aux mortels; ils vivent comme eux, jusqu'à trente ans; passé l'âge où
tout est mûr et se déforme, hélas! ces malheureux mélancoliques tombent
dans un immense ennui qui ne s'arrête plus. Au bout d'un siècle, ils ne
sont plus que des vieillards courbés sous la vieillesse, avec l'idée
affligeante de l'éternelle durée de leur caducité misérable; à ce point
ils en sont tourmentés, que rien ne les console: ils ne sont pas
seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares,
chagrins, babillards, insensés... Le temps les fait stupides; il en fait
d'abominables égoïstes. Ils renoncent à tout jamais aux douceurs de
l'amitié; ils n'ont plus même de tendresse pour leurs enfants, pour
leurs petits-enfants, pour les enfants de leurs enfants; dès la
troisième génération, ils ont cessé de se reconnaître en ces naissances
qui se croisent et s'inquiètent fort peu de l'immortel qui est leur
grand-père. Inertes, impuissants, lamentables, leur vie est un sommeil
entrecoupé de haine et d'envie. Haine aux jeunes amours, haine à la vie,
au printemps, au bonheur, aux fraîches chansons; envie à la fleur, au
sourire, aux plaisirs, aux fiançailles, aux mariages, aux naissances;
envie aux vieillards, trop heureux, qui s'éteignent doucement dans les
bras d'une famille qui les pleure. O peine et désespoir! Cette absence
de la mort! Point de relâche à la vie et nul repos. Pour eux seuls, la
tombe est fermée; ils ignorent les Elysées, les paradis, les
enchantements, les récompenses; le savoir leur pèse; ils ont peur des
révolutions qu'ils ont vues; plus de sympathies et plus d'espérance.
Hélas! les moins misérables, les moins à plaindre, étaient ceux qui
radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire, et se voyaient
réduits à l'état d'une horrible enfance, où rien ne sourit, où rien ne
vous aime, où tout est silence, horreur, solitude, abandon.
Si par malheur un Struldbrugg épouse une Struldbrugge, le mariage est
dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de
quatre-vingts ans. Il est juste, en effet, qu'un malheureux, condamné,
sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soit pas obligé de vivre
avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste, est qu'après
avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme étant morts
civilement: leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont mis en
tutelle, ils sont dépouillés de tout, et réduits à une pension
alimentaire (loi très-juste, à cause de la sordide avarice ordinaire aux
vieillards). Les _Immortels_ sans argent sont entretenus aux dépens du
public, dans une maison appelée l'_Hôpital des pauvres Immortels_. Un
immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer charge, emploi,
commandement. Il est incapable de négocier, contracter, acheter ou
vendre. En justice, on ne reçoit plus son témoignage... Enfant
au-dessous des enfants.
Sitôt qu'ils ont un siècle moins dix ans, voici l'abîme, et voilà le
fantôme! Ah! que de misères entassées sur l'homme immortel! Le crâne est
dépouillé, la mâchoire est dégarnie; et plus de goût, plus de saveur.
Ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir, ils
oublient le nom de leurs amis, et quelquefois leur nom propre. A quoi
bon s'amuser à lire une phrase de quatre mots? Ils oublient, en épelant,
les dernières syllabes. Par la même raison, il leur est impossible de
s'entretenir avec personne... Et comme la langue est changeante autant
que les feuilles des arbres, les Struldbruggs nés dans un siècle ont
peine à comprendre le langage des hommes du siècle ancien. Ils ne
parlent plus... Ils balbutient! Ils parlent d'une lèvre inerte une
langue morte. Il faudrait un dictionnaire pour la comprendre! Esprit qui
se perd en fumée! intelligence éteinte, enfantillage hébété! Les années
se dandinent sur ces têtes chauves où tout vacille... Évitez,
croyez-moi, ce spectacle hideux!» Ainsi parla ce mortel, tout content
d'une maladie incurable qui le menait au tombeau tambour battant.
Certes, je perdis l'envie, à ce compte, d'une immortalité si lamentable,
et je demeurai bien honteux de toutes les folles imaginations auxquelles
je m'étais abandonné, sur le système d'une vie éternelle, ici-bas.
Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans ce mémorable entretien,
rit beaucoup de mes idées sur l'immortalité, et de l'envie absurde que
j'avais portée aux _Struldbruggs_. Il finit par me demander sérieusement
si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays, pour guérir
mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir.
Je répondis à Sa Majesté que je le voulais bien, mais, à vrai dire, il
m'eût paru bien cruel de me charger de cet ignoble fardeau, et, Dieu
merci, j'en fus quitte pour la peur. Une loi fondamentale a défendu, à
perpétuité, aux immortels de quitter le royaume de Luggnagg.
CHAPITRE X
Gulliver, de l'île de Luggnagg, se rend au Japon.--Il s'embarque sur un
vaisseau hollandais.--Il arrive dans Amsterdam, et, de là, passe en
Angleterre.
J'espère un peu que tout ce que je viens de dire ici des _Struldbruggs_
n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point, certes, des choses
communes, usées et rebattues, que l'on trouve à satiété dans les
relations des voyageurs; au moins, puis-je affirmer que je n'ai rien vu
de pareil dans celles que j'ai lues. Si pourtant quelque autre, avant
moi, avait raconté ses propres voyages dans les pays dont je crois être,
au moins, le Christophe Colomb, le lecteur aura la bonté de considérer
qu'un voyageur, sans copier son voisin, est en droit de raconter les
mêmes choses qu'il aura vues dans les mêmes pays.
Comme il se fait un très-grand commerce entre le royaume de Luggnagg et
l'empire du Japon, les auteurs japonais n'auront pas oublié, dans leurs
livres, de faire mention de ces Struldbruggs. Mais, le séjour que j'ai
fait au Japon ayant été très-court, et d'ailleurs sans aucune teinture
de la langue japonaise, il ne m'a pas été facile de m'assurer si
j'avais été précédé dans mes découvertes. Je m'en rapporte à MM. les
voyageurs hollandais.
Le roi de Luggnagg, m'ayant souvent pressé, mais en vain, de rester dans
ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé; même il me fit
l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre
main, pour son cousin, l'empereur du Japon. Il me fit présent de quatre
cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent cinquante-cinq
petites perles, et de huit cent quatre-vingt-huit mille huit cent
quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très-rare, pour
l'acclimatation. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix,
plaisent beaucoup en ce pays-là.
Le sixième jour du mois de mai 1709, je pris congé de Sa Majesté; je dis
adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince excellent me fit
conduire par un détachement de ses gardes au port de Glanguestald, au
sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, je trouvai un navire en
partance pour le Japon: en moins de cinquante jours, nous débarquâmes à
un petit port nommé Xamoski.
J'exhibai tout d'abord aux officiers de la douane la lettre dont j'avais
l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté
Japonaise. Ils reconnurent tout d'un coup le sceau de Sa Majesté
Luggnaggienne, dont l'empreinte représentait _un roi soutenant un pauvre
estropié, et l'aidant à marcher_.
Les magistrats de la ville, aussitôt qu'il leur fut démontré que j'étais
porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre d'État, et me
fournirent une voiture pour me transporter à Yédo, qui est la capitale
de l'empire. A peine arrivé, j'obtins une audience de Sa Majesté, et
l'honneur de lui présenter le rescrit royal. La lettre étant ouverte en
grande cérémonie, l'empereur se la fit expliquer par son interprète,
ajoutant en _post-scriptum_, que j'eusse à lui demander quelque grâce!
En considération de son très-cher frère le roi de Luggnagg, il me
l'accorderait aussitôt.
Cet interprète, ordinairement employé dans les affaires du commerce avec
les Hollandais, connut aisément à mon air que j'étais Européen, et me
rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que
j'étais un marchand de Hollande, triste jouet du naufrage et des vents.
J'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer, pour me rendre à
Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où mes compatriotes se
livraient à un grand commerce, et me fourniraient l'occasion de
retourner en Europe. Ainsi je suppliai Sa Majesté de me faire conduire
en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander
une autre grâce. En considération du roi de Luggnagg, qui me faisait
l'honneur de me protéger, je fus dispensé de la cérémonie abominable
imposée aux gens de mon pays. Les avares! Pour un peu d'or, ils foulent
aux pieds la sainte image du Rédempteur. Dieu merci! je n'étais pas de
ces vils marchands; je venais au Japon pour passer en Europe, et non
point pour y trafiquer.
Sitôt que l'interprète eut exposé à Sa Majesté Japonaise la dernière
grâce que je demandais, elle parut surprise infiniment de ma
proposition, et me répondit que j'étais le premier homme de mon pays à
qui pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un peu douter
que je fusse un véritable Hollandais. «Cet homme est un chrétien, tout
simplement,» disait-il. Cependant l'empereur, goûtant la raison que je
lui avais alléguée, et poussé par la recommandation du roi de Luggnagg,
voulut bien compatir à ma faiblesse, à condition du moins que je
sauverais les apparences. Il donnerait l'ordre aux officiers préposés à
l'observance de cet horrible usage qu'ils eussent, et pour cette fois, à
se contenter de l'apparence. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de
tenir la chose secrète; infailliblement les Hollandais, mes
compatriotes, me poignarderaient dans le voyage, s'ils venaient à savoir
la dispense étrange que j'avais obtenue, et le scrupule injurieux que
j'avais eu de ne pas les imiter.
Je rendis de très-humbles actions de grâces à Sa Majesté pour cette
faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se
rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut l'ordre de me conduire en
cette ville, avec une instruction secrète sur l'affaire du crucifix.
Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage assez pénible, j'arrivai
à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais; ils étaient
partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, et déjà ils étaient prêts à
se rembarquer sur un gros navire de quatre cent cinquante tonneaux.
J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à
Leyde, et j'en parlais bien la langue. On me fit plusieurs questions sur
mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut; je soutins
parfaitement mon personnage de Hollandais; très-libéralement, je me
donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je choisis
pour ma patrie une des plus jolies villes de mon royaume adoptif.
J'étais disposé à donner au capitaine (un certain Théodore Vangrult)
tout ce qu'il lui aurait plu de me demander pour mon passage... En ma
qualité de chirurgien de navire, il se contenta de la moitié du prix
ordinaire; il fut convenu en même temps que j'exercerais ma profession
jusqu'à la fin du voyage et sans appointements.
Avant de nous embarquer, plusieurs passagers s'étaient inquiétés de
savoir si j'avais pratiqué la cérémonie. A quoi j'avais répondu... sans
répondre... Un d'entre eux, qui était un mécréant de la pire espèce,
s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais: «_Celui-là_,
disait-il, _s'est abstenu de fouler aux pieds le crucifix_.» L'officier,
qui avait ordre de ne point exiger de moi cette formalité, lui répliqua
par vingt coups de canne; autant de motifs pour que pas un, pendant tout
le voyage, osât renouveler son indiscrète question.
Nous fîmes voile avec un vent favorable; au cap de Bonne-Espérance, on
s'arrêta deux jours; le 16 avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, et
de là je m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Ah! que je fus heureux
de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! Ah! que je
fus heureux de retrouver, dans ma douce maison, ma femme et mes enfants
en bonne santé!
[Illustration:
_Gavarni del. Imp. Lemercier et Cie Paris Ed. Willmann sc._
Capitaine Gulliver.]
QUATRIÈME PARTIE
LE VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS
CHAPITRE PREMIER
Gulliver entreprend un dernier voyage en qualité de capitaine.--Son
équipage se révolte, et l'abandonne sur un rivage
inconnu.--Description des Yahous.--Deux Houyhnhnms viennent au-devant
du voyageur.
Je passai cinq mois, fort doucement, avec ma femme et mes enfants;
heureux si j'avais dignement apprécié mon bonheur! Hélas! j'appartenais,
de mon âme et de mon corps, à tous les démons du voyage, et je fus tenté
plus que jamais, lorsqu'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine
sur l'_Aventure_, un navire marchand de quatre cents tonneaux.
J'entendais bien la navigation, et, sans renoncer tout à fait à la
lancette, il me parut qu'il était convenable de la mettre au repos
jusqu'à nouvel ordre. Il me suffirait d'emmener avec moi un jeune
apprenti qui ferait la grosse besogne, et vogue la galère! Adieu donc à
ma pauvre femme! Adieu l'enfant qu'elle portait dans son sein! De
Portsmouth, je mis à la voile, un deuxième jour du mois d'août 1710.
Les maladies m'enlevèrent, pendant la route, une partie de mon équipage,
et je fus obligé de faire une recrue aux Barbades, aux îles de Leeward,
où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné l'ordre
de mouiller. Mais j'eus bientôt à me repentir de cette maudite recrue,
un ramassis de bandits qui avaient été boucaniers! Ces coquins
débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble ils complotèrent
de se saisir de ma personne et de mon petit navire. Un matin, je dormais
encore, ils brisent la porte de ma cabine, et quand ils me tiennent
pieds et poings liés: «Obéis! disent-ils, ou l'on te jette à la mer!»
Certes, si je possède une qualité, ce n'est pas l'héroïsme! A force
d'avoir rencontré çà et là des maîtres de toute espèce, des pygmées, des
géants, j'ai tout à fait oublié l'art de commander, et j'aurais dû le
savoir, avant de m'imposer à des hommes sans loi et sans foi... Je
promis volontiers de me soumettre, et les voilà qui m'enchaînent au bois
de mon lit; ils postent une sentinelle à la porte de ma cabine, avec
ordre de me casser la tête à la moindre tentative. Ils avaient résolu
d'exercer la piraterie et de donner la chasse aux Espagnols; mais ils
n'étaient pas assez forts d'équipage. «Allons, se dirent-ils, à
Madagascar; nous vendrons la cargaison et chercherons une douzaine de
bons garçons, à notre humeur!» Cependant j'étais fort inquiet du sort
que me préparait cette importante délibération.
[Illustration:
_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Outhwaite sc._
le cheval s'arrêta et me regarda fixement.]
Le 9 mai 1711, un certain Jacques Welch (justement une nouvelle recrue)
entra chez moi, et me dit qu'il avait reçu ordre exprès de monsieur le
capitaine de me mettre à terre. En vain je protestai contre la violence
qui m'était faite, il m'ordonna de me taire au nom du brigand qu'il
appelait _monsieur le capitaine_. On me fit descendre aussitôt dans la
chaloupe, après m'avoir permis d'emporter quelques hardes. Cependant on
me laissa mon sabre, on eut la politesse de ne point visiter mes
poches, où se trouvait quelque argent. Après avoir fait environ une
lieue dans la chaloupe, on me déposa sur le rivage. «Au moins dites-moi,
matelots, sur quels écueils vous m'abandonnez.--Ma foi, dirent-ils, nous
ne le savons guère, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne.
Adieu.» Et la chaloupe s'éloigna.
Je quittai les grèves et montai sur une hauteur, pour m'asseoir et
délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Un peu calmé, j'avançai
dans les terres, avec la résolution de me livrer au premier sauvage que
je rencontrerais, et de racheter ma vie, au moyen de petites bagues,
bracelets et autres bagatelles dont les voyageurs ne manquent jamais de
se pourvoir, et dont j'avais une assez bonne provision.
A ma grande surprise, il m'apparut que cette terre était bien cultivée,
et n'avait rien de l'écueil. Je n'avais pas marché deux heures que je
découvris de grands arbres, de vastes herbages, et des champs où
l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de
crainte de surprise ou de quelque flèche au passage... et tout à coup je
rencontrai un grand chemin où je remarquai le pas des hommes et le pas
des chevaux, les traces des taureaux et des génisses. Je vis en même
temps grand nombre d'animaux dans un champ; quelques-uns de la même
espèce étaient perchés sur un arbre. Ah! les singulières créatures!
Comme elles firent mine de se rapprocher, je me cachai derrière un
buisson, pour les mieux voir.
De longs cheveux leur tombaient sur le visage; un poil épais recouvrait
leur poitrine, leur dos et leurs pattes; ils avaient de la barbe au
menton comme des boucs; le reste de leur corps était sans poil et
laissait voir une peau très-brune. Ajoutez qu'ils étaient sans défense,
exposés à la piqûre des moindres insectes; ils se tenaient assis sur
l'herbe, et couchés, ou debout sur leurs pattes de derrière. Ils
sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des
écureuils; des griffes aux pattes de devant, des espèces d'ongles aux
pattes de derrière; les femelles étaient un peu plus petites que les
mâles; elles avaient de fort longs cheveux, et seulement un peu de duvet
en plusieurs endroits de leur corps. Le duvet des uns et des autres
était de diverses couleurs, brun, rouge et noir, et blond, blond ardent.
Malheureux que je suis! dans tous mes voyages, je n'avais pas rencontré
d'animal si difforme et si dégoûtant!
Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, qui
me conduirait sans doute à quelque hutte... Hélas! je cherchais un homme
et je rencontre un de ces vils animaux qui venait droit à moi. A mon
aspect il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder
comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha
et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et le frappai du
plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser le maître à qui ces
animaux pouvaient appartenir. L'animal frappé se mit à fuir et à crier
si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, accourant à
moi avec des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, et contre cet
arbre appuyé, je me tins, le sabre à la main. Si vous aviez vu la rage
et le tremblement de toutes ces bêtes ridicules et féroces! Comme elles
évitaient le tranchant du sabre! Elles grimpèrent à l'arbre, et, quand
elles furent hors de ma portée, elles me lâchèrent leurs immondices!...
Puis, tout d'un coup, prises de panique, elles s'enfuirent en hurlant.
Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, assez surpris qu'une
terreur soudaine eût dissipé ces harpies. En ce moment je vis venir à
moi un beau cheval marchant gravement au milieu d'un champ; sans nul
doute, c'était la crainte ou le respect pour ce cheval qui avait fait
décamper si vite la troupe immonde qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant
approché, s'arrêta, recula et me regarda fixement, paraissant étonné. Il
me considéra de tous côtés, tournant plusieurs fois autour de moi. Je
voulus avancer, il me barra le chemin, me regardant d'un œil doux et
sans me faire violence. Nous nous étudiions ainsi l'un l'autre; à la fin
je m'enhardis à lui mettre une main sur le cou, pour le flatter,
sifflant et parlant à la façon des palefreniers, lorsqu'ils veulent
caresser un cheval. Mais l'animal, superbe, honteux de ma politesse et
la tête indignée, fronça les sourcils et leva fièrement un de ses pieds
de devant, pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même
temps, il se mit à hennir, mais avec des accents variés et des
inflexions impérieuses, qui représentaient, sans nul doute, un vrai
langage... une espèce de sens étant attachée à ces divers hennissements.
Sur l'entrefaite arriva un autre cheval, qui salua le premier
très-poliment; l'un et l'autre ils se firent des honnêtetés réciproques,
hennissant en cinquante façons différentes, qui semblaient former des
sons articulés. Ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils
eussent voulu conférer sur un point difficile; ils allaient et venaient,
en marchant gravement côte à côte, assez semblables à des hommes d'État
qui tiennent conseil sur des affaires importantes: toutefois ils ne me
perdaient pas de vue, et je compris que si je voulais m'enfuir, ils
m'auraient bien vite attrapé.
Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même:
«Oui-dà! puisqu'en ce pays les bêtes ont tant de raison, il faut que les
hommes y soient raisonnables au suprême degré.» Cette réflexion releva
mon courage, et je résolus d'avancer dans le pays, jusqu'à ce que
j'eusse enfin découvert village ou maison, ou rencontré quelque
habitant. Sur quoi je m'apprêtais à fausser compagnie à MM. les chevaux,
à les laisser discourir ensemble, à leur bon plaisir. Mais l'un des
deux, un gris-pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir après
moi d'une façon si impérieuse qu'il n'y eut pas moyen de ne point obéir.
Donc je me retourne et me rapproche en dissimulant mon embarras et mon
trouble; au fond, je ne savais ce que tout cela deviendrait, et le
lecteur peut aisément s'imaginer que je perdais quelque peu de mon
sang-froid.
Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer mon
visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien
que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma
main droite, paraissant charmé de la douceur et de la couleur de ma
peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne
pus m'empêcher de crier de toute ma force: aussitôt mille autres
caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient aussi
de grandes inquiétudes: ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs
fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un
philosophe, inquiet d'un phénomène, et qui cherche à l'expliquer.
Enfin la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si
raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il
fallait que ce fussent des enchanteurs; ils s'étaient transformés en
chevaux pour un motif que j'ignorais encore, et, trouvant un étranger
sur leur route, ils avaient voulu se divertir un peu à ses dépens;
peut-être étaient-ils tout simplement frappés de sa figure, de ses
habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre aussi la liberté
de leur parler en ces termes:
«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, vous entendez
toutes les langues; ainsi j'ai l'honneur de vous dire en la mienne, que
je suis un pauvre Anglais; mon malheur m'a fait échouer sur ces côtes
hospitalières (je disais cela à tout hasard), et je vous prie
humblement, l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de
vouloir bien souffrir que je monte sur vous, afin de me mettre en quête
de quelque village ou maison qui me veuille accepter pour son hôte. En
reconnaissance, acceptez, messeigneurs, ce petit couteau et ce
bracelet.»
Les deux animaux parurent écouter mon discours avec grande attention;
et, quand j'eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un
vers l'autre; à cette fois, je compris clairement que leurs
hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on
pourrait peut-être écrire un alphabet tout aussi simple que celui des
Chinois.
Je les entendis souvent répéter le mot _Yahou_, dont je distinguai le
son, sans en distinguer le sens. Va donc pour _Yahou!_ et, sans savoir
ce que je disais, je me mis à crier de toute ma force: «_Yahou! Yahou!_»
en tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement; alors
le gris-pommelé, répétant deux fois le même mot, semblait m'enseigner
comme il le fallait prononcer; je répétai sa leçon de mon mieux avec
toute l'intelligence que j'y pouvais mettre... et, certes, si ma
prononciation n'était point encore parfaite, il me sembla que mon
professeur équestre en était assez content. L'autre cheval, un grave
bai-brun, sembla vouloir m'apprendre un autre mot, beaucoup plus
difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise,
peut ainsi s'écrire: _Houyhnhnm_. Je ne réussis pas si bien dans la
prononciation de ce _Houyhnhnm_ que dans le _Yahou_; mais, après les
premiers essais, je m'en tirai mieux, et les deux seigneurs-chevaux me
trouvèrent une certaine intelligence.