Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet),

ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie. Le _bai-brun_

me fit signe de marcher devant lui, et j'obéis, décidé à le suivre, en

effet, jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque autre introducteur.

Comme je marchais fort lentement (je tombais de lassitude), il se mit à

hennir, _hhum, hhum_. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre que

j'étais las et marchais avec peine; et lui, bonhomme, en dépit de ses

quatre pieds qui pouvaient brûler la terre, il s'arrêta charitablement

pour me laisser reposer!

CHAPITRE II

Gulliver est conduit au logis d'un Houyhnhnm: comment il y est

reçu.--Quelle était la nourriture des Houyhnhnms.--Embarras de

l'auteur aux heures du repas.

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivons à une grande

maison de bois fort basse, et couverte en chaume, et déjà je tirais de

ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison,

pour en être honnêtement reçu. Le cheval me fit entrer dans une grande

salle assez propre, où pour tout meuble, il y avait un râtelier et une

auge. Je vis trois chevaux entiers avec deux cavales; la compagnie avait

dîné et se tenait assise sur ses jarrets. Au même instant rentrait le

gris-pommelé, qui se mit à hennir en maître. Il me fit parcourir, à sa

suite, deux autres salles de plain-pied, et dans la dernière il me fit

signe d'attendre, et passa dans la chambre voisine. Alors je m'imaginai

que le maître de céans était une personne de qualité, et que je devais

attendre ainsi son bon plaisir. Toutefois, je ne pouvais guère concevoir

qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. «Ah! me

disais-je, ai-je, en effet, perdu le sens commun? Suis-je donc fou, à

force d'abandon et de malheur?...» Je regardai attentivement autour de

moi, et me mis à considérer l'antichambre aussi nue que le premier

salon. J'ouvrais de grands yeux; je regardais tout ce qui m'environnait;

je voyais toujours la même chose! En vain, pour me reconnaître et

retrouver la conscience de mon _moi_ je me mordis les lèvres, je me

battis les flancs pour m'éveiller si j'étais endormi..... les mêmes

objets frappaient ma vue! Et toujours le même problème à résoudre! Eh

non, je ne dormais pas: j'étais la victime éveillée et malheureuse de

quelque odieux enchantement.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans

le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe de le suivre en la

chambre, où je vis sur une natte élégante, une belle cavale, avec un

beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur

leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée, et s'approcha de moi;

mais du premier coup d'œil jeté sur mon visage et sur mes mains, elle

me tourna le derrière d'un air dédaigneux, et se mit à hennir, en

prononçant souvent le mot _Yahou!_ Je compris bientôt, à mes risques et

périls, le sens funeste de ce mot plein de dégoût, car mon cheval

introducteur, me faisant signe de la tête et me répétant souvent le mot

_hhnn, hhnn_, m'introduisit dans la basse-cour d'un autre bâtiment

séparé de la maison, comme on fait chez nous pour les étables ou les

toits à porcs, et tout d'abord mes yeux s'arrêtèrent sur un trio de ces

maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait

plus haut la description: ils étaient attachés par le cou à leur auge,

et mangeaient des racines hachées avec de la chair d'âne, de chien et de

vache morte. Ils tenaient cette abominable pâtée entre leurs griffes,

et la déchiraient avec leurs dents.

Le maître-cheval commanda alors à un certain petit bidet alezan, qui

était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de

l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, afin de nous comparer l'un

avec l'autre; et désormais plus de doute: Yahou! j'en étais un! Ce fut

alors que le mot de _Yahou_ fut répété plusieurs fois, et je compris

enfin que ces vils animaux s'appelaient _Yahous_. Je ne puis exprimer ma

surprise et mon horreur, lorsqu'ayant considéré de très-près cet animal,

je retrouvai, ô quelle honte! les caractères distinctifs de notre

espèce, mais dégradés et déprimés. Le visage était plat, le nez écrasé,

les lèvres étaient épaisses et la bouche énorme! L'Yahou avait cela de

commun avec toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent

leurs enfants, le visage tourné contre terre, les portent sur leur dos,

et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce Yahou avait les pattes de

devant semblables à mes mains; elles étaient armées d'ongles fort

grands; la peau en était brune, rude et velue. Ses jambes ressemblaient

à mes jambes. Cependant les bas et les souliers que je portais avaient

fait croire à messieurs les chevaux que la différence était plus grande.

A l'égard du reste du corps, c'était la même chose, et je soutiendrais

un véritable paradoxe, en soutenant qu'au premier abord je n'étais pas

un parfait Yahou.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs les chevaux n'en jugeaient pas de

même, parce que mon corps était vêtu; ils croyaient que mes habits

étaient ma peau même et tenaient à ma substance, et ils en tiraient

cette conclusion que j'étais par cet endroit, du moins, différent des

Yahous. Le petit laquais, Bidet, tenant une racine entre son sabot et

son paturon, me la présenta. Je la pris, et, ayant goûté, je la lui

rendis sur-le-champ. Du même pas, il s'en fut chercher dans la loge des

Yahous un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Fi! l'horreur! Je n'y

voulus point toucher, témoignant que cette viande me faisait mal au

cœur. Le Bidet jeta le morceau au Yahou, qui sur-le-champ le dévora de

grand appétit. Quand donc il se fut assuré que la nourriture des Yahous

ne me convenait point, mon Bidet s'avisa de me présenter de la sienne:

avoine et foin! Mais je secouai la tête en niant que ce fût là ma

nourriture. Impatienté de me trouver si difficile, il me fit signe avec

un de ses pieds de devant, qu'il portait à la bouche d'une façon

très-surprenante et pourtant très-naturelle, qu'il ne savait comment me

nourrir, et ce que je voulais donc manger? Mais que répondre, et par

quels signes indiquer ma pensée? Et quand je l'aurais pu, je ne voyais

pas que maître Bidet fût en état de me satisfaire.

Sur ces entrefaites une vache passa; je la montrai du doigt, et fis

entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire.

On me comprit; aussitôt on me fait entrer dans la maison, et l'on

commande à une servante-jument de m'ouvrir une salle, où je trouvai une

quantité de terrines pleines de lait, et rangées en bon ordre. Ah! quel

doux breuvage! Ah! comme enfin je pris ma réfection fort à mon aise, et

de grand courage!

Sur l'heure de midi, je vis arriver à la maison une espèce de chariot

tiré par quatre Yahous. Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval qui

paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes

hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement, avec de grands

égards. Ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle; outre du foin

et de la paille à profusion qu'on leur servit d'abord, on leur servit de

l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, au milieu de la salle, était

disposée à peu près comme un pressoir de Normandie, et divisée en

compartiments, autour desquels ils étaient rangés, assis sur leurs

hanches et sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait son

râtelier, en sorte que cheval et cavale à son gré mangeait sa provende

avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument,

enfants bien élevés du maître et de la maîtresse du logis, avaient place

à ce repas; leur père et leur mère étaient fort attentifs à les servir.

Au dessert (prunes et poires), le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès

de lui, et il me sembla qu'il s'entretenait à mon sujet avec son ami. Le

vieux seigneur-cheval me regardait de temps en temps, et répétait

souvent le mot: _Yahou_.

Sur ces entrefaites, ayant mis mes gants, le maître gris-pommelé s'en

aperçut, et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues

d'abord, il fit plusieurs signes qui marquaient son embarras. Il me

toucha deux ou trois fois avec son pied, et me fit entendre qu'il

souhaitait qu'elles reprissent leur première figure; aussitôt je me

dégantai, ce qui fit jaser toute la compagnie et lui inspira de

l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets. On s'appliqua à

me faire prononcer certains mots que j'entendais, et l'on m'apprit les

noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau, et très-heureusement je

retins tous ces beaux noms; plus que jamais je fis usage de cette

prodigieuse facilité linguistique que la bonne nature m'a donnée.

Le repas fini, le maître-cheval me prit en particulier, et par des

signes, par certains mots que je savais déjà, il me fit entendre qu'il

était mal content de ma façon de vivre. _Hlunnh_, dans leur langue,

signifie avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois: il est vrai que

j'avais refusé l'avoine; après mûre réflexion, je jugeai que je pouvais

m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que ce

serait pour attendre l'occasion de m'échapper, avec l'aide et l'appui

des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval ordonna à sa

servante-maîtresse, qui était une jument très-jolie, à robe blanche, de

m'apporter une bonne quantité d'avoine, en un plat de bois. Alors, de

mon mieux, me voilà torréfiant cette avoine et l'écrasant entre deux

pierres; je pris de l'eau et fis une espèce de gâteau, que je fis cuire

et que je mangeai tout chaud, en le trempant dans du lait.

C'était là, certes, un mets primitif, s'il en fut onque; mais je m'y

accoutumai bien vite, et, m'étant trouvé souvent réduit à des états

fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut

peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se

fait à tout. C'est même une remarque à faire, et je la fais volontiers:

aussi longtemps que j'habitai le pays des chevaux, je n'eus pas la

moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse

aux lapins et petits oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux

d'Yahou: quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir,

ou que je mangeais en salade, et de temps en temps je faisais du beurre.

Ah! si j'avais eu du sel, quelle saveur eût complété mes inventions

culinaires! Mais de tout on se passe, même de sel. La nécessité est la

plus inexorable des ménagères; d'où je conclus que l'usage du sel est

l'effet de notre intempérance; il fut introduit pour exciter à boire.

L'homme est le seul animal qui mêle du sel à ce qu'il mange. Il me

fallut, plus tard, un certain temps pour reprendre et l'usage et le goût

du sel.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Insister serait imiter,

dans leurs relations, la plupart des voyageurs: ils s'imaginent qu'il

importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère. Et

pourtant j'ai pensé que ce détail de ma nourriture était nécessaire: on

se serait peut-être imaginé qu'il est impossible de subsister dans un

pays où j'ai vécu trois ans, et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le maître-cheval me fit donner une chambre à six pas de la

maison, et séparée du quartier des Yahous. J'étendis quelques bottes de

paille et me couvris de mes habits; bref, la nuit fut bonne et mon

sommeil fut tranquille. Un peu plus tard, grâce à Dieu! je complétai

tout ce bien-être, et le lecteur s'en peut assurer dans les chapitres

suivants.

CHAPITRE III

Gulliver s'applique à apprendre la langue, et le Houyhnhnm son maître

s'applique à la lui enseigner.--Plusieurs Houyhnhnms viennent voir

Gulliver par curiosité.--Il fait à son maître un récit succinct de

ses voyages.

Je m'appliquai fort à apprendre la langue, que le Houyhnhnm mon maître

(ainsi je l'appellerai désormais), ses enfants et ses domestiques

avaient beaucoup d'envie et de plaisir à m'enseigner. Ils me regardaient

comme un prodige; ils étaient surpris qu'une brute eût les manières et

donnât les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt

chaque chose, on m'en disait le nom; je le retenais dans ma mémoire, et

ne manquais pas de l'écrire sur mon petit registre de voyage. A l'égard

de l'accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Le

Bidet alezan m'y aida beaucoup.

Il faut avouer que cette langue est difficile à prononcer. Les

Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge, et leur langue

également nasale et gutturale approche hautement de la langue allemande,

avec beaucoup plus de grâce et d'expression. Avant moi, l'empereur

Charles-Quint avait fait cette curieuse observation: aussi bien,

disait-il, que s'il avait à parler à son cheval, il lui parlerait

allemand.

Mon maître était très-impatient de me voir parler couramment sa langue,

afin de pouvoir s'entretenir avec moi et de satisfaire sa curiosité.

C'est pourquoi il employait toutes ses heures de loisir à me donner des

leçons, à m'apprendre, en vrai linguiste, les termes, les tours et les

finesses de sa parole. Il était convaincu, comme il me l'a depuis avoué,

que j'étais un Yahou. Mais ma propreté, ma politesse et ma docilité, ma

disposition à apprendre, étonnaient son jugement... Il ne pouvait allier

ces qualités à celles d'un Yahou, animal grossier, malpropre, indocile,

idiot. Mes habits lui causaient beaucoup d'embarras; il s'imaginait

qu'ils étaient une part de mon corps; je ne me déshabillais, le soir,

pour me coucher, que si la maison était endormie; et, le matin, on me

trouvait tout habillé, tout lavé, tout rasé, tout peigné. Qui j'étais,

d'où je venais, où j'allais, mon histoire, enfin, était la préoccupation

du cheval mon maître; il se flattait de pénétrer ces mystères, si

rapides étaient les progrès que je faisais, de jour en jour, dans

l'intelligence et dans la prononciation de sa langue. Et moi, pour aider

ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris,

et je les écrivis à part moi, interlignés d'anglais.

Dans la suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon

maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne pouvait

comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n'ont aucune idée

de l'écriture.

A la fin... au bout de six semaines, je pouvais comprendre assez

clairement plusieurs de ses questions; trois mois après, je fus assez

habile pour répondre aux plus précises. Une des premières questions

qu'il m'adressa: «Allons, hennit-il, conviens donc une fois pour toutes,

que tu n'es qu'un Yahou. Je te garderai le secret.» Le Yahou le

préoccupait au delà de tout ce qu'on peut dire. Or, ces misérables

Yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les

pattes de devant, s'ils n'étaient pas, autant que moi, prudents,

intelligents et dociles, ils avaient parfois des lueurs étranges, des

ruses curieuses et des malices amusantes. Yahou tant que vous voudrez,

mais l'Yahou est un animal d'une race à part. Telle était l'opinion de

mon maître, et voilà comme il appuyait ses préventions! Sans appuyer sur

son inquiétude à propos de mes origines, je lui répondis que je venais

de loin; que j'avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon

espèce, dans un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis

à terre sur cette côte et m'avaient abandonné. Il me fallut alors

joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. «A coup sûr,

me dit-il en hochant la tête, le Yahou se trompe, ou le Yahou (chez eux

toutes les voyelles sont aspirées) affirme ici la _chose qui n'est

pas_,» c'est-à-dire «Yahou est un menteur.» (Les Houyhnhnms, dans leur

langue, n'ont point de mot pour exprimer le _mensonge_ ou la

_fausseté_.) Il ne pouvait comprendre qu'il y eût des terres au delà de

la mer, et qu'un vil troupeau d'animaux pût imposer au dos de la plaine

liquide un grand bâtiment de bois, et le conduire. A peine, disait-il un

Houyhnhnm pourrait-il faire un bateau, et certes, il n'en confierait pas

la conduite à des Yahous.

Ce mot _Houyhnhnm_, dans leur langue, signifie un cheval et veut dire,

selon son étymologie, une perfection de la nature. Je répondis à mon

maître que les expressions me manquaient, mais que, avant peu, je serais

en état de lui dire des choses qui le surprendraient davantage. Il

exhorta madame la Cavale, son épouse, avec messieurs ses enfants, le

Poulain et la Jument, et ses domestiques, à concourir avec zèle à me

perfectionner dans leur langue, et chaque jour il y consacrait lui-même

deux ou trois heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite

à mon maître, excités par la curiosité de voir le Yahou sans rival, le

Yahou parlant comme un Houyhnhnm, et faisant reluire en ses paroles et

dans ses manières des étincelles de raison! Ils prenaient plaisir à

m'adresser la parole, à me faire des questions à ma portée, auxquelles

je répondais tant bien que mal; mais ces visites, au demeurant amicales,

contribuaient à me fortifier dans l'usage de la langue. Au bout de cinq

mois j'entendais tout ce qu'on me disait, et m'exprimais sur la plupart

des questions.

Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler,

avaient grand'peine à croire que je fusse un vrai Yahou, parce que,

disaient-ils, j'avais une peau fort différente: ils ne me voyaient,

ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des Yahous, que

sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poils. L'objection

était plausible, elle eût embarrassé tout autre que mon maître... Hélas!

il savait à quoi s'en tenir sur ma nationalité: un accident l'avait mis

au fait de mon mystère, et bien malgré moi, tant j'avais peur qu'il ne

me prît pour un vrai Yahou et qu'il ne m'imposât leur compagnie.

J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand la maison dormait, ma

coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un

jour, mon maître envoya de grand matin son laquais, le Bidet alezan;

lorsqu'il entra dans ma chambre je dormais profondément; mes habits

étaient tombés; je me réveillai au bruit qu'il fit. Il s'acquitta de sa

commission d'un air inquiet et embarrassé. Il s'en retourna aussitôt

vers son maître, et lui raconta confusément ce qu'il avait vu. Sitôt que

je fus levé, j'allai souhaiter le bonjour à _Son Honneur_ (c'est le

terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de

ceux d'_Altesse_, de _Grandeur_ et de _Révérence_).

Il me demanda tout d'abord ce que c'était que son laquais lui avait

raconté le matin. Il lui avait dit que je n'étais pas le même endormi

qu'éveillé: couché, j'avais une autre peau que debout.

J'avais jusque-là caché ce grand secret pour n'être point confondu avec

la maudite marmaille des Yahous. Mais, pour le coup, il fallut me

découvrir malgré moi. Comment, d'ailleurs, aurais-je dissimulé plus

longtemps? mes habits commençaient à s'user, et je ne les pouvais

remplacer que par la peau d'Yahou; donc je prévoyais que mon secret ne

serait guère caché plus longtemps. Alors, puisque ainsi le voulait la

nécessité, je convins que ceux de mon espèce avaient coutume de se

couvrir le corps du poil de certains animaux préparé avec art, pour

l'honnêteté et la bienséance, autant que pour se défendre de la rigueur

des saisons. En même temps, j'étais prêt à montrer au cheval-maître

comment s'habille et se déshabille une créature humaine; il me verrait

tout nu, étant réservé ce que la pudeur ne veut pas que l'on montre! A

ce discours, il eût fallu voir l'étonnement de mon maître! Il ne pouvait

concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avait

donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présents furtifs et

criminels? Pour nous, nous ne rougissons point de ses dons, nous ne

sommes point honteux de les exposer à la lumière; et cependant, puisque

votre pudeur ainsi l'exige, on verra seulement ce que la nature et la

pudeur vous permettent de montrer.»

Cependant je me déshabillai, pour satisfaire à la curiosité de Son

Honneur; il donna de grands signes d'admiration en voyant la

configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il prit tous

mes vêtements l'un après l'autre, entre son sabot et son paturon, et les

examina d'un œil curieux; il me flattait en tournant plusieurs fois

autour de ma personne. Après quoi il me dit gravement qu'il en était

bien fâché pour moi, mais il était clair comme le jour que j'étais un

vrai Yahou: je ne différais de tous ceux de mon espèce que par une chair

moins coriace et plus blanche, avec une peau plus douce. Il y avait

aussi cette différence en ma faveur: je n'étais pas un Yahou fauve et

velu; mes griffes étaient moins dures, moins noires, mieux disposées, et

tout lui donnait à penser que je ne savais pas marcher à quatre

pattes... Il n'en voulut pas voir davantage et me laissa me rhabiller;

ce qui me fit plaisir, le froid commençant à piquer.

Je témoignai à Son Honneur qu'il était sans justice et sans pitié

lorsqu'il me donnait sérieusement le nom d'un animal infâme, odieux. Je

le conjurai de vouloir bien m'épargner une dénomination ignominieuse, et

de recommander la même déférence à ses domestiques, à ses amis. Vain

espoir! vaine prière! Si, du moins, il eût gardé pour lui le secret que

je lui avais découvert, tant que je n'aurais pas eu besoin de changer de

vêtements! Pour ce qui regardait le laquais alezan, Son Honneur lui

pouvait ordonner de ne point parler de ce qu'il avait vu.

Il me promit le secret, et le garda, jusqu'à ce qu'enfin mon habit ne

fut plus qu'un lambeau, et, plus que jamais, il soutint _mordicus_ que

j'étais un Yahou. Nonobstant cette misère, il m'exhorta à me

perfectionner dans sa langue, étant beaucoup plus frappé de me trouver

si intelligent que de me voir tout blanc et non velu. Plus que jamais,

il avait une envie extrême d'apprendre ces choses admirables que je lui

devais expliquer, et mieux que jamais il prit soin de m'instruire. Il me

menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout

traiter avec beaucoup d'égards, afin de me mettre en joie et de belle

humeur et que messieurs les chevaux me trouvassent agréable et

divertissant.

Tous les jours, quand nous étions en tête-à-tête, outre la peine qu'il

prenait à m'enseigner sa langue, il me faisait mille questions

auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait déjà donné

quelques idées générales mais imparfaites des choses que je lui devais

annoncer. Il serait inutile ici d'expliquer comment je parvins à lier

avec lui une conversation suivie et sérieuse. On dira seulement notre

premier entretien, qui fut vraiment digne de mémoire.

Je commençai par dire à Son Honneur que je venais d'un pays

très-éloigné, accompagné d'environ cinquante de mes semblables; sur un

bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers; je lui

décrivis la forme de ce bâtiment le mieux qu'il me fut possible, et,

déployant mon mouchoir, je lui fis comprendre aussi le vent enflant les

voiles, et nous faisant avancer. Quand il eut compris les moindres

détails de notre embarcation, je racontai la révolte et les violences

de mes matelots, comment, par ceux-là mêmes qui devaient m'obéir, me

sauver, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où j'étais; je finis

par le récit de ma course aventureuse à travers les champs d'avoine et

les prairies, mon épouvante à l'aspect des sales Yahous, ma

reconnaissance enfin pour l'aide et l'appui que j'avais reçus de _Son

Honneur_!

Il parut comprendre assez bien ces étranges nouveautés; mais il n'était

pas cheval à se contenter de ces premières explications: sa logique

excellait à remonter du fait à la cause, et, revenant à ce navire qui le

préoccupait, il voulut savoir qui donc l'avait inventé, qui l'avait

construit, qui l'avait machiné, qui donc avait forcé le vent même à

l'obéissance, au travail, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de

mon pays en eussent donné la conduite à des brutes? Je répondis qu'il

m'était impossible de répondre à sa question et de continuer mon

discours, s'il ne me donnait sa parole et s'il ne me promettait, sur son

honneur et sur sa conscience, de ne point s'offenser de tout ce que je

lui dirais; qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours, et

lui exposerais, avec sincérité, les choses merveilleuses que j'avais

promis de lui raconter.

Les voyages de Gulliver · 第 18 / 24 段