Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors je lui

dis que le navire avait été construit par des créatures semblables à

moi; que dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais

voyagé, l'espèce à laquelle j'appartenais était souveraine! Elle

commande, elle gouverne, elle a dompté, à son usage, tous les animaux de

la création. Certes, Votre Honneur, avant d'arriver en ce pays, j'aurais

été cruellement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures

douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés

de trouver des signes manifestes, incontestables, de cette raison dans

un vil Yahou, qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa

figure extérieure, mais non par les qualités de son âme! En même temps

(moi aussi, à cheval sur mes renseignements, je n'étais pas facile à

désarçonner), affirmai-je au maître-cheval, si jamais le ciel permettait

que je retournasse enfin dans mon pays et que j'y publiasse, en ma

langue, la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon

séjour chez les Houyhnhnms, que tout le monde, à cette incroyable

lecture, rirait, m'accusant de raconter la _chose qui n'est point_. Oui,

Votre Honneur, je m'expose à des récriminations violentes; on dira

partout que je suis un faussaire, et que j'invente une histoire

impertinente! Enfin, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour

toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on

ne croirait jamais, dans mon pays, qu'un Houyhnhnm fût un animal

raisonnable et qu'un Yahou ne fût qu'une brute.

CHAPITRE IV

Idée des Houyhnhnms sur la vérité et le mensonge.--Les discours de

Gulliver sont censurés par son maître.

Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître semblait

inquiet, embarrassé, hors de lui-même. Douter et ne point croire ce

qu'on entend dire est parmi les Houyhnhnms une opération d'esprit à

laquelle ils ne sont point accoutumés; lorsqu'on les y force absolument,

leur esprit sort, pour ainsi dire, de son assiette naturelle. Je me

souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet

des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres

parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la

tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais

dire. «L'usage de la parole (suivez son raisonnement) nous a été donné

pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour

être instruits de ce que nous ignorons. Si donc celui qui parle est

assez mal avisé pour dire la _chose qui n'est pas_, celui-là n'agit

point selon l'intention de la nature: ou taisez-vous ou soyez vrai!

Mentir, c'est insulter à la parole, elle est faite pour faire entendre

ce que l'on pense.

«Or, quand vous _mentez_, vous me faites entendre ce que vous ne pensez

point; au lieu de me dire honnêtement ce qui est, vous affirmez ce qui

n'est point; vous ne parlez donc pas: vous ouvrez la bouche et vous

rendez de vains sons. Vous ne me tirez point de mon ignorance; au

contraire, vous l'augmentez.» Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de

la faculté de mentir, que nous autres humains, nous possédons dans un

degré parfait, éminent.

Pour revenir à ce remarquable entretien, lorsque j'eus assuré Son

Honneur que les Yahous étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et

dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des

Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. A cette

question, je fus très-embarrassé, comme on peut le croire, et j'essayai

de faire une réponse à la fois habile et vraie.

«Oui, lui dis-je, et chez nous la race des Houyhnhnms est une race à

part. Nous tenons la généalogie exacte des Houyhnhnms célèbres. Nous les

entourons de soins et de respects; pendant l'été ils paissent librement

dans les prairies, en hiver ils restent dans leurs palais. Ils ont des

Yahous pour les servir, peigner leurs crins, nettoyer leur peau, laver

leurs pieds, leur donner à manger.--Je vous entends, reprit-il;

c'est-à-dire que, quoique vos Yahous se flattent d'avoir un peu de

raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au

ciel seulement que nos Yahous fussent aussi dociles et aussi bons

serviteurs que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»

Ici je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage.

Il m'était impossible, en effet, par les plus simples lois de la

bienséance et de la politesse, de lui expliquer le reste. «Je veux tout

savoir me répliqua-t-il; continue, et ne crains point de me

déplaire.--Eh bien, lui dis-je, vous le voulez absolument, j'obéis. Les

Houyhnhnms, que nous appelons des chevaux, sont parmi nous des animaux

très-beaux et très-nobles, également vigoureux et légers à la course, à

la guerre, à la chasse, au triomphe, à tous les emplois. Pas de victoire

à laquelle ils n'aient leur bonne part, pas de fête à laquelle ils ne

soient conviés! L'Angleterre, en certains jours, toute affaire et toute

passion cessantes, appelle en ses arènes les plus beaux chevaux du

royaume, et par les plus belles mains elle applaudit aux efforts des

lutteurs; le vainqueur, elle le couronne! Il n'y a pas de plus grand

honneur chez le peuple anglais. Les Houyhnhnms favoris des grands

seigneurs sont les plus heureux du monde. Ils passent leur vie à

voyager, à courir, à tirer des chars; nous avons pour eux toute sorte

d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent

bien; mais, sitôt qu'ils commencent à vieillir, on s'en défait, on les

vend à des Yahous, qui les occupent à des travaux durs, pénibles et

honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Morts, on les écorche, on vend leur

peau, on les livre aux oiseaux de proie, aux chiens dévorants. Telle

est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms.

Mais ils ne sont pas tous réservés à ces bons traitements. Les plus

beaux seulement, jouissent de cette existence heureuse. Les autres,

aussitôt qu'ils ont l'âge du labeur, appartiennent aux laboureurs,

charretiers, voituriers, et autres gens de même sorte. Ils travaillent

tout le jour, à peine ils ont une ration suffisante.» Je décrivis notre

façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je racontai, non

pas sans hésiter, la bride et la selle, les éperons, le fouet, sans

oublier les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette,

une charrue. Une fois lancé, je ne dissimulai pas au seigneur cheval qui

m'écoutait que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms

une plaque d'une certaine substance très-dure appelée fer, pour

conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins

pierreux.

Mon maître, à la fin, me parut indigné de la façon brutale dont nous

traitions les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était

très-étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur

leur dos; que si le plus vigoureux de ses Yahous osait jamais prendre

cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il

serait sur-le-champ renversé par terre, écrasé, foulé, brisé. A quoi je

répondis: «Seigneur, nos Houyhnhnms sont domptés et dressés dès l'âge de

trois ou quatre ans; si quelqu'un d'eux est indocile et rétif, on

l'occupe à tirer des charrettes, à labourer la terre. Inutiles cruautés!

il résiste, on le tue à coups de fouet! Nous faisons pire encore! Oui

monseigneur! les Houyhnhnms de votre sexe, les mâles, destinés à porter

la selle, à tirer les carrosses, nous les coupons deux ans après leur

naissance, afin de les rendre plus doux et plus dociles. Rien ne saurait

dégrader ce superbe animal. Retranchés du nombre des pères, ils restent

sensibles aux récompenses, aux châtiments, et pourtant nos plus savants

docteurs sont tout à fait de cet avis que les Houyhnhnms sont dépourvus

de raison, tout comme ici les Yahous.»

J'eus beaucoup de peine à faire entendre à mon maître cet accident

étrange; il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer

mes idées. La langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et, comme ils ont

peu de passions, ils ont aussi peu de mots pour les exprimer. C'est par

le nombre et le mouvement des plus charmantes passions que se forment la

richesse, la variété et la délicatesse du langage.

Il est impossible aussi de représenter l'impression pénible que mon

discours produisit sur l'esprit de mon maître, et le noble courroux dont

il fut saisi de notre impiété pour les Houyhnhnms, et de cette

abominable façon de «les retrancher du nombre des pères,» afin de les

rendre obéissants et dociles. Il convint que s'il y avait un pays où les

Yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y

fussent les maîtres et que les autres animaux se soumissent à leurs

lois, la raison l'emportant sur la force. Oui! mais, considérant la

figure de mon corps, il ajouta qu'une créature ainsi faite était trop

mal faite pour être raisonnable, ou pour se servir de sa raison dans la

plupart des choses de la vie. Il voulut savoir si tous les Yahous de mon

pays me ressemblaient. Je lui répondis que nous avions à peu près la

même figure, et que je passais pour assez bien fait; les jeunes mâles et

les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate: une _fille_

anglaise étant un composé de deux fleurs célèbres et charmantes, la rose

et le lis. Il me répliqua qu'il y avait sans doute une certaine

différence entre moi et les Yahous de sa basse-cour: j'étais moins

horrible, il est vrai; mais, par toutes les qualités qui me manquaient,

il croyait qu'ils l'emportaient sur moi. «Fi! me disait-il, de tes pieds

de derrière: ils s'écorchent, ils se gercent, ils ne sont bons à rien!

Parlons aussi de tes pieds de devant, est-ce que l'on marche avec ces

pieds-là? Deux pieds pour aller vite, est-ce assez? Nous autres, les

intelligences à quatre pieds, nous faisons, sans fatigue et sans peine,

dix fois plus de chemin que le plus léger des Yahous à deux pattes!» Il

trouvait à redire à toute la configuration de mon corps: mon visage

était plat, mon nez était une montagne, à l'entendre! Il se moquait de

mes deux yeux, percés dans le front... «Tu ne peux regarder à droite, à

gauche, sans tourner la tête.» Il démontra que je ne pouvais manger sans

le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que

c'était pourquoi, sans doute, la nature y avait mis tant de jointures.

Il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres

séparés l'un de l'autre à l'extrémité de mes pieds de derrière; ils

étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés

et brisés par les pierres et par les broussailles, et j'avais besoin,

pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête! Enfin

mon corps, tout nu et sans défense, était exposé au froid; et pour l'en

garantir j'étais contraint de m'habiller et de me déshabiller chaque

jour, ce qui était, certes, la chose du monde la plus ennuyeuse et la

plus fatigante. A toutes ces causes réunies, tous les animaux de son

pays avaient une horreur naturelle des Yahous et les fuyaient. C'est

leur raison qui les guide: ils obéissent à des répugnances naturelles.

En vain je me parais de ce grand titre d'animal raisonnable; il se

demandait par quels prodiges nous viendrions à bout de l'antipathie que

tous les animaux ont pour ceux de notre espèce. «Oui, disait-il, Yahous

que vous êtes, comment feriez-vous pour mériter l'amitié des autres

bêtes? Mais, tenez, je suis bon prince et n'insiste pas sur cette

question pénible, essentielle... Au fait, je vous tiens quitte de toutes

les réponses que vous me pourriez faire, et je suis content si vous me

racontez l'histoire de votre vie et du pays où vous êtes né.»

Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les

points qui intéressaient sa curiosité; mais je doutais fort qu'il me fût

possible de m'exprimer assez clairement sur des matières dont _Son

Honneur_ ne pouvait avoir aucune idée. En effet, je n'avais rien vu

jusqu'à ce jour de semblable en son pays; néanmoins, je ferais de mon

mieux, et je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des

métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas du terme

exact.

Je lui dis que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île appelée

_Angleterre_, si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait

à peine accomplir ce voyage pendant la course annuelle du soleil.

J'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les

blessures; mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la

_Reine_; je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et mettre enfin ma

famille à son aise: dans le dernier de mes voyages, j'avais été

capitaine d'un navire marchand, ayant environ cinquante Yahous sous mes

ordres, dont la plupart étaient morts en chemin. Bientôt j'avais été

forcé de les remplacer par d'autres, tirés de diverses nations; enfin ce

malheureux navire avait deux fois couru le danger de faire un grand

naufrage: la première fois par une violente tempête, et la seconde pour

avoir heurté contre un écueil.

Ici mon maître interrompit mon discours pour me demander comment j'avais

pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir

avec moi, après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais

déjà faites. Je lui répondis que c'étaient tous des malheureux sans feu

ni lieu, chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires, ou

pour les crimes qu'ils avaient commis. Quelques-uns avaient été ruinés

par les procès, d'autres par la débauche ou par le jeu; la plupart

étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des

brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des

ravisseurs, des diffamateurs de profession, des suborneurs, des soldats

déserteurs et presque tous des échappés des galères; enfin nul d'entre

eux n'osait retourner dans son pays, de peur d'être pendu ou de pourrir

dans un cachot.

Tel fut mon discours, et mon maître, entier dans son opinion, se vit

forcé de m'interrompre à plusieurs reprises. J'usais de beaucoup de

circonlocutions pour lui donner l'idée approchante de tous les crimes

qui avaient obligé la plupart des gens de ma suite à quitter leur pays.

Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis

ces forfaits, et ce qui les y avait poussés. Il n'était certes pas

très-facile d'expliquer ces mystères à une bête ignorante des plus

mauvaises passions de l'espèce humaine; et, sans y trop parvenir, je

tâchai de lui donner une idée exacte du désir insatiable que nous avions

les uns les autres de nous agrandir, de nous enrichir, et des funestes

effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie. Il me

fallut, pour cette explication sommaire, une foule d'exemples et

d'hypothèses; il ne pouvait comprendre avec sa naïveté... chevaleresque,

une botte de tant de crimes, et que tous ces vices qui n'avaient pas

même de nom dans sa propre langue existassent réellement. _Joueur!

usurier! débauché! ivrogne! impie! hypocrite! imposteur!_ autant de

mystères pour cette honnête conscience; et quand enfin, par un effort

surnaturel, il en eut compris quelque chose, il me parut tout semblable

à une personne dont l'imagination est frappée: elle écoute une chose

qu'elle n'a jamais vue et dont elle n'a jamais ouï parler; elle baisse

les yeux et ne saurait jamais exprimer sa surprise et son indignation.

Ces idées: _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_, et

plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la

langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. Ils sont à ce

point dépourvus de toute expérience, qu'ils ne se doutaient pas, les

malheureux! de l'habile agencement de nos lois; de l'excellence de notre

admirable procédure, et du double jeu de notre admirable gouvernement

représentatif; on leur eût demandé quelle différence ils mettaient entre

la liberté naturelle et la liberté _octroyée_, ils n'auraient su que

répondre.

Ah! certes, j'eus donc beaucoup de peine à faire à messieurs les chevaux

une intelligible relation de l'Europe, et particulièrement de

l'Angleterre, ma patrie.

CHAPITRE V

Gulliver expose à son maître les causes les plus ordinaires de la

guerre entre les princes de l'Europe; il explique ensuite comment les

particuliers se font la guerre les uns aux autres.--Portrait des

procureurs et des juges en Angleterre.

Le lecteur, s'il lui plaît, se fera cette observation à lui-même: ce

qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations, pendant deux

années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des

questions; elle exigeait de moi des récits détaillés, à mesure que

j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue; et de mon

mieux je lui disais l'état de toute l'Europe. En même temps je lui

disais les arts utiles et les beaux-arts, les manufactures, le commerce,

les sciences. Les diverses réponses que je fis à toutes ses demandes

furent le sujet d'une conversation inépuisable. A peine on rapporte ici

la substance de nos entretiens sur l'état politique et moral de

l'Angleterre. Il y fallut un ordre, une méthode! et d'autant plus, que

je m'attachais moins au temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité.

Tout ce qui m'inquiète ici, c'est de rendre avec grâce, avec énergie, la

suite des beaux discours de mon maître, et ses raisonnements solides.

Ami lecteur, excusez ma faiblesse; et, s'il vous plaît, mettez-la sur le

compte de la langue défectueuse dans laquelle je suis, écrivant ces

pages pour des Yahous anglais, obligé de m'exprimer.

Pour obéir aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière

révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et

la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le

monarque le plus puissant de l'Europe: un roi, le grand roi par

excellence, dont la gloire était répandue en tout l'univers, et qui

possédait toutes les vertus de la majesté royale. Ajoutez que la reine

Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre,

où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Bien plus,

cette guerre avait fait périr environ un million de Yahous; plus de cent

villes florissantes avaient été assiégées, prises et saccagées; plus de

trois cents vaisseaux de guerre avaient été brûlés ou coulés à fond.

Au récit de ces meurtres, de ces désastres, de ces misères implacables,

mon philosophe hennissant voulut savoir quelles étaient les causes les

plus ordinaires de nos querelles, et de ce crime énorme en morale, que

j'appelais la guerre. «Hélas! monseigneur, ces causes sont innombrables.

Dans la plupart de nos guerres, c'est l'ambition de certains princes,

qui ne croient jamais posséder assez de terres et gouverner assez de

peuples. Quelquefois c'est la prudence des ministres: ils tiennent à

leur office; et tantôt pour que le roi, leur esclave, ait quelque chose

à faire, et tantôt pour que les peuples, facilement ergoteurs, aient

quelques occupations sérieuses, ils font la guerre à des voisins, qui

n'en peuvent mais. Plus d'une fois, la guerre est dans les opinions, et

voilà les épées tirées. L'un croit que siffler est une bonne action;

l'autre (un applaudisseur) vous soutiendra que siffler est un meurtre.

Celui-ci a l'opinion qu'il faut porter des habits blancs; l'autre, qu'il

faut s'habiller de noir, de rouge et de gris; sur quoi... bataille,

exil, égorgement! Tel prétend qu'il faut porter un petit chapeau

retroussé, l'autre est d'avis qu'il en faut porter un grand, dont les

bords retombent sur les oreilles.» (J'imaginais ces exemples

chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos

dissensions, j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire

entendre.) Et je conclus: que nos guerres les plus sanglantes étaient

causées par ces opinions diverses; des cerveaux échauffés les font

valoir. De part et d'autre on crie: _Aux armes!_ et voilà des gens

morts, des deux parts.

«Deux princes se sont battus parce que tous deux voulaient dépouiller un

troisième de ses États. Or, ni le premier ni le second larron n'avait le

droit, que dis-je? un prétexte à dépouiller le prince leur voisin.

Quelquefois un souverain en attaque un autre, uniquement pour ne pas en

être attaqué. On déclare à son voisin la guerre, aujourd'hui parce qu'il

est trop fort; on l'attaquera demain parce qu'il est faible. Souvent ce

voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses qu'il

n'a pas... Bon! nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous

donne ce qu'il a; nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous

achète ce qu'il n'a pas. Un royaume en proie à la famine, à la guerre

civile, à la peste, est un royaume à la merci du premier venu. Une ville

est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province

arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple et

faible... on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à

l'esclavage, et le voilà... _civilisé_! Une guerre honorable? on peut

vous proposer un exemple: un souverain généreux vient au secours d'un

roi comme lui; _son frère_ (entre eux ils s'appellent _frères_), après

avoir chassé l'usurpateur, s'empare à l'instant des États qu'il a

secourus, et, sur la plainte de son _frère_, il le tue, ou l'emprisonne,

ou le chasse à jamais de son trône et de sa patrie, et de ses domaines

patrimoniaux. La _raison du plus fort_, sujet de guerres éternelles!

«La proximité du sang, les alliances, les mariages, autant de sujets de

guerre entre les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont

près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations

riches sont ambitieuses; l'indigence et l'ambition aiment également les

changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien

que parmi nous le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous

les métiers.--Qu'est-ce, un homme de guerre?--Un Yahou payé pour tuer,

de sang-froid, ses semblables, qui ne lui ont fait aucun mal.

--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos

guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre

raison. Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si

méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal. Tout ce

qui me reste en l'esprit de vos ruines, de vos désastres, de vos guerres

cruelles où périt tant de monde, c'est que vous m'avez dit _la chose qui

n'est point_! Non pas que je mette en doute votre méchanceté naturelle

et vos haines les uns pour les autres, mais voyez vos dents! vous ne

sauriez mordre; et vos griffes! elles sont si faibles et si courtes,

qu'un seul de nos Yahous en déchirerait une douzaine comme vous.»

Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de

mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une

ample description de nos canons, coulevrines, mousquets, carabines,

pistolets, boulets, sabres, baïonnettes. Je lui expliquai que nous

avions inventé la poudre... et je lui peignis les siéges de places, les

tranchées, les attaques, les sorties, les mines et contre-mines, les

assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos

batailles navales et par quelles imaginations bien simples, et d'un

facile emploi, de gros vaisseaux coulent à fond avec tout leur équipage;

d'autres, criblés de coups de canon, sont fracassés et brûlés au milieu

des eaux. Je dis, à la façon d'un poëte épique, la fumée et le feu, les

gémissements des blessés, le cri des combattants, les membres qui

sautent en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres. «Ah!

seigneur, c'est si vaste et si terrible, une bataille en plaine rangée!

ah! que de sang versé en moins de six heures! les mourants, les morts,

les blessés, les ambulances; quarante mille combattants périssent en un

jour.» Pour faire valoir le courage et la bravoure de mes chers

compatriotes, je racontais comment je les avais admirés, dans un siége,

qui faisaient sauter en l'air une centaine d'ennemis! J'en avais vu

sauter davantage encore dans un combat sur mer! Les membres épars de

tous ces Yahous semblaient tomber des nues, spectacle agréable aux yeux

des victorieux.

Les voyages de Gulliver · 第 19 / 24 段