Le plus gros de ces bateaux pirates était commandé par un capitaine

japonais qui parlait un peu le hollandais. Il vint à moi; après diverses

questions, auxquelles je répondis, il m'assura qu'on ne nous ôterait

point la vie. A cette assurance, je répondis par une très-profonde

révérence, et, me tournant vers le Hollandais, je lui dis que j'étais

fâché de trouver plus d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien.

Mais j'eus bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées: ce

misérable ayant en vain tenté de persuader aux deux capitaines de me

jeter dans la mer (ce qu'on ne lui accorda pas, le pirate étant lié par

sa parole), il obtint que je serais plus rigoureusement traité que si

l'on m'eût fait mourir. Ces bandits, après avoir partagé mes gens dans

les deux vaisseaux et dans la barque, résolurent de m'abandonner à mon

sort dans un petit canot, avec des avirons, une voile, et des provisions

pour quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et tira

de ses propres vivres cette charitable augmentation; il poussa la

condescendance jusqu'à me laisser le contenu de toutes mes poches. Ainsi

lesté, je descendis dans mon canot, pendant que mon féroce Hollandais

m'accablait de toutes les injures et imprécations que son langage et son

mauvais cœur lui pouvaient fournir.

Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, j'avais

pris la hauteur au sextant; j'avais trouvé que nous étions à

quarante-six degrés de latitude, à cent quatre-vingt-trois de longitude.

Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette différentes

îles au sud-ouest. Alors, le vent étant bon, je haussai ma voile, dans

le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces îles. Il me fallut trois

grandes heures pour cet abordage. Hélas! cette île était une roche, où

je trouvai beaucoup d'œufs d'oiseaux. «C'est toujours cela,» me dis-je,

et, grâce à mon briquet, je fis cuire à un petit feu de bruyères et de

genêts tous les œufs que je pus ramasser. Ma provision tout ensemble

augmentée et ménagée, et bien repu, je passai la nuit sur une roche,

étendu sur un lit de bruyères et de joncs marins.

Le jour suivant, je ramai vers une autre île, et de celle-ci à celle-là,

j'en visitai quatre, en quatre jours... Le cinquième jour, j'atteignis

la dernière île que j'avais découverte; elle était au sud-sud-ouest de

la première.

[Illustration:

_Gavarni del. Imp. Lemercier et Cie Paris Ed. Willmann sc._

»très étonné de ce phénomène, je m'armai de mon télescope.]

Cette dernière île était plus éloignée que je ne croyais, et je n'y pus

arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant de

trouver un abordage, et je pris terre à une petite baie une fois plus

large que mon canot. Je trouvai que l'île entière était un rocher, orné

de quelques espaces où croissaient du gazon et des herbes. Ma prudence

eut bientôt retiré mon lard et mon biscuit du canot; et, quand j'eus

dîné, j'enfouis le reste de mes provisions dans un des caveaux que la

mer avait creusés dans le rocher. Je ramassai des œufs; j'arrachai des

joncs marins, afin de les allumer le lendemain, pour le déjeuner. Je

passai toute la nuit dans la cave aux provisions; mon lit était d'herbes

sèches. Je dormis peu, mon inquiétude l'emportant sur ma fatigue. Au

fait, je considérais comme impossible de ne pas mourir dans un lieu si

misérable, et je me trouvai si abattu de ces réflexions, que je n'eus

pas le courage de me lever. J'hésitais encore à sortir de mon trou qu'il

faisait déjà grand jour. Le temps était beau, et le soleil ardent. Mon

visage était tout brûlé de ses rayons.

Mais tout à coup le temps s'obscurcit d'une manière pourtant

très-différente de ce qui arrive par l'interposition d'un nuage. Un

regard me suffit pour m'expliquer ce phénomène... Un grand corps opaque

et mobile, allant ça et là, s'interposait entre moi et le soleil. Ce

corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me cacha

l'astre environ six minutes: l'obscurité m'empêcha de le bien voir.

Mais, à mesure qu'il approchait de l'endroit où j'étais, il me parut

être une substance solide, à base plate, unie et luisante par la

réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur à deux cents pas

du rivage, et je vis ce même corps descendre et s'approcher de moi, à un

mille de distance, ou peu s'en faut. Très-étonné de ce phénomène, je

m'armai de mon télescope, et je découvris sur ces hauteurs tout un

peuple de personnes en mouvement, qui me regardaient et se regardaient

les unes les autres.

L'amour naturel de la vie, à cet aspect, me fit éprouver ce sentiment,

plein de joie et d'espérance, que cette aventure pourrait m'aider à me

tirer de l'abîme où j'étais. En même temps le lecteur ne saurait

s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île en l'air, habitée par

des hommes habiles à la hausser, à l'abaisser et à la faire avancer à

leur gré; mais, sans tant disserter un pareil phénomène, je me contentai

d'observer de quel côté l'île irait obéissante au gouvernail. Elle

hésita plus d'une heure; à la fin elle se rapprocha, et

très-distinctement je découvris plusieurs grandes terrasses, et des

escaliers, d'intervalle en intervalle, qui communiquaient les uns aux

autres. Sur la terrasse la plus rapprochée on voyait des oisifs qui

pêchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui les regardaient. Je

leur fis signe avec mon chapeau en criant de toutes mes forces; je vis

une grande foule amassée à mes cris (comme autrefois quand je parlais au

roi des géants) au pied de l'escalier, et je compris à leur attitude, à

leurs gestes, qu'ils m'avaient remarqué. En même temps cinq ou six

hommes allaient avec empressement au sommet de l'île, envoyés sans doute

à quelques personnages considérables dont ils prendraient les ordres sur

ce qu'on devait faire en cette occasion.

La foule des insulaires augmenta; en moins d'une demi-heure, l'île à ce

point se rapprocha, qu'il n'y avait plus que cent pas de distance entre

elle et moi. Et moi, priant et suppliant par toutes les invocations que

je pouvais inventer, je demandais assistance à ces insulaires aériens.

Mais je ne reçus point de réponse! A en juger par la broderie absurde

et la richesse inutile de leurs habits chargés de plaques et couverts de

cordons de toutes couleurs, ces gens qui m'entendaient sans daigner me

répondre étaient des personnages considérables et de la plus haute

distinction.

A la fin, l'un d'eux, plus jeune... et moins décoré que ses camarades,

me fit entendre un langage clair, poli et très-doux, dont le son

approchait de l'italien; ce fut aussi en italien que je répondis,

m'imaginant que le son et l'accent de ce doux langage en douces voyelles

seraient plus agréables à leurs oreilles délicates...

O bonheur! certes, je n'avais pas deviné, moi chétif, la grammaire et le

dictionnaire de ce peuple étrange, et pourtant, après la première

hésitation, ce gouvernement sur les hauteurs, je puis le dire, avait

compris ma pensée! On me fit signe de descendre et d'aller vers le

rivage; et l'_île volante_ alors s'étant abaissée à un degré convenable,

il me fut jeté, de la terrasse, une chaîne avec un petit siége qui y

était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus enlevé en un clin

d'œil: telle une poulie obéissante enlève un canot et se remet à sa

place accoutumée.

CHAPITRE II

Caractère des Laputiens.--Leurs savants, leur roi et sa

cour.--Réception faite à Gulliver.--Les craintes et les inquiétudes

des habitants.--Caractère des femmes laputiennes.

Une fois sur le tillac, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me

regardait avec admiration, et je les regardai de même, n'ayant encore

jamais vu race de mortels si singulière dans sa figure, ses habits, sa

façon de vivre. Ils penchaient la tête à droite, ils la penchaient à

gauche alternativement. L'œil gauche, ils le tenaient baissé, l'œil

droit se perdait dans le haut. Leurs habits bigarrés des figures du

soleil, de la lune et des étoiles, étaient parsemés de violons, de

flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de plusieurs

instruments inconnus aux musiciens de l'Europe. Autour d'eux

s'empressaient plusieurs domestiques armés de vessies au bout d'un

bâton, dans lesquelles il y avait une certaine quantité de petits pois

et de petits cailloux. Ils frappaient de temps en temps avec ces

vessies, tantôt la bouche et tantôt les oreilles de ceux dont ils

étaient proches, et tout d'abord je n'en devinai pas la raison. L'esprit

de ce peuple était si distrait et plongé dans la méditation, que ces

citoyens de l'air, toujours bayant aux corneilles, ne pouvaient ni

parler ni être attentifs à ce qu'on leur disait sans être avertis de ces

vessies bruyantes dont on les frappait à la bouche, aux oreilles, pour

les prévenir qu'ils eussent à écouter, à répondre. Il n'était pas dans

l'île entière un personnage important qui n'entretînt, à grands frais,

un pareil _moniteur_. «Saluez celui-ci!--Tendez la main à

celui-là!--Prenez garde à cet autre!--Avant peu vous aurez besoin de tel

suffrage, allez au-devant de ce gros bonnet qui passe en rêvant!» Bref,

sans le _moniteur_, pas un de ces distraits n'arriverait au moindre

emploi de leur île. Et que dis-je? à chaque pas notre homme irait

trébuchant, ses profondes rêveries l'auraient bientôt mis en danger de

tomber dans quelque abîme, ou de se heurter la tête contre un poteau, de

pousser les passants dans la rue, ou d'être jeté dans le ruisseau.

Cette explication était très-utile, afin de ne pas laisser le lecteur

dans la même perplexité que me faisaient éprouver les étranges actions

de ces gens, qui, oubliant plusieurs fois ce qu'ils faisaient, me

laissèrent là jusqu'à ce que leur mémoire fût réveillée par les

frappeurs.

On me fit monter au sommet de l'île; on me fit entrer dans le palais du

roi; je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de la

première distinction. Devant le trône une grande table était couverte de

globes, sphères, instruments de mathématiques de toute espèce. Le roi ne

prit point garde à moi lorsque j'entrai, bien que la foule qui

m'accompagnait fît un très-grand bruit. Sa Majesté était tout appliquée

à résoudre un problème, et nous fûmes, sous ses yeux, une heure entière

à attendre que le roi eût fini son calcul. Il avait auprès de lui deux

pages, qui tenaient des vessies monitoires à la main. L'un, sitôt que Sa

Majesté eut cessé de travailler, le frappa à la bouche, et l'autre à

l'oreille droite. Le roi parut alors se réveiller en sursaut, et, jetant

les yeux sur moi et sur les gens qui m'entouraient, il se rappela enfin

ce qu'on lui avait dit de mon arrivée, il n'y avait pas plus de deux

heures. Averti de ma présence, il daigna m'adresser quelques paroles;

aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et m'en

donna sur l'oreille droite. Mais je fis signe que c'était inutile, et le

roi et la cour eurent soudain une haute idée de mon intelligence. Le

roi, content d'un interlocuteur si éveillé, me fit diverses questions

auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions l'un l'autre. On

me conduisit, bientôt après, dans un appartement où l'on me servit à

dîner. Quatre personnes de distinction me firent l'honneur de se mettre

à table avec moi: on servit à deux services, chacun de trois plats. Le

premier service était composé d'une épaule de mouton coupée en _triangle

équilatéral_, d'une pièce de bœuf sous la forme d'un _rhomboïde_, et

d'un boudin _cycloïde_. Le second service amena deux canards en forme de

violons, des saucisses et des andouilles semblables à des flûtes et

hautbois, un foie de veau-_harpe_, et des pains-_cônes_, _cylindres

parallélogrammes_.

Pendant que nous étions à table, je me hasardai à demander le nom de

plusieurs choses dans la langue du pays, et mes nobles convives, grâce à

l'assistance de leurs frappeurs, se firent un plaisir de me répondre,

espérant exciter mon admiration pour leurs talents extraordinaires, si

je pouvais un jour converser avec eux. Bientôt je fus assez savant pour

demander du pain, du vin et tout ce qui m'était nécessaire.

Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec plume, encre

et papier, et me fit entendre qu'il avait ordre de m'apprendre la langue

du pays. Je fus avec lui environ quatre heures, pendant lesquelles

j'écrivis sur deux colonnes un grand nombre de mots, avec la traduction

interlinéaire: il m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me

fit connaître le sens, en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient.

Mon maître, ensuite, me montra, dans un de ses livres, la figure du

soleil et de la lune, des étoiles, du zodiaque, tropiques et cercles

polaires, en me disant le nom de la mécanique céleste. Il y avait dans

son alphabet toute sorte d'instruments de musique, avec les termes de

cet art, convenables à chaque instrument. Quand il eut fini sa leçon, je

composai en mon particulier un très-joli petit dictionnaire de tous les

mots que j'avais appris; en peu de jours, grâce à mon heureuse mémoire,

et peut-être à la logique, à la clarté de cet idiome illustre, je sus

passablement la langue laputienne.

Les personnes chargées par le roi de pourvoir à tous mes besoins ayant

remarqué le mauvais état de mes vêtements, un tailleur laputien (le

tailleur des laquais et des courtisans de Sa Majesté) vint le lendemain,

me prendre mesure d'un habit. Messieurs les tailleurs de ce pays

exercent leur métier autrement qu'en Europe. Celui-ci prit d'abord la

hauteur de mon corps avec un quart de cercle; avec la règle et le compas

il mesura ma taille, et prit la proportion de tous mes membres; il fit

ensuite son calcul sur le papier; et, au bout de six jours, il

m'apporta... un habit très-mal fait. Il m'en fit grande excuse, en me

disant qu'il avait eu le malheur de se tromper dans ses calculs.

Étant légèrement indisposé et manquant d'habits, je fus plusieurs jours

sans paraître en public. Je mis ce temps à profit, et j'augmentai

beaucoup mon dictionnaire; aussi, la première fois que je parus à la

cour, je compris plusieurs choses que le roi me dit, et je pus lui

répondre tant bien que mal.

Sa Majesté ordonna, ce jour-là, qu'on fît avancer son île vers Lagado,

qui est la capitale de son royaume de terre ferme; on devait s'arrêter,

chemin faisant, à certaines villes, à plusieurs villages, pour recevoir

les requêtes des fidèles sujets de Sa Majesté. On jetait plusieurs

ficelles chargées de petits plombs, le peuple attachait ses placets aux

ficelles, on les tirait ensuite comme autant de cerfs-volants.

La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à

comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées, pour la

plupart, des mathématiques et de la musique; car je suis aussi quelque

peu musicien. Toutes leurs idées[3] n'étaient qu'en lignes et en

figures; même leur galanterie est toute géométrique. «Ah! disent-ils,

que cette fille est belle et charmante! Avez-vous jamais vu un

parallélogramme égal, ou seulement comparable aux blancs

_parallélogrammes_ de ces trente-deux dents si parfaites? Quel beau

_demi-cercle_ a jamais valu ce sourcil obéissant à l'_ellipse_ de ces

deux yeux?»

[3] Il ne tiendra pas à moi, dit l'auteur du _Traité de la pesanteur_,

dans une lettre insérée dans le _Mercure_ de janvier 1727, que tout le

monde soit géomètre, et que la géométrie ne devienne un style de

conversation comme la morale, la physique, l'histoire et la _Gazette_.

(_Note du nouveau traducteur._)

Ainsi du reste. Et _sinus_, _tangente_, _ligne droite_, _ligne courbe_,

_cône_, _cylindre_, _ovale_, _parabole_, _diamètre_, _rayon_, _centre_

et _point_, sont autant de paroles brûlantes qui représentent élégies,

sonnets, rondeaux, etc., en un mot, tout le bagage poétique de l'amour.

Je remarquai dans les cuisines royales toutes sortes d'instruments de

mathématiques ou de musique, d'après lesquels on taillait les viandes

qui devaient être servies à Sa Majesté.

Leurs maisons étaient fort mal bâties; en ces pays sans base, on méprise

hautement la géométrie pratique; on la traite de chose vulgaire et

mécanique. Je n'ai jamais vu peuple aussi malavisé et si maladroit pour

tout ce qui regarde les choses communes et la conduite de la vie. Les

instructions qu'on donne aux ouvriers étant d'une nature abstraite, ils

ne peuvent les comprendre, et il en résulte des erreurs perpétuelles.

Ils sont, en outre, les plus mauvais raisonneurs du monde et toujours

prêts à contredire, sinon lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive

assez rarement, alors ils se taisent. Ils ne savent ce que c'est:

imagination, invention, portraits, et n'ont pas même mots en leur langue

exprimant ces belles choses. Aussi leurs ouvrages, voire leurs poésies,

ressemblent à des _théorèmes_ d'Euclide.

Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à

l'astronomie, ont un grand penchant pour l'astrologie judiciaire; ils

s'en cachent; en revanche, ils ne se cachent pas de leur passion pour la

politique, et de leur curiosité pour les _nouvelles_. Ils parlaient

incessamment des affaires de l'État, et portaient sans façon leur

jugement sur tout ce qui se passait dans les cabinets des princes.

J'ai souvent remarqué le même caractère à nos mathématiciens d'Europe,

et sans avoir jamais trouvé la moindre analogie entre la mathématique

et la politique; à moins que l'on ne suppose ici que, le plus petit

cercle ayant autant de degrés que le plus grand, celui qui sait

raisonner d'un cercle tracé sur le papier peut raisonner sur la sphère

du monde. Au fait, n'est-ce pas plutôt le défaut de tous les hommes, qui

se plaisent à tout propos, en toute occasion, à parler, à raisonner, à

déraisonner, sur ce qu'ils entendent le moins?

Ce peuple, à tout bout de champ, s'alarme et s'inquiète, et ce qui n'a

jamais troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de

leurs frayeurs. Ils appréhendent l'altération des corps célestes. Ils

tremblent que la terre, par ses approches du soleil, ne soit à la fin

dévorée par les flammes de cet astre terrible; ils font des vœux pour

que le flambeau de la nature ne se trouve encroûté quelque jour par sa

propre écume, et ne vienne à s'éteindre aux yeux des mortels. Ils ne

sont pas très-convaincus des projets bienveillants de la prochaine

comète. «Il ne s'en faut, disent-ils, que de six cent trente mille et

soixante-trois ans six mois huit jours et trente-cinq minutes que la

prochaine comète, en passant, ne réduise en poudre tout le globe.» Ils

redoutent aussi que le soleil, à force de se répandre, ne vienne enfin à

s'user et à perdre tout à fait sa substance. Voilà les craintes

ordinaires et les alarmes qui leur ôtent le sommeil et les privent de

toutes sortes de plaisirs! Aussi bien, chaque matin, ils se demandent

les uns aux autres des nouvelles du soleil: comment il se porte, en quel

état il s'est couché, il s'est levé.

En un mois, je fis assez de progrès dans la langue pour être en état de

répondre à la plupart des questions du roi, lorsque j'avais l'honneur de

lui faire ma cour. Sa Majesté ne montra pas la moindre envie de

connaître les lois, l'histoire, le gouvernement, la religion ni les

mœurs des pays où j'avais voyagé; il se borna à s'informer de l'état

des mathématiques en chacune de ces contrées, et reçut mes réponses avec

dédain ou indifférence, bien qu'il fût très-souvent réveillé par ses

frappeurs.

CHAPITRE III

Phénomène expliqué par les philosophes et les astronomes modernes.--Les

Laputiens sont grands astronomes.--Comment s'apaisent les séditions.

Je demandai au roi la permission d'étudier les curiosités de son île; il

répondit en me donnant un de ses courtisans pour m'accompagner. Je

voulais savoir, avant tout, par quel secret de la nature ou par quel

artifice étaient obtenus ces mouvements divers, dont je vais rendre au

lecteur un compte exact et philosophique.

L'île volante est parfaitement ronde, son diamètre est de sept mille

huit cent trente-sept demi-toises, environ quatre mille pas, à peu près

dix mille acres. Le fond de l'île, et disons mieux, sa base, apparente à

la foule d'en bas, est comme un large diamant, poli et taillé à mille

facettes; il réfléchit la lumière à quatre cents pas. Au-dessus,

resplendissent de tout leur éclat plusieurs minéraux posés en diverses

couches, selon le rang ordinaire des mines. Pour couronner l'œuvre,

apparaît fertile et féconde, parmi les fruits et les fleurs, une

terre... un jardin merveilleux.

Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la surface

supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et rosées qui

tombent sur l'île incessamment sont conduites par de petits ruisseaux

vers le centre, en quatre grands bassins, chacun d'environ un demi-mille

de circuit. A deux cents pas de distance du milieu de ces bassins, l'eau

est attirée par le soleil pendant le jour, et le débordement est

impossible. De plus, comme il est au pouvoir du monarque d'élever l'île

au-dessus de la région des nuages et des vapeurs terrestres, il peut,

quand il lui plaît, priver ses sujets de pluie et de rosée; ce qui n'est

au pouvoir d'aucun potentat de l'Europe. A ce compte, il est le seul,

parmi tant de rois et d'empereurs, dont il soit permis de dire: _Il fait

la pluie et le beau temps!_

Au centre de l'île, est un trou d'environ vingt-cinq toises de diamètre,

et par ce trou les astronomes descendent dans un large dôme appelé

_Flandona Gagnolé_, ou la _Cave des astronomes_. Cette cave est située à

la profondeur de cinquante toises au-dessous de la surface supérieure du

diamant. Vingt lampes y sont sans cesse allumées, qui, par la

réverbération du diamant, répandent une grande lumière de tous côtés. Ce

lieu célèbre est orné de _sextants_, _cadrans_, _télescopes_,

_astrolabes_, et autres instruments astronomiques; mais la plus grande

curiosité de l'île (on dit même que ses destinées y sont attachées) est

une pierre d'aimant d'une grandeur prodigieuse, en forme de navette de

tisserand. Elle est longue de trois toises, et, dans sa grande

épaisseur, elle a une toise et demie. Or cet aimant est suspendu par un

gros essieu de diamant, qui passe à travers; le plus léger mouvement

suffit à donner une grande impulsion à cette étrange machine. Elle est

entourée d'un cercle de diamant, en forme de cylindre (il est creux), de

quatre pieds de profondeur, de plusieurs pieds d'épaisseur, et de six

toises de diamètre horizontal, que soutiennent huit piédestaux de

diamant, hauts chacun de trois toises. Au côté concave existe une

mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle sont placées les

extrémités de l'essieu, qui tourne à volonté.

Aucune force ne peut déplacer la pierre, le cercle et le pied du cercle

étant d'une seule et même pièce avec le corps du diamant qui fait la

base de l'île.

Par le moyen de cet aimant, l'île à l'instant, se hausse et se baisse,

et change de place. En effet, par rapport à cet endroit de la terre sur

laquelle le monarque a la haute main, la pierre est munie à l'un de ses

côtés d'un pouvoir attractif, et de l'autre d'un pouvoir répulsif.

Ainsi, quand il lui plaît que l'aimant soit tourné vers la terre par son

_pôle ami_, l'île descend. Si le _pôle ennemi_ est tourné vers la terre,

aussitôt l'île, en haut, remonte. Ainsi, par ce mouvement oblique, elle

est conduite aux différentes parties des domaines du monarque.

Ce roi-là serait un prince absolu, s'il pouvait engager ses ministres à

lui complaire en toute chose; mais ceux-ci ayant leurs terres

au-dessous, dans le continent, et considérant que la faveur des princes

est passagère, ils n'ont garde en vrais sages de se porter préjudice à

eux-mêmes, en opprimant la liberté de leurs compatriotes.

[Illustration:

_Gavarni del. Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._

La reine de Laputa.]

Les voyages de Gulliver · 第 13 / 24 段