«Il est certain que vous ressemblez aux Yahous pour la figure

extérieure, et vous leur seriez tout à fait semblables, avec plus de

force et d'agilité, des griffes plus longues. Du côté des mœurs, la

ressemblance est entière. Ils se haïssent les uns les autres, et la

raison en est qu'ils voient leur laideur et leur figure odieuse, sans

qu'aucun d'eux ait jamais considéré la sienne propre.

«Avec ce petit grain de raison que vous avez, et qui leur manque, il

vous était impossible de nier que vous fussiez aussi laids, grêles,

difformes et mal bâtis que les Yahous, et, prudents, vous avez caché ces

disgrâces sous la parure et l'ornement. Vos habits sont des mensonges!

Mâles et femelles, vous vous êtes trouvés si difformes, que vous avez

inventé mille ajustements, dans l'espérance où vous étiez que vous

seriez moins insupportables les uns pour les autres. Vaines précautions!

si vous êtes moins hideux au premier aspect, vous ne vous haïssez pas

moins; d'autres sujets de division, qui règnent parmi nos Yahous,

règnent aussi parmi vous.

«Si nous jetons à cinq Yahous autant de viande qu'il en suffirait à

rassasier cinquante... au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en

abondance, ils se heurtent, ils se mordent, ils se déchirent; chacun

voudrait engloutir les cinquante portions des cinq autres, et nous

sommes obligés de les repaître à part, et de lier ceux qui sont repus,

de peur qu'ils ne se ruent sur les Yahous non rassasiés. Si la vache du

voisin meurt de vieillesse ou par accident, nos Yahous n'ont pas plutôt

appris cette agréable aubaine, que les voilà tous en campagne; et

troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour, c'est à qui

mettra la bête en lambeaux. On se bat, on s'égratigne, on se déchire,

et, si ces misérables Yahous ne finissent point par rester morts sur la

place, il n'en faut rien attribuer à la prudence: ils sont privés des

machines meurtrières et des armes massacrantes de vos pays.

«On rencontre assez souvent dans notre sol certaines pierres luisantes

de différentes couleurs, dont nos Yahous sont fort amoureux. Rien ne

leur coûte pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement

enfouies: ils les portent dans leurs loges; ils en font un amas qu'ils

cachent, et sur lequel ils veillent sans cesse et sans fin, comme un

trésor, prenant bien garde que leurs camarades ne les découvrent. D'où

leur vient cette inclination violente pour les pierres luisantes? à quoi

peuvent-elles leur être utiles? C'est un mystère qui m'échappe!

«Il faut que cette abominable avarice de vos Yahous dont vous m'avez

parlé, se trouve aussi dans les nôtres, et voilà ce qui les rend si

passionnés pour les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à ce

vieil Yahou que vous voyez là-bas, accroupi dans les fanges, de vieux

cailloux pour lesquels il avait creusé, pendant dix ans, la terre avec

ses griffes, avec son groin... Il poussa des hurlements terribles, et se

révolta comme un cheval que l'on voudrait maltraiter; il écumait de

rage, il avait le feu dans les yeux... Aussitôt qu'il se vit dépouillé

de ses chers cailloux, pour lesquels il serait mort vingt fois, ce

triple animal ne voulut plus boire ni manger; il tomba dans la

tristesse, il pleurait et se lamentait, il levait au ciel ses mains

abominables; malgré les coups, il refusa toute espèce de travail jusqu'à

ce que j'eusse ordonné de reporter ce ridicule trésor à l'endroit où je

l'avais pris.

«Alors maître Yahou commença de reprendre ses esprits, sa bonne humeur,

et de recacher ses bijoux.

«Lorsqu'un Yahou a découvert dans un champ une de ces pierres

précieuses, souvent un autre Yahou survient, qui la lui dispute. Or,

tandis qu'ils se battent, un troisième accourt emportant la pierre; et

voilà le procès terminé! Selon ce que vous m'avez dit, vos procès ne se

vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de frais. Ici,

les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en sont quittes pour

n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au lieu que chez vous, en

plaidant, on perd souvent ce qu'on veut avoir avec ce qu'on a.

«Il prend souvent à nos Yahous une fantaisie ignoble, inconcevable.

Gras, bien nourris, bien couchés, traités doucement par leurs maîtres,

pleins de force et de santé, ils tombent tout à coup dans un abattement,

dans un dégoût, dans une mélancolie..., et les voilà tout à fait

stupides. Ils fuient leurs camarades, ils ne mangent plus, ils rêvent,

abîmés dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette maladie, un

seul remède: on les réveille par un traitement un peu dur et sévère, on

les emploie à des travaux pénibles. L'occupation que nous leur donnons

alors met en mouvement tous leurs esprits, et rappelle à la fin leur

vivacité naturelle, et tout va bien pour quelque temps.»

A ce détail ingénu, je me rappelai ma chère Angleterre, où l'on voit des

hommes comblés de biens et d'honneurs, pleins de santé, de vigueur,

environnés de plaisirs et préservés de toute inquiétude, tomber tout à

coup dans la tristesse et dans la langueur, devenir à charge à

eux-mêmes, se consumer par des réflexions chimériques, s'affliger,

s'appesantir et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré à

l'hypocondrie...

Je suis persuadé que le remède à cette maladie est tout à fait celui

qu'on donne aux Yahous: une vie laborieuse et pénible est un régime

excellent pour la tristesse et la mélancolie. Un remède que j'ai

moi-même éprouvé, et que je conseille au lecteur lorsqu'il se trouve en

pareil état: pour prévenir le mal, je l'exhorte à fuir l'oisiveté... Si,

par malheur, il n'a rien à faire ici-bas, qu'il s'amuse à la poésie, à

la musique, au voyage, à l'éducation de ses enfants.

«Rien, continua mon maître, ne rend les Yahous plus odieux que la

voracité qui les porte à manger avidement tout ce qu'ils trouvent:

herbes, racines, fruits, chairs corrompues... ou tout cela mêlé

ensemble; ils préfèrent ce qu'ils obtiennent par le vol ou la rapine.

Tant que leur proie dure, ils mangent au point de crever; ensuite leur

instinct leur a fait connaître une certaine racine qui leur procure une

prompte digestion.

«Nos Yahous, ajouta mon maître, ont une passion violente pour une

affreuse racine;--on la fume, on la mâche; en poudre, ils en bourrent

leurs fosses nasales; et tantôt la racine empoisonnée est une joie, et

tantôt une bataille! Elle endort le plus éveillé, il faut qu'il tombe

assassiné par ces tristes vapeurs! Le tabac!... un brin de sainfoin

coupé dans la prairie est à nos yeux préférable à ce jus horrible, à

cette infecte vapeur.

«Les femelles des Yahous ressemblent beaucoup, quant au moral, aux

belles dames de votre pays et du monde entier.»

Ici s'arrêta la déclamation de _Son Honneur_. J'avais grand peur qu'il

n'en dît davantage au sujet des Yahous, et que pas un ne lui échappât de

tous nos vices. J'en rougissais d'avance pour l'honneur de mon espèce.

Hélas! comment l'arrêter dans le récit de tous les genres d'impudicité

qui règnent parmi les Yahous de son pays?... Son innocence et son

ignorance naturelles empêchèrent ce vrai sage de s'appesantir sur tant

de crimes contre nature, que sa bonne qualité de cheval l'avait empêché

de comprendre, et, cette fois, j'en fus quitte pour la peur!

CHAPITRE VIII

Philosophie et mœurs des Houyhnhnms.

Je priais parfois mon maître d'avoir pour agréable que je visitasse les

troupeaux de Yahous du voisinage, afin de me rendre un compte exact des

mœurs, des habitudes et des passions de cette espèce de bétail humain.

J'avais témoigné pour ces monstres une aversion si profonde, que j'étais

sans nul doute à l'abri de leur corruption; c'est pourquoi le cheval à

qui j'appartenais consentit à ces études physiologiques, à condition,

cependant, qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un de ses fidèles

domestiques, d'un fort bon naturel, m'accompagnât toujours, crainte

d'accident.

Ces Yahous en troupeaux ne se gênaient pas pour me regarder comme un de

leurs semblables, ayant une fois vu mes manches retroussées, ma poitrine

et mes bras découverts. Aussitôt que je fus au milieu d'eux, ils

s'approchèrent de la façon la plus familière, et se mirent à me

contrefaire, en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la

tête, une de leurs pattes sur le côté. Ils riaient de mes yeux, de mon

nez, de mes deux mains, de mon allure, et leur rire était mêlé d'envie,

d'aversion et de haine; ainsi font toujours les singes, à l'égard d'un

singe apprivoisé, qui porte un chapeau, un habit, une épée et des bas.

Un jour qu'il faisait grand chaud, et que je me baignais dans un courant

limpide, une jeune Yahouse, hardiment, se jeta dans l'eau, s'approcha de

moi, et se mit à me serrer de toute sa force. Ah! quelle peur, quand je

me sentis pressé entre ses deux bras ronds et potelés: _A l'aide! au

secours!_ Je poussais de grands cris, je tremblais d'être écorché vif...

Malgré la fureur qui l'animait et la rage peinte dans ses yeux, je n'eus

pas une égratignure... A mes cris accourut l'alezan, et la Yahouse, à

regret, prit la fuite. Cette histoire assez ridicule ayant été racontée

à la maison, réjouit fort mon maître et toute sa famille; elle me causa

beaucoup de honte et de confusion. Je ne sais si je dois raconter que

cette Yahouse avait les cheveux noirs, les yeux bleus, les lèvres roses

et les dents blanches, les sourcils bruns, les ongles nacrés, et la peau

bien moins brune que toutes celles que j'avais rencontrées.

Comme j'ai passé trois années entières en ce pays, le lecteur attend de

moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres voyageurs je fasse

ample récit des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs usages,

leurs mœurs, leurs maximes, leurs façons d'agir..... Le lecteur est

tout à fait dans son droit, et voilà bien ce que je vais faire en peu de

mots.

Les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette

contrée, apportent, en venant au monde, une grande inclination pour la

vertu. Ils avaient peine à mal penser d'une créature raisonnable; leur

principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison, elle

est le guide unique de leurs moindres actions. Chez eux la raison n'est

pas, tant s'en faut, un prétexte à toutes sortes de problèmes, attaqués

et soutenus par toutes sortes d'arguments. Ils s'en voudraient de mettre

en question toute chose, et de défendre, en disant: _C'est probable,

après tout!_ des sentiments absurdes, des maximes malhonnêtes! Tout ce

qu'ils disent porte une conviction dans l'esprit; ils n'avancent rien

d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les

passions, par l'intérêt. Je me souviens que j'eus grand'peine à faire

comprendre à mon maître ce que j'entendais par le mot _opinion_, et

comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous

fussions rarement du même avis.

«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-elle pas

une, et devons-nous affirmer ce qui est incertain? De quel droit nier,

positivement, ce que nous ne voyons pas clairement impossible, et

pourquoi donc agiter des questions que l'évidence ne peut décider?

Quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute?

Enfin, à quoi servent ces conjectures, ces vains raisonnements, ces

recherches stériles et ces disputes éternelles?

«Avec de bons yeux on voit de loin l'obstacle; avec une raison pure et

clairvoyante, on ne doit point contester. Par toutes vos disputes à tout

propos, il est démontré que votre raison est couverte de ténèbres, ou

que vous haïssez la vérité, d'une haine sans trêve et sans merci.»

C'était une chose admirable que la philosophie intelligente de ce

cheval: Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions les

maximes de cet alezan d'État, il y aurait assurément dans toute

l'Europe, avec plus de bon sens, moins d'erreurs. Mais aussi que

deviendraient nos bibliothèques, la réputation de nos savants et le

négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait plus que la

république universelle de la raison: il n'y aurait dans les universités

d'autres écoles que l'école même du bon sens.

Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se soutiennent, et

se soulagent l'un l'autre. Ils ne se portent point envie; ils ne sont

point jaloux du bonheur de leurs voisins.

Ils n'attentent point à la vie et à la liberté de leurs semblables; ils

se croiraient malheureux si quelqu'un de leur espèce était dans les

alarmes; ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil_ CABALLINI _a me

alienum puto_. «Je suis cheval, et pas de chevalerie étrangère à mon

souci de chaque jour.»

Ils ne médisent point les uns des autres; la satire en prose, en

_voyages_, en _romans_, ils l'ignorent. Le supérieur aurait honte

d'accabler son inférieur du poids de son autorité; ils commandent sans

orgueil, on leur obéit sans bassesse; ici, la dépendance est un lien et

non pas un joug; la puissance est toujours soumise aux lois de l'équité;

l'autorité s'impose aux respects des gouvernés.

Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Le cheval noir

épouse une noire, et l'alezan une alezane; un gris-pommelé épousera

toujours une gris-pommelée, ainsi des autres. Les voilà donc à l'abri de

nos déchéances conjugales: changements, révolutions, ni déchet dans les

familles. Les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères: armes

et titres de noblesse consistent dans leur figure et leur taille, dans

leur force et leur couleur, qui se perpétuent en toute leur postérité.

Jamais cheval magnifique et superbe n'engendre une rosse, et jamais une

rosse un beau cheval, comme cela arrive assez souvent chez nous.

Dans le genre cheval, point de mauvais ménage: épouse fidèle à son mari,

et mari à son épouse.

Ils vieilliront dans la même tendresse; il sera toujours jeune pour

elle, elle sera pour lui toujours nouvelle! Et ni divorce, ni

séparation. Ils n'ont jamais été pratiqués chez eux. Époux toujours

amants, épouses toujours maîtresses, ils ne sont point impérieux, elles

ne sont point rebelles; jamais elles ne s'avisent de refuser ce qu'ils

sont en droit et presque toujours en état d'exiger.

Leur chasteté réciproque est le fruit de la raison, non de la crainte,

des égards ou du préjugé. Ils sont chastes et fidèles, pour la douceur

de leur vie et pour le bon ordre; ils ont promis de l'être, et c'est

l'unique motif qui leur fait considérer la chasteté comme une vertu.

Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. La mère attentive est là

qui veille sur le corps et la santé, le père veille sur l'esprit et la

raison. Ils répriment, autant que possible, les saillies et les ardeurs

fougueuses de la jeunesse. En ce pays de Cocagne, on se marie avec joie

et de bonne heure, conformément aux conseils de la raison, aux désirs de

la nature.

On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles; et je

me souviens que mon maître appelait déraisonnable et ridicule notre

usage à cet égard. Il disait que la moitié de notre espèce, avec

l'éducation qu'on lui donnait, n'avait pas d'autre talent que celui de

multiplier.

Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et la

légèreté, celui des femelles dans la souplesse et la douceur. Si la

cavale a les qualités du cheval, on lui cherche un cheval qui ait les

qualités de la cavale. Ainsi tout se compense.

On voit ceci chez nous: quand la femme ordonne, il faut bien que le mari

obéisse. Ils ont cela de consolant, chez eux: leurs enfants ne

dégénèrent point, ils ressemblent à leurs parents et perpétuent

heureusement les grâces et les vertus des auteurs de leurs jours.

Quant à ces mots: _Corbeille_, _apport_, _dot_, _espérances_,

_douaires_, _préciput_, _communauté_, _régime dotal_, _dernier

survivant_, _part_, _demi-part_, _agnats et cognats_, _inventaires_,

_successions_, _testaments_, _part d'enfants_, _premier lit_, _second

lit_, _enfants légitimes et naturels_, _obligations_, _assurances_,

_bénéfice d'inventaire_, _nourrices_, _biberons_, _bourrelets_,

_langes_, _maillots_, _code_, _coutumes_... on n'en sait pas le premier

mot chez messieurs les chevaux! «Quoi! disent-ils, tant de précautions

pour faire un bon ménage... et ne dirait-on pas que ces fils-là vivent

cinq cents ans!»

Puis les voilà qui se gaussent en leur patois, et se moquent de nous!

Ils sont heureux à meilleur compte, et tout simplement.

CHAPITRE IX

Parlement des Houyhnhnms.--Question importante agitée dans l'assemblée

de toute la nation.--De quelques usages du pays.

Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois avant

mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, une espèce de

parlement où mon maître, appelé par les élections, se rendit, député par

son canton. On y traita une affaire... Elle avait été déjà cent fois

mise sur le bureau... Elle était la seule question qui eût jamais

partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me

rapporta tout ce qui s'était passé.

Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la race des

Yahous. Un des membres soutenait l'affirmative, appuyant son avis de

diverses preuves très-solides.

Il prétendait que le Yahou était l'animal le plus difforme et le plus

dangereux que la nature eût jamais produit; il était également indocile

et malin, il ne songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il

rappela une tradition répandue en ce pays: on assurait que les Yahous

n'y avaient pas été de tout temps; en un certain siècle il en avait

paru deux sur le haut d'une montagne, et qu'ils eussent été formés d'un

limon échauffé par les rayons du soleil, qu'ils fussent sortis de la

vase de quelque marécage, ou que l'écume de la mer les eût fait éclore,

ces deux Yahous avaient engendré; l'espèce ainsi s'était multipliée au

point que le pays en était infecté.

Or, à cette infection il était utile de pourvoir. Il n'y avait guère

plus d'un siècle que, pour prévenir les inconvénients de cette hideuse

multiplication, les Houyhnhnms avaient ordonné une chasse générale des

Yahous; on en avait pris une grande quantité, et, après avoir détruit

tous les vieux, on avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser,

autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi méchant; et,

comme les anciens ne savaient qu'en faire, ils en avaient fait des bêtes

de somme.

«A coup sûr, disait ce logicien féroce, les Yahous ne sont point

_Ylnhniamshy_» (c'est-à-dire aborigènes). Il représenta que les

habitants du pays, ayant eu la fantaisie de se servir des Yahous,

avaient mal à propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très-bons

animaux, doux, paisibles, aisés à nourrir, infatigables; ils n'avaient

d'autre défaut que d'avoir une voix désagréable; mais la voix de l'âne

était un concert véritable, comparée à la voix des Yahous.

Plusieurs autres sénateurs ayant harangué diversement sur le même sujet,

mon maître à la fin, monte à la tribune, et propose un expédient

judicieux dont, malgré moi, je lui avais donné l'idée. Il reconnut que,

cette fois, le sénat pouvait s'appuyer sur la tradition, et que

l'honorable préopinant avait sans réplique démontré l'extranéité des

Yahous.

Seulement il était persuadé que les deux premiers Yahous étaient venus

de quelque pays d'outre-mer, qu'ils avaient été déportés, et par suite

abandonnés de leurs camarades.

Ils s'étaient d'abord retirés sur les montagnes, dans les forêts; plus

tard, ils étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement

différents de ceux de leur espèce, habitants des pays éloignés. Pour

établir solidement cette proposition, il raconta qu'il avait chez lui,

depuis quelque temps, un Yahou très-extraordinaire, dont tous les

membres de l'assemblée avaient sans doute ouï parler, et que plusieurs

même avaient vu.

Il raconta sa trouvaille, et comment mon corps était couvert d'une

composition artificielle de poils et de peaux de bêtes; il dit que je

parlais une langue qui m'était propre, et que j'avais appris la leur. Je

lui avais fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage;

il m'avait vu, dépouillé de mes couvertures, et par lui-même il s'était

assuré que j'étais un vrai et parfait Yahou..., seulement j'avais la

peau blanche et des griffes fort courtes.

«Ce Yahou étranger, ajouta monsieur le cheval, m'a voulu persuader que

dans son pays, et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les Yahous

sont les animaux maîtres, dominants et raisonnables, que les Houyhnhnms

y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a, sans conteste, toutes

les qualités extérieures de nos Yahous; mais, incontestablement, il est

tourné comme pas un de sa race; il a quelque teinture de raison.

«S'il ne raisonne pas tout à fait comme un Houyhnhnm, il a du moins des

connaissances et des lumières fort supérieures à celles de nos Yahous.

Mais voici, messieurs, ce qui va vous surprendre, et sur quoi je vous

demande une extrême attention: le croirez-vous? Il m'a assuré que dans

son pays les Houyhnhnms étaient retranchés du nombre des pères dès leur

plus tendre jeunesse, et que cette opération, la plus simple du monde,

les rendait obéissants et dociles.

«Or je me demande en ce moment si cette leçon pour nous sera perdue,

uniquement parce que de tels animaux nous l'ont donnée? Humanité,

docilité, sagesse et prudence, on nous promet toutes ces vertus, et nous

hésiterions? La fourmi nous apprend l'industrie et la prévoyance; à

l'hirondelle nous devons les premiers éléments de l'architecture. Je

conclus qu'on peut fort bien introduire en ce pays-ci, par rapport aux

jeunes Yahous, l'usage dont il est question. Traitons-les, s'il vous

plaît, nous, les Houyhnhnms, comme ils nous traitent chez eux,

rendons-les, par cette simple cérémonie, obéissants et sages.

«Ainsi, sans violence, au contraire, en nous délivrant doucement de ces

monstres, nous accomplirons une réforme indispensable! En même temps

(c'est mon avis), seront exhortés les Houyhnhnms à entourer de soins les

jeunes ânons; un âne est préférable à quatre ou cinq Yahous. Un âne, à

cinq ans, travaille et fait un bon service; d'un Yahou nous ne savons

que faire avant qu'il ait quinze ans!...»

Tel fut ce discours mémorable; on en parle encore au pays des

Houyhnhnms. Mais à ce récit de mon maître il y avait un _tu autem_! A ce

_tu autem_ il y avait une réticence... A quels dangers fus-je exposé

dans ce parlement de malheur!... Souffrez cependant que je touche un

dernier mot du caractère et des usages des Houyhnhnms.

Les Houyhnhnms n'ont point de livres: ils ne savent lire ni écrire;

toute leur science est la tradition. C'est un peuple uni, sage et

vertueux, très-raisonnable; il n'a commerce avec aucun peuple étranger;

les grands événements sont très-rares dans ce trop heureux pays; les

traits de leur histoire qui méritent un souvenir, peuvent aisément se

conserver dans leur mémoire et ne la surchargent pas.

Maladies et médecins, ils les ignorent. Que le médecin manque à la

maladie, ou la maladie au médecin, peu leur importe! Ils ont bien

quelques légères indispositions, mais ils se guérissent aisément

eux-mêmes, par la connaissance excellente qu'ils ont des plantes et des

herbes salutaires; leur instinct les pousse à étudier la botanique dans

leurs promenades, et pendant leurs repas.

Leur poésie est belle, harmonieuse. Elle dédaigne également la

rusticité, le langage affecté, le jargon précieux, les pointes

épigrammatiques, les subtilités obscures, les antithèses puériles, les

_agudezas_ des Espagnols, les _concetti_ des Italiens, les figures

outrées des Orientaux. L'agrément des similitudes, la vérité des

descriptions, la liaison et la vivacité des images, voilà l'essence et

le caractère de leur poésie. Ils savent par cœur des morceaux

admirables de leurs meilleurs poëmes: on dirait un composé de la

sublimité d'Homère, de la grâce de Virgile, et de la grandeur de Milton.

Lorsqu'un Houyhnhnm _a vécu_, sa mort n'afflige et ne réjouit personne.

Ses proches parents et ses meilleurs amis regardent son trépas d'un œil

indifférent. Le mourant lui-même s'en va sans le moindre regret de

quitter ce bas monde; on dirait d'une visite qui s'achève.--On entre, on

cause, on dit volontiers ce qu'on avait à dire, et l'on prend congé de

la compagnie avec laquelle on s'est entretenu tout à l'aise.

Il me souvient que mon doux maître, ayant invité un de ses amis, avec

toute sa famille, à se rendre chez lui pour affaire importante, on

convint et du jour et de l'heure.

Les voyages de Gulliver · 第 21 / 24 段