Il parlait portugais; je lui répondis, en portugais, que j'étais un

pauvre Yahou banni du pays des Houyhnhnms, et que je le conjurais de me

laisser libre. Ils furent surpris de m'entendre parler leur langue, et

jugèrent, par la couleur de mon visage, que j'étais un Européen; mais

ils ne savaient ce que je voulais dire par ces mots de _Yahous_,

_Houyhnhnms_, et de grand cœur ils s'amusèrent de mon accent, qui

ressemblait au hennissement d'un cheval.

Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, et

déjà je me mettais en état de leur brûler la politesse et de rentrer

dans mon canot... Ils mirent la main sur moi, et m'obligèrent de

répondre à leurs questions. Je répondis:

«Je suis Anglais, j'ai quitté l'Angleterre il y aura tantôt cinq ans, à

l'heure où la paix était profonde entre le Portugal et l'Angleterre.

Ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en ennemis,

puisque je ne leur voulais aucun mal. Encore une fois, j'étais un pauvre

Yahou qui cherchait quelque île déserte où passer dans la solitude le

reste d'une vie infortunée!»

A leur tour ils me parlèrent, et Dieu sait quelle fut ma surprise et si

je crus voir un prodige! Cela me paraissait aussi extraordinaire que si

j'entendais aujourd'hui un chien, une vache parler en bon anglais. Ces

marins... _Yahous_ me répondirent avec toute l'humanité et la politesse

imaginables!

«Ayez bon courage, me disaient-ils; certainement notre capitaine voudra

vous prendre sur son bord, et _gratis_, vous ramener à Lisbonne, et de

Lisbonne en Angleterre.»

Ainsi, deux d'entre eux iraient en toute hâte trouver le capitaine,

l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses ordres; en même

temps, à moins que je ne leur donnasse ma parole de ne point m'enfuir,

ils allaient me lier. «Faites-en, leur dis-je, à votre volonté.»

Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures; mais je

leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que mes malheurs

m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures, la chaloupe, qui

avait porté l'eau douce au navire, revint avec l'ordre de m'amener tout

de suite à bord.

Je me jetai à genoux, priant qu'on me laissât et qu'on voulût bien

respecter ma liberté! Vaine prière... On me lie, on m'emporte, on me

mène au navire, et me voilà en présence du Yahou qui le conduit.

Il s'appelait Pedro de Mendez, honnête homme. Il me pria d'abord de lui

dire qui j'étais; ensuite il me demanda ce que je voulais boire et

manger, m'assurant que je serais traité comme lui-même. Il me dit tant

de choses obligeantes, que je fus tout stupéfait de trouver tant de

bonté dans un Yahou.

Cependant je gardais un air morne et fâché, et ne répondis autre chose à

ses honnêtetés, sinon que j'avais à manger dans mon canot. Pour en

finir, il voulut qu'on mît un poulet à la broche et qu'on tirât de son

meilleur vin. En attendant que mon repas fût prêt, il me fit conduire en

un bon lit, dans la meilleure cabine. On eut grand'peine à me coucher

tout habillé; peu s'en fallut même que je ne me jetasse à la mer, pour

n'être point obligé de vivre avec des Yahous.

Je fus retenu par les matelots, et le capitaine, informé de ma

tentative, ordonna de m'enfermer.

Après le dîner, don Pedro me vint retrouver; il voulut savoir quel motif

m'avait porté à cette entreprise d'un homme au désespoir, et pourquoi

donc je résistais à toute sa bienveillance. «Et quoi! me disait-il, on

vous sauve, on s'empresse autour de vous, et vous voulez mourir?» Il

parlait si bien, d'une façon si touchante et si persuasive, que je

commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. En peu de

mots je lui racontai mon voyage, la révolte de mes gens sur une

embarcation dont j'étais capitaine, et la résolution qu'ils avaient

prise de me laisser sur un rivage inconnu.

Je lui dis ces trois belles années passées parmi les Houyhnhnms, qui

étaient des chevaux parlants, raisonnants et raisonnables... Il prit mon

récit tout entier pour un tissu de visions et de mensonges, et j'en fus

extrêmement choqué.

«Monsieur, lui dis-je, on ne ment que chez les Yahous d'Europe, on ne

sait pas mentir chez les Houyhnhnms, non pas même les enfants et les

valets.» Au surplus, il croirait ce qu'il lui plairait; mais j'étais

prêt à répondre à toutes les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et je

me flattais de lui faire enfin connaître la vérité.

Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs questions pour

s'assurer que je gardais l'ordre et la logique du discours, comprenant

enfin que je n'étais pas un visionnaire et que les parties de mon

histoire se rapportaient l'une à l'autre, commença à ne plus douter de

ma sincérité.

Même il se souvint qu'il avait jadis rencontré un matelot hollandais qui

lui avait dit avoir pris terre, avec cinq de ses camarades, à une

certaine île ou continent, au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils

avaient mouillé pour faire aiguade, et bel et bien ils avaient aperçu un

cheval, chassant devant lui un troupeau d'animaux semblables aux Yahous

dont je parlais.

Il avait ajouté plusieurs particularités que le capitaine avait

oubliées; et maintenant ces étranges détails lui revenaient en mémoire

et le rendaient tout honteux de son incrédulité.

Donc, puisque aussi bien je faisais profession d'un si grand attachement

à la vérité, il exigeait ma parole d'honneur de rester avec lui pendant

tout le voyage, et sans songer à plus attenter sur ma vie; ou bien il

m'enfermerait jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce

qu'il exigeait de moi, non pas sans de grandes protestations que je

souffrirais plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir

jamais à retourner parmi les Yahous de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Afin de

témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses bontés, je

m'entretenais quelquefois avec lui, s'il me priait instamment de lui

parler, et m'efforçais de lui cacher mon aversion pour tout le genre

humain.

Il m'échappait néanmoins quelques traits satiriques; il les prenait en

galant homme, ou bien il ne faisait pas semblant d'y prendre garde. Je

passais la plus grande partie du jour, seul dans ma chambre, et ne

voulais parler à qui que ce fût de l'équipage. Ainsi j'obéissais aux

répugnances que m'avaient laissées les Houyhnhnms avec leurs idées

philosophiques.

J'étais dominé par une misanthropie insurmontable; on m'eût pris pour

quelqu'un de ces sombres esprits, de ces farouches solitaires, qui, sans

avoir fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le

caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour l'humanité.

[Illustration:

_Gavarni del. Imp. Lemercier et Cie Paris Ed. Willmann sc._

à trois heures de l'après midi j'arrivai à Redriff et me rendis au

logis.]

Le capitaine en vain me pressa plusieurs fois de quitter les dépouilles

dont j'étais couvert, et de m'habiller de pied en cap; je le remerciai

de ses offres, ayant horreur de mettre sur mon corps ce qui avait été à

l'usage d'un Yahou. Je lui permis seulement de me prêter deux chemises

blanches. Le blanchissage, à coup sûr, les avait purifiées! Je les

mettais tour à tour de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver

moi-même.

Nous arrivâmes à Lisbonne le 5 de novembre 1715. Le capitaine alors me

força à prendre ses habits, pour empêcher la foule de nous huer dans les

rues. Il me conduisit à sa maison, et voulut que je demeurasse chez lui,

pendant mon séjour en cette ville. Instamment je le priai de me loger au

quatrième étage, en un coin sombre et loin de la foule, et qu'il me fît

la grâce de ne dire à personne ce que je lui avais raconté de mon séjour

parmi les Houyhnhnms! Si mon histoire était sue, il m'arriverait une

infinité de curieux, suivis d'une infinité de questions... et peut-être

aussi l'inquisition s'en mêlant, gare le bûcher!

Le capitaine était garçon, il n'avait que trois domestiques; celui qui

m'apportait à manger dans ma chambre avait de si bonnes façons à mon

égard et tant de bon sens pour un Yahou, que sa compagnie ne me déplut

point. Il gagna sur moi que parfois je mettrais ma tête à ma lucarne

pour prendre l'air; ensuite il me persuada de descendre à l'étage

au-dessous et de coucher dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la

rue.

Il me fit regarder par cette fenêtre, et tout d'abord je retirais ma

tête aussitôt que je l'avais avancée: voir la foule aller, venir,

m'était insupportable! A la fin, je m'apprivoisai peu à peu; au bout de

huit jours, je descendis encore un étage.

Et si complétement ce garçon triompha de ma faiblesse, qu'il me fit

asseoir sur le seuil de la porte, où je regardais les passants... Un peu

plus tard je l'accompagnai dans les rues.

Don Pedro, à qui j'avais expliqué l'état de ma famille et de mes

affaires, me dit un jour, que j'étais obligé, en honneur et en

conscience, de retourner dans mon pays, et de vivre, en ma maison, avec

ma femme et mes enfants.

Il y avait justement dans le port un navire prêt à faire voile pour

l'Angleterre, et le bon capitaine avait déjà fait porter dans ma cabine

tout ce qui serait nécessaire à mon voyage. A ces raisons j'en opposai

plusieurs qui me détournaient de rentrer dans mon pays. «Non, non,

disais-je, une île déserte où je finirai mes jours en rêvant aux amis

que j'ai perdus, voilà ce qu'il me faut désormais.» Il me répliqua que

cette île à moi tout seul était une chimère, et que partout je

trouverais des hommes; au contraire, une fois chez moi, j'y serais le

maître et pourrais être aussi seul qu'il me plairait.

A la fin, je me rendis, ne pouvant mieux faire, et d'ailleurs j'étais

devenu un peu moins sauvage. Le 24 du mois de novembre, je quittai

Lisbonne et m'embarquai sur un bateau marchand. Don Pedro m'accompagna

jusqu'au port; il eut l'honnêteté de me prêter vingt livres sterling.

Durant tout le voyage, aucun commerce avec le capitaine, avec pas un des

passagers! Je me fis malade afin de rester dans ma chambre. Le 5

décembre 1715, nous jetâmes l'ancre aux Dunes, environ sur les neuf

heures du matin. A trois heures de l'après-midi, j'arrivai à Redriff en

bonne santé, et me rendis à mon logis.

Ma femme et toute ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur

surprise et leur joie; ils m'avaient cru mort, et, me retrouvant sain et

sauf, ils s'abandonnèrent à des transports que je ne saurais exprimer.

Je les embrassai tous assez froidement, à cause de l'idée Yahou, qui

n'était pas encore sortie de mon esprit.

Mon premier argent frais, je l'employai à l'achat de deux jeunes

chevaux. Je leur fis bâtir une fort belle écurie, et leur donnai un

palefrenier du premier mérite, dont je fis mon favori et mon confident.

L'odeur de l'écurie était pour moi une odeur suave, et j'y passais tous

les jours quatre heures charmantes, à parler à mes deux amis

hennissants, qui me rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.

Hélas! voici déjà cinq années que je suis de retour de mon dernier

voyage, et que je vis retiré chez moi.

La première année, avec grand'peine, je supportais la vue de ma femme et

de mes enfants, il fallut un grand effort de ma volonté pour manger avec

eux.

Mes idées changèrent à la longue; aujourd'hui je suis un homme

ordinaire... un peu misanthrope, il est vrai. Mais convenez, ami

lecteur, qu'on le serait à moins! Quoi de plus sérieux que la vie

humaine? quoi de plus triste au départ, de plus décourageant au retour?

CHAPITRE XII

Contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations.--Ce que pense

Gulliver de la conquête à faire des pays qu'il a découverts.

La voilà terminée enfin, cette histoire complète de mes voyages, pendant

l'espace de seize ans et sept mois! Dans cette relation, j'ai moins

cherché l'élégance et le talent du récit que la vérité et la sincérité.

Peut-être avez-vous pris pour contes et fables les _Voyages de

Gulliver_; convenez du moins que l'auteur parle en bonhomme, ignorant du

mensonge et des ressources les plus vulgaires de la fiction. Donc ceci

est un livre de bonne foi, il en a toutes les apparences: simplicité,

clarté, bonhomie, exacts détails.

Il nous est aisé, sans doute, à nous autres voyageurs dans les terres

inconnues, de nous perdre en descriptions surprenantes de quadrupèdes,

de serpents, d'oiseaux et de poissons extraordinaires, mais, si la

vérité a ses voiles, en revanche le mensonge a ses fumées, il est

toujours le mensonge!

Au contraire, ici, reconnaissez le voyageur véridique à ces signes: il

songe à donner de bons enseignements; il vise à l'utilité plus qu'à

l'intérêt de la leçon; il s'adresse aux sages esprits, non aux esprits

curieux; il est content s'il persuade, il est fâché s'il amuse; il

cherche en tout lieu l'utile, il laisse aux écumeurs de mer les

miracles.

Voilà tout ce que je me suis proposé dans cet ouvrage et je crois que

l'avenir m'en saura gré.

Je voudrais de tout mon cœur qu'il fût ordonné par une loi:

Avant qu'un voyageur publie la relation de ses voyages, il jure par

serment, en présence du lord grand chancelier, que tout ce qu'il va dire

est exactement vrai, ou du moins qu'il le croit tel.

Le monde, à ce compte, aurait moins de déboires et ne serait pas trompé

comme il l'est tous les jours. Je vote à l'avance pour cette loi

salutaire! et, mon livre à la main, j'entendrai volontiers le terrible

axiome: _Il faut subir la loi que soi-même on a faite_.

Autrefois, quand j'étais jeune, il n'y avait pas de relation de voyage

qui n'eût un grand charme à mes yeux! Mais, depuis que j'ai fait plus

que le tour du monde, que j'ai vu les choses de mes yeux, je n'ai plus

de goût pour cette sorte de lecture; un simple roman me convient

davantage, et plaise au Ciel que mon lecteur pense comme moi!

Mes amis ayant jugé que la relation de mes voyages avait un certain air

de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et

j'ai consenti à me faire imprimer vif! Certes, peu de malheurs m'ont été

épargnés, mais j'ai toujours évité les horreurs du mensonge. Il n'y a

rien de pire, et voilà l'abîme dont il est impossible de se tirer.

La fortune éprouva le malheureux Sinon.

Qu'elle en ait fait un traître! oh! ma foi non[4]!

[4] VIRG., _Énéide_, l. II.

Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages: cela

ne demande ni science, ni génie, il suffit d'avoir une bonne mémoire, ou

tenir un journal exact: je sais aussi que les faiseurs de relations

ressemblent aux faiseurs de dictionnaires; ils ont leur nouveauté...,

ils ont leur éclipse. On a dépouillé son voisin de droite, on est

dépouillé par son voisin de gauche. Il m'arrivera peut-être ici la même

chose, d'autres voyageurs iront dans les pays d'où je viens, ils en

reviendront, ils enchériront sur mes descriptions, ils feront tomber mon

livre... Heureusement, je n'écris pas pour la gloire, et pour peu que je

sois utile un instant, ces petites déchéances ne sauraient me chagriner.

Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage. En vérité, quel

reproche adresser au voyageur qui décrit des pays dans lesquels nos

marchands n'ont rien à gagner? J'ai écrit sans passion, sans esprit de

parti, et sans vouloir blesser personne, uniquement pour l'instruction

générale du genre humain. J'ai écrit sans aucune vue d'intérêt ou de

vanité.

Les observateurs, les examinateurs, les critiques, les chicaneurs, les

politiques, les petits génies, les patelins, les esprits les plus

difficiles et les plus injustes, n'ont rien à me dire; ils ne trouveront

point, Dieu soit loué! l'occasion d'exercer leur odieux talent contre

un livre innocent de supercherie et de toute espèce de vanité.

Le petit nombre, c'est-à-dire les sages, me conseillaient, à mon retour,

de présenter au secrétaire d'État un Mémoire instructif de mes

découvertes! C'est la loi: toutes les terres qu'un sujet découvre

appartiennent à la couronne.

Hélas! je doute un peu que la conquête des pays d'où je viens soit aussi

facile que celle de Fernand Cortez dans cette contrée de l'Amérique où

les Espagnols massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes!

Qui s'inquiète, après tout, de Lilliput? Le bel empire à conquérir et

comme on serait sûr de faire ses frais de flotte et d'armée! En même

temps, comme il serait d'une administration prudente et d'un

gouvernement prévoyant d'attaquer les Brobdingnagiens!

Il ferait beau voir une armée anglaise entreprendre une descente en ce

pays étrange, et messieurs les Anglais seraient-ils contents d'être

envoyés dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne sur la

tête, et prête à écraser les rebelles?... à plus forte raison les

ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet empire!

Le pays des Houyhnhnms paraît une conquête aisée, au premier abord. On

ignore dans ce doux pays, le métier de la guerre; armes blanches, armes

à feu, sont lettres closes; plaines chargées d'avoine, opulentes

prairies, pas un fossé, pas un rempart... Royaume à prendre...

Et pourtant, si j'étais ministre d'État, je ne serais guère d'humeur à

tenter pareille entreprise. Ils sont sages, ils sont prudents, les

Houyhnhnms; et leur prudence et leur parfaite unanimité sont des armes

terribles. Imaginez-vous, d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur,

se jetant sur une armée européenne; est-ce qu'on résiste à pareil choc?

Ah! que de soldats déchirés à belles dents! Que de bataillons défoncés à

coups de pied, que de têtes brisées par ces poitrails de fer!

Il n'est point de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer l'_impavidum

ferient_... Quant à moi, leur disciple et leur serviteur fidèle, à Dieu

ne plaise que jamais j'indique à la conquête les chemins qui conduisent

à ces pâturages de la philosophie et du bonheur!

Ils m'ont appris la justice! ils m'ont enseigné le devoir! ils m'ont

démontré l'horreur de la guerre! A Dieu ne plaise que Gulliver soit

l'instrument d'une invasion chez eux!

Savez-vous, mes frères, ce que peut être une invasion? Une troupe de

pirates est poussée par la tempête on ne sait où. Un mousse, au sommet

du perroquet, découvre une terre: aussitôt les voilà qui cinglent vers

ce lointain sans nom.

Ils abordent, ils descendent sur le rivage; ils voient un peuple

innocent qui les accueille. Aussitôt ils donnent un nouveau nom à cette

terre, ils prennent possession au nom de leur maître. Avec du sable et

de la fange, ils élèvent un monument qui atteste à la postérité cette

illustre action!

C'est bien fait. Par ces petites cérémonies, la terre appartient à ces

brigands, toute la terre et ses habitants, tombeaux, berceaux, le fruit

de l'arbre et l'or enfoui, de droit naturel tout leur revient. Ils ont

le droit de vie et de mort. Pour le manifester au monde entier qui les

contemple, ils égorgent une centaine de pauvres Indiens sans défense.

Ils ont la bonté d'en épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs

cabanes. Voilà le grand acte de possession souveraine qui commence à

fonder le droit divin.

Cette œuvre accomplie, ils reviennent en toute hâte au pays natal,

rapportant des échantillons de leurs pillages, et demandant de nouveaux

_droits_ à tout piller, tout égorger; ils les obtiennent. Vaisseaux,

fusils, canons, munitions, chevaux même, rien n'y manque, et pille, et

tue!... Et voilà comme on devient un peuple civilisateur prêchant

l'Évangile, et donnant aux peuples soumis l'utile exemple de toutes les

vertus!

A Dieu ne plaise que je désigne ici la joyeuse Angleterre! Elle a

déployé dans ses colonies une justice paternelle. Elle a porté

l'Évangile dans les pays nouvellement découverts, heureusement envahis;

elle a pratiqué la loi chrétienne, et pendant que l'Espagne envoie aux

Indiens des égorgeurs, l'Angleterre est attentive à choisir des

ministres dévoués, des gouverneurs honorables, des braves gens des deux

sexes, bienvenus du roi, bienvenus des colonies, bienvenus du peuple

anglais.

Qui nous pousse, au reste, à nous emparer des pays dont j'ai fait la

description! Quel avantage d'enchaîner et de tuer les naturels? Ils ne

possèdent ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent

donc pas d'être un objet de notre ardeur martiale et de notre zèle

religieux, et que nous leur fassions tant d'honneur que de les

conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt

d'attester en justice, et la main sur le livre antique de notre foi,

qu'avant moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées:

je prends à témoin les naturels, dont la déposition serait irrécusable.

Il est vrai que l'on pourrait m'objecter ces deux Yahous dont j'ai

parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois

sur une montagne, et sont devenus la tige de tous les Yahous de ce

pays-là...

Avec un peu de bonne volonté dans la demande et dans la réponse, il ne

serait pas difficile de prouver que ces deux anciens Yahous étaient

natifs d'Angleterre: ils ont transmis à leurs descendants plus qu'il

n'en faut de leurs habitudes, de leur rudesse et des traits de leur

visage, pour attester de leur origine picte et saxonne.

Au surplus, je laisse aux docteurs ès-colonies, aux économistes de

profession, à discuter cet article, à examiner s'il ne fonde pas un

titre incontestable et d'une évidente clarté pour le droit de la

Grande-Bretagne.

Et maintenant que j'ai répondu, sans réplique, à la seule objection

qu'on me pût faire au sujet de mes voyages, permettez, ami lecteur,

après tant de fatigues sur terre et sur mer, que je me retire enfin dans

mon doux pays de Redriff.

Après tant d'aventures presque incroyables, il n'est rien de mieux, en

attendant une mort paisible, que beaucoup de sagesse, une humble maison,

beaucoup de philosophie, un petit jardin.

ICI S'ARRÊTENT LES VOYAGES DE GULLIVER.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

JONATHAN SWIFT 1

PREMIÈRE PARTIE.--LE VOYAGE A LILLIPUT

CHAPITRE PREMIER

Gulliver rend compte des premiers motifs qui le portèrent à

voyager.--Il fait naufrage, et se sauve à la nage dans le

pays de _Lilliput_.--On l'enchaîne, on le conduit,

enchaîné, plus avant dans les terres. 29

CHAPITRE II

L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses

courtisans, visite Gulliver dans sa prison.--Description de

la personne et de l'habit de Sa Majesté.--Une commission

scientifique est nommée pour apprendre la langue à

l'auteur.--Il obtient des grâces par sa douceur: ses poches

sont visitées. 42

CHAPITRE III

Gulliver divertit l'empereur et les grands de l'un et de

l'autre sexe, d'une manière fort

extraordinaire.--Description de la cour de

Lilliput.--L'auteur est mis en liberté à certaines

conditions. 54

CHAPITRE IV

Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais

de l'empereur.--Conversation entre Gulliver et un

secrétaire d'État, sur les affaires de l'empire.--Les

offres que fait Gulliver de servir l'empereur dans toutes

ses guerres. 63

CHAPITRE V

Gulliver par un stratagème extraordinaire, s'oppose à une

descente des ennemis.--L'empereur lui confère un grand

titre d'honneur.--Les ambassadeurs arrivent de la part de

l'empereur de Blefuscu, pour demander la paix.--Le feu

prend à l'appartement de l'impératrice, et Gulliver

contribue à éteindre l'incendie. 71

CHAPITRE VI

Les mœurs des habitants de Lilliput.--Leur littérature,

leurs coutumes, leur façon d'élever les enfants. 78

CHAPITRE VII

Gulliver, ayant reçu l'avis qu'on voulait lui faire son

procès, pour crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le

royaume de Blefuscu. 91

CHAPITRE VIII

Gulliver, par un accident heureux, trouve le moyen de

quitter Blefuscu.--Après quelques difficultés, il retourne

enfin dans sa patrie. 101

DEUXIÈME PARTIE.--LE VOYAGE A BROBDINGNAC

CHAPITRE PREMIER

Gulliver, après avoir essuyé une grande tempête, se jette

dans une chaloupe et descend à terre.--Il est saisi par un

des habitants du pays.--Comment il est traité.--Idée du

pays et du peuple de Brobdingnac. 111

CHAPITRE II

Portrait de la fille du laboureur.--Gulliver est conduit à

la ville, un jour de marché.--Plus tard on le porte dans la

capitale du royaume, et récit de ce qu'il a vu et souffert. 126

CHAPITRE III

Gulliver mandé à la cour.--La reine l'achète et le présente

au roi.--Il dispute avec les savants de Sa Majesté.--On lui

prépare un appartement.--Il devient favori de la reine.--Il

soutient l'honneur de son pays.--Ses querelles avec le nain

de Sa Majesté. 134

CHAPITRE IV

Description du pays.--Gulliver indique une correction pour

les cartes modernes.--Palais du roi; sa capitale.--Manière

de voyager de Gulliver.--Le temple. 145

CHAPITRE V

Aventures diverses.--Gulliver montre ses connaissances en

navigation. 150

CHAPITRE VI

Les voyages de Gulliver · 第 23 / 24 段