dis que le navire avait été construit par des créatures semblables à
moi; que dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais
voyagé, l'espèce à laquelle j'appartenais était souveraine! Elle
commande, elle gouverne, elle a dompté, à son usage, tous les animaux de
la création. Certes, Votre Honneur, avant d'arriver en ce pays, j'aurais
été cruellement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures
douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés
de trouver des signes manifestes, incontestables, de cette raison dans
un vil Yahou, qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa
figure extérieure, mais non par les qualités de son âme! En même temps
(moi aussi, à cheval sur mes renseignements, je n'étais pas facile à
désarçonner), affirmai-je au maître-cheval, si jamais le ciel permettait
que je retournasse enfin dans mon pays et que j'y publiasse, en ma
langue, la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon
séjour chez les Houyhnhnms, que tout le monde, à cette incroyable
lecture, rirait, m'accusant de raconter la _chose qui n'est point_. Oui,
Votre Honneur, je m'expose à des récriminations violentes; on dira
partout que je suis un faussaire, et que j'invente une histoire
impertinente! Enfin, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour
toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on
ne croirait jamais, dans mon pays, qu'un Houyhnhnm fût un animal
raisonnable et qu'un Yahou ne fût qu'une brute.
CHAPITRE IV
Idée des Houyhnhnms sur la vérité et le mensonge.--Les discours de
Gulliver sont censurés par son maître.
Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître semblait
inquiet, embarrassé, hors de lui-même. Douter et ne point croire ce
qu'on entend dire est parmi les Houyhnhnms une opération d'esprit à
laquelle ils ne sont point accoutumés; lorsqu'on les y force absolument,
leur esprit sort, pour ainsi dire, de son assiette naturelle. Je me
souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet
des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres
parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la
tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais
dire. «L'usage de la parole (suivez son raisonnement) nous a été donné
pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour
être instruits de ce que nous ignorons. Si donc celui qui parle est
assez mal avisé pour dire la _chose qui n'est pas_, celui-là n'agit
point selon l'intention de la nature: ou taisez-vous ou soyez vrai!
Mentir, c'est insulter à la parole, elle est faite pour faire entendre
ce que l'on pense.
«Or, quand vous _mentez_, vous me faites entendre ce que vous ne pensez
point; au lieu de me dire honnêtement ce qui est, vous affirmez ce qui
n'est point; vous ne parlez donc pas: vous ouvrez la bouche et vous
rendez de vains sons. Vous ne me tirez point de mon ignorance; au
contraire, vous l'augmentez.» Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de
la faculté de mentir, que nous autres humains, nous possédons dans un
degré parfait, éminent.
Pour revenir à ce remarquable entretien, lorsque j'eus assuré Son
Honneur que les Yahous étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et
dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des
Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. A cette
question, je fus très-embarrassé, comme on peut le croire, et j'essayai
de faire une réponse à la fois habile et vraie.
«Oui, lui dis-je, et chez nous la race des Houyhnhnms est une race à
part. Nous tenons la généalogie exacte des Houyhnhnms célèbres. Nous les
entourons de soins et de respects; pendant l'été ils paissent librement
dans les prairies, en hiver ils restent dans leurs palais. Ils ont des
Yahous pour les servir, peigner leurs crins, nettoyer leur peau, laver
leurs pieds, leur donner à manger.--Je vous entends, reprit-il;
c'est-à-dire que, quoique vos Yahous se flattent d'avoir un peu de
raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au
ciel seulement que nos Yahous fussent aussi dociles et aussi bons
serviteurs que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»
Ici je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage.
Il m'était impossible, en effet, par les plus simples lois de la
bienséance et de la politesse, de lui expliquer le reste. «Je veux tout
savoir me répliqua-t-il; continue, et ne crains point de me
déplaire.--Eh bien, lui dis-je, vous le voulez absolument, j'obéis. Les
Houyhnhnms, que nous appelons des chevaux, sont parmi nous des animaux
très-beaux et très-nobles, également vigoureux et légers à la course, à
la guerre, à la chasse, au triomphe, à tous les emplois. Pas de victoire
à laquelle ils n'aient leur bonne part, pas de fête à laquelle ils ne
soient conviés! L'Angleterre, en certains jours, toute affaire et toute
passion cessantes, appelle en ses arènes les plus beaux chevaux du
royaume, et par les plus belles mains elle applaudit aux efforts des
lutteurs; le vainqueur, elle le couronne! Il n'y a pas de plus grand
honneur chez le peuple anglais. Les Houyhnhnms favoris des grands
seigneurs sont les plus heureux du monde. Ils passent leur vie à
voyager, à courir, à tirer des chars; nous avons pour eux toute sorte
d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent
bien; mais, sitôt qu'ils commencent à vieillir, on s'en défait, on les
vend à des Yahous, qui les occupent à des travaux durs, pénibles et
honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Morts, on les écorche, on vend leur
peau, on les livre aux oiseaux de proie, aux chiens dévorants. Telle
est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms.
Mais ils ne sont pas tous réservés à ces bons traitements. Les plus
beaux seulement, jouissent de cette existence heureuse. Les autres,
aussitôt qu'ils ont l'âge du labeur, appartiennent aux laboureurs,
charretiers, voituriers, et autres gens de même sorte. Ils travaillent
tout le jour, à peine ils ont une ration suffisante.» Je décrivis notre
façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je racontai, non
pas sans hésiter, la bride et la selle, les éperons, le fouet, sans
oublier les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette,
une charrue. Une fois lancé, je ne dissimulai pas au seigneur cheval qui
m'écoutait que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms
une plaque d'une certaine substance très-dure appelée fer, pour
conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins
pierreux.
Mon maître, à la fin, me parut indigné de la façon brutale dont nous
traitions les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était
très-étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur
leur dos; que si le plus vigoureux de ses Yahous osait jamais prendre
cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il
serait sur-le-champ renversé par terre, écrasé, foulé, brisé. A quoi je
répondis: «Seigneur, nos Houyhnhnms sont domptés et dressés dès l'âge de
trois ou quatre ans; si quelqu'un d'eux est indocile et rétif, on
l'occupe à tirer des charrettes, à labourer la terre. Inutiles cruautés!
il résiste, on le tue à coups de fouet! Nous faisons pire encore! Oui
monseigneur! les Houyhnhnms de votre sexe, les mâles, destinés à porter
la selle, à tirer les carrosses, nous les coupons deux ans après leur
naissance, afin de les rendre plus doux et plus dociles. Rien ne saurait
dégrader ce superbe animal. Retranchés du nombre des pères, ils restent
sensibles aux récompenses, aux châtiments, et pourtant nos plus savants
docteurs sont tout à fait de cet avis que les Houyhnhnms sont dépourvus
de raison, tout comme ici les Yahous.»
J'eus beaucoup de peine à faire entendre à mon maître cet accident
étrange; il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer
mes idées. La langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et, comme ils ont
peu de passions, ils ont aussi peu de mots pour les exprimer. C'est par
le nombre et le mouvement des plus charmantes passions que se forment la
richesse, la variété et la délicatesse du langage.
Il est impossible aussi de représenter l'impression pénible que mon
discours produisit sur l'esprit de mon maître, et le noble courroux dont
il fut saisi de notre impiété pour les Houyhnhnms, et de cette
abominable façon de «les retrancher du nombre des pères,» afin de les
rendre obéissants et dociles. Il convint que s'il y avait un pays où les
Yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y
fussent les maîtres et que les autres animaux se soumissent à leurs
lois, la raison l'emportant sur la force. Oui! mais, considérant la
figure de mon corps, il ajouta qu'une créature ainsi faite était trop
mal faite pour être raisonnable, ou pour se servir de sa raison dans la
plupart des choses de la vie. Il voulut savoir si tous les Yahous de mon
pays me ressemblaient. Je lui répondis que nous avions à peu près la
même figure, et que je passais pour assez bien fait; les jeunes mâles et
les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate: une _fille_
anglaise étant un composé de deux fleurs célèbres et charmantes, la rose
et le lis. Il me répliqua qu'il y avait sans doute une certaine
différence entre moi et les Yahous de sa basse-cour: j'étais moins
horrible, il est vrai; mais, par toutes les qualités qui me manquaient,
il croyait qu'ils l'emportaient sur moi. «Fi! me disait-il, de tes pieds
de derrière: ils s'écorchent, ils se gercent, ils ne sont bons à rien!
Parlons aussi de tes pieds de devant, est-ce que l'on marche avec ces
pieds-là? Deux pieds pour aller vite, est-ce assez? Nous autres, les
intelligences à quatre pieds, nous faisons, sans fatigue et sans peine,
dix fois plus de chemin que le plus léger des Yahous à deux pattes!» Il
trouvait à redire à toute la configuration de mon corps: mon visage
était plat, mon nez était une montagne, à l'entendre! Il se moquait de
mes deux yeux, percés dans le front... «Tu ne peux regarder à droite, à
gauche, sans tourner la tête.» Il démontra que je ne pouvais manger sans
le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que
c'était pourquoi, sans doute, la nature y avait mis tant de jointures.
Il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres
séparés l'un de l'autre à l'extrémité de mes pieds de derrière; ils
étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés
et brisés par les pierres et par les broussailles, et j'avais besoin,
pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête! Enfin
mon corps, tout nu et sans défense, était exposé au froid; et pour l'en
garantir j'étais contraint de m'habiller et de me déshabiller chaque
jour, ce qui était, certes, la chose du monde la plus ennuyeuse et la
plus fatigante. A toutes ces causes réunies, tous les animaux de son
pays avaient une horreur naturelle des Yahous et les fuyaient. C'est
leur raison qui les guide: ils obéissent à des répugnances naturelles.
En vain je me parais de ce grand titre d'animal raisonnable; il se
demandait par quels prodiges nous viendrions à bout de l'antipathie que
tous les animaux ont pour ceux de notre espèce. «Oui, disait-il, Yahous
que vous êtes, comment feriez-vous pour mériter l'amitié des autres
bêtes? Mais, tenez, je suis bon prince et n'insiste pas sur cette
question pénible, essentielle... Au fait, je vous tiens quitte de toutes
les réponses que vous me pourriez faire, et je suis content si vous me
racontez l'histoire de votre vie et du pays où vous êtes né.»
Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les
points qui intéressaient sa curiosité; mais je doutais fort qu'il me fût
possible de m'exprimer assez clairement sur des matières dont _Son
Honneur_ ne pouvait avoir aucune idée. En effet, je n'avais rien vu
jusqu'à ce jour de semblable en son pays; néanmoins, je ferais de mon
mieux, et je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des
métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas du terme
exact.
Je lui dis que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île appelée
_Angleterre_, si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait
à peine accomplir ce voyage pendant la course annuelle du soleil.
J'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les
blessures; mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la
_Reine_; je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et mettre enfin ma
famille à son aise: dans le dernier de mes voyages, j'avais été
capitaine d'un navire marchand, ayant environ cinquante Yahous sous mes
ordres, dont la plupart étaient morts en chemin. Bientôt j'avais été
forcé de les remplacer par d'autres, tirés de diverses nations; enfin ce
malheureux navire avait deux fois couru le danger de faire un grand
naufrage: la première fois par une violente tempête, et la seconde pour
avoir heurté contre un écueil.
Ici mon maître interrompit mon discours pour me demander comment j'avais
pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir
avec moi, après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais
déjà faites. Je lui répondis que c'étaient tous des malheureux sans feu
ni lieu, chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires, ou
pour les crimes qu'ils avaient commis. Quelques-uns avaient été ruinés
par les procès, d'autres par la débauche ou par le jeu; la plupart
étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des
brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des
ravisseurs, des diffamateurs de profession, des suborneurs, des soldats
déserteurs et presque tous des échappés des galères; enfin nul d'entre
eux n'osait retourner dans son pays, de peur d'être pendu ou de pourrir
dans un cachot.
Tel fut mon discours, et mon maître, entier dans son opinion, se vit
forcé de m'interrompre à plusieurs reprises. J'usais de beaucoup de
circonlocutions pour lui donner l'idée approchante de tous les crimes
qui avaient obligé la plupart des gens de ma suite à quitter leur pays.
Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis
ces forfaits, et ce qui les y avait poussés. Il n'était certes pas
très-facile d'expliquer ces mystères à une bête ignorante des plus
mauvaises passions de l'espèce humaine; et, sans y trop parvenir, je
tâchai de lui donner une idée exacte du désir insatiable que nous avions
les uns les autres de nous agrandir, de nous enrichir, et des funestes
effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie. Il me
fallut, pour cette explication sommaire, une foule d'exemples et
d'hypothèses; il ne pouvait comprendre avec sa naïveté... chevaleresque,
une botte de tant de crimes, et que tous ces vices qui n'avaient pas
même de nom dans sa propre langue existassent réellement. _Joueur!
usurier! débauché! ivrogne! impie! hypocrite! imposteur!_ autant de
mystères pour cette honnête conscience; et quand enfin, par un effort
surnaturel, il en eut compris quelque chose, il me parut tout semblable
à une personne dont l'imagination est frappée: elle écoute une chose
qu'elle n'a jamais vue et dont elle n'a jamais ouï parler; elle baisse
les yeux et ne saurait jamais exprimer sa surprise et son indignation.
Ces idées: _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_, et
plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la
langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. Ils sont à ce
point dépourvus de toute expérience, qu'ils ne se doutaient pas, les
malheureux! de l'habile agencement de nos lois; de l'excellence de notre
admirable procédure, et du double jeu de notre admirable gouvernement
représentatif; on leur eût demandé quelle différence ils mettaient entre
la liberté naturelle et la liberté _octroyée_, ils n'auraient su que
répondre.
Ah! certes, j'eus donc beaucoup de peine à faire à messieurs les chevaux
une intelligible relation de l'Europe, et particulièrement de
l'Angleterre, ma patrie.
CHAPITRE V
Gulliver expose à son maître les causes les plus ordinaires de la
guerre entre les princes de l'Europe; il explique ensuite comment les
particuliers se font la guerre les uns aux autres.--Portrait des
procureurs et des juges en Angleterre.
Le lecteur, s'il lui plaît, se fera cette observation à lui-même: ce
qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations, pendant deux
années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des
questions; elle exigeait de moi des récits détaillés, à mesure que
j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue; et de mon
mieux je lui disais l'état de toute l'Europe. En même temps je lui
disais les arts utiles et les beaux-arts, les manufactures, le commerce,
les sciences. Les diverses réponses que je fis à toutes ses demandes
furent le sujet d'une conversation inépuisable. A peine on rapporte ici
la substance de nos entretiens sur l'état politique et moral de
l'Angleterre. Il y fallut un ordre, une méthode! et d'autant plus, que
je m'attachais moins au temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité.
Tout ce qui m'inquiète ici, c'est de rendre avec grâce, avec énergie, la
suite des beaux discours de mon maître, et ses raisonnements solides.
Ami lecteur, excusez ma faiblesse; et, s'il vous plaît, mettez-la sur le
compte de la langue défectueuse dans laquelle je suis, écrivant ces
pages pour des Yahous anglais, obligé de m'exprimer.
Pour obéir aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière
révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et
la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le
monarque le plus puissant de l'Europe: un roi, le grand roi par
excellence, dont la gloire était répandue en tout l'univers, et qui
possédait toutes les vertus de la majesté royale. Ajoutez que la reine
Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre,
où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Bien plus,
cette guerre avait fait périr environ un million de Yahous; plus de cent
villes florissantes avaient été assiégées, prises et saccagées; plus de
trois cents vaisseaux de guerre avaient été brûlés ou coulés à fond.
Au récit de ces meurtres, de ces désastres, de ces misères implacables,
mon philosophe hennissant voulut savoir quelles étaient les causes les
plus ordinaires de nos querelles, et de ce crime énorme en morale, que
j'appelais la guerre. «Hélas! monseigneur, ces causes sont innombrables.
Dans la plupart de nos guerres, c'est l'ambition de certains princes,
qui ne croient jamais posséder assez de terres et gouverner assez de
peuples. Quelquefois c'est la prudence des ministres: ils tiennent à
leur office; et tantôt pour que le roi, leur esclave, ait quelque chose
à faire, et tantôt pour que les peuples, facilement ergoteurs, aient
quelques occupations sérieuses, ils font la guerre à des voisins, qui
n'en peuvent mais. Plus d'une fois, la guerre est dans les opinions, et
voilà les épées tirées. L'un croit que siffler est une bonne action;
l'autre (un applaudisseur) vous soutiendra que siffler est un meurtre.
Celui-ci a l'opinion qu'il faut porter des habits blancs; l'autre, qu'il
faut s'habiller de noir, de rouge et de gris; sur quoi... bataille,
exil, égorgement! Tel prétend qu'il faut porter un petit chapeau
retroussé, l'autre est d'avis qu'il en faut porter un grand, dont les
bords retombent sur les oreilles.» (J'imaginais ces exemples
chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos
dissensions, j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire
entendre.) Et je conclus: que nos guerres les plus sanglantes étaient
causées par ces opinions diverses; des cerveaux échauffés les font
valoir. De part et d'autre on crie: _Aux armes!_ et voilà des gens
morts, des deux parts.
«Deux princes se sont battus parce que tous deux voulaient dépouiller un
troisième de ses États. Or, ni le premier ni le second larron n'avait le
droit, que dis-je? un prétexte à dépouiller le prince leur voisin.
Quelquefois un souverain en attaque un autre, uniquement pour ne pas en
être attaqué. On déclare à son voisin la guerre, aujourd'hui parce qu'il
est trop fort; on l'attaquera demain parce qu'il est faible. Souvent ce
voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses qu'il
n'a pas... Bon! nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous
donne ce qu'il a; nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous
achète ce qu'il n'a pas. Un royaume en proie à la famine, à la guerre
civile, à la peste, est un royaume à la merci du premier venu. Une ville
est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province
arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple et
faible... on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à
l'esclavage, et le voilà... _civilisé_! Une guerre honorable? on peut
vous proposer un exemple: un souverain généreux vient au secours d'un
roi comme lui; _son frère_ (entre eux ils s'appellent _frères_), après
avoir chassé l'usurpateur, s'empare à l'instant des États qu'il a
secourus, et, sur la plainte de son _frère_, il le tue, ou l'emprisonne,
ou le chasse à jamais de son trône et de sa patrie, et de ses domaines
patrimoniaux. La _raison du plus fort_, sujet de guerres éternelles!
«La proximité du sang, les alliances, les mariages, autant de sujets de
guerre entre les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont
près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations
riches sont ambitieuses; l'indigence et l'ambition aiment également les
changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien
que parmi nous le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous
les métiers.--Qu'est-ce, un homme de guerre?--Un Yahou payé pour tuer,
de sang-froid, ses semblables, qui ne lui ont fait aucun mal.
--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos
guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre
raison. Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si
méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal. Tout ce
qui me reste en l'esprit de vos ruines, de vos désastres, de vos guerres
cruelles où périt tant de monde, c'est que vous m'avez dit _la chose qui
n'est point_! Non pas que je mette en doute votre méchanceté naturelle
et vos haines les uns pour les autres, mais voyez vos dents! vous ne
sauriez mordre; et vos griffes! elles sont si faibles et si courtes,
qu'un seul de nos Yahous en déchirerait une douzaine comme vous.»
Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de
mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une
ample description de nos canons, coulevrines, mousquets, carabines,
pistolets, boulets, sabres, baïonnettes. Je lui expliquai que nous
avions inventé la poudre... et je lui peignis les siéges de places, les
tranchées, les attaques, les sorties, les mines et contre-mines, les
assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos
batailles navales et par quelles imaginations bien simples, et d'un
facile emploi, de gros vaisseaux coulent à fond avec tout leur équipage;
d'autres, criblés de coups de canon, sont fracassés et brûlés au milieu
des eaux. Je dis, à la façon d'un poëte épique, la fumée et le feu, les
gémissements des blessés, le cri des combattants, les membres qui
sautent en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres. «Ah!
seigneur, c'est si vaste et si terrible, une bataille en plaine rangée!
ah! que de sang versé en moins de six heures! les mourants, les morts,
les blessés, les ambulances; quarante mille combattants périssent en un
jour.» Pour faire valoir le courage et la bravoure de mes chers
compatriotes, je racontais comment je les avais admirés, dans un siége,
qui faisaient sauter en l'air une centaine d'ennemis! J'en avais vu
sauter davantage encore dans un combat sur mer! Les membres épars de
tous ces Yahous semblaient tomber des nues, spectacle agréable aux yeux
des victorieux.