Honneur m'ordonna de me taire... «Le naturel du Yahou, me dit-il, est si
mauvais, que je n'ai point de peine à croire que tous ces crimes ne
soient possibles, dès que vous lui supposez une force égale à sa
méchanceté. Cependant quelque triste idée que j'eusse de cet animal,
elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre
discours me trouble et me met dans une situation où je n'ai jamais été;
je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez
tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les Yahous de
ce pays; mais, après tout, je leur pardonne leurs qualités odieuses, la
nature les ayant faits tels qu'ils sont, et parfaitement incapables de
se gouverner, de se corriger. Mais qu'une créature orgueilleuse, qui se
flatte d'avoir la raison et le partage, soit capable de commettre ces
actions détestables et de se livrer à ces excès horribles, c'est ce que
je ne saurais comprendre. Ainsi voilà mon opinion tout entière, et je
n'en démordrai pas. Si vos récits ne sont point menteurs, et si la cent
millième partie de ces meurtres est vraie, à coup sûr l'état des brutes
est préférable à cette raison dépravée. Allons! parlons de bonne foi,
êtes-vous vraiment des animaux raisonnables? Savez-vous comment on se
sert de la raison? C'était un flambeau, vous en faites une torche! Ah!
malheureux, vous vivriez mille années, vous ne sauriez vous affranchir
d'un seul vice! Et quelle horrible aventure, ce que vous appelez: la
guerre! Écoutez cependant une autre inquiétude qui me vient: vous m'avez
dit qu'il y avait, dans cette troupe de Yahous qui vous accompagnait sur
votre bateau, des misérables que les procès avaient ruinés, dépouillés,
et que c'était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se
peut-il faire que la loi réduise en si misérable état les mêmes êtres
qu'elle protége, et qu'est-ce enfin que cette loi? Votre nature et
votre raison devraient suffire. Quoi donc! elles ne vous disent pas
assez clairement ce qui vous est permis, ce qui vous est défendu?»
Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas un grand légiste; le peu de
connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le
commerce de quelques avocats, pour mes propres affaires; mais puisque
tel était son bon plaisir, je m'efforcerais de le satisfaire. «Ainsi, ce
qui se consomme, en Angleterre, d'avocats, attorneys, juges, greffiers,
huissiers, solliciteurs de procès, avocats du banc du roi, et toutes
gens qui font profession d'interpréter la loi, est infini. Que dis-je?
Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, distinctions, désignations.
Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, qui veut
vivre, en cette triste profession, a recours à l'industrie, au manége.
Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver
par un discours entortillé, que le noir est blanc, que le blanc est
noir.--Ce sont eux surtout qui dépouillent les plaideurs par leur
habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, et je vais vous en
donner un exemple, afin que vous compreniez ce que je vous ai dit.
«Envie à mon voisin prend d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un
procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique des lois, et
lui promet récompense honnête s'il peut démontrer, par des arguments
puisés dans l'arsenal de ces mêmes lois, que je ne suis pas légitime
propriétaire de ma vache. Aussitôt je suis forcé de comparaître en
justice. Absolument il faut que j'aille aux pieds du juge, ou je suis
condamné, par ce simple motif que je n'ai pas comparu. Que faire alors?
De mon côté, je cherche un Yahou légiste, en opposition au légiste de
mon voisin; car il n'est pas permis par la loi de me défendre moi-même.
«Or, ayant de mon côté la justice et le bon droit, je me trouve entre
deux embarras considérables. Premier point: le Yahou auquel j'ai eu
recours pour plaider ma cause est, selon l'esprit de sa profession,
accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux; en sorte qu'il se trouve
hors de son élément lorsque je lui donne à défendre, à protéger la
vérité pure et nue: il ne sait alors comment s'y prendre.
«Autre embarras: ce Yahou, docteur ès lois, malgré la simplicité de
l'affaire dont je l'ai chargé, est obligé de l'embrouiller, pour se
conformer à l'usage de ses confrères, et la traîner en longueur: sinon
ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Ceci
posé, pour me tirer d'affaire, il me reste deux moyens. C'est d'aller
trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre, en lui
donnant le double de ce qu'il espère, avant peu, recevoir de son client;
et vous jugez qu'il ne m'est pas difficile de lui faire accepter une
proposition si avantageuse. Un second moyen, qui pourra vous surprendre,
également infaillible, est de recommander à ce Yahou qui me sert
d'avocat, d'entourer ma cause de nuages favorables, de plaider pour ma
vache entre _chien et loup_, c'est-à-dire en plein clair-obscur; en un
mot, de faire entrevoir à mes juges que la vache appartient peut-être à
mon voisin. Les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples,
s'arrêteront volontiers aux subtiles arguments de mon avocat, ils
trouveront du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et
les voilà, par la seule puissance de ces subtilités, beaucoup plus
disposés à juger en ma faveur que si l'on se contentait de leur prouver
mon droit en quatre mots.
«C'est une maxime aussi parmi les juges: «Tout ce qui a été jugé
ci-devant est bien jugé; ce qui est dit est dit, ce qui est fait est
fait!» Aussi bien ont-ils grand soin de conserver dans un greffe éternel
les arrêts antérieurs aux arrêts qu'ils prononcent, et qui seront de
vieux arrêts à leur tour. Ils poussent, de leurs jugements, l'idolâtrie
à ce point, qu'ils ne sauraient effacer de leurs greffes même ceux que
l'ignorance a dictés, et qui sont le plus opposés à l'équité, à la
raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle, en bon anglais,
la _jurisprudence_; on les produit comme des autorités; il n'est rien
que l'on ne justifie en les citant. Depuis peu, il est vrai, la
jurisprudence autorise à revenir de l'abus où l'on était de donner tant
de force à l'autorité des choses jugées: on cite en effet des jugements
_pour_ et _contre_; on s'attache à démontrer que les _espèces_ ne
peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge
habile que _les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent_.
«Au reste, l'attention des juges se tourne plutôt vers les circonstances
que vers le fond d'une affaire. Par exemple, en parlant de ma vache, ils
voudront savoir si elle est rouge ou noire; si elle a de longues cornes;
dans quel champ elle a coutume de paître, et combien elle rend de lait
par jour. Ainsi du reste. Après quoi ils se mettent à consulter les
anciens arrêts: longues consultations, et très-coûteuses! Tous les six
mois, ma vache ainsi revient sur le tapis et j'ai lieu de me féliciter
si la cause est jugée au bout de dix ans.
«Remarquez aussi que les gens de loi ont une langue à part, un jargon
qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent
point. En cette belle langue inconnue aux simples mortels, les lois sont
écrites; lois multipliées à l'infini, lois accompagnées d'exceptions
innombrables.
«Dans ce labyrinthe inextricable, le bon droit s'égare aisément, le
meilleur procès est très-difficile à gagner. Qu'un malhonnête étranger,
né à trois cents lieues de mon pays s'avise de me disputer un héritage
appartenant à ma famille depuis trois cents ans, il faudrait trente ans
pour terminer ce différend et vider cette affaire difficile.
--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de
génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en
fassent pas un meilleur usage. Au fait, ne vaudrait-il pas beaucoup
mieux utiliser sa science et sa vie en donnant à ses semblables des
leçons de sagesse et de vertu? J'imagine, en effet, que ces arbitres
suprêmes du droit et du devoir, de la fortune et de l'honneur de toute
une nation, sont autant de demi-dieux.
--Point du tout, répliquai-je, ils ne savent que leur métier, rien de
plus. Ce sont les plus grands ignorants du monde en tout autre matière;
ils sont les plus acharnés ennemis des beaux-arts, des artistes, des
écrivains, de la belle littérature et de toutes les sciences; dans le
commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants,
ennuyeux, impolis. Je parle en général; on en voit, clair-semés, qui
sont spirituels, agréables et galants. C'est le cas de dire, ou jamais,
que la règle, en ceci, est confirmée par l'exception.»
CHAPITRE VI
Du luxe, de l'intempérance et des maladies qui règnent en Europe. Et
caractère de la noblesse.
J'avais beau dire, on ne pouvait comprendre à quel point cette race des
praticiens était malfaisante et redoutable à la fois. «Quel motif,
disait Son Honneur à quatre pieds en frappant du pied la terre, les
porte à faire un tort si considérable à ceux qui ont besoin de leur
secours, et que voulez-vous dire aussi, cette _récompense_ que l'on
promet à un procureur?»
Je lui répondis que cette _récompense_ était de l'argent. J'eus quelque
peine à lui faire entendre ce mot _argent_. Je lui expliquai nos
différentes espèces de monnaies, les métaux dont elles sont composées.
«L'argent, chez nous, monsieur le cheval, est le commencement et la fin
de toute chose. Il commande, il gouverne, il châtie, il récompense!
«A l'argent tout se rapporte! Il donne à qui le possède... un peu plus
que tout! Par l'argent vous avez de beaux habits, de belles maisons, de
belles terres; l'argent amène à vous les plus belles cavales; il vous
pare, il vous fait _bonne chère_; il vous glorifie! _Argent_ dit tout.
C'est pourquoi nous ne croyons jamais avoir assez d'argent; plus nous en
avons, plus nous en voulons avoir, le riche oisif jouit des travaux du
pauvre! Et plus j'ai d'argent, plus je force à la gêne, au travail,
quantité de malheureux sans argent.
--Et quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient donc pas
à tous les animaux? Ils n'auraient pas un droit égal aux fruits qu'elle
produit pour la nourriture de chacun? De quel droit, s'il te plaît, des
Yahous privilégiés recueillent-ils ces fruits, à l'exclusion de leurs
semblables? et si quelques-uns y prétendent un droit plus particulier,
il me semble à moi que ceux-là ont mérité de vivre avant tous les
autres, qui par leur travail ont contribué à fertiliser la terre.
--Oh! pour cela, non! lui répondis-je; et ceux qui font vivre tous les
autres par la culture de la terre sont justement ceux-là qui meurent de
faim.
--Mais, dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne chère_,
lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait _bonne chère_ en
votre pays?» Alors je lui racontai les mets les plus exquis dont la
table des riches est ordinairement couverte, et les différentes façons
d'apprêter les viandes.
Je lui dis de nos gourmandises tout ce qui me vint en mémoire, ajoutant
que, pour bien assaisonner ces viandes, et surtout pour boire à souhait
de bonnes liqueurs, nous équipions des bateaux, nous courions mille
hasards. Tant de voyages! tant d'écueils! des terres si lointaines!
Rien que pour offrir une honnête collation à quelque riche, il nous
fallait des voiles, gonflées des quatre vents du ciel, dans toutes les
parties de l'univers.
«Votre pays est donc bien misérable (il disait cela, enflant ses naseaux
jusqu'à l'insulte), qu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants?
Quoi donc! vous n'avez pas de quoi boire, et vous êtes obligés de
traverser les mers pour vous désaltérer! Et vous appelez cela une
patrie!...»
A quoi je répondis: «Plaise à Votre Honneur de prendre en sa grâce
l'Angleterre, ma patrie! Elle produit trois fois plus de nourriture que
ses habitants n'en peuvent consommer; qu'elle cherche, au loin, des
boissons qui lui plaisent, ce n'est pas qu'elle n'ait en abondance une
eau fraîche! Elle compose une boisson avec le suc de certains fruits, ou
l'extrait de quelques grains; en un mot, rien ne manque à ses besoins.
«C'est donc uniquement pour nourrir notre luxe et notre intempérance que
nous envoyons dans les pays étrangers les productions de notre île de la
Grande-Bretagne, et que nous rapportons en échange, et de si loin, des
substances qui nous brûlent, des boissons qui nous enivrent, des vices
qui nous tuent!
«Cet irrésistible attrait du luxe, de la bonne chère et du plaisir, est
le principe de tous les mouvements de nos Yahous; pour y atteindre, à
tout prix il faut s'enrichir. Or ce besoin de fortune à tout prix, voilà
la source intarissable d'où nous viennent les mendiants, les filous, les
voleurs, les pipeurs, les courtisans, les courtisanes, les parjures, les
flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les faux témoins, les
menteurs, les joueurs, les fanfarons, les mauvais auteurs, les
empoisonneurs, les impudiques, les précieux ridicules, les esprits
forts, la race abjecte des vendeurs et des acheteurs de fumée!...»
Et, comme il m'écoutait bouche béante, il me fallut expliquer à cette
bête chacune de ces ignobles professions, de mentir, de flatter, de
calomnier; bassesse! abjection! coquinerie! la vénalité! Vénalité de
l'âme et vénalité de l'esprit! vénalité du cœur... et tout est
vénalité!
«Et quand je vous raconte ici toutes ces peines pour rapporter chez nous
des vins mûris sur tous les coteaux, ce n'est pas que le vin nous soit
nécessaire; il est mieux que nécessaire, il est charmant! Il apporte
avec soi la gaieté sans frein, l'oubli complet des choses sérieuses,
mille folies, et le courage et le bel esprit!
«Le vin nous affranchit de la tyrannie et des volontés souveraines du
bon sens.
«Par cette obéissance aux volontés des plus riches, se nourrissent les
pauvres de notre nation. De la misère ils se sauvent par un travail sans
trêve. Suis-je habillé comme je dois l'être, je porte sur mon corps
l'ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir, à
meubler ma maison; il en a fallu cinq ou six fois davantage pour
habiller, orner et parer ma femme.»
Ici, pour faire un pendant au tableau des gens de justice, il me fallut
donner le tableau des médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart
de mes compagnons étaient morts de maladie; il n'avait qu'une idée
imparfaite de ce mot: _maladie!_
Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, sous la
faiblesse de l'âge, à moins que nous n'eussions été blessés par quelque
accident. Je fus obligé de lui expliquer la nature et la cause de nos
diverses maladies.
1º Nous mangions sans avoir faim, nous buvions sans avoir soif.
2º Nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes, buvant pour
boire, au détriment de nos entrailles. Cette façon de vivre,
inévitablement, répandait dans tous nos membres une faiblesse, une
langueur mortelles.
3º Des maladies funestes naissaient quelquefois avec nous, transmises
avec le sang, et se prolongeaient de génération en génération.
Mais je n'en finirais pas de dresser la liste des maladies auxquelles
nous étions exposés; il y en avait cinq ou six cents pour chaque membre;
et de notre corps, chaque partie, interne, externe, en avait une
infinité qui lui étaient propres.
«Pour guérir tous ces maux, nous avons des _Yahous_ qui se consacrent
uniquement à l'étude du corps humain; ils prétendent, par des remèdes
efficaces, extirper nos maladies, lutter contre la nature même, et
prolonger notre existence!» En ma qualité de chirurgien, j'expliquai
avec plaisir à Son Honneur les différentes méthodes, les mystères de la
médecine.
«Il faut supposer que toute maladie est une réplétion: d'où nos médecins
concluent sensément que l'évacuation est nécessaire, et par en haut, et
par en bas. Ils ont reconnu certaines propriétés... évacuantes à
certains herbages; ils ont assigné son emploi médical à chaque
substance: gomme, huile, écailles, sels, excréments, écorces, serpents,
crapauds, grenouilles, araignées; le poisson même a son emploi dans la
guérison; de ces drogues, mêlées ensemble ou prises séparément, ils
composent certains breuvages, d'une odeur et d'un goût abominables, qui
soulèvent le cœur et révoltent les sens.
«A chaque instant ils tirent de leur pharmacopée un vomissement
(évacuation par en haut), un lavement (évacuation par en bas), selon
leur fantaisie, et le malheureux qui tombe entre leurs mains ne saurait
éviter la potion qui purge les entrailles et cause d'effroyables
tranchées, ou le clystère qui lave et relâche les intestins. La nature,
disent-ils, nous a donné l'orifice supérieur et visible pour ingérer, et
l'orifice inférieur et secret pour égérer: or la maladie est une
révolution dans la disposition naturelle du corps.
«Il faut donc que le remède agisse en sens inverse, et combatte la
nature; et c'est pourquoi il est nécessaire, indispensable, de changer
l'usage des orifices, d'_avaler_ par l'orifice d'en bas, d'_évacuer_ par
celui d'en haut.
«D'autres maladies qui n'ont rien de réel tiennent à l'imagination, et
sont presque aussi redoutables que les maladies réelles. Ceux qui sont
attaqués de cette sorte de mal s'appellent des _malades imaginaires_.
Et, naturellement, on s'essaye à les guérir, par des remèdes
imaginaires. Voire le plus souvent nos médecins donnent ces remèdes pour
les maladies réelles. En général, les fortes maladies d'imagination
attaquent nos yahous femelles.»
Je parlai aussi du charlatanisme de beaucoup de médecins et de leur
talent pour pronostiquer sûrement la mort, dans certains cas désespérés.
Un jour mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. Comme je
lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit qu'il croyait
que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup plus propre et bien
mieux fait que tous les Yahous de son pays, quoique je leur fusse
inférieur pour la force et pour l'agilité: cela venait sans doute, à son
sens, des respects que j'avais pour moi-même, et de mon talent pour la
parole. Il ajoutait (modestement) que ma fréquentation avec un animal de
son espèce avait beaucoup développé mes penchants de Yahou bien disant
et bien pensant.
Il me fit observer en même temps que parmi les Houyhnhnms les bruns ou
les azelans bruns n'étaient pas si bien faits que les bais châtains, les
gris pommelés et les noirs; ceux-là, certes, ne naissaient pas avec les
mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; donc ils restaient
toute leur vie en servitude, aucun d'eux ne songeant à sortir de sa
caste...
Pour exemple: un alezan brun qui tenterait de traiter d'égal à égal avec
un gris pommelé ferait jeter les hauts cris à toute la nation chevaline.
«Il faut, disait-il, rester dans l'état que la nature indique; et c'est
l'offenser, c'est se révolter contre elle, de vouloir sortir du rang qui
nous appartient.
«Quant à vous, maître Yahou, si vous avez évité l'abjection dans
laquelle végètent vos semblables, si vous n'êtes pas, comme eux, un
exécrable objet de haine et de réprobation, si vous êtes admis à vivre,
à parler familièrement avec un alezan doré tel que moi, il faut en
remercier d'abord la nature, et puis l'éducation que je vous ai
donnée... Au reste, on devine à votre aspect toutes les supériorités de
la noblesse, et, pour ma part, je ne doute pas que vous ne soyez d'un
sang supérieur à celui des Yahous.»
Je rendis à Son Honneur de très-humbles actions de grâces pour la bonne
opinion qu'elle avait de moi; je l'assurai en même temps que ma
connaissance était très-vulgaire, étant né seulement d'honnêtes parents,
qui m'avaient donné une assez bonne éducation.
Ce que nous appelons la _noblesse_ n'avait rien de commun avec l'idée
qu'il en avait conçue. Au contraire, il ferait une énorme confusion
entre _noblesse_ et _vertu_! Et en preuve: nos jeunes gentilshommes
étaient nourris dès leur enfance, dans l'oisiveté, dans le luxe;
aussitôt que l'âge le permettait, ils s'épuisaient dans la débauche, et
se mariaient ensuite à quelque femme de basse extraction, laide et mal
faite, malsaine, mais riche; un pareil couple engendrant, à coup sûr,
des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, difformes, ce qui
continuait parfois jusqu'à la troisième génération.
Tels étaient nos usages; nos mœurs étaient ainsi faites. _Antique
naissance_ était synonyme, ou peu s'en faut, de _difformité_.
Parmi nous, un corps sec, maigre et décharné, faible, infirme, est
devenu une marque presque infaillible de noblesse; une complexion
robuste, un air de santé, vont si mal à l'homme de qualité, que tout de
suite, à le voir actif, bien fait, courageux, éveillé, sans tare, et
radieux de jeunesse, on en tire une conclusion hostile à l'égard de ses
ancêtres...
A plus forte raison, s'il a l'esprit élevé, juste et bien fait, s'il
n'est pas bourru, efféminé, brutal, capricieux, débauché, ignorant.
«Vraiment! me disait ce bonhomme de cheval, plus je t'écoute, et plus il
me semble, en effet, que tu te moques de moi, avec ta _noblesse_ et tes
chimères d'une race à part et contrefaite, idiote et toute-puissante,
et destinée à gouverner, éclairer, conseiller tout le reste de sa
nation!»
Je m'inclinais, affirmant de nouveau que ces choses, qui semblaient
incroyables, étaient la vérité même!
Et plus que jamais mon bon maître hennissait d'indignation et pitié.
CHAPITRE VII
Parallèle des Yahous et des hommes.
Peut-être, ami lecteur, serez-vous scandalisé des portraits fidèles que
je fis alors de l'espèce humaine, et de la sincérité avec laquelle j'en
parlai devant cet animal dédaigneux, qui avait déjà une si mauvaise
opinion de tous les Yahous?
Mais quoi! j'avoue ingénument que le caractère et les grandes qualités
des Houyhnhnms avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je
ne pouvais les comparer à nous autres humains, sans mépriser tous mes
semblables.
Ce mépris me les fit regarder comme indignes de tout ménagement.
D'ailleurs, mon maître avait l'esprit très-pénétrant; il remarquait tous
les jours, dans ma personne, de grands défauts dont je ne m'étais jamais
aperçu; je les regardais tout au plus comme de fort légères
imperfections.
Son bon sens pratique m'inspirait une extrême bienveillance; l'amour
qu'il avait pour la vérité me fit détester le mensonge et le déguisement
dans mes récits.
J'avouerai encore un autre motif de mon extrême sincérité. Lorsque
j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant
d'estime et de vénération, que je résolus de ne jamais songer à
retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse
contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la
vertu. Heureux si j'eusse obéi à cette inspiration d'en haut!
La Fortune ennemie a fait obstacle à ce grand rêve, et maintenant que je
ne suis plus guère, hélas! qu'un citoyen anglais, je me sais bon gré de
n'avoir pas tout dit, et d'avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts
de nos extravagances et de nos vices. Bien plus, je palliais parfois,
autant qu'il m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors
même que je les révélais, j'usais de restrictions mentales, tournant la
difficulté sans la nier. N'étais-je pas en quelque sorte excusable? Une
certaine partialité est permise, après tout, quand il s'agit de sa chère
patrie.
J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes entretiens avec mon maître,
aussi longtemps que j'eus l'honneur d'être à son service, et, comme il
fallait abréger, j'ai passé sous silence plusieurs détails qui ne sont
pas sans intérêt.
Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et, m'ordonnant de
m'asseoir à quelque distance (honneur qu'il ne m'avait point encore
accordé), il me parla en ces termes: «J'ai repassé dans mon esprit tout
ce que tu m'as dit, à ton sujet, au sujet de ton pays. Je vois bien que
toi et tes compatriotes vous avez une étincelle de raison, sans que je
puisse, au vrai, deviner comment ce petit lot vous est échu. Je vois
aussi que l'usage que vous faites de la raison augmente inutilement vos
défauts naturels, et vous en donne quantité d'autres que la nature vous
avait refusés.