[Note du transcripteur : Ce document contient à la fois le texte et
l'Atlas.]
L’ETBAYE
* * * * *
Paris. — Imprimerie de CUSSET et Ce, rue Racine, 26.
=L’ETBAYE=
PAYS HABITÉ PAR LES ARABES BICHARIEH
=GÉOGRAPHIE, ETHNOLOGIE=
MINES D’OR
PAR
LINANT DE BELLEFONDS BEY
ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES TRAVAUX PUBLICS DE L’ÉGYPTE,
ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF DU CANAL DE SUEZ, ETC., ETC.
=accompagné=
D’UN ATLAS RENFERMANT UNE TRÈS-GRANDE CARTE
ET 13 PLANCHES IN-FOLIO LITHOGRAPHIÉES
* * * * *
=PARIS=
ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
RUE HAUTEFEUILLE, 21
PRÉFACE
* * * * *
J’avais, depuis longtemps, en portefeuille toutes les notes relatives à
mon voyage dans l’Etbaye, et, quoique mon intention fût toujours de les
publier, jamais mes occupations ne m’avaient permis d’y pourvoir ; ce
n’est que tout récemment que j’ai eu le loisir de mettre de l’ordre dans
un travail ébauché sous la tente.
Comme il y a déjà quelques années que ce voyage a été fait, l’on est en
droit de penser que l’à-propos, qui pourrait donner une valeur à sa
relation, n’existe plus ; cependant je prétends le contraire. Personne,
avant moi, n’avait visité l’Etbaye, et personne, depuis moi, n’y a
pénétré. Les Bicharieh n’ont rien changé à leurs mœurs, à leurs
habitudes ; ils ne sont ni plus ni moins soumis, et leurs communications
avec l’Égypte sont toujours les mêmes. C’est donc encore une relation
nouvelle que celle que l’on va lire ; l’intérêt qu’elle comporte n’a
point été amoindri.
* * * * *
L’ETBAYE
* * * * *
PREMIÈRE PARTIE.
* * * * *
Durant un des fréquents voyages que j’ai faits en Nubie, ou pays des
Barabras, entre la cataracte d’Assouan et celle de Wadée[1] Alfa, je
venais de quitter le Soli, temple de Daké, et je remontais le Nil à
pleine voile, dans ma dahabiet, belle et grande barque, marchant
parfaitement, lorsque nous fûmes tout à coup pris en travers par un
très-fort courant qui nous jeta violemment sur la rive gauche du fleuve.
Plusieurs fois nous revînmes, avec toutes nos voiles enflées par un bon
vent, pour chercher à remonter plus haut, et forcer ce courant venant de
la rive droite. Cela fut impossible ; alors je fis approcher un peu en
aval du courant sur la rive droite pour descendre à terre afin d’aller
examiner d’où provenait ce fort courant.
C’était un impétueux torrent, très-rapide, qui déversait dans le lit du
fleuve ses eaux très-chargées de parties argileuses et de sable.
Cependant le temps était clair, serein, et du côté de l’est, d’où venait
cette grande quantité d’eau, avec une grande vitesse, on n’apercevait
pas le moindre petit nuage, rien qui indiquât qu’un orage considérable
pût être la cause de la formation d’un tel torrent.
Les Barabras, habitants d’un petit village voisin, étaient venus, comme
moi, pour regarder cette eau jaune qui coulait en bouillonnant
bruyamment sur les roches et les cailloux du ravin pour se précipiter
dans le Nil.
Le fleuve, qui était alors assez bas, avait ses eaux à peu près claires,
et celles du torrent formaient, dans son cours, une zone jaune et
boueuse, d’une rive à l’autre, en déclinant dans le sens du courant du
fleuve.
Parmi les habitants du village se trouvaient plusieurs Arabes Ababdieh
et Bicharieh. Je leur demandai d’abord comment se nommait le petit
village qui était là, ainsi qu’une espèce de ville fortifiée qui était
ruinée et placée sur le revers d’une montagne au nord de l’endroit où
nous étions. La forteresse se nomme Coubanne et le petit village ou
hameau ainsi que le lit du torrent s’appellent Wadée Ollaki. Ce nom de
Ollaki me rappela de suite un passage de Diodore où il est parlé de cet
endroit, et aussi de grandes mines d’or que les anciens rois égyptiens
faisaient exploiter par des criminels.
Je demandai aussi aux Arabes Bicharieh d’où venait cette grande masse
d’eau et où était le principe de cette Ouadée ou vallée de Ollaki ; ils
me dirent que l’on pouvait marcher pendant _neuf jours et plus_,
expression arabe, dans le lit du torrent pour arriver aux montagnes où
il prend naissance, et que les orages qui éclataient quelquefois sur ces
montagnes étaient la cause de cette quantité d’eau coulant ici.
J’attendis tout le jour et tout le lendemain pour que les eaux
s’écoulassent, et pour que je pusse visiter l’entrée de la vallée.
En examinant tous les débris de roche apportés par les eaux, je trouvai
beaucoup de morceaux de quartz, et, en examinant bien, je trouvai
quelques petits cristaux d’or natif dans ces quartz.
Je ne doutai plus un moment que ce lit de torrent ne conduisît aux
anciennes mines égyptiennes dont Diodore et d’autres auteurs ont parlé,
et l’Arabe Macrizi principalement.
J’aurais bien voulu immédiatement entreprendre un voyage chez les
Bicharieh ; mais cela ne put se combiner dans la circonstance où je me
trouvais, parce que ce voyage au milieu de tribus qui n’étaient pas
soumises au gouvernement égyptien, et qui au contraire lui étaient
hostiles, demandait des précautions et des préparatifs peu ordinaires.
Plus tard, lorsque je fus au service du gouvernement égyptien, causant
un jour avec Méhémet Ali, ce prince me demanda ce que j’avais vu de
curieux pendant mes voyages dans le Soudan et dans les déserts, et il
insista pour savoir si je n’avais point rencontré des mines d’or ou
d’autres métaux : naturellement je lui racontai ce qui précède, et
j’ajoutai que, dans la partie rapprochée de la route de Corouscos à Abou
Ahmed, route du désert, j’avais vu beaucoup de travaux d’exploitation
considérables ; mais que, pour les mines des Bicharieh, tout ce que je
savais, c’est que beaucoup d’historiens anciens en avaient parlé ; que
sous le règne d’Ahmed ben Teïloun, soudan d’Égypte, un chef arabe de
Syrie, nommé Abou Abd el haman el Omary, avait travaillé avec sa tribu à
l’exploitation de riches mines ; qu’à cette époque il y avait une
activité merveilleuse dans tout le désert, entre le Nil, depuis la
hauteur d’Assouan à Berber, et la mer Rouge, et, qu’au dire des
écrivains arabes eux-mêmes, ces mines n’avaient point été abandonnées
parce qu’elles ne rapportaient pas assez ; mais à cause des guerres qui
avaient eu lieu entre les différentes tribus de ces contrées. Ensuite,
l’ignorance et la paresse des Arabes Bicharieh et Ababdieh les avaient
empêchés de profiter des richesses de leur pays.
Le vice-roi alors me demanda si je voulais aller faire une
reconnaissance dans cette direction, et je m’empressai de saisir cette
circonstance pour connaître des pays où personne encore n’avait pu
voyager, excepté Bruce qui, en revenant de Chindi en Égypte, les avait
traversés par la ligne directe d’un point à un autre, mais sous
l’influence de la crainte qu’inspirait à sa caravane le nom redouté des
Bicharieh.
Je me rendis donc à Assouan pour organiser le voyage avec les Arabes
Ababdieh, qui sont, au moins quelques-uns, alliés à des tribus
Bicharieh.
Un des Ababdieh les plus puissants était le chek Baraca ; son frère
aîné, nommé Kralif, était cependant plus renommé. Lorsque Méhémet Ali
eut l’intention de faire la conquête du Soudan, après avoir chassé les
mamelouks du Caire, après les avoir poursuivis dans la haute Égypte et
jusqu’à Dongolah où ils s’établirent, déjà à cette époque le chek Kralif
était bien connu ; voici à quelle occasion :
Lorsque Méhémet Ali fit au Caire le massacre des mamelouks, ceux qui
étaient dans la haute Égypte, pensant qu’ils ne pouvaient résister aux
forces du vice-roi et croyant qu’ils n’avaient aucune grâce à espérer,
furent effrayés à l’approche d’Ibraïm Pacha qui remontait le Nil, et
tous avec leurs serviteurs et leurs soldats, s’enfuirent dans le désert
des Ababdieh et des Bicharieh en partant d’Assouan, où ils s’étaient
réunis. Ils étaient environ trois cents chefs.
Après la première journée de marche, les mamelouks vinrent camper dans
le voisinage du puits d’Oum _Eubal_, et y restèrent quelque temps.
Heureusement pour eux, cette année-là, il était tombé beaucoup de pluie,
ce qui fit qu’ils trouvèrent abondamment de quoi faire paître leurs
chameaux.
Ibraïm Pacha, arrivé à Assouan, demanda tous les cheks des Ababdieh qui
arrivèrent aussitôt à lui. Les plus considérables étaient : pour la
tribu Ababdi des Foukara, le chek Neïmer[2], et son fils aujourd’hui
chek Saad wed Neïmer, le chek Kralif de la même tribu, celui-ci avait
usurpé le pouvoir de chek Saad wed Neïmer encore jeune, Abou Guebranne,
chek de la tribu des Achabal, et plusieurs autres moins puissants.
Ibraïm Pacha commença par faire à tout ces cheks des reproches amers sur
ce qu’ils avaient fourni des vivres et des moyens de transport aux
mamelouks, ce qui était cause qu’il ne pouvait les rejoindre et les
combattre.
Un seul des cheks ne nia pas le fait et vint hardiment devant Ibraïm
Pacha : c’était le chek Kralif, homme intelligent et fier ; il lui dit
qu’il était vrai qu’on avait fourni vivres et chameaux aux mamelouks, et
que lui-même leur avait donné l’hospitalité, les avait nourris et
conduits ; qu’ils étaient ses anciens amis et, par conséquent, qu’il
avait dû les secourir dans leur adversité tant qu’ils étaient restés sur
le territoire où il commandait ; mais qu’aujourd’hui, Ibraïm Pacha étant
le vainqueur, et, selon ce que l’on disait, les mamelouks étant révoltés
contre les volontés du sultan El Islam, il les forcerait bien à quitter
le pays en ne leur portant plus de vivres.
Ibraïm Pacha exigea que les Ababdieh conduisissent des troupes d’Arabes
Mograbins, qui l’accompagnaient, à l’endroit où étaient les mamelouks.
Effectivement, plusieurs Ababdieh montèrent à dromadaire et guidèrent
les troupes jusqu’au puits d’Oum Eubal, dans le désert. Rendus là, les
Ababdieh dirent aux Mograbins : Voila les mamelouks devant vous ; vous
ne pourrez pas dire à Ibraïm Pacha que nous ne vous avons pas conduits
où il a ordonné. Cependant, à l’approche des Mograbins, les mamelouks,
qui étaient sur leurs gardes, avaient tout préparé pour leur départ ;
ils avaient enfoui sous terre beaucoup de leurs effets, afin de pouvoir
les retrouver ; ils avaient comblé le puits avec des pierres, de la
terre, des branches d’arbres épineux et tout ce qu’ils avaient trouvé de
plus encombrant Puis ils s’étaient rangés en bataille et avaient attendu
l’ennemi ; mais celui-ci ayant hésité, ils étaient partis dans la
direction de Dongolah pour s’y établir.
C’est à dater de cette époque que le chek Kralif commença, avec l’appui
du gouvernement turc, à devenir plus important. Plus tard, Méhémet Ali,
qui l’avait apprécié, se servit de lui pour bien connaître le Soudan
avant d’en entreprendre la conquête, et, vers l’année 1820, quand il
envoya, dans ce pays, une espèce d’ambassade qui avait pour chef
officiel un certain Mahamed Aga, l’âme de l’expédition était le chek
Kralif, l’Ababdieh, intelligent, spirituel, puissant et considéré.
Le chef de l’ambassade, après avoir visité toutes les différentes
peuplades le long du fleuve et au Sennar, alla aussi à Cordofan et à
Darfour, où il fut retenu sans jamais avoir pu obtenir la permission de
retourner en Égypte. Chek Kralif revint et continua à être l’agent avoué
ou secret du gouvernement égyptien.
Il fut assassiné à Berber, par un gouverneur turc jaloux de son
influence dans le pays. Son frère Baraca lui succéda[3]. C’est ce
dernier qui devait m’accompagner dans le désert des Bicharieh.
Il n’est jamais facile d’organiser avec les Arabes un voyage dans le
désert ; mais pour faire ce voyage dans un pays où jamais voyageur n’a
mis le pied, dans un désert où l’on doit rester peut-être plusieurs
mois, où l’on ne trouve rien, et où, par conséquent, il faut tout
emporter pour soi, et beaucoup pour donner aux Arabes que l’on
rencontre, les difficultés s’accroissent considérablement. Lorsque je me
mis en route, il n’avait pas plu depuis longtemps ; tous les puits,
sources ou réservoirs étaient à peu près taris ; il fallait prendre des
outres en plus grande quantité. Comme les Bicharieh chez lesquels nous
allions n’étaient point soumis au gouvernement égyptien, mais lui
étaient plutôt hostiles, il fallait prendre des précautions de défense
contre les vagabonds ; quant aux cheks des tribus, nous savions que,
patronés par le chek Baraca, tous nous recevraient fort bien.
Il fallait donc faire de grandes provisions, et malgré toutes mes
observations, mon opposition même, je dus consentir, d’après les
instances du gouverneur turc d’Assouan, personnage influent, d’après
celles de quelques cheks arabes, à prendre une escorte. On voulut me
donner des soldats turcs et mograbins, ce à quoi je me refusai de tout
mon pouvoir, sachant bien que ce serait une fort mauvaise recommandation
pour les Bicharieh, et que cela me causerait toute espèce de
désagréments ; je ne voulus prendre que des Arabes Ababdieh et
Bicharieh.
Nous avions donné rendez-vous à plusieurs cheks des Bicharieh à Abou
Ahmed, point, sur le Nil, où l’on arrive, étant parti de Corouscos,
après huit à neuf journées de désert, ou bien point duquel l’on part
pour venir à Corouscos et à Assouan afin de ne pas faire, en suivant le
cours du fleuve, ce grand détour que le Nil fait en coulant dans le pays
des Chakieks, de Dongolah, de Mahos, de Soccott pour arriver enfin à
Wadée Alfa, d’où il coule presque directement vers le nord.
Ce rendez-vous fit que nous dûmes, avant de nous interner tout à fait à
l’est, chez les Bicharieh, remonter jusqu’à Corouscos, et de là
traverser le désert, que d’ailleurs je devais aussi visiter.
Je laissai donc la caravane faire sa route par terre, et je remontai en
barque jusqu’à Corouscos.
Ce point est devenu important à cause des caravanes qui vont et viennent
sans cesse ; c’est la route la plus directe pour les communications
entre le Soudan et l’Égypte ; cependant Corouscos n’est qu’un pauvre
hameau où il y a seulement une construction en terre servant de magasin
au gouvernement et des cahuttes servant de demeures aux Arabes.
Nous terminâmes tous nos préparatifs, nos provisions d’eau, et enfin
nous quittâmes les bords du fleuve pour prendre le désert.
En partant de Corouscos, on passe, par une gorge étroite, au travers la
chaîne de montagnes qui borde le fleuve. C’est le lit du torrent nommé
Wadée Corouscos. On remonte ce ravin sur un terrain de cailloux et de
sable. Les montagnes qui bordent la route sont peu élevées, isolées les
unes des autres et de formes coniques. Leur formation est du grès
moderne stratifié horizontalement ; elles sont dénudées.
Les Arabes qui voyagent dans le désert ont donné des noms à tous les
lieux un peu remarquables. Ainsi, par exemple, à environ deux lieues et
demie de Corouscos, la vallée que l’on suit est resserrée entre deux
rochers, et ce point étant élevé, on peut voir, du côté du couchant, les
montagnes qui se trouvent de l’autre côté du fleuve ; c’est une grande
joie pour les voyageurs venant du désert qui voient que dans peu de
temps ils arriveront au Nil et pourront boire à volonté l’eau douce et
bienfaisante dont ils ont été privés depuis plusieurs jours. Ce lieu se
nomme Choroffa, qui veut dire ici _lieu élevé_ duquel l’on découvre au
loin le pays.
La végétation est fort rare dans cette partie ; l’on y voit quelques
mimosas gommiers très-rabougris et peu de plantes.
Pour voyager commodément dans le désert, il faut pouvoir marcher
séparément des chameaux de charge, leur pas est fatigant et sa monotonie
vous ennuie ; il faut avoir de bons dromadaires et surtout de bonnes
selles bien organisées, bien posées ; c’est une étude à faire, et
l’expérience seule, en imitant et améliorant ce que les Arabes font,
vous conduit à être parfaitement sur le dos de ces animaux ; il faut
aussi avoir des guides intelligents : alors vous laissez marcher votre
caravane, vous partez après elle ou avant, vous vous arrêtez où vous
voulez, vous vous détournez de la route directe et vous rejoignez
toujours vos bagages au lieu du campement de nuit, ou au lieu du repos
du jour. Avec des gens à dromadaires, vous accompagnant, vous avez
toujours de la bonne eau que l’on va prendre à droite ou à gauche de la
route, à des puits ou des sources, mais le plus souvent à des réservoirs
formés naturellement dans les rochers des ravins, où les pluies en
tombant forment des bassins très-souvent bien remplis.
Les Arabes qui conduisent des caravanes ordinaires, avec des chameaux
loués au voyage pour se rendre directement d’un point à un autre, ne se
dérangent jamais du droit chemin pour que les personnes qu’ils
conduisent trouvent de la bonne eau ; ils ne leur font connaître que les
puits qui sont sur la route, qu’ils soient d’eau douce ou bien d’eau
bonne seulement pour les chameaux. En parlant la langue du pays, en
causant avec les guides, les Arabes que l’on rencontre, vous évitez
cela ; car il n’y a pas de route auprès de laquelle, en vous détournant
un peu, vous ne trouviez des plantes pour faire manger les chameaux et
de l’eau pour votre usage. Sur la route des caravanes généralement, tout
est brouté, tout est tari.
Après avoir passé l’endroit nommé Choraffa, l’aspect de la route est le
même ; c’est un sol sablonneux, sans végétation, par-ci par-là, à des
distances fort grandes, un mimosa de l’espèce des gommiers, ou bien
mimosa Sihalé à écorce et fleurs blanches, et très-rabougri, donne
encore plus de tristesse à ce désert.
A environ cinq heures de marche de chameaux, l’on rencontre quelques
mimosas, et sur une roche de grès les empreintes de deux animaux, bœufs
ou vaches, dont le dessin n’est pas trop mauvais ; ils ont de grandes
cornes comme l’on en voit seulement aux bœufs d’Abyssinie.
Un peu plus loin, toujours dans la même vallée où passe la route, est un
rocher qui donne de l’ombre et sert d’abri aux voyageurs. On le nomme
Ogab el Gamous, _lieu de repos des vaches ou des buffles_, parce qu’un
Arabe étant parti de Corouscos avec des buffles, pour les conduire dans
le Soudan, et s’étant reposé à l’ombre de ces rochers, ses buffles y
moururent tous.
Une citerne a été creusée dans ce rocher, sous le gouvernement de
Méhémet-Ali ; elle est toujours sans eaux, les pluies étant extrêmement
rares dans cette localité.
Toujours en continuant la même route, dans un terrain sablonneux parsemé
de monticules et de petites montagnes séparées les unes des autres et
toutes de formation de grès, après sept heures de marche, de l’endroit
où sont les vaches dessinées sur les rochers, l’on arrive à un lieu
nommé Ogab el Mâra ou encore Ogab el Quelb, _lieu de repos de la femme
ou du chien_. C’est encore un rocher de grès dans lequel est une caverne
naturelle où l’on peut se mettre commodément à l’ombre et où l’on a
creusé une citerne, qui aussi n’a presque jamais d’eau.
En partant de ce lieu le terrain est le même, seulement il est plus uni,
et semble plus solide, parce qu’il laisse voir quelques pierres. Le
sable reparaît non loin de là, près d’un endroit nommé El Houchar[4].
C’est un grand spécimen de cette famille qui a donné son nom à la
localité ; il est immense, en effet, et sa belle végétation bien verte,
fait présumer que si l’on creusait dans ce lieu l’on y trouverait de
l’eau.
Tous les sables environnants sont couverts de végétation lorsqu’il
pleut ; malheureusement cela est rare, et l’on ne voit, le plus souvent,
que les petites buttes formées par les racines des plantes contre
lesquelles le sable vient s’accumuler.
Plus loin, le pays est plus découvert, et enfin l’on arrive, après vingt
et une heures et demie de marche, depuis Corouscos, à l’endroit nommé
Bab el Corouscos, ce qui veut dire porte et défilé, ouverture de
Corouscos.
Cet endroit est effectivement une ouverture, un défilé dans la chaîne
qui s’étend du sud-sud-ouest au nord-nord-est, entre le fleuve et le
grand désert, comme une ligne de démarcation. Il n’y a que trois routes,
au travers cette chaîne de montagnes, qui permettent d’arriver au
fleuve, en venant d’Abou Ahmed : celle de Corouscos, celle de Gallat
Addé et celle de Siboh. En partant du Nil, il est facile de se
reconnaître, mais lorsque l’on vient du désert, cela est beaucoup plus
difficile ; toutes les montagnes se ressemblent. Quand le temps n’est
pas bien clair, on se trompe facilement, car rien n’indique le chemin
que l’on doit prendre ; les traces des caravanes se perdent sur le sable
au moindre petit vent, et si celui du sud souffle, si le sable est
soulevé, à moins d’avoir un guide bien expérimenté l’on risque beaucoup
de se perdre parmi ces innombrables petites montagnes en forme de cônes.
En partant de Bab el Corouscos, on a devant soi une grande étendue de
sable assez ferme, et à l’horizon, à une grande distance, les montagnes
bleuâtres de Raft qui apparaissent au-dessus du sable jaune de la
plaine.
Cette plaine n’est pas unie ; elle est coupée par des vallées qui ont un
lit et une pente où coulent les eaux quand il pleut.
La première que l’on traverse se nomme Bhar Bella Mâh ; elle se perd
dans une autre grande vallée qui coule du sud au nord, nommée Gabgabba ;
celle-ci a son principe à l’est d’Abou Ahmed et vient se jeter dans
l’Ouadée Ollaki un peu avant que celle-ci ne se perde dans le Nil.
Le Barh Bella Mâh offre, comme beaucoup d’autres vallées, un lit, ce qui
est commun dans le désert, où, quand il pleut, les eaux forment un
écoulement ; mais de son nom, quoique Bhar signifie fleuve et mer en
même temps, et Bella Mâh, sans eau, il ne faut pas conclure ou déduire
que c’est le lit d’un fleuve desséché. Dans tous les déserts il y a des
lieux qui portent ce nom, et souvent les voyageurs ont voulu reconnaître
les traces d’anciens fleuves inconnus qui coulaient dans ces contrées,
fleuves desséchés aujourd’hui ou ayant changé leur cours, ce qui est
tout à fait erroné, à moins qu’on ne veuille faire remonter ces cours
d’eau aux époques géologiques les plus reculées. Dans le Barh Bella Mâh
on a voulu creuser un puits, il n’a pas réussi.
A cinq heures de Barh Bella Mâh, dans le S. 1/4 S.-O., l’on voit un
autre bas-fond au sommet duquel, vers le sud, se trouvent des tombeaux
musulmans qui sont ceux de soldats égyptiens tués par les Bicharieh lors
de l’expédition de la conquête du Soudan par Ismaïl Pacha, fils de
Méhémet-Ali. Auprès de ces tombeaux est une roche isolée nommée Onni Gad
(_la Mère Station_.) C’est une masse de grès percée naturellement, ce
qui forme une grande caverne, ouverte de deux côtés, où les voyageurs,
fatigués d’avoir parcouru les plaines de sables environnantes, trouvent
ombre et fraîcheur.
En continuant à marcher au sud-sud-est l’on traverse une plaine remplie
de cailloux et parsemée de petites hauteurs rocheuses, puis ensuite une
plaine de sable ferme qui va en pente vers le sud. On traverse aussi une
dépression du sol formant une vallée qui, comme Bhar Bella Mâh, se
dirige à l’est et va se perdre dans celle de _Gabgabba_ : on la nomme
_Barh el Attab Arreiane_ à cause d’une montagne assez élevée qui se
trouve sur le bord de cette vallée, à l’est de la route, et qui porte ce
nom ; une autre, à l’ouest de celle-ci, par opposition, est nommée
_Gebel attab el Attchane_.
Dans toute cette plaine, autour des petits monticules de grès qui y sont
parsemés, le sol est couvert de pierres noires comme des scories,
sonnantes comme du métal, l’on en trouve de rondes qui sont creuses et
remplies d’un sable blanc, très-fin, et quelquefois d’un sable rouge,
donnant une belle couleur d’ocre. Tous ces cailloux contiennent du fer
et de la silice ; quant à leur formation, elle semble être celle d’une
matière en fusion jetée d’une certaine distance dans l’eau ou dans un
centre humide, comme lorsqu’on jette du plomb en fusion pour faire de la
grenaille ; puis en roulant sur des sables fins ou des terres très-
fines, ils ont pu amasser différentes matières dans leur centre. On
trouve aussi dans ces boules, au lieu de sable blanc ou rouge,
quelquefois des cristallisations siliceuses d’une grande pureté.
Enfin, après avoir marché, en faisant différentes haltes, environ dix-
neuf heures depuis Bab el Corouscos, nous nous trouvâmes au pied du
groupe des montagnes de _Raft_, et traversant les ravins de Oumriche et
de Tellat el Gindi[5] nous nous arrêtâmes dans celui de Souffour[6].
Le ravin de Tellat el Gindi est rempli de beaux mimosas gommiers dont
l’aspect vert et frais réjouit la vue.
Ce ravin est renommé, dans tout le pays, à cause d’un certain Arabe
nommé Issé qui a été, disent les Turcs, un grand voleur, un brigand, et
que les Arabes, au contraire, citent comme un brave et un grand homme.
Son histoire fait connaître le caractère des Barabras qui se disent
d’origine arabe ababdi Bicharieh.
Le nommé Issé était tout simplement _ageïr_, ce qui veut dire courrier à
dromadaire, au service du gouvernement égyptien, portant la
correspondance d’un lieu à un autre. Il dépendait d’un certain Méhémet
Aga, chef de Wadée Alfa. Celui-ci voulut, un jour, s’approprier un
excellent dromadaire auquel son subordonné était très-attaché ; de là
une dispute qui se termina à l’avantage du plus fort. Le subordonné
perdit son dromadaire et fut, en outre, roué de coups.
Issé n’était pas homme à supporter un pareil traitement, comme eût pu le
faire un Égyptien. Il fait le malade, afin de n’inspirer aucune
méfiance, puis, une belle nuit, ayant trouvé le moyen de s’emparer de
son dromadaire, il s’enfuit de Wadée Alfa. Non content de cela, il va
trouver ses parents, ses amis, il les excite contre les Turs, contre
Méhémet Aga surtout, il tombe avec eux sur l’habitation du gouverneur,
pille les magasins du gouvernement, prend tous les dromadaires qu’il
trouve, et, avec ses gens et son butin, s’enfonce dans le désert, où il
s’installe en Bédouin, mais principalement en ennemi de tout ce qui est
Turc.
Quelque temps après, Issé, qui était en relation d’amitié avec beaucoup
de monde, apprit qu’un certain Malem Anné, Copte de religion et
administrateur dans le gouvernement de l’Égypte, revenait du Soudan avec
beaucoup d’or et d’argent, produit des onéreuses contributions levées à
Sennar, Chindi, Berber, etc. Il alla à Soccot, sur le Nil, épier son
passage, surprit le convoi et massacra les soldats turcs qui
l’accompagnaient, laissant les Égyptiens et le Copte continuer leur
route fort allégés, il est vrai, mais convaincus qu’Issé n’en voulait
qu’aux Turcs, à ce qui était à eux, et qu’il les poursuivrait de sa
vengeance tant qu’il le pourrait.
Après ce fait il descendit plus bas que Wadée Alfa dans un village où
commandait un caymacam turc, lui enleva en plein jour, devant sa maison,
ses deux chevaux et un dromadaire qui étaient tous au piquet, et
retourna dans ses montagnes.
Ce caymacam furieux de ce qui venait d’être commis à son endroit,
rassembla, de son autorité privée, beaucoup d’Arabes à dromadaires et
quelques soldats turcs, puis se mit à la poursuite d’Issé en suivant sa
piste qui était facile à reconnaître. Ils ne le rejoignirent qu’à la
montagne de Semmée au-dessus de Wadée Alfa. Ce fut à la tombée de la
nuit, et en suivant toujours les traces de ses chevaux volés, traces qui
étaient très-visibles, que le caymacam et sa troupe s’engagèrent dans un
défilé, lit d’un torrent à sec, fort étroit et encaissé dans de hautes
montagnes. Issé savait fort bien que les Arabes qui accompagnaient le
caymacam ne le trahiraient pas et il était assez tranquille. Comme
précaution il avait placé une sentinelle d’un genre nouveau et tout à
fait inconnu ailleurs. Dans l’endroit le plus étroit du ravin il avait
fait laisser, agenouillé et bien lié, un dromadaire malade. Cet animal a
pour habitude, quand il est dans cet état, malade ou blessé, de crier si
on l’approche, et c’étaient ces cris sur lesquels Issé comptait pour
être averti si quelqu’un approchait. Mais le guide[7] du caymacam, qui
conduisait l’avant-garde arabe de l’expédition, connaissait cette ruse,
et s’il n’avait pas été un ami d’Issé, celui-ci, malgré sa prévoyance,
eût été surpris. Il fit faire halte loin du chameau en disant qu’il
irait seul à la découverte. En effet, après un assez long détour, et,
après avoir marché quelque temps au fond de l’étroit ravin, il parvint à
un élargissement entouré de hautes montagnes, c’est là qu’Issé était
campé près d’un puits qui lui fournissait de l’eau. Sa troupe, composée
de dix hommes, l’entourait ; les deux chevaux du caymacam étaient
attachés près de sa tente. Abd el Kérim, c’était le nom du guide,
s’approcha tout tranquillement ; Issé, de son côté, ne laissa paraître
aucune surprise. Les Arabes, comme tous les hommes qui vivent au désert,
de quelque race qu’ils soient, ont presque tous les mêmes habitudes, les
mêmes mœurs, et, sous bien des rapports, les Arabes Bicharieh, Ababdieh
et les Nubiens ont de la ressemblance avec les Peaux-Rouges d’Amérique.
Abd el Kérim représenta à Issé qu’il lui était impossible de continuer
la vie qu’il menait, que tôt ou tard il serait pris, que, même dans ce
moment, il était bien près de l’être ; car il lui paraissait impossible
qu’il pût se tirer du mauvais pas où il se trouvait, puisqu’il n’avait
aucun chemin pour s’échapper, que les Turcs étaient en grand nombre,
sans compter les Arabes qui étaient à leur solde, et qu’enfin il agirait
sagement en rendant les deux chevaux et le dromadaire, ce qui ferait
qu’on le laisserait paisiblement aller où il voudrait. Mais Issé se
révolta à l’idée de se soumettre à la volonté d’un Turc, il refusa de
rendre les objets volés, repoussa même tout arrangement, et le guide Abd
el Kérim fut forcé de retourner vers le caymacam.
Alors les Turcs s’avancèrent dans le ravin ; mais ce ne fut qu’une
démonstration, ce qui avait été prévu arriva, aucun des Arabes ne les
suivit, et peu confiants dans leurs propres forces, craignant d’ailleurs
une trahison, ils revinrent sur leurs pas en faisant beaucoup de
reproches aux indigènes stipendiés par le gouvernement égyptien. Ceux-ci
pour se justifier prétendirent qu’ils avaient reconnu qu’Issé avait des
forces bien supérieures aux leurs, qu’il fallait garder le défilé et
envoyer chercher du renfort. Un tel avis, s’il était suivi, devait
fournir à Issé le temps de s’échapper, c’était visible. On fit autre
chose : des chameaux, appartenant à Issé, paissaient dans une gorge
voisine, l’on s’en empara avant la nuit, et l’on prit de bonnes
positions. Le lendemain, au point du jour, les Turcs assistèrent, de là,
au défilé de la petite troupe qu’ils avaient cru cernée, et qui
s’échappait par les escarpements d’un ravin ; ils lui firent l’honneur
de quelques coups de fusil et reprirent la route de Wadée Alfa. Issé
alla s’installer dans les montagnes que l’on voit à Gallat addé sur le
Nil.
Il fut encore question de le poursuivre : c’est alors qu’il s’interna
tout à fait et vint s’établir à la montagne de Raft, auprès du ravin de
Tellat el Gindi. Effectivement je vis là les restes de son campement ;
il avait fait avec des pierres sèches un retranchement avec des
crénelures pour les fusils. Issé était parfaitement posé, il était sur
la route des caravanes venant du Soudan en Égypte ou bien se rendant
d’Égypte à Berber et Khartoum, et il pouvait fusiller les Turcs en
restant à couvert ; il pouvait même, au besoin, s’enfuir dans les ravins
de la montagne où l’on ne pouvait le poursuivre, et il avait à proximité
les eaux des réservoirs d’Oum Riche dont il empêchait l’approche à ceux
qui avaient un besoin indispensable d’y puiser, ce qui le rendait
entièrement maître de leur sort.
Issé resta fort longtemps dans ce lieu, il s’emparait de tout ce qui
appartenait au gouvernement, dans les caravanes qui traversaient le
désert, tuant sans pitié les Turcs pour assouvir sa vengeance ; mais
jamais ne touchant à ce qui appartenait aux négociants ou aux gens du
pays, au contraire, il traitait ce monde avec bienveillance, lui
fournissait de l’eau et même des vivres s’il en avait besoin.
Au bout de quelques mois Issé et sa troupe, ayant acquis beaucoup de
richesses revinrent aux abords du fleuve et s’établirent aux environs de
_Gallat Addé_.
Les Turcs ayant appris cela et désirant aussi se venger, assemblèrent à
Assouan et à Corouscos beaucoup d’Arabes et tous les soldats dont ils
pouvaient disposer. Ils firent prévenir le gouverneur de Wadée Alfa, de
telle sorte qu’Issé devait se trouver pris entre deux troupes, l’une
venant d’en bas et l’autre d’en haut. Mais les Arabes l’avertirent, et
il rentra dans les montagnes du désert.
Pendant plusieurs jours, l’on suivit sa piste, comme celle du gibier que
des chasseurs poursuivent. Le soir l’on campait, et l’on était fort
étonné le lendemain matin, après s’être remis en marche, de rencontrer,
à peu de distance, le campement où Issé avait passé la nuit.
Si les Turcs eussent été seuls, s’ils ne se fussent pas adjoint des
Arabes, Issé et les siens, très-facilement, auraient pu les attaquer,
trouer leurs outres à eau, enlever leurs chameaux, et les laisser mourir
de soif et de faim ; mais ils ne voulaient pas compromettre leurs
compatriotes et leurs amis envers le gouvernement qu’ils servaient.
Enfin, en suivant toujours les traces de la troupe qui leur échappait
toujours, les chasseurs, puisque j’ai déjà émis ce terme de comparaison,
arrivèrent près de Corouscos ; ils apprirent là que leur gibier, qui
avait visité le Nil, était alors campé, à peu de distance, dans une
petite vallée du désert d’Abou Ahmed. Sûrs, cette fois, de le
surprendre, ils se remirent en marche après avoir renouvelé leurs
provisions d’eau et de vivres.
Les Turcs sont courageux jusqu’à la témérité ; mais ils ne sont pas
prévoyants. Ils entrèrent dans un défilé étroit dont les deux parois
étaient fort escarpées ; or à peine y furent-ils engagés qu’une grêle de
balles les assaillit. Ne pouvant se défendre contre des ennemis cachés
dans les pierres, ne pouvant non plus monter pour les joindre, ils
prirent la fuite immédiatement, non sans laisser bon nombre d’entre eux
dans le ravin ainsi que plusieurs chevaux. Issé leur avait tendu ce
piége.
Depuis cette affaire on le laissa tranquille, et il vécut paisiblement
avec les autres Arabes qui restent tantôt sur les bords du Nil et tantôt
dans le désert, lorsque quelques pluies tombent dans cette contrée et
donnent au sol assez d’humidité pour produire des pâturages, ce qui est
alors une raison de bonheur pour tous.
Issé était un petit homme, grêle, fort leste, à l’œil pétillant
d’intelligence et très-hautain. Je l’ai connu et j’ai été en négociation
avec lui ; voici comment :
Lorsqu’il était campé aux environs de Gallat Addé, j’étais en Nubie
entre Assouan et Wadée Alfa, près d’Abou Semboul, et par conséquent peu
loin de Gallat Addé.
Souvent les autorités turques m’avaient parlé d’Issé qu’ils appelaient
le voleur. Ils désiraient tous qu’il fît sa soumission au gouvernement ;
car l’on était toujours sur le qui-vive à cause de lui. Ses amis les
Arabes désiraient aussi qu’il fît sa soumission, afin qu’on lui
pardonnât le passé et qu’il fût, pour l’avenir, à l’abri d’une surprise.
Plusieurs cheks importants de ma connaissance m’avaient chargé
d’intercéder, et, de mon côté, j’étais persuadé que si je conduisais
Issé au vice-roi, il serait pardonné. Il s’agissait de l’amener à faire
une démarche ; je me décidai à aller le trouver.
Les chefs Barabras de Deïr, qui sont les chefs du pays, me promirent de
me faire conduire ; ils me donnèrent pour guide, justement, cet Abd el
kérim qui, dans une expédition avait conduit les Turcs à la poursuite
d’Issé, et dont j’ai parlé plus haut. On voulait me donner aussi une
escorte, je n’en voulus aucune, et je partis seul avec mon guide, tous
deux montés sur d’excellents dromadaires dont j’étais le propriétaire.
Nous arrivâmes le soir au campement d’Issé : c’était un lieu très-
difficile à trouver dans les gorges des montagnes, à l’est de Gallat
Addé, mais un lieu où Issé pouvait parfaitement se défendre contre des
forces bien supérieures aux siennes et d’où, par des sentiers connus de
lui seul, il pouvait s’échapper facilement.
Soit qu’il fût prévenu de notre arrivée, soit qu’il ne fût pas gardé,
nous parvînmes jusqu’à l’intérieur du campement comme si nous en
eussions fait partie ; nous descendîmes de nos dromadaires, les
attachâmes, et nous nous dirigeâmes vers la seule tente qu’il y eût,
toute la troupe étant établie sous des rochers pour avoir leur ombre
durant le jour.
Certes, une personne qui n’aurait pas connu les usages des Arabes de ce
pays eût été fort étonnée et peut-être fort embarrassée d’une réception
de ce genre.
J’entrai le premier dans la tente en saluant du salut arabe ordinaire.
Issé se lavait les mains pour se mettre à manger ; il leva la tête, me
regarda, me rendit mon salut et me dit de m’asseoir comme il aurait fait
avec le premier bédouin venu. Cependant à ma figure, à mon costume
arabe, il est vrai, mais plus propre que ceux qu’il avait sous les yeux,
il devait bien s’apercevoir que j’étais un étranger. Je craignis un
moment qu’il ne me prît pour un Turc déguisé. En réfléchissant, je vis
bien que c’était une comédie qu’il jouait, et je la jouai aussi de mon
côté. Nous restâmes quelque temps à nous regarder, nous allumâmes nos
pipes sans prononcer une parole. On apporta le dîner et, à sa
composition, je fus confirmé dans mon idée première, c’est que j’avais
été annoncé ; car il y avait un mouton entier rôti, ce qui est toujours
le mets des étrangers que l’on veut bien recevoir. Nous mangeâmes
beaucoup et nous parlâmes de choses insignifiantes ; l’usage arabe étant
de n’adresser aucune question indiscrète à son hôte, pas même pour lui
demander qui il est, d’où il vient, où il va, ni ce qu’il veut. Issé ne
me demanda rien, et je me gardai bien de faire autrement que lui.
Après avoir dîné, nous fumâmes et nous prîmes le café ; la politesse
permettait alors de se lever. Ce fut Issé qui sortit de la tente, pour
moi, ne sachant où aller, j’y restai ; mais je m’attendais à ce qui
allait se passer. Effectivement, bientôt Issé rentra avec empressement,
vint à moi, m’embrassa et me fit ses excuses de sa pauvre hospitalité,
disant : qu’il n’avait pas su, lorsque j’étais entré, qui j’étais, mais
que mon guide venait de le lui apprendre, qu’il me connaissait depuis
longtemps et m’avait vu même plusieurs fois, lorsqu’il était courrier à
dromadaire, en m’apportant des lettres, qu’il avait souvent désiré me
voir chez lui, qu’il avait espéré me rencontrer dans le désert et
qu’enfin il était bien heureux de me recevoir sous sa tente.
La glace était rompue et nous passâmes une grande partie de la nuit à
causer. Je voulus entamer la question qui m’amenait près de lui ; mais
il me fit signe de me taire, et, tout bas, il me dit que nous causerions
de cela plus tard, dans un lieu où personne ne pourrait nous entendre.
N’ayant plus rien à dire, et le besoin du repos se faisant sentir, nous
nous installâmes, Issé et moi, en plein air, chacun sur une peau de
mouton, sans autre abri que le ciel du désert dont la limpidité est
inconnue en Europe, sans autre perspective que la silouette des
montagnes en partie éclairées par la lune que nous ne voyions pas
encore. Le calme était profond, nous nous endormîmes paisiblement.
Au petit jour, tout le camp était sur pied. Issé m’engagea, après avoir
pris plusieurs cafés, à faire le tour de son campement qui n’était ni
brillant, ni curieux à aucun titre ; peu à peu nous nous en éloignâmes,
et, étant montés sur un rocher isolé, nous nous assîmes l’un près de
l’autre.
Je sais, me dit-il, pourquoi tu es venu me trouver, je te fais mille
remercîments à cause de tes bonnes intentions ; mais j’ai une telle
haine pour tout ce qui est Turc que je ne pourrais jamais la vaincre. Ce
n’est pas seulement à cause de l’outrage sanglant que m’a fait le
gouverneur de Wadée Alfa ; non ! avant cet événement, déjà l’on avait
pillé les dattiers de ma famille, l’on avait emporté moutons et
chameaux, sous prétexte de contributions. Quoique je sache fort bien que
d’un moment à l’autre je peux être trahi par un des miens que l’on
gagnera pour de l’argent, j’aime mieux rester libre jusqu’à ma dernière
heure dans mes montagnes, où je ne serai jamais pris vivant.
Je fis à Issé une foule de raisonnements qui parurent l’ébranler ; je
lui dis qu’après avoir fait sa soumission à Méhémet Ali, il serait libre
de vivre soit au service, soit de sa vie indépendante sans être
continuellement exposé à être poursuivi, pris et traité comme un
malfaiteur.
Enfin, après avoir passé toute la journée à discuter, il fut convenu que
le lendemain il partirait avec moi et que je le conduirais moi-même où
se trouvait le vice-roi. Il passa la nuit en préparatifs.
De mon côté, je réfléchis beaucoup à la démarche que je venais de faire.
Je savais fort bien que tant que je serais avec Issé il ne lui
arriverait rien de fâcheux ; mais si je ne le conduisais pas moi-même,
si je ne le ramenais pas dans son pays, confiant dans la parole qu’on
lui aurait donnée, il pouvait, d’autant mieux, tomber dans quelque piége
que des fonctionnaires subalternes lui dresseraient ; c’était une grosse
responsabilité.
Mais il n’était plus temps de faire des réflexions, et je me promis bien
de prendre toutes les précautions possibles, de faire intervenir même
les consuls, afin qu’Issé fût tout à fait en sûreté. Je ne craignais
rien pour lui des autorités supérieures ; mais je craignais tout d’un
soldat Albanais ou d’un caymacam de village.
Tout s’était bien passé ; nos montures étaient prêtes et nous allions
partir pour nous rendre au Nil et à ma barque. Issé était soucieux, il
ne parlait ni à moi, ni à ses gens, ni même à ses parents. Dans le
campement les femmes faisaient entendre de petits cris comme à
l’approche d’un malheur. Tout le monde semblait consterné ; mais pas un
mot, pas même un signe de mécontentement ne fut dirigé contre moi.
Tout à coup Issé me regarda, donna un coup de pied à son dromadaire sur
lequel il allait monter, et l’obligea de s’éloigner ; puis, d’un air
bien déterminé, il vint à moi, me prit les mains avec effusion, et
s’exprima ainsi : J’ai entière confiance en toi, je sais que tant que
nous serons ensemble je n’aurai rien à craindre. Pardonne-moi de t’avoir
dit hier que je te suivrai ; encore cette nuit je pensais cela
faisable ; la réflexion m’a persuadé que c’était impossible. Les Turcs
n’ont pas de parole avec des gens comme moi, ils sont perfides
d’ailleurs, et j’ai tellement horreur d’eux, que je ne puis songer à me
trouver en leur présence sans être dans une excitation affreuse. Laisse-
moi et abandonne-moi à mon sort ; Dieu veillera sur moi.
Il n’y avait pas à insister ; je promis à Issé mon amitié, quand même,
et je repris seul la route de l’Égypte.
Revenons à notre campement du ravin de Souffour que nous devions occuper
quelque temps pour visiter le groupe des montagnes de Raft.
Nous nous installâmes donc sous de beaux mimosas verts et en fleurs. Le
nom de Souffour a été donné à ce lieu à cause de la présence de certains
petits mamelons, de formation granitique, qui sont recouverts d’une
terre argileuse rouge et jaune, tandis que tout ce qui tient à la masse
de la montagne est de couleur noirâtre.
De ce côté, son élévation n’est pas grande, si l’on en excepte quelques
points. Les ravins ont leurs parois à pic, et les roches qui les forment
sont de différentes formations volcaniques et offrent, comme les
basaltes, des stratifications verticales.
Dans tous ces ravins l’on trouve de l’eau après les pluies, ce qui est
un grand bien pour les voyageurs qui le savent ; mais il est très-
difficile d’en approcher, et l’on ne peut abreuver les chameaux qu’en
descendant des outres pleines jusqu’à l’endroit où le mauvais chemin
force ces animaux à s’arrêter ; cependant, depuis que Méhémet Ali a fait
creuser l’ancien puits de Souffour qui, lorsqu’il pleut, devient un
large réservoir, l’on a bien plus de facilités.
Ce groupe de montagnes est isolé, il ne se rattache à aucune chaîne
déterminée, mais seulement il tient, par des ramifications très-peu
marquées, à d’autres groupes semblables.
La montagne de Raft est bouleversée dans tous les sens, entrecoupée de
beaucoup de ravins ; tous les versants viennent, par différentes petites
vallées, se réunir à la vallée de Mourrat pour se fondre dans celle de
Gabgabba.
Le chek Baraca, depuis notre départ, me parlait de travaux dans la
montagne, de villages dans les ravins, et je désirais visiter tout cela.
A l’entrée du ravin principal qui porte le nom de la montagne, je vis
plusieurs amas de pierres brutes, disposés en ronds, et ayant chacun 4
mètres de diamètre. L’intérieur de ces ronds est rempli de petites
pierres, et le tout élevé seulement de 80 centimètres à 1 mètre au-
dessus de terre.
On pourrait, au premier abord, prendre ces amas de pierres pour des
élévations sur lesquelles les Arabes auraient posé leurs tentes ; mais
cela n’est point. Les tentes des Arabes ne sont pas rondes, elles sont,
chez les Bicharieh, en peaux et en nattes ; les autres les ont en étoffe
grossière et solide, poil de chèvre ou de chameau ; mais, je le répète,
jamais ces tentes ne sont rondes. D’ailleurs, pour établir sa demeure,
nul Bédouin ne se donnerait la peine de faire un tel travail. Ces ronds
ne peuvent être que des lieux de sépultures où, après un combat, les
morts étaient enterrés tribu par tribu.
Ils datent de l’époque où, sous le règne du sultan Ahmed Teïloun en
Égypte, des Arabes syriens et d’autres exploitaient les mines d’or de ce
pays, ce qui occasionna des jalousies et des guerres meurtrières dont je
parlerai plus tard.
Un peu plus dans l’intérieur de cette vallée, au delà des tombeaux, sur
la droite, sont les restes des habitations : ce sont de petites
murailles en pierres sèches tirées d’un des filons de la montagne,
pierres noires, dures, cassantes et probablement porphyriques.
Tout autour de ces habitations sont des meules de moulins à bras, en
différents porphyres qui ne se trouvent pas sur le lieu même. On trouve
aussi beaucoup de blocs de même composition, sur lesquels l’on écrasait
quelque chose, et semblables à ceux dont on se sert dans tout le Soudan
pour moudre le grain. La pièce avec laquelle on broyait la matière, sur
ce genre de pierre à moulin, et que l’on tenait à la main, était un gros
morceau de quartz mêlé de parties micacées ; il y en a des tas, tous
rayés et maculés, ce qui prouve évidemment que l’on frottait ces
morceaux de quartz sur les pierres pour les réduire en poudre, procédé
que je n’ai vu que là.
Dans la montagne, j’ai remarqué quelques travaux dans des terrains
schisteux rougeâtres et des roches granitiques, travaux dont le but
était d’enlever les parties quartzeuses ; mais il n’y a aucun filon
continu.
A côté de cet établissement, dans la vallée, était une source qui
servait pour le lavage du quartz pulvérisé. On dit que, depuis une
quarantaine d’années seulement, elle est tarie, et les Arabes, qui ont
une manière à eux de tout expliquer, attribuent cette malheureuse
circonstance à ce qu’un des leurs commit la faute de tuer un très-gros
serpent qui avait l’habitude de venir boire tous les jours à cette
source ; le serpent étant mort, l’eau n’avait plus de raison pour se
produire.
Le gouvernement égyptien a fait travailler dans cet endroit, mais sans
résultat ; cependant je sais, bien certainement, qu’avec des travaux
dirigés avec intelligence, l’on ferait revenir la source.
Ce lieu était un établissement pour l’exploitation de l’or, il n’y a pas
à en douter. Quoique je n’aie pu, ni dans les petites veines de quartz
micacées de la montagne, ni même parmi les morceaux qui ont commencé à
être broyés, trouver, à l’œil nu, la plus petite parcelle d’or natif,
j’en ai l’intime conviction.
Bien que nous ne fussions pas dans la saison des vents chauds, nous
ressentîmes, pendant les jours que je restai à Souffour et aux environs,
un vent brûlant qui nous incommoda beaucoup ; fort heureusement nous
avions à discrétion de l’eau bonne et fraîche prise aux réservoirs des
ravins de la montagne de Raft.