lui arracher quelques
piastres, voient en tout un événement qui les surexcite ; aussi notre
départ fit-il sensation dans la ville. Les enfants demandaient des
bacchiche, les femmes faisaient leur glou-glou-glou significatif[10], et
les hommes nous donnaient mille bénédictions. Beaucoup d’entr’eux nous
accompagnèrent pendant un assez long temps.
Notre caravane formait une petite armée très-leste et surtout fort
pittoresque ; il y avait peu de chameaux de charge, mais bien soixante-
dix dromadaires tous montés, et sur lesquels étaient distribués la plus
grande partie des bagages, les vivres et l’eau. Les cavaliers, avec le
corps à moitié nu, avec les cheveux crépus et incultes, étonnaient par
leur étrangeté ; ils étaient armés de boucliers, de lances et de sabres,
tous valides et animés, comme il arrive dans un moment pareil où bêtes
et hommes sont impatients de se mouvoir ; et tout cet ensemble faisait
un tableau singulier qui se développait au milieu des rochers de granit
parsemés sur un sol aride et sans végétation.
Ce premier jour, nous marchâmes peu, et après cinq heures de route, nous
campâmes à l’endroit nommé _Ogab el Melh_ (station du sel). Les
chameliers, qui n’avaient pas bien partagé les charges, restèrent fort
longtemps le lendemain matin pour les organiser, ce qui fit que nous ne
partîmes que vers les huit heures ; la nuit avait été fraîche, et le
matin il faisait froid.
Nous passâmes par la vallée de Demit qui vient déboucher dans le Nil à
l’endroit qui porte son nom. C’est un large lit qui reçoit tous les
torrents des montagnes environnantes quand il pleut.
Ensuite nous entrâmes dans une gorge traversant les montagnes de Dégo,
groupe de rochers de granit peu élevés, appartenant toujours à la vallée
de Demit qui perd ici son nom pour prendre celui de la montagne.
Le fond du sol est composé d’un gros gravier de granit mélangé de
sable ; mais il est encombré de pierres roulées, de toute espèce, car
cette vallée torrentueuse, qui vient de loin apporte les détritus des
montagnes qu’elle traverse avant d’arriver à Dégo.
Il offre peu de végétation ; pourtant l’on y trouve des salem, espèce de
genets, et des mimosas Sihale en grand nombre ; ceux-ci se coupent pour
faire du charbon que l’on vend sur le marché d’Assouan.
Nous arrivâmes bientôt à Oum Eubal dont j’ai parlé déjà au sujet du chek
Kralif et de la fuite des mamelouks d’Assouan à Dongola.
A Oum Eubal, dans la vallée même, est une caverne souterraine dans
laquelle se trouve une source. On y descend par une espèce de puits qui
a été construit en pierres brutes de granit, et sa margelle ainsi que
toute sa partie supérieure en briques cuites et en mortier. J’ai
remarqué que ces briques étaient de deux qualités, et, d’après leur
forme et leur disposition, j’ai constaté que ce puits avait été
construit, sinon par les Romains, au moins réparé avec des matériaux
romains, comme ceux que l’on trouve dans les ruines d’Assouan. Nos
guides prétendirent avoir vu des inscriptions sur les rochers
environnants ; mais, malgré toutes leurs recherches et les nôtres, nous
ne pûmes les retrouver.
Ce n’est pas le seul endroit de ces montagnes où l’on trouve à se
désaltérer, surtout quand il a plu ; mais depuis longtemps il n’était
pas tombé une goutte d’eau, et nous dûmes mettre le puits à
contribution.
Nous campâmes tout auprès pour y passer la nuit. Dans les environs
campaient aussi quelques Bicharieh qui allaient vendre à Assouan du séné
et des moutons ; ils eurent une grande peur de nous, cependant ils se
rassurèrent bientôt et vinrent se joindre à nos Arabes.
Tout ce rassemblement, avec ses chameaux, ses dromadaires et ses hommes,
remplissait la vallée où se massaient une foule de groupes formés tout
autour de grands feux ; car le froid était pénétrant. C’était encore un
tableau pittoresque éclairé par les flammes et sous un ciel brillant
d’étoiles. Les broussailles et les plantes sèches, pour brûler, ne nous
manquèrent pas.
Le 1er février nous perdîmes beaucoup de temps à remplir nos outres,
parce que le puits ne fournissait qu’une petite quantité d’eau ; cette
opération était importante.
En partant, la route que nous avions à suivre remontait la vallée
pendant une lieue environ, nous en sortîmes pour marcher sur un terrain
bien plus ouvert où, à des distances éloignées se voyaient de petites
montagnes séparées les unes des autres ; elles étaient de formations de
grès, entrecoupées de rochers granitiques qui les avaient soulevées, et
ceux-ci étaient remplis de veines de quartz très-blanc.
Devant nous était une montagne plus élevée nommée _Her el Couffa_, qui
donne son nom à une vallée qui vient déboucher ou se perdre dans celle
de Dégo.
Pour arriver à la montagne de Her el Couffa, nous traversâmes deux
immenses plaines de sable solide, où il n’y avait pas un brin de
végétation ; cependant quand il pleut ces plaines verdissent et
deviennent couvertes de pâturages pour les troupeaux des Arabes ;
malheureusement il y avait plusieurs années qu’aucun orage n’était venu
humecter le terrain.
En poursuivant, et après avoir passé la montagne Her el Couffa, est
encore une plaine, semblable aux autres, qui se termine à un lieu nommé
Bab el Déhessi, éloigné de Oum Eubal de onze heures de marche.
Avant d’arriver à ce lieu, nous trouvâmes une vieille femme Bichari,
avec son fils, conduisant un chameau chargé de séné qu’elle allait
vendre à Assouan ; ils avaient l’air très-pauvres tous les trois.
Nous apprîmes d’elle que les Bicharieh fuyaient loin de la route que je
devais suivre, ayant une grande peur, parce que l’on disait que nous
avions avec nous beaucoup de soldats turcs. Ceci était la suite des
bruits répandus par le chek Saad.