J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un si grand nombre de

personnes étaient parvenues à une très-haute fortune. Je me bornai à des

temps déjà loin de nous, sans toucher au temps présent, de peur

d'offenser même les étrangers. (Est-il donc nécessaire de vous prévenir,

ami lecteur, que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde point ma

chère patrie?) Or, parmi ces moyens de fortune et de succès, voici les

meilleurs, si j'en crois les renseignements que j'ai recueillis:

Parjure!

Oppression!

Perfidie!

Injustice!

Mensonge!

Subornation!

Serments!

Pendaisons!

Confiscations!

Ajoutons, s'il vous plaît, à ces bagatelles de l'envie de parvenir:

Meurtres!

Poisons!

Assassinats!

Prostitutions!

Suppositions!

Suppressions!

Après ces découvertes, je crois bien que l'on me pardonnera désormais un

peu moins d'estime et de vénération pour la grandeur, que j'honore et

respecte naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à

l'égard de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang

supérieur à celui que nous occupons, nous autres, les faibles mortels.

J'avais lu dans certains livres que des sujets avaient rendu de grands

services à leur prince, à leur patrie. «Ami sorcier, lui dis-je, ayez la

bonté de me montrer ces grands citoyens, ces sujets fidèles, que je les

voie!--On ne sait plus ces noms-là, répondit le sorcier, princes et

nations oublient volontiers le nom de leurs bienfaiteurs.» On se

souvenait seulement de quelques-uns... les historiens, en leurs

diatribes, les avaient fait passer pour des traîtres et des lâches! Ces

gens de bien, dont on avait oublié les noms, obéirent cependant à mon

ordre... et se montrèrent... mais qu'ils étaient humiliés, et dans quel

triste équipage! Hélas! les braves gens sans récompense! Ils étaient

morts dans la pauvreté et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un

échafaud!

Parmi ces victimes de leur courage et de leur dévouement, je vis un

homme intéressant, s'il en fut onques. Il avait à ses côtés un jeune

fils de dix-huit ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau

pendant plusieurs années; dans le combat naval d'Actium, il avait

enfoncé la première ligne, et coulé à fond trois vaisseaux de premier

rang. Bien plus, il en avait pris le vaisseau amiral, ce qui avait été

la seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa

flotte. Enfin le jeune homme ici présent était son fils unique, tué dans

le combat. Cet homme ajouta que, la guerre étant terminée, il vint à

Rome y solliciter pour sa récompense le commandement d'un vaisseau dont

le capitaine avait péri dans le combat. Que direz-vous de ceci? sans

avoir égard à sa demande, ce commandement avait été donné au fils de

certain affranchi qui n'avait encore jamais vu la mer! A cette injustice

odieuse il avait baissé la tête, et, sans mot dire, il était retourné à

son poste... On avait profité de son absence pour donner son propre

navire au page du vice-amiral Publicola! C'est pourquoi il avait été

obligé de se retirer chez lui, dans une humble métairie, à cent lieues

de Rome, et dans ce dernier asile il avait fini ses jours. Quelle

incroyable histoire! Agrippa, qui dans ce combat avait été l'amiral de

la flotte victorieuse, me confirmant la vérité de ce récit, ajouta des

circonstances que la modestie et la réserve du bon capitaine avaient

omises.

Comme chacun des personnages évoqués paraissait tel qu'il avait été dans

le monde, avec douleur je compris combien depuis cent ans le genre

humain avait dégénéré, combien la débauche, avec toutes ses

conséquences, avait altéré les traits du visage et rapetissé les corps,

retiré les nerfs, relâché les muscles, effacé les couleurs, corrompu la

chair des Anglais!

Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, ces Sabins,

fils des Sabines rustiques, ces paysans du Danube, étonnant le monde

entier de leur éloquence austère, héros de la charrue et du toit de

chaume, dont on vante encore aujourd'hui la simplicité, la sobriété, la

justice, l'esprit de liberté, la valeur, nos plus précieux exemples de

dévouement et d'amour pour la patrie. Ils comparurent à ma barre, et je

ne pus m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à

prix d'argent leurs suffrages, dans l'élection des députés au parlement.

Ces bons paysans! ces naïfs bergers! ces sages laboureurs! fils de la

terre innocente, en fait de rouerie et de mensonge, ils en revendraient

aux gens de cour.

CHAPITRE VIII

Retour de Gulliver à Maldonada.--Il fait voile pour le royaume de

Luggnagg.--A son arrivée il est arrêté et conduit à la cour.--Comment

il y est reçu.

Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le

gouverneur de Glubbdubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à

Maldonada. Après une attente de quinze jours, je m'embarquai enfin sur

un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques

autres personnes qui m'avaient été bienveillantes, eurent l'honnêteté de

me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage, et de me conduire

à bord. Le second jour de notre départ nous essuyâmes une violente

tempête et fûmes contraints de gouverner au nord, par les vents alizés,

qui soufflent, en cet endroit, l'espace de soixante lieues. Le 21 avril

1711, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port

de mer, au sud-est de Luggnagg. L'ancre est jetée à une lieue de la

ville et nous faisons le signal au pilote. En moins d'une heure il en

vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des

rochers, très-dangereux dans cette rade, et dans le passage étroit qui

conduit au bassin où les navires sont en sûreté. De la longueur d'un

câble, il touche aux remparts.

Quelques-uns de nos matelots, soit trahison, soit imprudence, me

signalèrent aux pilotes comme un étranger grand voyageur. Ceux-ci en

avertirent le commis de la douane; et ce commis, qui voulait de

l'avancement, m'adressa diverses questions dans la langue

balnibardienne, qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et

surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de

mots, et lui fis une histoire aussi vraisemblable qu'il me fut possible.

Je jugeai cependant qu'il était nécessaire de déguiser mon pays, et de

me dire Hollandais; mon dessein étant d'aller au Japon, où je savais que

les Hollandais étaient les bienvenus. Donc je répondis qu'ayant fait

naufrage à la côte des Balnibarbes, et m'étant échoué sur un rocher,

j'avais été dans l'île volante de Laputa, dont j'avais souvent ouï

parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon pour

retourner dans mon pays. Le commis, qui avait du vrai sang de douanier

dans les veines, répondit, en homme avisé, qu'il ne doutait pas de la

véracité de mon récit; mais il avait ses ordres, et, avant de m'admettre

à la libre pratique, il se voyait dans la triste obligation de me

séquestrer, jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de sa cour, où il

allait écrire immédiatement. Il espérait recevoir une bonne réponse

avant qu'il fût quinze ou vingt jours. Me voilà donc prisonnier de la

douane! On me donne un logement convenable avec une sentinelle à ma

porte. J'avais un grand jardin où me promener, et je fus traité aux

dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la

curiosité de voir un homme qui venait d'un pays dont elles n'avaient

jamais entendu parler.

Je fis marché avec un jeune passager de notre navire comme interprète.

Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé plusieurs années à

Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours, je

fus en état d'entretenir tous ceux qui me faisaient l'honneur de me

visiter: ils m'interrogeaient, je répondais à leurs questions.

Au bout de quinze jours arriva la réponse du gouvernement: ordre exprès

de me conduire avec ma suite, par un détachement de chevaux, à

_Traldragenbh_ ou _Trildragdrib_; autant que je m'en puis souvenir, on

prononce ainsi des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre

garçon, qui me servait de trucheman, de secrétaire et de valet de

chambre. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une

demi-journée, pour donner avis au roi, son maître, de ma prochaine

arrivée et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure où je pourrais

avoir l'honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son

trône invincible.

Deux jours après mon arrivée, on m'accordait mon audience; et d'abord on

me fit coucher et ramper sur le ventre et balayer le plancher avec ma

langue, à mesure que j'avançais vers le trône de Sa Majesté. Grâce à ma

qualité d'étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher; et,

ma foi! cette poussière à balayer, ce n'était pas la mer à boire. Ils me

firent en ceci une faveur toute particulière, et qui ne s'accordait

guère même aux personnes du premier rang, lorsqu'elles avaient l'honneur

d'être reçues à l'audience de Sa Majesté. Quelquefois même on laissait

le plancher très-sale... il suffisait d'un ennemi puissant pour être

exposé à ces disgrâces. J'ai vu un seigneur la bouche obstruée à ce

point de poussière et souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec

sa langue, que parvenu aux pieds de ce trône intelligent, il lui fut

impossible d'articuler une seule parole. A ce malheur point de remède;

il est défendu, sous des peines graves, de cracher ou de s'essuyer la

bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage

abominable: une fois que vous étiez bel et bien condamné à mort, le roi

dans sa bonté, pour vous épargner la honte du supplice, ordonnait que

l'on jetât sur le plancher certaine poudre qui ne manque guère de vous

faire mourir doucement et sans éclat, au bout de vingt-quatre heures.

Mais, pour rendre justice au prince, à sa grande douceur, à la bonté

qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire à sa louange

qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très

expressément de bien balayer le plancher, en sorte que, si ses

domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa

disgrâce. Je l'ai vu, moi qui vous parle, j'ai vu Sa très-clémente

Majesté condamner un page au fouet, pour avoir malicieusement négligé de

procéder à un balayage exact... Un jeune seigneur de grande espérance

avait léché un restant de poison, et de cette légère inadvertance il

était mort! Admirez cependant la bonté du monarque! Il voulut bien

encore pardonner cette étourderie à son page, et lui fit grâce du fouet.

Revenons à mon audience. A quatre pas et à quatre pattes des pieds

sacrés, je me levai sur mes genoux; là, je frappai sept fois la terre de

mon front, et je prononçai ces paroles, que, la veille, on m'avait

apprises par cœur... _Ickpling Gloffthrobb suqutserumm blhiop

mlashnalt, zwin tnodbalkguffh slhiophad gurdlubh asth._ Ceci est un

formulaire établi par les lois de ce royaume, à l'usage des hommes

d'honneur qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi:

_Puisse votre céleste Majesté survivre au Soleil!_ Le roi, sans se

déconcerter (il disait la même chose à tout le monde), me fit une

réponse à laquelle je ne compris rien, et moi, de mon côté, je criai

très-distinctement: _Fluft drin yalerick dwuldom prastrod mirpush_, qui

peut se traduire ainsi: Ma langue est dans la bouche de mon ami!... Si

bien que, de leur côté, les interprètes royaux finirent par comprendre

(ils étaient très-intelligents) que je désirais me servir de mon

interprète; alors on fit entrer le jeune garçon dont j'ai parlé, et par

son trucheman, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté

m'adressa pendant une demi-heure. Je parlais le _balnibarbien_, et mon

interprète rendait mes paroles en _lugnaggien_.

Le roi prit grand plaisir à mon entretien; il ordonna à son

_blisfmarklub_, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son

palais pour moi et mon interprète. Il fit mieux, il me gratifia d'une

somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or, pour mes

menus plaisirs.

Je demeurai trois mois en cette cour. Dans ces trois mois, Sa Majesté me

combla de ses bontés, et me fit des offres très-gracieuses, pour me

retenir dans ses États; mais trop profondément était gravé dans mon âme

le souvenir de mon pays, de mes enfants, de ma chère épouse, privés

depuis trop longtemps des douceurs de ma présence.

CHAPITRE IX

Des Struldbruggs ou Immortels.

Les Luggnaggiens sont un peuple très-poli, très-brave; ils ne manquent

pas, j'en conviens, de cet orgueil qui est l'apanage de toutes les

nations de l'Orient; en revanche, ils sont honnêtes et civils à l'égard

des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour. Je

fis connaissance et me liai avec des personnes du grand monde et du bel

air, et, grâce à mon interprète, j'eus souvent avec ces braves gens des

entretiens agréables et fort instructifs.

Un d'eux me demandait un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs

Struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort

curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des créatures de

la race bipède des hommes. Il me dit que parfois, mais rarement,

naissait dans une famille un enfant orné d'une tache rouge et ronde au

sourcil gauche, et que cette incroyable marque le préservait de la mort.

Dans les premiers jours, cette tache était de la largeur d'une petite

pièce d'argent (que nous appelons en Angleterre _three pence_), et, le

sujet grandissant, elle croissait et changeait de couleur. A douze ans,

elle était verte; à vingt ans, elle passait du noir au bleu; à quarante

ans, elle était tout à fait noire et de la grandeur d'un schelling...

immuable éternellement. Il ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants

marqués au front, que l'on comptait à peine onze cents immortels de l'un

et l'autre sexe en tout le royaume; il y en avait cinquante dans la

capitale, et depuis trois ans on signalait un seul enfant de cette

espèce, une simple fille encore! Au fait, la naissance d'un immortel

n'était point attachée à telle famille de préférence à telle autre;

présent de la nature ou du hasard, les enfants même des Struldbruggs

naissaient _mortels_, comme les enfants des autres hommes.

Ce récit m'enchantait; la personne qui me le faisait entendant la langue

des Balnibarbes, que je parlais, je lui témoignai mon admiration avec

les termes les plus expressifs. Je m'écriai, enthousiaste et ravi: «Trop

heureuse nation, dont les enfants peuvent prétendre à l'immortalité!

Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent toujours,

où la vertu des premiers siècles n'a point péri, où les premiers hommes

vivent et vivront pour donner des leçons de sagesse aux générations de

leurs générations! Donc, louange éternelle à ces hommes délivrés des

horreurs de la mort! Sans doute ils ont la sagesse, ils ont la prudence!

ils touchent, par la sympathie et par l'expérience, aux conseils des

dieux!»

Pourtant j'étais fort intrigué de n'avoir pas rencontré un seul de ces

immortels! Sans doute la glorieuse et flamboyante empreinte sur leur

front m'aurait frappé les yeux. «Comment, ajoutai-je, un roi si

judicieux pourrait-il se passer de l'expérience et des services de ces

hommes d'État... immortels? Mais peut-être que la rigide vertu de ces

vieillards l'importune, et blesserait les yeux de sa cour! Quoi qu'il en

soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté à la première occasion;

et, qu'elle défère à mes avis ou les trouve hors de saison, j'accepte

avec un juste orgueil l'établissement qu'elle a eu la bonté de m'offrir

dans ses États, afin de passer le reste de mes jours dans la compagnie

illustre de ces hommes immortels!»

Celui à qui j'adressais la parole, me regardant alors avec un sourire

qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il

était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la

permission d'expliquer aux gens qui nous écoutaient ce que je venais de

lui dire. Il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent

ensemble dans leur langage, que je n'entendais point. Ni dans leurs

yeux, ni dans leurs gestes, je ne pouvais me rendre un compte exact de

l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin la

même personne qui m'avait parlé me dit poliment que ses amis, charmés de

mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de

l'immortalité, désiraient savoir quel système de vie (au préalable)

était dans mes habitudes, et quelles seraient mes ambitions, ou tout au

moins mes espérances, si la nature m'avait fait naître Struldbrugg.

A cette intéressante question je repartis que j'allais les satisfaire et

leur répondre avec grand plaisir; et quoi de plus simple, à qui se rend

compte, et si volontiers, même de ses rêves? Que de fois me suis-je

demandé ce que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou

ministre d'État! A plus forte raison, ami Gulliver, que ferais-tu de

l'immortalité? A part moi, j'avais déjà médité sur la conduite que je

tiendrais si j'avais à vivre éternellement; et, puisqu'on le voulait,

j'allais, à ce propos, donner l'essor à mon imagination.

«Mes amis (tel fut mon discours d'immortel), si véritablement le ciel

m'avait fait naître au milieu de ce royaume, où tant de chances

d'immortalité sont accordées aux regnicoles, mon premier soin eût été de

faire une grande fortune, et deux petits siècles auraient suffi à

m'enrichir, tant j'aurais été, sans cesse et sans fin, un lâche, un

coquin, un proxénète, un mendiant, un délateur, un intrigant. Donc me

voilà riche! En même temps, je vois, j'entends, j'étudie, et je

m'applique à devenir le plus savant homme de l'univers, remarquant avec

soin tous les grands événements, observant avec attention tous les

princes et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux

autres, comparant leurs caractères, et faisant à ce propos les plus

belles réflexions du monde. Oui-dà! j'aurais tracé un mémoire fidèle,

exact, de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des

changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux mœurs, aux plaisirs

même. Ainsi, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la

fin un magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de

connaissances, un dictionnaire éloquent, toujours consulté, un oracle

infaillible, l'oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes

dignes contemporains.

«Immortel, j'obéissais aux lois les plus strictes de l'immortalité.

Point de mariage et point d'enfants; la vie élégante, en belle humeur,

sans peines et sans gêne! En même temps, je m'occupe à former l'esprit

de quelques jeunes gens; je leur fais part de mes lumières et de ma

longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents

naturels, je les prends parmi mes illustres confrères les Struldbruggs,

dont je choisis une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus

étroitement avec eux. Toutefois je ne laisse pas que de fréquenter aussi

quelques mortels de mérite. Hélas! il faudra bien m'habituer à les voir

mourir, sans chagrin et sans regrets, leur postérité me consolant de

leur perte. On s'accoutume à tout, si l'on est immortel, et je finirai

par contempler les gens que l'on mène au tombeau, comme un fleuriste

éprouve un certain plaisir à voir chaque année au printemps, dans ses

plates-bandes, naître et mourir, puis renaître et mourir, ses roses, ses

tulipes, ses œillets.

«Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres Struldbruggs,

toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la

cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en

composerions un beau traité de morale tout rempli de leçons bien faites,

pour régénérer l'espèce humaine, qui va se dégradant de jour en jour

depuis au moins deux mille ans.

«Quel spectacle imposant que de voir, de ses propres yeux, les

décadences et les révolutions des empires, la face de la terre

incessamment renouvelée, les villes superbes transformées en bourgades,

ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses; les villages

obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans; les fleuves

célèbres changés en petits ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages;

de nouvelles contrées découvertes; un monde inconnu sortant ce matin,

éclatant de nouveauté, du chaos d'hier! Immortels, mes frères, quelle

joie et quel orgueil! La barbarie et l'ignorance étendues sur les

nations les plus polies, les voilà dissipées; nous autres, les

prévoyants et les sages, nous avons mis ordre à ces tristes spectacles:

l'imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l'imagination;

le goût des systèmes, des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des

antithèses étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée en un

temps, et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus persécuteurs;

les persécuteurs persécutés à leur tour; les superbes abaissés; les

humbles élevés; des esclaves, des affranchis, des mercenaires parvenus à

l'autorité par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par

la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples! Ces abîmes

sont comblés; ces crimes désormais sont impossibles! L'attraction a

remplacé la répulsion, la guerre implacable a cédé aux douceurs de la

paix, la force a dit son dernier mot dans l'univers régénéré. La

postérité de ces brigands publics est rentrée enfin dans le néant, d'où

l'injustice et la rapine l'avaient tirée!

«Comme, en cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais

présente à mon esprit pour troubler ou ralentir mes désirs, je

m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature, indulgente

mère, et la raison, ce flambeau plus brillant que l'étoile,

approuveraient le sage et charmant emploi. Point de plaisir suivi de

regrets! Fi des voluptés que le repentir empoisonne! Immortel, je suis

l'ami de la science; à force de méditer, je trouverai à la fin les

longitudes, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre

philosophale, et le remède à tous les maux. _Et sanando omnes_; c'était

le rêve du Sauveur.»

Lorsque j'eus finis mon discours, celui qui seul l'avait entendu se

tourna vers la compagnie, et leur en fit le précis dans son langage;

après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un peu de temps, sans

pourtant témoigner, au moins par leur attitude, aucun mépris pour ce que

je venais de dire. A la fin, cette même personne qui avait résumé mon

discours fut priée par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller

les yeux et de m'avertir de mes erreurs. Ce qu'il fit bien volontiers,

dans un long discours que j'abrége... attendu que je n'ai pas abrégé mon

propre discours.

Il commença par reconnaître, avec beaucoup de courtoisie, à propos des

immortels, que, si grande était mon erreur, il avait trouvé chez les

Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions: le

désir de vivre était naturel à l'homme; un pied dans la tombe, il

s'efforce encore de se tenir sur l'autre. Ainsi le vieillard le plus

courbé se représente un lendemain, un avenir, et n'envisage la mort que

comme un mal éloigné. Au contraire, en l'île de Luggnagg, la vieillesse

était réputée une honte; l'exemple familier et la vue continuelle de

leurs tristes immortels avaient préservé les habitants de cet amour

insensé de la vie.

«C'est bien à tort (reprit ce mortel content de son sort) que vous

portez si haut ce malheureux privilége, et vous changerez bien d'avis,

quand vous connaîtrez le fond de cette immortalité lamentable. Avez-vous

donc pensé que l'_immortalité_, c'était la jeunesse à l'infini, avec la

force et la santé?--Toujours vingt ans? Sans cesse et sans fin le mois

de mai? Quoi donc? vous supprimez la vieillesse et cette horrible

caducité des jours, des années, des siècles amoncelés sur ces vieillards

incapables de vivre et de mourir?»

Les voyages de Gulliver · 第 16 / 24 段