A côté de cette étrange grammaire habitait (le mur était mitoyen) la

mathématique. Ici, le maître enseignait à ses disciples une méthode que

les Européens auront de la peine à s'imaginer. Chaque proposition,

chaque démonstration était écrite sur du pain à chanter, avec une

certaine encre de teinture céphalique, ou céphalitique, _ad libitum_.

L'écolier, à jeun, était obligé, après avoir avalé ce pain à chanter, de

s'abstenir de boire et de manger, pendant trois jours, en sorte que, le

pain à chanter étant dûment digéré et absorbé, la teinture céphalitique

pût monter au cerveau, où elle portait en grand triomphe avec elle la

_proposition_ et la _démonstration_. Cette méthode, il est vrai, n'avait

pas eu beaucoup de succès jusqu'ici; c'était, disait-on, parce que l'on

s'était trompé quelque peu dans le _secundum certum_, c'est-à-dire dans

la mesure de la dose, ou bien parce que les écoliers indociles faisaient

semblant d'avaler le bolus. Grave inconvénient de la méthode mnémonique!

De deux choses l'une: ou ces messieurs allaient trop tôt à la

garde-robe, ou tout simplement ils n'étaient pas de force à jeûner

pendant trois jours.

Telles étaient les graves démonstrations des faiseurs de systèmes. Ils

avaient écrit sur leur drapeau le mot _méthode_, et c'était, parmi eux,

à qui trouverait la plus excellente méthode à l'usage des clairvoyants

qui y voyaient trop!

CHAPITRE VI

Suite de l'Académie.

Je ne fus guère plus satisfait de l'école politique. Elle était non

moins paradoxale que les trois autres. Sitôt que le bon sens me manque,

ou que je manque au bon sens, pauvre de moi! je deviens tout

mélancolique. Ces hommes extravagants soutenaient que les grands

devaient choisir, pour leurs favoris, les plus habiles et les plus

sages, parmi les plus honnêtes gens. Ils disaient aussi que le devoir

des gouvernants, c'était de songer aux gouvernés, de récompenser le

mérite et le savoir, l'habileté et les services; que les princes

devaient leur confiance aux plus capables, aux plus expérimentés; et

autres pareilles sottises et chimères, dont peu de princes se sont

avisés. Ce qui me confirma dans la vérité de cette pensée admirable de

Cicéron, _qu'il n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par

quelque philosophe_.

Heureusement que les autres membres de l'Académie ne ressemblaient pas

aux originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un esprit

sublime, et très-versé dans la science du gouvernement. Il avait

consacré ses veilles à découvrir les causes des maladies d'un État, et,

ces causes étant trouvées, à chercher des remèdes pour guérir le mauvais

tempérament des administrateurs de la chose publique. «On convient,

disait-il, que le corps naturel et le corps politique ont entre eux une

parfaite analogie. A ces causes, l'un et l'autre peuvent être traités

par les mêmes remèdes. Ceux-là qui sont à la tête des affaires ont

souvent les maladies que voici: ils sont pleins d'humeurs en mouvement

qui leur affaiblissent la tête et le cœur, et leur causent des

convulsions et des contractions de nerfs à la main droite, une faim

canine, indigestions, vapeurs, délires et autres sortes de maux. Pour

les guérir, ce grand médecin proposait que, lorsque ceux qui manient les

affaires d'État seraient sur le point de s'assembler, on leur tâterait

le pouls, ou tâcherait de connaître la nature de leur maladie; et, la

première fois qu'ils s'assembleraient, on leur enverrait, avant la

séance, des apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs,

laxatifs, céphalalgiques, ictériques, apophlegmatiques, acoustiques,

etc., selon la qualité du mal, en réitérant toujours à chaque séance et

_secundum artem_.

«L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et serait,

selon mon idée, utile au suprême degré en tous pays où les états et les

parlements se mêlent des affaires d'État! Oui, monsieur, un peu de casse

et de séné administré quelques instants avant l'ouverture du Parlement,

soudain tout s'apaise, à l'obéissance, à la règle, au devoir, au

suffrage unanime, au respect de l'autorité, à l'admiration pour le

ministre. Adoptez mon projet, il termine aussitôt les différends, il

ouvre la bouche aux muets, il la ferme aux déclamateurs; il calme à

l'instant l'impétuosité des jeunes sénateurs, échauffant la froideur des

vieux, réveillant les stupides, ralentissant les étourdis.»

Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des princes

ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur voulait que

quiconque aurait affaire aux grands, à ceux qui tiennent l'oreille du

prince, après avoir exposé le cas en très-peu de mots, eût la liberté de

donner à monsieur le favori une chiquenaude sur le nez, un coup de pied

dans le ventre, ou de lui tirer les oreilles, de lui ficher une

épingle... à l'endroit où le dos change de nom, en un mot toutes les

façons de le tenir en haleine et en souvenance de sa promesse. Même il

serait permis de réitérer de temps en temps cet argument _ad hominem_,

jusqu'à ce que la chose fût accordée ou refusée absolument.

Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de la

nation, après avoir proposé son opinion, après avoir dit tout ce qu'il

aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la proposition

contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat de ces assemblées

serait par-là très-favorable au bien public.

Je vis deux académiciens politiques disputer sur le moyen de lever des

impôts sans faire hurler les peuples. L'un soutenait que la meilleure

méthode était d'imposer une taxe sur les vices et sur les folies des

hommes, et que chacun serait taxé suivant le jugement et l'estimation de

ses voisins. L'autre était d'un sentiment opposé; il prétendait qu'il

fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit, chacun se

piquant d'être un Addison ou un Lovelace, et les taxer plus ou moins,

selon leurs degrés; chacun, cette fois, restant son propre juge et

faisant lui-même sa déclaration. La plus forte taxe, à coup sûr, devait

être imposée aux mignons de Vénus, aux favoris du beau sexe, à

proportion des faveurs qu'ils auraient reçues; et l'on s'en devait

rapporter encore, en cet article, à leur propre déclaration. A ce

compte, il fallait taxer non moins fortement l'esprit et la valeur,

selon l'aveu que chacun ferait de son intelligence et de son héroïsme. A

l'égard de l'honneur, de la probité, de la sagesse, de la modestie, on

exemptait ces vertus de toute espèce de taxe: _attendu qu'étant trop

rares, elles ne rendraient presque rien_. C'est bien dit! Faites donc

convenir mes voisins que je suis un modèle de modestie et de sagesse. Et

comptez que j'aurai la bonhomie insigne de m'affubler de la vertu des

plus petites gens.

On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur beauté, de

leurs agréments, de leurs bonnes grâces, suivant leur propre estimation,

comme on faisait à l'égard des hommes à l'article _honneur_, _héroïsme_

et _dignité_. Pour la fidélité, la sincérité, le bon sens et le bon

naturel, comme ces dames ne s'en piquent guère, cela ne devait rien

payer: tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour les frais

du recouvrement.

Afin de retenir les sénateurs dans les intérêts de la couronne, un autre

académicien politique était d'avis qu'il fallait que le prince offrît à

ces seigneurs tous les grands emplois _à la rafle!_ et pourtant de façon

que chaque sénateur avant de toucher aux dés et aux cornets, fît

serment, et donnât caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions

de la cour, soit qu'il gagnât le gros lot, soit que l'emploi favorisât

le sénateur son voisin. En revanche, et comme fiche de consolation, il

était convenu que les perdants auraient le droit de jouer entre eux au

jeu de l'avancement, sitôt qu'une dignité viendrait à s'éteindre, ou

quelque charge à disparaître. Ainsi tenus en éveil par une espérance

incessamment renaissante, ils ne se plaindraient point des fausses

promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en prendraient qu'à la

Fortune. Elle a si bon dos, la Fortune!

Un autre académicien me fit lire, en grand mystère, un écrit contenant

une méthode ingénieuse pour découvrir les complots et les cabales. Il

s'agissait tout bonnement d'examiner la nourriture des personnes

suspectes, les heures de leurs repas, le côté sur lequel ils se couchent

et se tournent dans leur lit, et principalement (c'était la clef de

voûte du système) fallait-il étudier, à la loupe, la forme et la nature

de leurs digestions. Ce projet, bien qu'il fût écrit avec talent et

rempli d'observations utiles aux hommes d'État, me parut incomplet. Je

m'aventurai à le dire à l'auteur, et j'offris d'y faire quelques

additions. Il reçut ma proposition avec plus de complaisance que les

écrivains académiques n'ont coutume de le faire, et il m'assura qu'il

serait charmé de profiter de mes lumières.

Je lui dis que dans le royaume de Tribnia, nommé Laugden par les

naturels, où j'avais résidé quelque temps dans le cours de mes voyages,

la masse du peuple se composait en grande partie de dénonciateurs,

espions, accusateurs, délateurs, témoins, jureurs et autres instruments

utiles et subalternes, à la solde des ministres, et dévoués à leur

volonté. Dans ce royaume, où la police a posé ses tabernacles, les

intrigues et les complots sont en général inventés par ces sortes de

gens, qui désirent établir leur réputation de profonds politiques,

rendre à coups de terreurs et de surprises la vigueur à une

administration malade, étouffer ou détourner les mécontentements,

remplir les coffres par les amendes et confiscations, enfin élever ou

abaisser le crédit public au gré de leurs intérêts privés. C'est

pourquoi ils conviennent entre eux, d'avance, des complots dont

certaines personnes suspectes doivent être accusées. Ils saisissent les

lettres et les papiers de ces malheureux, sacrifiés à la raison d'État,

et sur ces légers indices, ils vous les font mettre en prison. Or, sitôt

que l'homme est en prison, tous ses papiers, quels qu'ils soient, sont

remis (sous les auspices du préposé à l'opinion publique) à une société

d'experts très-habiles à trouver le sens caché des mots, des syllabes,

des lettres.

Par exemple, ils découvriront que:

_Chaise percée_, signifie conseil privé;

_Crible_, dame de la cour;

_Goutte_, grand prêtre;

_Pensionnaire_, un mendiant;

_Troupeau d'oies_, une assemblée;

_Peste_, armée permanente;

_Hanneton_, premier ministre;

_Balai_, une révolution;

_Souricière_, un emploi;

_Puits perdu_, le trésor public;

_Tonneau vide_, un général;

_Plaie ouverte_, les affaires d'État.

Ils ont des moyens encore plus efficaces, qu'ils appellent _acrostiches_

et _anagrammes_. Avant toute espèce d'inquisition, ils donnent à toutes

les lettres initiales un sens politique, et _tire-toi de là, si tu

peux_.

Ainsi, N serait _complot_; B, _régiment de cavalerie_; L, _flotte_; ou

bien ils transposent les lettres d'un papier suspect, de manière à

mettre à découvert les desseins les plus cachés d'un parti mécontent:

par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à un ami: _Votre frère

Thomas a la fièvre!_ Holà! voici que l'habile déchiffreur trouvera dans

l'assemblage de ces mots indifférents au premier abord une phrase

horrible, apprenant aux conspirateurs que tout est prêt pour le jour du

complot.

L'académicien me fit de grands remercîments de lui avoir communiqué ces

petites observations; même il me promit de m'accorder une mention

honorable dans le traité qu'il devait publier depuis tantôt cinquante

ans!

Au demeurant, je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un

plus long séjour, aussi commençai-je à songer à mon retour en

Angleterre.

CHAPITRE VII

Gulliver quitte Lagado.--Il arrive à Maldonada.--Il fait un petit voyage

à Glubbdubdrid.--Comment il est reçu par le gouverneur.

Le continent auquel appartient ce royaume au moins étrange s'étend,

selon ma modeste estime, à l'est vers une contrée inconnue de

l'Amérique, à l'ouest vers la Californie, au nord vers la mer Pacifique.

Il n'est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays possède

un port célèbre et fait un grand commerce avec l'île de Luggnagg, au

nord-ouest, à vingt degrés de latitude septentrionale, à cent quarante

degrés de longitude. L'île de Luggnagg, au sud-ouest du Japon, en est

éloignée environ de cent lieues. Une étroite alliance est jurée entre

l'empereur du Japon et le roi de Luggnagg, et leurs sujets, volontiers,

vont d'une île à l'autre. Il était donc naturel que je prisse un si bon

chemin pour retourner en Europe. Je louai deux mules, avec un guide, et

du meilleur de mon cœur je pris congé de l'illustre protecteur qui

m'avait témoigné tant de bonté! A mon départ, j'en reçus un magnifique

présent.

Il ne m'arriva, pendant mon voyage, aucune aventure qui vaille la peine

d'être rapportée. Au port de Maldonada, qui est une ville environ de la

grandeur de Porstmouth, pas un navire, même un navire marchand, n'était

en partance pour Luggnagg. Je fis bientôt quelques connaissances dans la

ville. Un gentilhomme de l'endroit me dit que, puisqu'on ne ferait pas

voile avant un grand mois pour Luggnagg, je ferais bien de me divertir à

quelque petit voyage à l'île de Glubbdubdrid, à cinq lieues de là, vers

le sud-ouest. Même il s'offrit d'être de la partie, avec un de ses amis,

et de fournir une petite barque.

Glubbdubdrid, selon son étymologie, est l'_île des Sorciers_, l'île des

Magiciens. Elle obéit au chef d'une tribu composée uniquement de

sorciers. Sorciers et sorcières se marient entre eux; le prince est

toujours le plus ancien de la tribu, et... ça n'est pas plus sorcier que

cela. Ce sorcier-prince habite un palais magnifique, au milieu d'un parc

de trois mille acres, entouré d'un mur de pierre de taille de vingt

pieds de haut. Lui et les siens sont servis par des domestiques d'une

espèce extraordinaire. Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il

possède le pouvoir d'évoquer les esprits et de les obliger, pendant

vingt-quatre heures, à porter sa livrée.

Il était environ onze heures du matin quand nous débarquâmes. Un des

deux gentilshommes qui m'accompagnaient s'en fut, du même pas, trouver

le gouverneur, pour lui annoncer qu'un étranger souhaitait avoir

l'honneur de saluer Son Altesse. A ce compliment, monseigneur daigna

sourire. Aussitôt la cour du palais nous est ouverte, et nous traversons

un triple rang de _gardes de la manche_, dont les armes et les attitudes

me firent une peur extrême. Arrivés aux appartements, nous rencontrâmes

une foule de domestiques qui semblaient postés là plutôt pour défendre

que pour nous indiquer la chambre du gouverneur. Après trois révérences,

il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de son trône. Il

entendait la langue des Balnibarbes. Il me fit différentes questions au

sujet de mes voyages, et, pour me marquer qu'il voulait agir avec moi

sans cérémonie, il fit signe, avec le doigt, à tous ses gens de se

retirer. En un clin d'œil (ce qui m'étonna beaucoup), ils disparurent

comme une fumée.

«O ciel! m'écriai-je, en levant les mains.

--Rassurez-vous,» me dit le gouverneur.

Et moi, voyant que mes deux compagnons en prenaient tout à leur aise, en

gens faits à ces manières, je commençai à prendre courage, et me voilà

racontant à Son Altesse mes différentes aventures, non sans un grand

trouble de mon imagination! Il me semblait qu'à ma gauche et à ma droite

allaient reparaître les fantômes que j'avais vus s'évanouir.

J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, et nous fûmes servis par

une nouvelle troupe de spectres. Nous quittâmes la table au coucher du

soleil. «Couchez ici, disait le prince...--Altesse, agréez nos

remercîments, et souffrez que nous nous retirions.» Il n'insista pas

davantage, et nous fûmes, mes deux amis et moi, chercher un lit dans la

ville capitale. Le lendemain matin, nous rendions à Son Altesse le

gouverneur tous nos devoirs. Pendant les deux jours que nous sommes

restés dans cette île, j'en vins à me familiariser avec les esprits, à

tel point que non-seulement je ne les craignais plus, mais encore il me

plaisait de les évoquer. «Puisque vous voilà si hardi, voulez-vous, me

dit Son Altesse, éprouver ce que je sais faire? Eh bien, nommez-moi

tels morts qu'il vous plaira d'évoquer. Soudain je les oblige à se

montrer; je les force à répondre à vos questions.» Seulement, il y

mettait cette acceptable condition: que je ne les interrogerais que sur

les choses qui s'étaient passées de leur temps; de mon côté, je pourrais

être assuré qu'ils me diraient toujours vrai! C'est une de leurs

tristesses, là-bas le mensonge est inutile aux morts.

Je rendis de très-humbles actions de grâces à Son Altesse, et, content

de mettre à l'épreuve une autorité si grande, je revins par la mémoire

aux grands événements que j'avais lus autrefois, dans l'histoire

romaine, et tout d'abord il me vint dans l'esprit d'évoquer Lucrèce, la

victime de Tarquin, Lucrèce qui se tue et ne veut pas survivre à son

déshonneur! Aussitôt je vis sous mes yeux une dame assez belle, et vêtue

à la romaine. Je pris la liberté de lui demander pourquoi donc elle

avait vengé sur elle-même le crime d'un autre? Elle baissa les yeux, et

me répondit que les historiens, de peur de la trouver faible, avaient

imaginé qu'elle était folle..... A ces mots, elle disparut.

Le gouverneur, obéissant à mon caprice, fit signe à César, à Brutus, à

la victime, à l'assassin de s'avancer. Je fus frappé d'admiration et de

respect à la vue de Brutus. Jules César m'avoua que toutes ses belles

actions étaient au-dessous des hauts faits de son meurtrier, juste

vengeur de la liberté romaine... Il avait tué César pour délivrer Rome

de la tyrannie et du tyran.

Après ces illustres fantômes dont on dit tant de fables vulgaires, je

voulus voir Homère. Il m'apparut, je l'entretins et lui demandai ce

qu'il pensait de l'_Iliade_. Il m'avoua qu'il était surpris des louanges

excessives qu'on lui donnait depuis trois mille années, que son poëme

était médiocre et semé de sottises; qu'il n'avait plu de son temps que

par la grâce et la beauté de la diction, de l'harmonie, en un mot, il

était fort surpris que, puisque sa langue était morte et que personne

après tant de siècles n'en pouvait plus distinguer les agréments et les

finesses, il se trouvât encore des gens assez vains ou stupides pour

l'admirer. Sophocle et son disciple Euripide me tinrent à peu près le

même langage, et se moquèrent surtout de nos savants modernes. Obligés

de convenir des bévues des anciennes tragédies, lorsqu'elles étaient

fidèlement traduites, ils soutenaient qu'en grec c'étaient des beautés

véritables et qu'il fallait savoir le grec absolument, pour en juger

avec équité.

Je voulus aussi saluer ces deux grands philosophes, Aristote et

Descartes. Le premier m'avoua qu'il n'avait rien compris à la physique,

et qu'il était un physicien de la force des philosophes, ses

contemporains! Non pas que ceux-là en aient su davantage qui avaient

vécu entre lui et Descartes. Il ajouta que Descartes avait pris un bon

chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par son système

extravagant de l'âme des bêtes. A son tour, Descartes prit la parole. Il

convint de bonne grâce de certaines découvertes qu'il avait faites.

Certes, il avait établi d'assez bons principes; mais il n'était pas allé

fort loin dans sa voie, et tous ceux qui désormais voudraient courir la

même carrière seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit,

et forcés d'aller à tâtons. Ce même Descartes répétait que c'était une

grande folie de passer sa vie à chercher des systèmes, et que la vraie

physique utile et convenable à l'homme était de faire un amas

d'expériences, et de s'y tenir. Que d'insensés, disait-il, ont été mes

disciples, parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa!

J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces derniers

temps, parmi les morts de qualité, car j'ai toujours eu grande

vénération pour la noblesse. Oh! que je vis de choses étranges, quand le

gouverneur fit passer en revue, et sous mes yeux, toute la suite des

aïeux de la plupart de nos ducs, marquis, comtes et gentilshommes

modernes! Que j'eus grand plaisir à remonter à ces illustres origines, à

contempler les divers personnages qui leur ont transmis le sang de leurs

veines! Je vis clairement pourquoi certaines familles ont le nez long,

d'autres le menton pointu, celles-ci le visage hideux, telle race a les

yeux beaux et le teint délicat, telle autre abonde en insensés, celle-ci

est féconde en fourbes, en fripons; le caractère de celle-là est la

méchanceté, la brutalité, la bassesse, la lâcheté. Telles sont les

_qualités_ qui les distinguent entre elles toutes, comme leurs armes et

leurs livrées. A dater de cette inspection... rétrospective, je compris

enfin pourquoi Polidore Virgile avait dit au sujet de certaines maisons:

Ne cherche pas dans cette caste

Homme hardi, ni femme chaste.

Et que dire aussi des tristes descendants des vrais aïeux, de certaines

contagions qui se transmettent avec la noblesse, de l'aïeul au

grand-père, au père, au fils, au petit-fils, à l'arrière-petit-fils?

Quelle surprise enfin, de rencontrer, au beau milieu de certaines

généalogies, des voleurs, des biographes, des faussaires, des rimeurs,

des cuisiniers, des faiseurs de cantates, des pages, des laquais, des

maîtres à danser, des maîtres à chanter!

Je reconnus clairement pourquoi les historiens ont transformé des

guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés et de

petits génies en grands politiques; des flatteurs et des courtisans en

gens de bien; des athées en hommes pleins de religion; d'infâmes

débauchés en gens chastes, et de vrais délateurs en hommes vrais et

sincères. Je sus aussi pourquoi donc et comment des personnes

très-innocentes avaient été condamnées à la mort ou au bannissement, par

l'intrigue des favoris. Grands corrupteurs de la justice et de la

vérité! ne m'interrogez pas... Je vous dirais comme il est advenu que

des hommes de basse extraction et sans mérite ont été bombardés aux plus

illustres emplois; par quelle suite de malheurs un vil proxénète, un

coquin d'antichambre, un drôle affublé d'un habit brodé, vendeur de

corruptions toutes faites, et fabricant de vénales amours, finissait par

être un homme considérable, et arrivait à peser sur les destinées d'une

nation! Oh! que je conçus alors une basse idée de l'humanité! Que la

sagesse et la probité des hommes me parut peu de chose en voyant la

source de toutes les révolutions, le motif honteux des entreprises les

plus éclatantes, les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les

bagatelles qui les avaient fait réussir!

Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens! Malepeste!

voilà d'habiles gens! Ils savent, à point nommé, les rois qui sont morts

du poison! Ils vous disent, sans en rien oublier, les entretiens secrets

d'un prince avec son premier ministre! Ils ont, à votre intention,

crocheté la serrure la plus embrouillée (à l'exemple de la politique)

des plus mystérieux cabinets; ils ont appliqué à leurs tortures

particulières nos seigneurs les ambassadeurs, pour en tirer les

anecdotes les plus curieuses et d'intéressantes révélations!

«Vous savez bien ma grande victoire de X***, s'écriait un général, je

l'ai gagnée en prenant la fuite!--Et moi, s'écriait l'amiral N***,

j'allais amener mon pavillon au moment juste où la flotte ennemie a

battu la chamade!»

Il y eut trois têtes... couronnées qui me dirent que sous leur règne

elles n'avaient jamais récompensé aucun homme de mérite; une seule fois

pourtant leur ministre les trompa et se trompa lui-même. Aussi bien, ils

s'en étaient repentis cruellement, rien n'étant plus incommode que la

vertu.

Les voyages de Gulliver · 第 15 / 24 段