Si quelque ville au loin se révolte, ou refuse de payer les impôts, le

roi a deux façons de la réduire... Il tient son île au-dessus de la

ville rebelle et des terres voisines, et voilà des pays entiers privés

du soleil et de la rosée. Si le crime est capital, la conjuration

violente, on les accable de grosses pierres du haut de l'île indignée,

et les malheureux! de ces pierres ils ne peuvent se garantir qu'en se

sauvant dans leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps

à boire frais, tandis que les toits de leurs maisons sont écrasés. S'ils

persistent, téméraires, dans leur obstination et dans leur révolte,

alors, tant pis pour les innocents! Nous laissons dégringoler l'île sur

leurs têtes, et rien n'échappe: habitants, animaux, et cités! Remède

extrême; et le prince en est très-avare. Il y perdrait trop d'impôts.

Une autre raison plus forte et plus humaine, pour laquelle les rois de

ce pays ont été toujours éloignés d'exercer le dernier châtiment, c'est

que si la ville à détruire était voisine de quelques hautes roches (il y

en a en ce pays, comme en Angleterre, des grandes villes, qui ont été

exprès bâties près de ces roches pour se préserver de la colère des

rois), ou si elle avait grand nombre de clochers et de pyramides, il

pourrait arriver qu'en voulant tout aplatir l'île royale se brisât comme

verre. Ainsi, parmi tant d'obstacles au plus complet anéantissement, ce

sont les clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Quand

donc Sa Majesté est le plus en courroux, elle fait toujours descendre

son île assez doucement, de peur, dit-elle, d'accabler son peuple...

Oui-dà! la vraie raison, c'est que le roi a grand'peur que les clochers

ne brisent son île, et, brisée, elle tomberait, entraînant dans sa chute

ce roi sans prudence... On vous donne ici l'opinion des plus grands

hommes d'État de Laputa.

Les Laputiens (si vous leur passez leur astrologie) ont d'assez grands

mépris pour les superstitions populaires. Ils ne se croient pas perdus,

et tant s'en faut, pour une salière renversée, une corneille à leur

droite; ils poursuivent fièrement leur chemin; ils se moqueront

volontiers des influences malsaines du vendredi, et du treizième jour de

chaque mois... Ils sont moins fiers quand il s'agit de la _sagesse des

nations_. Le proverbe est pour eux une loi... _laputienne_! Ils ont

toujours un tas de proverbes à la bouche; ainsi quand ils vous disent

ces deux jolis vers dont leur sagesse a fait un proverbe:

Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien!...

Ils forcent leur roi lui-même d'obéir au proverbe!

A ce compte, d'après les proverbes... et les lois du royaume, le roi et

ses deux fils aînés ne peuvent sortir de l'île. Ils y naissent, il faut

qu'ils y meurent!

Quant à la reine, elle est sujette à moins de retenue; elle a le droit

de voir le monde aussitôt qu'elle n'est plus d'âge à avoir des enfants.

CHAPITRE IV

Gulliver quitte l'île de Laputa; il est conduit aux _Balnibarbes_.--Son

arrivée à la capitale.--Description de cette ville et des

environs.--Il est reçu avec bonté par un grand seigneur.

Ce n'est pas que j'aie été maltraité dans cette île; il est vrai

cependant que je m'y crus négligé, et par trop dédaigné. Le prince et le

peuple n'étaient curieux que de mathématiques et de musique: or, j'étais

en ce genre au-dessous d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu

de cas de moi.

D'autre part, je fus bien vite au courant des curiosités de l'île, et je

fus pris d'une forte envie d'en sortir, étant très-las de ces insulaires

aériens. Ils excellaient dans des sciences que j'estime, et dont j'ai

même une teinture; mais ils étaient si complétement absorbés dans leurs

spéculations que je ne m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Il

est vrai que les dames étaient assez causantes; mais quelle ressource au

philosophe, au voyageur Gulliver! Autant valait causer avec les

artisans, les _moniteurs_, les pages de cour et autres gens de cette

espèce! Il n'y avait pourtant que ceux-là avec qui je fisse amitié...

Les gens bien posés daignaient à peine, en passant, me jeter un coup

d'œil.

Il y avait à la cour un grand seigneur, le favori du roi. C'est pourquoi

il inspirait un grand respect... En tout le reste, il était regardé

comme un homme ignorant et stupide. Il passait, toutefois, pour avoir de

l'honneur et de la probité; mais il n'avait pas d'oreille; il battait,

dit-on, la mesure assez mal. On ajoute aussi qu'il n'avait jamais pu

apprendre les propositions les plus aisées des mathématiques. Ce

seigneur, si disgracié dans sa faveur, me donna mille marques de bonté.

Il me faisait souvent l'honneur de me rendre visite; il s'informait des

affaires de l'Europe; il semblait heureux de s'instruire des coutumes,

des mœurs, des lois et des sciences des différentes nations parmi

lesquelles j'avais vécu. Il m'écoutait toujours avec une grande

attention, et faisait de très-belles remarques à propos des choses que

je lui disais. Deux _moniteurs_ le suivaient pour la forme; il ne s'en

servait qu'à la cour et dans les visites de cérémonie; il les faisait

toujours retirer quand nous causions tête à tête, et comme une paire

d'amis.

Je priai ce seigneur d'intercéder pour moi auprès de Sa Majesté, pour

obtenir mon congé. Le roi m'accorda cette grâce avec regret, comme il

eut la bonté de me le dire, et me fit plusieurs offres avantageuses que

je refusai, non pas sans lui en témoigner ma plus vive reconnaissance.

Le 16 du mois de février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un

présent considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une

lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis, demeurant à

Lagado, capitale des Balnibarbes. L'île étant alors suspendue au-dessus

d'une montagne, facilement je descendis de la dernière terrasse, et de

la même façon que j'étais monté.

Le continent porte le nom de _Balnibarbes_, et la capitale a nom

_Lagado_. Ce me fut d'abord une assez agréable satisfaction de me

trouver en terre ferme. Aussitôt j'entrai dans la ville, et sans peine

et sans embarras, vêtu comme les habitants, la tête haute et sachant

assez bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la

personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre de mon

seigneur, et j'en fus très-bien reçu. Ce seigneur _balnibarbe_

s'appelait _Munodi_. «Vous serez mon hôte et mon ami, me dit-il, en

l'honneur de celui qui vous envoie.» Et il me donna le plus bel

appartement de sa maison, très-belle et très-vaste, où je logeai pendant

mon séjour en ce pays; j'y fus très-bien traité.

Le lendemain matin après mon arrivée, _Munodi_ me prit dans son carrosse

pour me montrer la ville; elle est grande au moins comme la moitié de

Londres; les maisons sont étrangement bâties et la plupart tombaient en

ruine. Le peuple, couvert de haillons, marchait dans les rues d'un pas

précipité, son regard était farouche. Après avoir franchi une des portes

de la ville, il nous fallut marcher plus de trois milles dans la

campagne, où je vis un grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la

terre avec plusieurs sortes d'instruments; je ne pus deviner ce qu'ils

faisaient; je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de

grain. Je priai mon guide alors de m'expliquer ce que prétendaient

toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la ville et à la

campagne... Un travail sans résultat! tant de sueurs et de fatigues sans

récompense! véritablement, dans tous mes voyages, je n'avais trouvé de

terre si mal cultivée, de maisons en si mauvais état, si délabrées, un

peuple si misérable et si gueux.

Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de Lagado; mais

par la cabale des ministres on l'avait déposé, au grand regret du

peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme aux intentions

droites. A quoi bon? Il n'avait pas l'esprit de la cour!

Lorsque j'eus ainsi critiqué le pays et ses habitants, il me répondit

que peut-être avais-je eu trop peu de temps pour bien voir; que les

différents peuples du monde avaient des usages différents. Il me débita

plusieurs lieux communs de même force, et quand, le soir, nous fûmes de

retour chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles

absurdités j'y remarquais, ce que je trouvais à redire aux habits de ses

domestiques. Il pouvait me faire aisément cette question; car chez lui

tout était magnifique, régulier et poli. Je répondis à mon hôte que sa

grandeur, sa prudence et ses richesses l'avaient exempté de tous les

défauts qui avaient rendu les autres regnicoles fous et gueux. Il me dit

que si je voulais aller avec lui à sa maison de campagne à vingt milles

d'ici, il aurait plus de loisir de m'entretenir de tout cela. «Je suis à

vos ordres,» répondis-je à Son Excellence; et le lendemain, de grand

matin, nous nous rendîmes à sa maison des champs.

Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes des

laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, sauf peut-être en

quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune

espérance de moisson, ni même aucune trace de culture. Au bout de trois

heures de marche, la scène changea tout à fait. Quel miracle et quel

changement! Voici soudain que la campagne est superbe; les maisons des

laboureurs se succèdent l'une à l'autre; elles sont bâties avec une

élégance inattendue! Ici, tout est riche, heureux, fécond, varié,

charmant. Les champs, clos de haies vives, renfermaient vignes, blés et

prairies. Je ne me souviens pas d'avoir rien vu de plus agréable. Le

seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors en soupirant que là

commençait sa terre. Et, néanmoins, les gens du pays le raillaient et le

méprisaient, l'appelant ignorant, malhabile, imprévoyant.

Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d'une très-noble

structure; les fontaines, les jardins, les promenades, les avenues, les

bosquets, étaient disposés avec l'intelligence et le goût qui décèlent à

chaque instant l'œil du maître. «Ah! m'écriai-je, au moins voilà des

maisons bien tenues, des campagnes bien cultivées! Tout respire ici

joie, abondance et liberté! Le beau domaine!...» Il accepta mes louanges

sans mot dire. Après souper, et délivré de ses valets: «Mon cher

Gulliver, me dit-il d'une voix triste, avec un regard pitoyable, avant

peu, si j'en crois les augures et les pressentiments, ces belles choses

que vous avez sous les yeux vont disparaître! Il me faudra moi-même

abattre et bouleverser ce beau domaine, et tout détruire, afin d'obéir à

la mode et pour me conformer au goût moderne. Il le faut, si je ne veux

pas être une pierre d'achoppement, déplaire au peuple et m'attirer tous

les déplaisirs...»

Et, comme il vit sur mon visage un sincère étonnement, il me dit que

depuis environ quatre ans certaines personnes étaient venues à Laputa

pour leurs affaires, pour leur plaisir, et qu'après cinq mois de

résidence elles s'en étaient retournées avec une très-légère teinture de

mathématiques, mais pleines d'esprits volatils recueillis dans cette

aérienne région. Ces personnes, à leur retour, avaient commencé à

désapprouver ce qui se passait dans le pays d'en bas, et formé

très-nettement le projet de mettre les arts et les sciences sur un

nouveau pied. C'est pourquoi elles avaient obtenu des lettres patentes à

ces fins d'ériger une académie d'ingénieurs, c'est-à-dire de gens à

système. Eh bien (tant le peuple est fantasque!), il y avait une

académie de ces gens-là dans toutes les grandes villes. Dans ces

académies ou _colléges_, les professeurs avaient trouvé de nouvelles

méthodes pour l'agriculture et l'architecture, et de nouveaux

instruments et outils pour tous les métiers et manufactures, par le

moyen desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix hommes

laborieux. De cette façon, un palais pourrait être bâti en une semaine,

et si solidement, qu'il durerait sans réparation tout un siècle. En même

temps, par les mêmes procédés, les fruits de la terre devaient naître en

toute saison, plus gros cent fois qu'à présent, avec une infinité

d'autres projets admirables. «Quel malheur, disait ce malheureux

retardataire, ennemi du progrès, qu'aucun de ces projets n'ait été

perfectionné jusqu'ici! Au contraire avec ces _économistes_ (c'est le

nom qu'on leur donne), en peu de temps, la campagne s'est couverte de

ronces, la plupart des maisons sont tombées en ruine, et le peuple tout

nu, meurt de froid, de soif et de faim! Croyez-vous cependant que ces

beaux résultats les aient découragés et corrigés? Ils en sont plus

animés à la poursuite de leur système, poussés tour à tour par

l'espérance et par le désespoir.» Il ajouta que, n'étant pas d'un

esprit entreprenant, il s'était contenté de l'ancienne méthode. A ce

compte, il habitait les maisons bâties par ses ancêtres, il faisait...

ce qu'ils avaient fait, sans rien innover! Mais bientôt, lui et les

bonnes gens qui avaient suivi son exemple et s'étaient tenus en dehors

des économistes, ils avaient été regardés avec mépris et s'étaient

rendus odieux, comme gens malintentionnés, ennemis des arts, ignorants,

mauvais républicains, préférant leurs commodités particulières et leur

molle fainéantise au bien général du pays.

Son Excellence ajouta qu'il ne voulait pas prévenir, par un long détail,

le plaisir que j'aurais lorsque j'irais visiter l'académie des systèmes;

il souhaitait seulement que j'observasse un bâtiment ruiné, du côté de

la montagne. «Admirez, me disait-il, ce que nous appelons ici le

_progrès_! Cette ruine était naguère un moulin, obéissant au courant

d'une grande rivière, et ce moulin suffisait à ma maison, à mes vassaux;

grâce à lui, tout allait bien: bon grain, belle fleur de farine et bon

pain. Le moulin était la joie et l'orgueil de la contrée; il travaillait

sans peine à bon marché! Or, croirez-vous, messire, qu'une compagnie

économiste d'inventeurs est venue, il y a tantôt sept ans déjà, me

proposer d'abattre ce moulin, et d'en bâtir un autre au pied de la

montagne? Ils projetaient de construire un réservoir, où l'eau pourrait

être aisément conduite par des tuyaux et par des machines; d'autant que

le vent et l'air, sur le haut de la montagne, agiteraient l'eau et la

rendraient plus fluide, et que le poids de l'eau, en descendant, ferait

par sa chute même tourner le moulin avec la moitié du courant de la

rivière. Et tant et tant, par une suite de raisonnements irréfutables,

ils me démontrèrent la vanité de mon moulin, tant et tant ils s'en

moquèrent, appelant à leur aide l'opinion publique et l'assentiment de

la cour, que, ma foi! de guerre lasse et peut-être aussi voulant

témoigner de ma déférence pour les opinions d'en haut, je fus assez mal

avisé pour subir ce triste attentat. Aussitôt mes gens de s'incliner

devant ma sagesse et de vanter ma prévoyance! Ils envahissent mon

domaine, épouvanté de leur _économie_, et tout de suite, et sans crier

gare, les voilà qui abattent, qui bâtissent, qui arrangent, qui

dérangent... et qui se sauvent, lorsqu'à la fin il leur est démontré

qu'ils sont des rêveurs! Bref, mon beau moulin ne va plus! Leur moulin

ne va pas! leur moulin n'ira jamais!»

Peu de jours après, quand je fus quelque peu revenu de ces progrès...

étonnants: «Par Dieu! me dis-je à moi-même, il doit être assez curieux

de voir toute une académie à l'usage exclusif des faiseurs de systèmes!»

Et je fis part de mon désir à Son Excellence. Aussitôt il voulut bien me

donner une personne pour me conduire à cette illustre académie. «Heu!

disait-il en levant les épaules, en voilà encore un qui tourne mal!»

Le brave homme! il me prenait pour un grand admirateur de nouveautés,

pour un esprit curieux et crédule. Au fond, j'avais été dans ma jeunesse

un homme à projets et à systèmes tout comme un autre. Encore aujourd'hui

tout ce qui est neuf et hardi ne me déplaît pas.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Outhwaite sc._

je passai dans une autre chambre, l'odeur en était repoussante.]

CHAPITRE V

Gulliver visite l'Académie; il en fait la description.

Le logement de cette académie n'est pas un seul et simple corps de

logis; mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une cour. «Un

rendez-vous de bicoques!» Rien de plus.

Je fus reçu très-honnêtement par le concierge; il nous dit que, dans ces

bâtiments, toute chambre, à coup sûr, renfermait un ingénieur, et

quelquefois plusieurs; il y avait environ cinq cents chambres dans

l'académie! Aussitôt il nous fit monter et parcourir les appartements.

Le premier académicien me parut un homme en mauvais état: il avait la

face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les cheveux sordides,

un habit et une chemise de même couleur que sa peau. Il avait dépensé

huit ans de sa vie à méditer sur un projet merveilleux, lequel projet

consiste à recueillir les rayons de soleil aux temps chauds, pour les

enfermer dans des fioles bouchées hermétiquement! «Quelle meilleure

façon, disait-il, de chauffer l'air aux temps froids?» Il me dit aussi

que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins des

financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable. En même temps, il

se plaignait que ses fonds étaient bas; il se plaignait en tendant la

main... comme un philosophe..., ou comme un mendiant!

Je passai dans la chambre à côté; l'odeur en était repoussante, et mon

guide: «Holà! me dit-il en me poussant dans cette infection, prenons

garde à ne pas offenser messieurs les savants, et je ne vous

conseillerais guère de vous boucher le nez.» L'ingénieur qui logeait

dans cette chambre était le plus ancien de l'académie; son visage et sa

barbe étaient couleur de parchemin, ses mains et ses habits étaient

couverts d'une ordure infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m'embrassa

très-étroitement; politesse dont je me serais bien passé. Son

occupation, depuis son entrée à l'académie, avait été de rendre aux

excréments humains le goût et la saveur nourricière, en séparant les

divers aliments des parties diverses que l'excrément reçoit du fiel, et

qui causent uniquement sa mauvaise odeur. A ce grand homme (une des

lumières de l'académie) on donnait chaque semaine, de la part de la

compagnie, un plat rempli de la matière la plus louable... environ de la

grandeur d'un baril de Bristol. «Je vous ferais bien goûter, me dit-il,

de ma recomposition; mais elle n'a pas encore acquis toutes les qualités

que je lui voudrais.»

J'en vis un autre occupé à calciner la glace pour en extraire,

disait-il, de fort bon salpêtre. Il me montra un traité concernant la

malléabilité du feu qu'il voulait publier; et il me demanda ma

souscription.

Je vis ensuite un très-ingénieux architecte! Il avait trouvé une

méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant par le faîte et

finissant par les fondements; il justifia son projet par l'exemple de

deux insectes, l'abeille et l'araignée.

Il y avait un aveugle de naissance. Il avait sous lui plusieurs

apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de composer des

couleurs pour les peintres. Ce maître ingénieux leur enseignait à

distinguer les couleurs par le tact et par l'odorat. Que vous dirai-je?

Il leur en faisait voir de toutes les couleurs!

Je montai dans un appartement habité par un économiste du premier

numéro. Ce grand homme (il fut d'abord un quasi-dieu) avait trouvé le

secret de labourer la terre avec des cochons; grâce à la collaboration

du pourceau, race inerte et tout au plus bonne à manger, notre

économiste épargnait les frais de chevaux, de bœufs, de charrue et de

laboureurs. Voici sa méthode, elle était aussi simple que son esprit: il

enfouissait dans son terrain quantité de truffes, champignons, glands,

dattes, châtaignes et autres victuailles recherchées de dom pourceau,

et, quand le sol était saturé de toutes ces bonnes choses, il vous

lâchait dans le champ du labour cinq ou six cents de ces animaux, qui,

de leurs pieds et de leur grouin, mettaient la terre en état d'être

ensemencée, en même temps qu'ils l'engraissaient en lui rendant ce

qu'ils prenaient. Par malheur l'expérience avait démontré que ce labour,

coûteux et embarrassant, était d'un triste rapport. On ne doutait pas

néanmoins que cette invention ne fût plus tard d'une très-grande

importance et d'une vraie utilité.

Dans une chambre où logeait un homme diamétralement opposé au projet de

la charrue à cochons, un autre économiste promettait à ses adeptes et à

ses souscripteurs de mettre en mouvement une charrue avec le secours du

vent. Il avait construit sa charrue avec un mât et des voiles. Ainsi,

d'un trait de plume, étaient supprimés bœufs et chevaux. Il soutenait

que, grâce à lui, le zéphyr (un vent si doux!) ferait aller charrettes

et carrosses, et que dans la suite on pourrait courir la poste en

chaise, en mettant à la voile sur les grands chemins comme sur mer.

Je passai dans une autre loge tapissée de toiles d'araignée; à peine un

espace étroit donnait passage à l'ouvrier. Dès qu'il me vit: «Prenez

garde à rompre mes toiles!» Un peu calmé, il me dit que c'était une

honte que l'aveuglement où les hommes avaient été jusqu'ici par rapport

aux vers à soie, ayant à leur disposition tant d'insectes domestiques

dont ils ne faisaient aucun usage, et préférables aux vers à soie: ils

ne savaient que filer: l'araignée est tout ensemble une fileuse et une

ourdisseuse. Il ajouta que l'usage des toiles d'araignée, avant fort peu

de temps, épargnerait les frais de tentures. «Notez, disait-il, que la

bergame et le cuir de Cordoue, et la soie et la laine adoptées pour

l'éclat et la variété des couleurs, seront bientôt dépassés, et que j'ai

trouvé le moyen de donner aux toiles de l'araignée une grâce

inaccoutumée.» En même temps, il me montrait, pour appuyer son dire, un

grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes dont il

nourrissait ses fileuses; il était certain que leurs toiles prendraient

infailliblement la couleur de ces mouches, et, comme il en avait de

toute espèce, il espérait bientôt des toiles dignes de satisfaire, par

leurs couleurs, tous les goûts différents des hommes, aussitôt qu'il

aurait pu trouver je ne sais quel mélange et quelle conglutination

ajoutés à ces fils trop menus et trop peu consistants. Au reste, il ne

lui fallait guère plus de huit jours pour mener à bonne fin ce

complément de sa découverte.

Je vis ensuite un célèbre astronome! Il avait entrepris de poser un

cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville, ajustant de

telle façon les mouvements diurnes et annuels du soleil avec la rose des

vents, qu'ils iraient à l'unisson avec le mouvement de la girouette.

Sur ces entrefaites, il me sembla que j'allais avoir la colique, et

justement l'appariteur me fit entrer fort à propos dans la salle d'un

grand médecin, très-célèbre par son secret de guérir la colique. Il

avait un grand soufflet dont le tuyau était d'ivoire, et ce soufflet, à

double courant, aspirait les vents fétides, et les remplaçait par des

vents purs, salutaires, et récréatifs. De sa seringue à double courant,

il fit l'essai sur un pauvre chien, qui par malheur en creva net, ce qui

déconcerta fort notre docteur et me guérit de l'envie d'avoir recours à

son soufflet.

Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l'autre corps de

logis. Là se tenaient les faiseurs de systèmes scientifiques. Nous

entrâmes d'abord dans l'école assez bruyante du beau langage, où nous

trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient, à perte de vue, sur les

moyens d'ajouter au langage une foule d'embellissements qui lui

manquaient.

L'un d'eux proposait, pour abréger le discours, que tous les mots

fussent réduits en simples monosyllabes. Il chassait du beau langage:

article, adverbe et verbe, adjectif et subjonctif, et jusqu'au

gérondif.

L'autre allait plus loin: il proposait la complète abolition du

dictionnaire, et désormais, grâce à sa reforme grammaticale, on

raisonnerait sans parler, ce qui serait très-favorable à la poitrine,

attendu qu'à force de parler les poumons s'usent et la santé s'altère.

L'expédient était de porter sur soi toutes les choses dont on voudrait

s'entretenir. Ce nouveau système, intéressant s'il en fut, eût triomphé

de tous les obstacles (à en croire monsieur l'inventeur), si les femmes

ne s'y fussent opposées. «Mais la perte! elles sont si contentes des

longs discours!» Pourtant, malgré ces dames, déjà plus d'un académicien

se conforme à cette façon d'exprimer les choses par les choses mêmes, ce

qui n'était embarrassant que lorsqu'ils avaient à parler de plusieurs

sujets différents. Alors il leur fallait apporter sur leur dos des

fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent un ou deux valets bien

constitués pour s'épargner cette peine de portefaix. «Voyez donc, cher

monsieur, me disaient-ils, l'heureuse occasion de nous délivrer de

l'étude et des langues étrangères! Ce que je veux raconter... je le

montre. Et désormais, au lieu d'entendre... on regarde!»

Les voyages de Gulliver · 第 14 / 24 段