J'allais continuer par quelque éloquente description, lorsque Son

Honneur m'ordonna de me taire... «Le naturel du Yahou, me dit-il, est si

mauvais, que je n'ai point de peine à croire que tous ces crimes ne

soient possibles, dès que vous lui supposez une force égale à sa

méchanceté. Cependant quelque triste idée que j'eusse de cet animal,

elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre

discours me trouble et me met dans une situation où je n'ai jamais été;

je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez

tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les Yahous de

ce pays; mais, après tout, je leur pardonne leurs qualités odieuses, la

nature les ayant faits tels qu'ils sont, et parfaitement incapables de

se gouverner, de se corriger. Mais qu'une créature orgueilleuse, qui se

flatte d'avoir la raison et le partage, soit capable de commettre ces

actions détestables et de se livrer à ces excès horribles, c'est ce que

je ne saurais comprendre. Ainsi voilà mon opinion tout entière, et je

n'en démordrai pas. Si vos récits ne sont point menteurs, et si la cent

millième partie de ces meurtres est vraie, à coup sûr l'état des brutes

est préférable à cette raison dépravée. Allons! parlons de bonne foi,

êtes-vous vraiment des animaux raisonnables? Savez-vous comment on se

sert de la raison? C'était un flambeau, vous en faites une torche! Ah!

malheureux, vous vivriez mille années, vous ne sauriez vous affranchir

d'un seul vice! Et quelle horrible aventure, ce que vous appelez: la

guerre! Écoutez cependant une autre inquiétude qui me vient: vous m'avez

dit qu'il y avait, dans cette troupe de Yahous qui vous accompagnait sur

votre bateau, des misérables que les procès avaient ruinés, dépouillés,

et que c'était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se

peut-il faire que la loi réduise en si misérable état les mêmes êtres

qu'elle protége, et qu'est-ce enfin que cette loi? Votre nature et

votre raison devraient suffire. Quoi donc! elles ne vous disent pas

assez clairement ce qui vous est permis, ce qui vous est défendu?»

Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas un grand légiste; le peu de

connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le

commerce de quelques avocats, pour mes propres affaires; mais puisque

tel était son bon plaisir, je m'efforcerais de le satisfaire. «Ainsi, ce

qui se consomme, en Angleterre, d'avocats, attorneys, juges, greffiers,

huissiers, solliciteurs de procès, avocats du banc du roi, et toutes

gens qui font profession d'interpréter la loi, est infini. Que dis-je?

Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, distinctions, désignations.

Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, qui veut

vivre, en cette triste profession, a recours à l'industrie, au manége.

Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver

par un discours entortillé, que le noir est blanc, que le blanc est

noir.--Ce sont eux surtout qui dépouillent les plaideurs par leur

habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, et je vais vous en

donner un exemple, afin que vous compreniez ce que je vous ai dit.

«Envie à mon voisin prend d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un

procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique des lois, et

lui promet récompense honnête s'il peut démontrer, par des arguments

puisés dans l'arsenal de ces mêmes lois, que je ne suis pas légitime

propriétaire de ma vache. Aussitôt je suis forcé de comparaître en

justice. Absolument il faut que j'aille aux pieds du juge, ou je suis

condamné, par ce simple motif que je n'ai pas comparu. Que faire alors?

De mon côté, je cherche un Yahou légiste, en opposition au légiste de

mon voisin; car il n'est pas permis par la loi de me défendre moi-même.

«Or, ayant de mon côté la justice et le bon droit, je me trouve entre

deux embarras considérables. Premier point: le Yahou auquel j'ai eu

recours pour plaider ma cause est, selon l'esprit de sa profession,

accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux; en sorte qu'il se trouve

hors de son élément lorsque je lui donne à défendre, à protéger la

vérité pure et nue: il ne sait alors comment s'y prendre.

«Autre embarras: ce Yahou, docteur ès lois, malgré la simplicité de

l'affaire dont je l'ai chargé, est obligé de l'embrouiller, pour se

conformer à l'usage de ses confrères, et la traîner en longueur: sinon

ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Ceci

posé, pour me tirer d'affaire, il me reste deux moyens. C'est d'aller

trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre, en lui

donnant le double de ce qu'il espère, avant peu, recevoir de son client;

et vous jugez qu'il ne m'est pas difficile de lui faire accepter une

proposition si avantageuse. Un second moyen, qui pourra vous surprendre,

également infaillible, est de recommander à ce Yahou qui me sert

d'avocat, d'entourer ma cause de nuages favorables, de plaider pour ma

vache entre _chien et loup_, c'est-à-dire en plein clair-obscur; en un

mot, de faire entrevoir à mes juges que la vache appartient peut-être à

mon voisin. Les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples,

s'arrêteront volontiers aux subtiles arguments de mon avocat, ils

trouveront du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et

les voilà, par la seule puissance de ces subtilités, beaucoup plus

disposés à juger en ma faveur que si l'on se contentait de leur prouver

mon droit en quatre mots.

«C'est une maxime aussi parmi les juges: «Tout ce qui a été jugé

ci-devant est bien jugé; ce qui est dit est dit, ce qui est fait est

fait!» Aussi bien ont-ils grand soin de conserver dans un greffe éternel

les arrêts antérieurs aux arrêts qu'ils prononcent, et qui seront de

vieux arrêts à leur tour. Ils poussent, de leurs jugements, l'idolâtrie

à ce point, qu'ils ne sauraient effacer de leurs greffes même ceux que

l'ignorance a dictés, et qui sont le plus opposés à l'équité, à la

raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle, en bon anglais,

la _jurisprudence_; on les produit comme des autorités; il n'est rien

que l'on ne justifie en les citant. Depuis peu, il est vrai, la

jurisprudence autorise à revenir de l'abus où l'on était de donner tant

de force à l'autorité des choses jugées: on cite en effet des jugements

_pour_ et _contre_; on s'attache à démontrer que les _espèces_ ne

peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge

habile que _les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent_.

«Au reste, l'attention des juges se tourne plutôt vers les circonstances

que vers le fond d'une affaire. Par exemple, en parlant de ma vache, ils

voudront savoir si elle est rouge ou noire; si elle a de longues cornes;

dans quel champ elle a coutume de paître, et combien elle rend de lait

par jour. Ainsi du reste. Après quoi ils se mettent à consulter les

anciens arrêts: longues consultations, et très-coûteuses! Tous les six

mois, ma vache ainsi revient sur le tapis et j'ai lieu de me féliciter

si la cause est jugée au bout de dix ans.

«Remarquez aussi que les gens de loi ont une langue à part, un jargon

qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent

point. En cette belle langue inconnue aux simples mortels, les lois sont

écrites; lois multipliées à l'infini, lois accompagnées d'exceptions

innombrables.

«Dans ce labyrinthe inextricable, le bon droit s'égare aisément, le

meilleur procès est très-difficile à gagner. Qu'un malhonnête étranger,

né à trois cents lieues de mon pays s'avise de me disputer un héritage

appartenant à ma famille depuis trois cents ans, il faudrait trente ans

pour terminer ce différend et vider cette affaire difficile.

--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de

génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en

fassent pas un meilleur usage. Au fait, ne vaudrait-il pas beaucoup

mieux utiliser sa science et sa vie en donnant à ses semblables des

leçons de sagesse et de vertu? J'imagine, en effet, que ces arbitres

suprêmes du droit et du devoir, de la fortune et de l'honneur de toute

une nation, sont autant de demi-dieux.

--Point du tout, répliquai-je, ils ne savent que leur métier, rien de

plus. Ce sont les plus grands ignorants du monde en tout autre matière;

ils sont les plus acharnés ennemis des beaux-arts, des artistes, des

écrivains, de la belle littérature et de toutes les sciences; dans le

commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants,

ennuyeux, impolis. Je parle en général; on en voit, clair-semés, qui

sont spirituels, agréables et galants. C'est le cas de dire, ou jamais,

que la règle, en ceci, est confirmée par l'exception.»

CHAPITRE VI

Du luxe, de l'intempérance et des maladies qui règnent en Europe. Et

caractère de la noblesse.

J'avais beau dire, on ne pouvait comprendre à quel point cette race des

praticiens était malfaisante et redoutable à la fois. «Quel motif,

disait Son Honneur à quatre pieds en frappant du pied la terre, les

porte à faire un tort si considérable à ceux qui ont besoin de leur

secours, et que voulez-vous dire aussi, cette _récompense_ que l'on

promet à un procureur?»

Je lui répondis que cette _récompense_ était de l'argent. J'eus quelque

peine à lui faire entendre ce mot _argent_. Je lui expliquai nos

différentes espèces de monnaies, les métaux dont elles sont composées.

«L'argent, chez nous, monsieur le cheval, est le commencement et la fin

de toute chose. Il commande, il gouverne, il châtie, il récompense!

«A l'argent tout se rapporte! Il donne à qui le possède... un peu plus

que tout! Par l'argent vous avez de beaux habits, de belles maisons, de

belles terres; l'argent amène à vous les plus belles cavales; il vous

pare, il vous fait _bonne chère_; il vous glorifie! _Argent_ dit tout.

C'est pourquoi nous ne croyons jamais avoir assez d'argent; plus nous en

avons, plus nous en voulons avoir, le riche oisif jouit des travaux du

pauvre! Et plus j'ai d'argent, plus je force à la gêne, au travail,

quantité de malheureux sans argent.

--Et quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient donc pas

à tous les animaux? Ils n'auraient pas un droit égal aux fruits qu'elle

produit pour la nourriture de chacun? De quel droit, s'il te plaît, des

Yahous privilégiés recueillent-ils ces fruits, à l'exclusion de leurs

semblables? et si quelques-uns y prétendent un droit plus particulier,

il me semble à moi que ceux-là ont mérité de vivre avant tous les

autres, qui par leur travail ont contribué à fertiliser la terre.

--Oh! pour cela, non! lui répondis-je; et ceux qui font vivre tous les

autres par la culture de la terre sont justement ceux-là qui meurent de

faim.

--Mais, dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne chère_,

lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait _bonne chère_ en

votre pays?» Alors je lui racontai les mets les plus exquis dont la

table des riches est ordinairement couverte, et les différentes façons

d'apprêter les viandes.

Je lui dis de nos gourmandises tout ce qui me vint en mémoire, ajoutant

que, pour bien assaisonner ces viandes, et surtout pour boire à souhait

de bonnes liqueurs, nous équipions des bateaux, nous courions mille

hasards. Tant de voyages! tant d'écueils! des terres si lointaines!

Rien que pour offrir une honnête collation à quelque riche, il nous

fallait des voiles, gonflées des quatre vents du ciel, dans toutes les

parties de l'univers.

«Votre pays est donc bien misérable (il disait cela, enflant ses naseaux

jusqu'à l'insulte), qu'il ne fournit pas de quoi nourrir ses habitants?

Quoi donc! vous n'avez pas de quoi boire, et vous êtes obligés de

traverser les mers pour vous désaltérer! Et vous appelez cela une

patrie!...»

A quoi je répondis: «Plaise à Votre Honneur de prendre en sa grâce

l'Angleterre, ma patrie! Elle produit trois fois plus de nourriture que

ses habitants n'en peuvent consommer; qu'elle cherche, au loin, des

boissons qui lui plaisent, ce n'est pas qu'elle n'ait en abondance une

eau fraîche! Elle compose une boisson avec le suc de certains fruits, ou

l'extrait de quelques grains; en un mot, rien ne manque à ses besoins.

«C'est donc uniquement pour nourrir notre luxe et notre intempérance que

nous envoyons dans les pays étrangers les productions de notre île de la

Grande-Bretagne, et que nous rapportons en échange, et de si loin, des

substances qui nous brûlent, des boissons qui nous enivrent, des vices

qui nous tuent!

«Cet irrésistible attrait du luxe, de la bonne chère et du plaisir, est

le principe de tous les mouvements de nos Yahous; pour y atteindre, à

tout prix il faut s'enrichir. Or ce besoin de fortune à tout prix, voilà

la source intarissable d'où nous viennent les mendiants, les filous, les

voleurs, les pipeurs, les courtisans, les courtisanes, les parjures, les

flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les faux témoins, les

menteurs, les joueurs, les fanfarons, les mauvais auteurs, les

empoisonneurs, les impudiques, les précieux ridicules, les esprits

forts, la race abjecte des vendeurs et des acheteurs de fumée!...»

Et, comme il m'écoutait bouche béante, il me fallut expliquer à cette

bête chacune de ces ignobles professions, de mentir, de flatter, de

calomnier; bassesse! abjection! coquinerie! la vénalité! Vénalité de

l'âme et vénalité de l'esprit! vénalité du cœur... et tout est

vénalité!

«Et quand je vous raconte ici toutes ces peines pour rapporter chez nous

des vins mûris sur tous les coteaux, ce n'est pas que le vin nous soit

nécessaire; il est mieux que nécessaire, il est charmant! Il apporte

avec soi la gaieté sans frein, l'oubli complet des choses sérieuses,

mille folies, et le courage et le bel esprit!

«Le vin nous affranchit de la tyrannie et des volontés souveraines du

bon sens.

«Par cette obéissance aux volontés des plus riches, se nourrissent les

pauvres de notre nation. De la misère ils se sauvent par un travail sans

trêve. Suis-je habillé comme je dois l'être, je porte sur mon corps

l'ouvrage de cent ouvriers. Un millier de mains ont contribué à bâtir, à

meubler ma maison; il en a fallu cinq ou six fois davantage pour

habiller, orner et parer ma femme.»

Ici, pour faire un pendant au tableau des gens de justice, il me fallut

donner le tableau des médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart

de mes compagnons étaient morts de maladie; il n'avait qu'une idée

imparfaite de ce mot: _maladie!_

Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, sous la

faiblesse de l'âge, à moins que nous n'eussions été blessés par quelque

accident. Je fus obligé de lui expliquer la nature et la cause de nos

diverses maladies.

1º Nous mangions sans avoir faim, nous buvions sans avoir soif.

2º Nous passions les nuits à avaler des liqueurs brûlantes, buvant pour

boire, au détriment de nos entrailles. Cette façon de vivre,

inévitablement, répandait dans tous nos membres une faiblesse, une

langueur mortelles.

3º Des maladies funestes naissaient quelquefois avec nous, transmises

avec le sang, et se prolongeaient de génération en génération.

Mais je n'en finirais pas de dresser la liste des maladies auxquelles

nous étions exposés; il y en avait cinq ou six cents pour chaque membre;

et de notre corps, chaque partie, interne, externe, en avait une

infinité qui lui étaient propres.

«Pour guérir tous ces maux, nous avons des _Yahous_ qui se consacrent

uniquement à l'étude du corps humain; ils prétendent, par des remèdes

efficaces, extirper nos maladies, lutter contre la nature même, et

prolonger notre existence!» En ma qualité de chirurgien, j'expliquai

avec plaisir à Son Honneur les différentes méthodes, les mystères de la

médecine.

«Il faut supposer que toute maladie est une réplétion: d'où nos médecins

concluent sensément que l'évacuation est nécessaire, et par en haut, et

par en bas. Ils ont reconnu certaines propriétés... évacuantes à

certains herbages; ils ont assigné son emploi médical à chaque

substance: gomme, huile, écailles, sels, excréments, écorces, serpents,

crapauds, grenouilles, araignées; le poisson même a son emploi dans la

guérison; de ces drogues, mêlées ensemble ou prises séparément, ils

composent certains breuvages, d'une odeur et d'un goût abominables, qui

soulèvent le cœur et révoltent les sens.

«A chaque instant ils tirent de leur pharmacopée un vomissement

(évacuation par en haut), un lavement (évacuation par en bas), selon

leur fantaisie, et le malheureux qui tombe entre leurs mains ne saurait

éviter la potion qui purge les entrailles et cause d'effroyables

tranchées, ou le clystère qui lave et relâche les intestins. La nature,

disent-ils, nous a donné l'orifice supérieur et visible pour ingérer, et

l'orifice inférieur et secret pour égérer: or la maladie est une

révolution dans la disposition naturelle du corps.

«Il faut donc que le remède agisse en sens inverse, et combatte la

nature; et c'est pourquoi il est nécessaire, indispensable, de changer

l'usage des orifices, d'_avaler_ par l'orifice d'en bas, d'_évacuer_ par

celui d'en haut.

«D'autres maladies qui n'ont rien de réel tiennent à l'imagination, et

sont presque aussi redoutables que les maladies réelles. Ceux qui sont

attaqués de cette sorte de mal s'appellent des _malades imaginaires_.

Et, naturellement, on s'essaye à les guérir, par des remèdes

imaginaires. Voire le plus souvent nos médecins donnent ces remèdes pour

les maladies réelles. En général, les fortes maladies d'imagination

attaquent nos yahous femelles.»

Je parlai aussi du charlatanisme de beaucoup de médecins et de leur

talent pour pronostiquer sûrement la mort, dans certains cas désespérés.

Un jour mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. Comme je

lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit qu'il croyait

que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup plus propre et bien

mieux fait que tous les Yahous de son pays, quoique je leur fusse

inférieur pour la force et pour l'agilité: cela venait sans doute, à son

sens, des respects que j'avais pour moi-même, et de mon talent pour la

parole. Il ajoutait (modestement) que ma fréquentation avec un animal de

son espèce avait beaucoup développé mes penchants de Yahou bien disant

et bien pensant.

Il me fit observer en même temps que parmi les Houyhnhnms les bruns ou

les azelans bruns n'étaient pas si bien faits que les bais châtains, les

gris pommelés et les noirs; ceux-là, certes, ne naissaient pas avec les

mêmes talents et les mêmes dispositions que ceux-ci; donc ils restaient

toute leur vie en servitude, aucun d'eux ne songeant à sortir de sa

caste...

Pour exemple: un alezan brun qui tenterait de traiter d'égal à égal avec

un gris pommelé ferait jeter les hauts cris à toute la nation chevaline.

«Il faut, disait-il, rester dans l'état que la nature indique; et c'est

l'offenser, c'est se révolter contre elle, de vouloir sortir du rang qui

nous appartient.

«Quant à vous, maître Yahou, si vous avez évité l'abjection dans

laquelle végètent vos semblables, si vous n'êtes pas, comme eux, un

exécrable objet de haine et de réprobation, si vous êtes admis à vivre,

à parler familièrement avec un alezan doré tel que moi, il faut en

remercier d'abord la nature, et puis l'éducation que je vous ai

donnée... Au reste, on devine à votre aspect toutes les supériorités de

la noblesse, et, pour ma part, je ne doute pas que vous ne soyez d'un

sang supérieur à celui des Yahous.»

Je rendis à Son Honneur de très-humbles actions de grâces pour la bonne

opinion qu'elle avait de moi; je l'assurai en même temps que ma

connaissance était très-vulgaire, étant né seulement d'honnêtes parents,

qui m'avaient donné une assez bonne éducation.

Ce que nous appelons la _noblesse_ n'avait rien de commun avec l'idée

qu'il en avait conçue. Au contraire, il ferait une énorme confusion

entre _noblesse_ et _vertu_! Et en preuve: nos jeunes gentilshommes

étaient nourris dès leur enfance, dans l'oisiveté, dans le luxe;

aussitôt que l'âge le permettait, ils s'épuisaient dans la débauche, et

se mariaient ensuite à quelque femme de basse extraction, laide et mal

faite, malsaine, mais riche; un pareil couple engendrant, à coup sûr,

des enfants mal constitués, noués, scrofuleux, difformes, ce qui

continuait parfois jusqu'à la troisième génération.

Tels étaient nos usages; nos mœurs étaient ainsi faites. _Antique

naissance_ était synonyme, ou peu s'en faut, de _difformité_.

Parmi nous, un corps sec, maigre et décharné, faible, infirme, est

devenu une marque presque infaillible de noblesse; une complexion

robuste, un air de santé, vont si mal à l'homme de qualité, que tout de

suite, à le voir actif, bien fait, courageux, éveillé, sans tare, et

radieux de jeunesse, on en tire une conclusion hostile à l'égard de ses

ancêtres...

A plus forte raison, s'il a l'esprit élevé, juste et bien fait, s'il

n'est pas bourru, efféminé, brutal, capricieux, débauché, ignorant.

«Vraiment! me disait ce bonhomme de cheval, plus je t'écoute, et plus il

me semble, en effet, que tu te moques de moi, avec ta _noblesse_ et tes

chimères d'une race à part et contrefaite, idiote et toute-puissante,

et destinée à gouverner, éclairer, conseiller tout le reste de sa

nation!»

Je m'inclinais, affirmant de nouveau que ces choses, qui semblaient

incroyables, étaient la vérité même!

Et plus que jamais mon bon maître hennissait d'indignation et pitié.

CHAPITRE VII

Parallèle des Yahous et des hommes.

Peut-être, ami lecteur, serez-vous scandalisé des portraits fidèles que

je fis alors de l'espèce humaine, et de la sincérité avec laquelle j'en

parlai devant cet animal dédaigneux, qui avait déjà une si mauvaise

opinion de tous les Yahous?

Mais quoi! j'avoue ingénument que le caractère et les grandes qualités

des Houyhnhnms avaient fait une telle impression sur mon esprit, que je

ne pouvais les comparer à nous autres humains, sans mépriser tous mes

semblables.

Ce mépris me les fit regarder comme indignes de tout ménagement.

D'ailleurs, mon maître avait l'esprit très-pénétrant; il remarquait tous

les jours, dans ma personne, de grands défauts dont je ne m'étais jamais

aperçu; je les regardais tout au plus comme de fort légères

imperfections.

Son bon sens pratique m'inspirait une extrême bienveillance; l'amour

qu'il avait pour la vérité me fit détester le mensonge et le déguisement

dans mes récits.

J'avouerai encore un autre motif de mon extrême sincérité. Lorsque

j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je conçus pour eux tant

d'estime et de vénération, que je résolus de ne jamais songer à

retourner dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse

contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la

vertu. Heureux si j'eusse obéi à cette inspiration d'en haut!

La Fortune ennemie a fait obstacle à ce grand rêve, et maintenant que je

ne suis plus guère, hélas! qu'un citoyen anglais, je me sais bon gré de

n'avoir pas tout dit, et d'avoir caché aux Houyhnhnms les trois quarts

de nos extravagances et de nos vices. Bien plus, je palliais parfois,

autant qu'il m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors

même que je les révélais, j'usais de restrictions mentales, tournant la

difficulté sans la nier. N'étais-je pas en quelque sorte excusable? Une

certaine partialité est permise, après tout, quand il s'agit de sa chère

patrie.

J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes entretiens avec mon maître,

aussi longtemps que j'eus l'honneur d'être à son service, et, comme il

fallait abréger, j'ai passé sous silence plusieurs détails qui ne sont

pas sans intérêt.

Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et, m'ordonnant de

m'asseoir à quelque distance (honneur qu'il ne m'avait point encore

accordé), il me parla en ces termes: «J'ai repassé dans mon esprit tout

ce que tu m'as dit, à ton sujet, au sujet de ton pays. Je vois bien que

toi et tes compatriotes vous avez une étincelle de raison, sans que je

puisse, au vrai, deviner comment ce petit lot vous est échu. Je vois

aussi que l'usage que vous faites de la raison augmente inutilement vos

défauts naturels, et vous en donne quantité d'autres que la nature vous

avait refusés.

Les voyages de Gulliver · 第 20 / 24 段