Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la compagnie au temps

marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux enfants, se rendit au

logis, un peu tard. «Pardonnez-moi, dit-elle en entrant, si vous avez

attendu; mon mari est mort, ce matin, d'un accident.»

Elle ne se servit pas du mot _mourir_, qui est une expression

malhonnête, mais de celui de _shnuwnh_, qui signifie, à la lettre, aller

retrouver sa grand'mère. Elle fut alerte et presque gaie; elle-même, un

mois après, elle s'en fut _retrouver sa grand'mère_ en bondissant.

Les Houyhnhnms vivent soixante-dix ou soixante-quinze ans, quelques-uns

vont à quatre-vingts. Quelques semaines avant que de mourir, ils

pressentent leur fin prochaine, et n'en sont point effrayés. Alors ils

reçoivent les visites et les compliments de leurs amis, qui viennent

leur souhaiter un bon voyage.

Dix jours avant le décès, le futur mort, qui se trompe rarement dans son

calcul, va rendre à ses amis les visites qu'il en a reçues, porté dans

une litière par ses Yahous. C'est alors qu'il prend congé, dans les

formes, de ceux qu'il aime, il leur dit un dernier adieu en grande

cérémonie; on dirait d'un bon marchand quittant la contrée où il a fait

sa fortune, et qui prend congé de ses voisins, pour finir ses jours dans

sa nouvelle maison des champs.

Je ne veux pas oublier que les Houyhnhnms n'ont point de terme dans leur

langue pour exprimer ce qui est mauvais, ils se servent de métaphores

tirées de la difformité et des mauvaises qualités des Yahous.

S'ils veulent exprimer l'étourderie et la négligence d'un domestique

ou la faute d'un enfant, une pierre à leurs pieds, un mauvais

temps sur leur tête, ils ajoutent le mot _Yahou_, qui veut tout dire.

Pour exemple, ils diront: _Hhhm-Yahou_, _Whnaholm-Yahou_,

_Ynlhmndwihlma-Yahou_; pour signifier une maison mal bâtie, ils diront

_Ynholmhnmrohlnw Yahou_.

Lecteur bienveillant et bénévole qui m'écoutez bouche béante, et depuis

si longtemps, que je commence à en ressentir un peu de honte, si mes

explications vous paraissent insuffisantes, ou bien si quelqu'un désire

en savoir davantage au sujet des mœurs et des usages des Houyhnhnms, il

prendra, s'il lui plaît, la peine d'attendre qu'un gros volume

in-quarto, que je prépare sur cette matière, soit achevé.

J'en publierai incessamment le prospectus, et je prends ici le strict

engagement que MM. les souscripteurs ne seront point frustrés de leur

espérance et de leurs droits.

Cependant que mon vieux public se contente ici de cet abrégé. La tâche

est rude, au bout du compte, de raconter ce tas d'aventures, même en

abrégé.

Les graveurs, dessinateurs, hydrographes et géographes sont à l'œuvre,

et leur _illustration_ jettera sans nul doute un grand jour sur ma

très-véridique NARRATION!

CHAPITRE X

Félicité du pays des Houyhnhnms.--Les bonheurs de la causerie.--Il est

banni du pays par l'ordre du parlement.

J'ai toujours aimé l'ordre et l'économie; et dans quelque situation que

je me sois trouvé, je n'ai pas manqué à me caser de mon mieux.

Mon maître m'avait assigné une loge à six pas de la maison; ce logement,

qui était une hutte conforme à l'usage du pays et semblable, ou peut

s'en faut, à celles des Yahous, n'avait ni agrément, ni commodité.

J'allai chercher de la terre glaise dont je me fis quatre murs; avec des

joncs je formai une natte dont je couvris ma hutte. Enfin je cueillis du

chanvre: il croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en

composai du fil, et de ce fil une espèce de toile que je remplis de

plumes d'oiseaux pour être couché en vrai sybarite de la Cité.

Je me fis table et chaise avec mon couteau, et le secours de l'alezan.

Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en donnai un neuf de peaux

de lapins, auxquelles je joignis les peaux de certains animaux appelés

_Nnuhnoh_, qui sont fort beaux et à peu près de la même grandeur, et

dont la peau est couverte d'un fin duvet. De cette peau je me fis aussi

des bas très-propres. Je ressemelai mes souliers avec des planchettes

que j'attachai à l'empeigne; et cette empeigne étant usée entièrement,

j'en fis de peau d'Yahou.

Ainsi logé et vêtu, je me nourrissais de mon mieux: coquillages, laitage

et beurre, et racines, parfois du miel dans les troncs des arbres, et je

le mangeais avec mon pain d'avoine. Au fait, la nature est bonne mère;

elle se contente de peu. Et puis la nécessité est mère de l'invention.

Je jouissais d'une santé parfaite et d'une paix d'esprit inaltérable.

J'étais, grâce aux dieux, à l'abri de l'inconstance ou de la trahison

des amis; ni piéges, ni ennemis.

Je n'étais point tenté de faire honteusement ma cour à un grand

seigneur, pour avoir l'honneur de sa protection et de sa bienveillance.

Je n'étais point obligé de me précautionner contre la fraude et

l'oppression: il n'y avait point là d'espion et de délateur gagé, ni de

lord Mayor crédule, étourdi, politique et malfaisant.

En ces domaines de la vérité, je ne craignais point de voir mon honneur

flétri par des accusations absurdes, et ma liberté honteusement ravie

par des complots indignes, et par des ordres surpris à la bonne foi, à

l'incurie. Il n'y avait ni médecins pour m'empoisonner, ni procureurs

pour me ruiner; pas même un poëte à me conduire à travers ses tristes

fictions. Loin de moi la triste exigence de la plume et du sobriquet!

Fi des écrivailleurs! Tous mendiants! Tous mauvais plaisants, joueurs,

impertinents nouvellistes, esprits forts, hypocondriaques, babillards,

disputeurs, gens de parti, séducteurs, faux savants.

Fi des marchands trompeurs, des pasquins, des précieux ridicules, des

esprits fades, damoiseaux, petits maîtres! fi des faquins, des traîneurs

d'épée! Au pays des chevaux, pas un ivrogne! Le dernier pédant avait

emmené la dernière caillette. En même temps, la licence et l'impiété

respectaient mes yeux et mes oreilles. Mes yeux n'étaient point blessés

à l'aspect d'un maraud enrichi par la ruine d'un honnête homme,

tristement abandonné à sa vertu, comme à sa mauvaise destinée.

J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les Houyhnhnms

qui venaient au logis, et mon maître avait la bonté de souffrir que

j'entrasse toujours dans la salle où ces sages parlaient avec tant de

prudence. Il arrivait parfois que ces vrais sénateurs m'adressaient des

questions auxquelles j'avais l'honneur de répondre. J'accompagnais aussi

mon maître en ses visites; mais je gardais le silence à moins qu'on ne

m'interrogeât. Je répondais bien, j'écoutais mieux; tout ce que

j'entendais était utile, agréable, et toujours exprimé en peu de mots,

mais avec grâce; une exacte bienséance était observée, et la plus simple

politesse; on s'appliquait à bien dire, à plaire, à paraître aimable. A

la porte les ennuyeux! Loin d'ici les bavards, qui chicanent à tort, qui

disputent et déplaisent!

C'était leur maxime: en toute compagnie un peu de silence est

nécessaire, et je crois qu'ils avaient raison. Dans cet intervalle et

pendant cette espèce de trêve, l'esprit se remplit d'idées nouvelles, la

conversation en devient plus animée et plus vive.

Leurs entretiens traitaient, le plus souvent, des avantages, de

l'agrément, de l'amitié, des devoirs de la justice.

Ils parlaient de la bonté, de l'ordre, et des opérations admirables de

la nature. Ils recherchaient de préférence les anciennes traditions, les

conditions et les bornes de la vertu, les règles invariables de la

raison; d'autres fois, ils mettaient sur la luzerne et le sainfoin les

délibérations de la prochaine assemblée de leur parlement, le mérite de

leurs poètes, les qualités de la bonne poésie.

Et je puis dire ici sans vanité que je fournissais moi-même à cette

innocente causerie. Ils se demandaient quel mystère était caché dans

cette étrange créature. Ils ruminaient mes accidents, mes aventures, les

mœurs de ma nation, et vous pensez que leurs réflexions (dont je

m'abstiens) faisaient peu d'honneur à l'espèce humaine. A force d'avoir

étudié les mœurs des Yahous, ils parlaient du genre humain à me faire

peur.

Ils découvraient la source de nos égarements, ils approfondissaient la

matière de nos vices, de nos folies; ils devinaient quantité de choses

dont je ne leur avais jamais parlé.

J'avoue ingénument que, si je possède aujourd'hui quelques pâles notions

de philosophie, un brin de sagesse et de prudence, il en faut rapporter

tout l'honneur aux leçons de mon cher maître, aux entretiens de ses

judicieux amis, préférables aux doctes conférences des académies

d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. Oh! je l'avoue et j'en

suis fier, j'avais pour ces illustres personnages une inclination mêlée

de respect, en même temps que j'étais pénétré de reconnaissance pour

leur bonté de ne me point confondre avec leurs Yahous et de me croire un

peu moins imparfait que ceux de mon pays.

Souvent, au souvenir de ma famille, de mes amis, de mes compatriotes et

de toute la race humaine en général, je me les représentais comme de

vrais Yahous, pour la figure et pour le caractère, un peu plus civilisés

seulement, avec le don de la parole et un petit grain de raison.

Si je considérais ma figure au courant d'un clair ruisseau, je tournais

la tête aussitôt, ne pouvant soutenir l'aspect d'un animal qui me

paraissait aussi difforme qu'un Yahou. Mes yeux, accoutumés à la noble

figure des Houyhnhnms, trouvaient en eux le type excellent de la

parfaite beauté. A force de les regarder, de les entendre et de leur

parler, j'avais pris un peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur

maintien, de leur démarche; aujourd'hui que je suis redevenu un libre et

digne citoyen anglais sur le pavé du roi, mes amis vous diront que je

trotte assez souvent comme un cheval. Quand je parle et que je ris, je

hennis; on me raille, et je suis content.

Dans cet heureux état, et goûtant les douceurs d'un parfait repos, je me

croyais tranquille pour tout le reste de ma vie, en cette situation la

plus agréable. Un jour, mon maître m'envoya chercher de meilleur matin

qu'à l'ordinaire, et je le trouvai très-sérieux, l'air inquiet,

embarrassé; il voulait me parler, et ne pouvait ouvrir la bouche.

Après un morne silence, il me tint ce discours: «Je ne sais comment vous

accepterez, mon cher fils, ce que je vais vous dire: à la dernière

assemblée du Parlement, à l'occasion de l'affaire des Yahous, un député

recommandable et justement honoré a représenté à l'assemblée qu'il était

indigne et honteux que j'eusse sous mon toit un Yahou que je traitais

comme un Houyhnhnm; il m'avait vu converser avec ce triste animal, et

prendre plaisir à son entretien comme à celui d'un de mes semblables!

«Certes, disait-il, je sais bien que notre honoré confrère est innocent

de pareil scandale, et pourtant le scandale existe, et je devais le

signaler à Votre Honneur comme un procédé contraire à la raison, et dont

on n'avait jamais ouï parler!»

«Sur quoi l'assemblée, unanime en sa résolution, exigea à l'instant de

deux choses l'une: ou vous reléguer parmi les Yahous pour être employé

comme eux, ou vous renvoyer dans le pays d'où vous êtes venu. La plupart

des sénateurs qui vous connaissent et vous ont vu chez moi ont rejeté

l'alternative; ils ont soutenu qu'il serait injuste et contraire à la

bienséance de vous mettre au rang des Yahous de ce pays, et que vous

aviez un commencement de raison.

«Il serait à craindre, ont-ils ajouté, que, par une communication

fréquente avec un Yahou de votre génie, ils ne devinssent intelligents à

leur tour, c'est-à-dire plus détestables, ajoutons plus dangereux! Le

danger est aussi, mes frères, dans quelque Yahou surnaturel qui leur

démontre à quel point ils sont opprimés, les pousse à la révolte et s'en

vienne avec toutes ces forces sur les Houyhnhnms, pour les déchirer et

les détruire.»

«Cet avis a passé à la pluralité des voix.

«Il faut donc que je vous renvoie incessamment. Voyez à vous tirer de

peine, à vous mettre à la nage, à vous construire un petit bâtiment

semblable à celui qui vous a jeté dans ces lieux, et dont vous m'avez

fait la description. En un mot, par tous les moyens que vous pourrez

imaginer, avec tous les aides et les appuis que nous vous donnerons,

délivrez-nous de cette inquiétude, obéissez au sénat à quatre pieds.

«S'il n'eût tenu qu'à moi, je vous aurais gardé à mon service, en

récompense de vos bonnes inclinations et de votre attention sur

vous-même à corriger ce qui restait en vous du Yahou primitif; de votre

ardeur à vous conformer, autant que votre malheureuse nature en est

capable, à la nature excellente des Houyhnhnms.»

(_N. B._ Les décrets de l'assemblée générale de la nation des Houyhnhnms

s'expriment toujours par le mot _Hnhloayn_, qui signifie exhortation.

Ils ne peuvent concevoir qu'il soit jamais nécessaire de _contraindre_

une créature raisonnable à se soumettre à la raison.)

Ce discours me frappa comme un coup de foudre... Ainsi furent anéanties

mes plus chères espérances! De désespoir, je m'évanouis aux pieds de mon

maître... Il me crut mort!

«Seigneur, lui dis-je en reprenant mes sens, d'une voix dolente, il

n'appartient pas à une créature infime de discuter les volontés d'une

auguste assemblée, et je m'incline avec respect devant sa décision

souveraine! Il faut que j'obéisse, et j'obéirai.

«Mais qu'il me soit permis de vous dire à quel point je suis malheureux;

et que peut-être on pouvait décerner contre moi une peine moins

rigoureuse. Il m'était impossible, hélas! de me mettre à la nage et de

nager plus d'une lieue... (Or la terre la plus proche était à cent

lieues de là peut-être.) On me dit: «Construisez une barque!» Avec quoi

je vous prie, et comment la construire? Néanmoins je voulais obéir,

malgré l'obstacle, et déjà je me regardais comme une créature condamnée

à périr.

«Oui, mon cher maître, sans le vouloir, vous m'avez donné le coup de la

mort! Supposons cependant que je construise une barque assez solide pour

affronter la tempête et les flots de l'Océan, supposez que je trouve un

port qui me recueille, un navire qui me ramène..... hélas! soudain je

retombe au milieu des Yahous traîtres, faussaires, menteurs, vendeurs de

fumée, et redeviens leur semblable.

«O misère! votre heureux disciple est à jamais perdu, mon cher maître,

au milieu du bourbier dont vous l'avez tiré!»

Je parlai ainsi; mon discours fut tout plein de désordre et de douleur;

je me taisais, je pleurais, je me lamentais, je recommençais, ajoutant à

ce bon sénateur, qui s'apitoyait de ma peine, une suite de raisonnements

irrésistibles.

Les raisons qui avaient déterminé MM. les Houyhnhnms étaient trop

solides pour oser leur opposer celles d'un misérable Yahou, tel que moi.

Donc j'acceptai l'offre obligeante qu'il me faisait du secours de ses

domestiques pour m'aider à construire une barque; et je le priai de

vouloir bien m'accorder un espace de temps qui pût suffire à ce

difficile ouvrage.

Enfin, si je retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre

utile à mes compatriotes, en leur traçant le portrait et les vertus des

illustres Houyhnhnms, que je proposerais en exemple à tout le genre

humain.

Son Honneur me répliqua en peu de mots; il me dit que la république

m'accordait deux mois pour la construction de ma barque; en même temps

il ordonnait à l'alezan, mon camarade (il m'est bien permis de lui

donner ce nom-là en Angleterre), de suivre en leurs moindres détails

toutes mes instructions. J'avais dit à mon maître que l'alezan me

suffirait et je savais que ce brave garçon avait beaucoup d'affection

pour moi.

Mon premier soin fut d'aller avec lui vers cet endroit de la côte où

j'avais abordé, il y avait trois années, sitôt passées!

Je montai sur une hauteur, et, jetant les yeux de tous côtés sur le

vaste espace, j'entrevis au nord-est une petite île. Avec mon télescope

je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait être éloignée de

quatre ou cinq lieues. Le bon alezan disait d'abord que c'était un

nuage! Il n'avait jamais vu d'autre terre que sa terre natale; il ne

savait pas distinguer sur mer les objets éloignés. Ce fut à cette île

que je résolus de me rendre aussitôt que ma barque serait construite.

Ici se présentaient en foule une suite d'obstacles. L'alezan et moi,

nous étant consultés, nous allâmes dans la forêt voisine, et moi avec

mon couteau, lui avec un caillou tranchant emmanché fort adroitement,

nous coupâmes le bois nécessaire à notre œuvre... Au fait, je ne veux

pas fatiguer le lecteur de ces minuties; en six semaines nous eûmes

construit une espèce de canot à la façon des Indiens, mais beaucoup plus

large. Avec deux peaux de Yahous cousues ensemble je me fis une voile,

ayant choisi deux peaux de jeunes Yahous: celle des vieux aurait été

trop dure. En même temps, je me fournis de quatre rames; je fis

provision d'une quantité de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec

deux vases assez profonds, celui-ci plein d'eau, celui-là plein de lait.

Je fis l'épreuve de mon canot dans un grand étang, corrigeant l'un après

l'autre les défauts que j'y pus remarquer, bouchant toutes les voies

d'eau avec du suif d'Yahou, et m'efforçant de le mettre en état de me

porter avec ma petite cargaison. Je le mis enfin sur une charrette, et

le fis conduire au rivage par des Yahous, sous la conduite de l'alezan

et d'un autre domestique.

Et, quand tout fut prêt, le jour de mon départ arrivé, je pris congé de

mon maître, de la haquenée son épouse et de toute l'écurie; hélas!

j'avais les yeux baignés de larmes, mon cœur était transpercé de

douleur. Son Honneur voulut me voir dans mon canot, et s'avança jusqu'au

rivage avec plusieurs de ses amis, de ses voisins. Je fus obligé

d'attendre une heure, à cause de la marée; alors, le vent étant bon pour

aller à l'île, je pris le dernier congé de mon maître.

A ses pieds je me prosternai pour les lui baiser; il me fit l'honneur de

lever son pied droit jusqu'à ma bouche; et, si je rapporte ici cette

circonstance, ce n'est point par vanité: c'est tout simplement que

j'imite en ceci tous les voyageurs, qui ne manquent guère de faire

mention des honneurs extraordinaires qu'ils ont reçus.

Je fis une profonde révérence à toute la compagnie, et, me jetant dans

mon canot, je m'éloignai du rivage en pleurant.

CHAPITRE XI

Gulliver est percé d'une flèche que lui décoche un sauvage.--Il est

pris par des Portugais qui le conduisent à Lisbonne.--Il passe en

Angleterre.

Je commençai ce malheureux voyage le 15 février de l'an 1715, à neuf

heures du matin. Quoique j'eusse le vent en poupe, il me suffit d'abord

de mes rames. Mais, considérant que je serais bientôt las et que le vent

pouvait changer, je déployai ma voile, et, la marée arrivant à mon aide,

je cinglai l'espace d'une heure et demie.

Mon maître, avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie, restèrent sur le

rivage, éperdus et fort attristés, jusqu'à ce qu'ils m'eussent perdu de

vue, et j'entendis plusieurs fois mon cher ami l'alezan hennir: _Hnuy

illa nyha, majah Yahou!_ C'est-à-dire: _Prends bien garde à toi, gentil

Yahou!_

Mon dessein était de découvrir, par bonheur, quelque petite île

inhabitée, où je trouvasse à point ma nourriture et de quoi me vêtir. Je

me figurais, dans un pareil séjour, une situation mille fois plus

heureuse que celle d'un premier ministre. Une horreur extrême de

retourner en Europe et d'y vivre en la société et sous l'empire des

Yahous me faisait rêver la royauté d'une île déserte.--Ah! quel bonheur

si mon vœu se fût accompli! Dans cette heureuse solitude je passerais

doucement le reste de mes jours, enveloppé dans ma philosophie et

jouissant de mes pensées sur le souverain bien, sans autres plaisirs que

le témoignage de ma conscience, sans être exposé à la contagion des

vices énormes que les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma

détestable espèce!

Le lecteur se souvient sans doute des accidents de mon voyage, de mes

gens révoltés, de ma triste prison dans mon propre navire, et de

Gulliver abandonné dans une île déserte. Il m'avait semblé que mon île

était située à dix degrés au sud du cap de Bonne-Espérance,

quarante-cinq degrés de latitude méridionale. Et sur cette inquiétante

conjecture je ne laissai pas de cingler à l'est, espérant mouiller au

sud-ouest de la côte de la Nouvelle-Hollande, et de là me rendre à

l'ouest, en quelqu'une des petites îles situées aux environs. Le vent

était directement à l'ouest, et, sur les six heures du soir, je supputai

que j'avais fait environ dix-huit lieues, à l'est.

Sur ces entrefaites apparut à mes yeux clairvoyants une île infime, et,

quand j'abordai, cette île était une roche; au flanc de la roche, une

vague hurlante avait creusé une baie où j'amarrai mon canot. La roche

était de facile escalade, et je découvris, vers l'est, une terre qui

s'étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot; le

lendemain, ramant de grand matin et de grand courage, en sept heures

j'arrive à cette corne de la Nouvelle-Hollande qui est au sud-ouest.

Ainsi je fus confirmé dans une opinion que j'avais depuis longtemps:

que les mappemondes et les cartes placent ce pays au moins à trois

degrés plus à l'est qu'il n'est réellement. Je crois avoir, il y a déjà

plusieurs années, communiqué ma pensée à mon illustre ami M. Herman Moll

et lui avoir expliqué mes raisons. Naturellement le savant M. Moll,

après m'avoir bien écouté en approuvant de la tête, obstinément... en

revint aux anciennes cartes.

L'endroit où j'avais pris terre annonçait une profonde solitude, et

cependant la prudence empêchait (j'étais sans armes) que je me

hasardasse plus avant dans les terres. Je ramassai des coquillages, mais

le plus petit feu me pouvait déceler aux habitants de la contrée. Ainsi,

pendant les trois jours que je me tins en cet endroit, je vécus

d'huîtres et de moules, afin de ménager mes humbles provisions. Je

trouvai très-heureusement un petit ruisseau dont l'eau jasait, courait,

et me rafraîchissait.

Le quatrième jour m'étant risqué dans les terres, je découvris vingt ou

trente habitants du pays, sur une hauteur qui n'était guère à plus de

cinq cents pas. Ils étaient nus, et se chauffaient autour d'un grand

feu. Un d'eux m'aperçut et me désigna au reste de la bande.

Aussitôt voilà mes sauvages qui se dirigent de mon côté, et moi de ramer

de toutes mes forces!... Ils me suivirent le long du rivage, et comme je

n'étais pas fort avancé dans la mer, ils me décochèrent une flèche; elle

m'atteignit au genou gauche, et me fit une large blessure, dont je porte

encore aujourd'hui la marque. Ajoutez que l'arme était peut-être

empoisonnée, et pensez donc si, une fois hors d'atteinte, je tâchai de

sucer ma plaie et de bander mon genou.

En ce moment cruel, je me disais: «Comment faire? et de quel côté me

conduire? Ici, une terre inhospitalière, et là-bas le nuage, et rien que

l'espace!...» Et comme, au loin, je cherchais à m'orienter, j'aperçus au

nord-est une voile!

A chaque instant elle avançait. J'étais sauvé... Mais l'horreur que

j'avais conçue pour toute la race des Yahous me fit prendre en ce moment

le parti de virer de bord et de ramer vers le sud, pour me rendre à

cette même baie d'où j'étais parti le matin. Plutôt mille fois servir de

pâture aux anthropophages de l'Océan que de vivre avec des Yahous!

J'approchai donc mon canot le plus près qu'il me fut possible, et me

cachai à quelques pas de là, derrière une petite roche assez voisine du

petit ruisseau dont j'ai parlé.

Cependant le navire que je fuyais s'arrête à une demi-lieue de la baie;

il envoie au rivage ses tonneaux vides, à remplir de cette eau fraîche;

elle était célèbre en ces parages. Les mariniers, en prenant terre,

aperçurent mon canot, et reconnurent sans peine que le propriétaire

n'était pas loin.

Quatre d'entre eux, bien armés, cherchèrent aux environs, et me

trouvèrent, couché la face contre terre, à l'abri de la roche. Ils

furent d'abord très-surpris de ma figure: un habit de peau de lapin, des

souliers de bois, des bas fourrés!

«Voilà, dirent-ils, un sauvage qui a perdu le talent d'aller tout

nu!--Lève-toi, reprit un de ces matelots, et réponds-nous! Qui es-tu?

d'où viens-tu? où vas-tu?»

Les voyages de Gulliver · 第 22 / 24 段