Arrivés au terme de notre voyage, le roi voulut passer quelques jours à

sa maison de plaisance, proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit

milles anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi nous étions bien

fatigués, moi d'un rhume, et ma bonne Glumdal... (par abréviation, car

les noms mêmes n'en finissaient pas) avait une fièvre ardente et gardait

le lit. Si près de l'Océan, quel Anglais résiste à la tentation de tâter

de l'eau salée? Au fait, je fis semblant d'être un peu plus malade que

je n'étais, et je voulus prendre l'air de la mer, avec un page, assez

bon homme, à qui j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais

avec quelle répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre qu'elle

donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit. Le

page obéissant me porta dans ma boîte, à une demi-lieue du palais, vers

les rochers, sur le rivage de la mer. Je le priai de me mettre à terre,

et, levant le châssis d'une de mes fenêtres, je contemplai tout à mon

aise le vaste Océan. Que mon âme était triste! Et quel tumulte, en ce

moment, dans mon âme et dans mon cœur! «Mon ami, dis-je au page, un peu

de sommeil me ferait tant de bien!» Il ferma la fenêtre, et bientôt je

m'endormis. Tout ce que je puis conjecturer, c'est que, pendant que je

dormais, ce page, oublieux des dangers que je pouvais courir, grimpa sur

les rochers pour chercher des œufs d'oiseaux. Il était jeune, et

folâtre aux jeux de son âge; et puis j'avais cessé d'être une nouveauté

pour tout ce monde, et je n'étais plus guère qu'un embarras. Mais voici

que soudain je me réveille en sursaut. O terreur! par une secousse

violente donnée à ma boîte, je sentis qu'elle était portée en avant avec

une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque jeté hors

de mon brancard, mais le mouvement fut assez doux. Je criai de toute ma

force... inutilement. Je regardai à travers ma fenêtre, et ne vis que

des nuages. J'entendais un bruit formidable au-dessus de ma tête, assez

semblable au battement de grandes ailes. Alors je commençai à comprendre

le dangereux état où je me trouvais. Un aigle avait pris le cordon de ma

boîte dans son bec, et sans doute il la laissera tomber sur quelque

rocher, comme une tortue en sa carapace. Ils sont terribles, ces oiseaux

de proie! Odorat, courage et sagacité, rien ne manque à ces tyrans des

airs! Cette fois, j'étais perdu, bien perdu, et je remettais mon âme

entre les mains de Dieu.

Bientôt, le bruit et le battement de ces grandes ailes augmentant

beaucoup, ma boîte allait agitée çà et là, comme une enseigne de

boutique par un grand vent. J'entendis plusieurs coups violents qu'on

donnait à l'aigle, et puis... je me sentis tomber perpendiculairement

pendant plus d'une minute, avec une vitesse incroyable. Ma chute amena

une secousse terrible, qui retentit plus haut, à mes oreilles, que notre

cataracte de Niagara. Puis le silence et l'abandon des ténèbres! Et

lentement ma carapace en bois se releva, et s'éleva si bien, que je

voyais le jour par le haut de ma fenêtre.

Alors je reconnus que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte était

flottante. Il n'y eut plus de doute, en ce moment, que l'aigle emportant

mon humble logis avait été poursuivi de deux ou trois brigands de son

espèce et contraint de lâcher sa proie. Il avait laissé l'empreinte

ardente de ses terribles serres, sur l'enveloppe en fer de ma maison.

Ah! comme, en ces terreurs, je regrettai l'aide et l'appui de ma chère

Glumdalclitch, dont cet accident m'avait tant éloigné! Au milieu de mes

malheurs, je plaignais et regrettais ma chère petite maîtresse, et je

pensais au chagrin qu'elle aurait de ma perte, au déplaisir de la reine.

Je suis sûr qu'il y a très-peu de voyageurs qui se soient trouvés dans

une situation aussi désespérée que celle où je me trouvais alors,

attendant à chaque instant de voir ma boîte brisée, ou tout au moins

renversée au premier coup de vent et submergée. Si un carreau de vitre

se fût brisé dans la chute, c'en était fait de moi.

Ma fenêtre, heureusement, fut préservée par des fils de fer d'assez

grosse dimension, destinés à me protéger contre les accidents du

voyage... En peu d'instants, je vis l'eau pénétrer dans ma boîte par

quelques petites fentes, que je bouchai de mon mieux. Hélas! je n'avais

pas la force de lever le toit de ma maison; il résistait à tous mes

efforts. Je me serais si bien assis sur mon toit, comme, au pont de sa

frégate, un bon capitaine armé de son porte-voix!

Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre un bruit

à côté de ma boîte, et bientôt après je commençai à m'imaginer qu'elle

était tirée, et en quelque façon remorquée. En effet, l'onde amère

atteignait ma fenêtre... en même temps qu'un secours inespéré

m'arrivait... De l'une et de l'autre aventure j'avais peine à me rendre

compte. A la fin, je montai sur mes chaises, et, m'approchant d'une

fente qui s'était faite aux solives de ma maison flottante: _A l'aide!

au secours! Pitié pour moi!_ m'écriai-je en toutes les langues que je

savais. Pour aider à ma plainte, j'attachai mon mouchoir à un bâton, et,

le haussant par l'ouverture, je l'agitai plusieurs fois, afin que, si

quelque barque était proche, les matelots fussent avertis qu'il y avait

un malheureux mortel renfermé dans cet appareil.

Que mon appel fût entendu, que mon signal fût aperçu, c'était un doute.

En revanche, il m'apparut évidemment que ma boîte était tirée en avant.

Au bout d'une heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de

très-dur. Je craignis d'abord que ce fût un rocher, et j'en fus

très-alarmé. J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de

l'arche, un bruit de cordages, et pour le coup je me trouvai haussé peu

à peu, au moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur

quoi je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant: A l'aide! au

secours! à m'enrouer. A mes cris répondirent de grandes acclamations

qui me donnèrent des transports de joie. En même temps j'entendis

marcher sur mon toit, et quelqu'un appelant par l'ouverture: _Y a-t-il

quelqu'un là-dedans?_ je répondis: «_Hélas, oui!_ Je suis un pauvre

Anglais réduit par la fortune à la plus grande calamité qu'aucune

créature ait jamais soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce

cachot.» La voix me répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à

craindre, votre boîte est attachée au vaisseau, et le charpentier va

venir pour faire un trou dans le toit, et vous tirer dehors.» Je

répondis que cela demanderait trop de temps; qu'il suffisait que

quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin d'emporter la

boîte hors de la mer dans le navire, et dans la chambre du capitaine.

Quelques-uns d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que

j'étais un pauvre insensé; d'autres en rirent de tout leur cœur. Je ne

pensais pas que j'étais redevenu un vulgaire citoyen parmi des hommes de

ma taille et de ma force. En peu d'instants, le charpentier, poussé par

la curiosité non moins que par la sympathie, eut vite fait un trou au

sommet de ma boîte, et me présenta une petite échelle, sur laquelle je

montai. Or c'était tout ce que je pouvais faire, à bout que j'étais de

mes forces, en touchant ce navire hospitalier.

Les matelots, le capitaine, et même le subrécargue, un esprit fort, ne

revenaient pas de leur surprise, et me firent mille questions auxquelles

je ne savais que répondre. En ce moment (tant l'habitude est une seconde

nature), il me semblait que j'étais tombé au milieu de pygmées, mes yeux

étant accoutumés aux objets monstrueux que je venais de quitter. Mais le

capitaine, M. Thomas Wiletcks, honnête homme, homme d'honneur,

originaire du Shropshire, remarquant que j'étais près de me trouver

mal, me fit entrer dans sa chambre; il me donna un cordial et me fit

coucher sur son lit, me conseillant de prendre quelques heures de repos,

dont j'avais grand besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis

entendre que j'avais des meubles précieux dans ma boîte, un brancard

superbe, un lit de campagne, une table, une armoire; que ma chambre

était tapissée, ou, pour mieux dire, matelassée d'étoffes de soie et de

coton; que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage d'apporter

ma maison dans sa cabine, je lui montrerais mes meubles. Le capitaine,

entendant ces absurdités, jugea que j'étais fou. Toutefois, pour me

complaire, il promit que l'on ferait ce que je souhaitais, et, montant

sur le tillac, il envoya, en effet, quelques-uns de ses gens pour

visiter cette étrange épave.

Je dormis quelques heures d'un sommeil troublé par l'idée du pays que

j'avais quitté et du péril que j'avais couru. A mon réveil, je me

retrouvai calme et reposé. Il était huit heures du soir, le capitaine

ordonna qu'on me servît à souper, et me régala avec beaucoup

d'honnêteté, remarquant néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on

nous eut laissés seuls, il me pria de lui faire un récit abrégé de mes

voyages, et de lui apprendre par quel accident j'avais été abandonné au

gré des flots, dans cette arche de Noé. «Il pouvait être midi et

quelques minutes, me dit-il, et nous allions bon vent, quand j'aperçus

au bout de ma lunette une espèce d'embarcation qui semblait venir à

nous. Bon, me dis-je, elle aura peut-être à nous vendre une ou deux

caisses de biscuit; et je fais stopper... A la fin, j'ai bien reconnu

que la chaloupe était une espèce de citadelle flottante, et j'ai envoyé,

non sans peine, mes matelots, afin de la prendre à la remorque. Ils ont

eu peur, ils ont poussé de grands cris... et je suis venu à leur aide.»

Voilà comme, après avoir ramé autour de la grande caisse et en avoir

fait le tour plusieurs fois, il avait remarqué ma fenêtre; alors il

avait commandé d'approcher de ce côté-là, puis, attachant un câble à

l'une des gâches de la fenêtre, il avait vu mon bâton et mon mouchoir

hors de l'ouverture. «Hâtons-nous, dit-il à ses gens, un homme est

là-dedans, qui nous appelle et nous implore!--Et, repris-je, a-t-il

échappé à votre observation que des oiseaux prodigieux volaient dans les

airs, juste au moment où vous m'avez découvert?» A quoi il répondit que,

tout à l'heure, interpellant ses matelots au sujet de ces oiseaux

prodigieux, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois

aigles volant vers le nord; mais il n'avait point remarqué qu'ils

fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, sans doute, à

la grande hauteur où ils se trouvaient; et aussi ne put-il deviner

pourquoi je faisais cette question. Après quoi je demandai au capitaine

de combien il croyait que nous fussions éloignés de terre... Il répondit

que par le meilleur calcul qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés

de cent lieues. Je l'assurai qu'il s'était certainement trompé de la

moitié, parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de

deux heures avant que je tombasse dans la mer. Sur quoi il en revint à

son idée fixe, que mon cerveau était troublé, et me conseilla de me

remettre au lit, dans la cabine qu'il avait fait préparer pour moi. Je

l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas et de sa gracieuse

compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens et de ma raison aussi

parfaitement qu'homme du monde. «Là, voyons, me dit-il, ayez confiance,

et dites-moi si, par malheur, votre conscience est bourrelée de quelque

horrible crime, pour lequel vous auriez été, par l'ordre exprès de

quelque prince, claquemuré dans cette caisse, comme autrefois les

criminels, en certains pays, étaient abandonnés à la merci des flots,

dans un vaisseau sans voiles et sans vivres? Allons, un peu de

franchise! et, nonobstant le mauvais présage et le chagrin d'avoir

souillé ma goëlette de la présence d'un scélérat, comme, après tout, la

misère est sacrée, eh bien, je vous jure ici, sur ma parole d'honneur,

de vous mettre à terre au premier port où nous arriverons.» Il ajouta

que ses soupçons s'étaient augmentés par les discours absurdes que

j'avais tenus d'abord aux matelots, ensuite à lui-même, en leur

proposant de hisser sur le tillac toute une maison. Mon attitude

effarée, et mes grands yeux étonnés, avaient confirmé le bon capitaine

dans la mauvaise opinion qu'il avait de moi. Étais-je un criminel?

étais-je un insensé? J'étais l'un ou l'autre, assurément.

Je le priai d'avoir la patience d'entendre le récit de mon histoire, et

je lui fis un récit très-fidèle de mes étranges aventures, depuis mon

funeste départ de l'Angleterre jusqu'au moment où il m'avait découvert.

Et, comme la vérité s'ouvre un passage dans les esprits raisonnables,

cet honnête gentilhomme (il avait un très-bon sens et n'était pas tout à

fait dépourvu de lettres) fut satisfait de ma sincérité. D'ailleurs,

pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de donner l'ordre de

m'apporter l'armoire dont j'avais la clef; je l'ouvris en sa présence,

et lui fis voir toutes les choses curieuses, travaillées dans le pays

même d'où j'avais été tiré par un miracle... Il y avait, entre autres

merveilles, le peigne que j'avais formé des poils de la barbe du roi,

et l'autre peigne, hardiment taillé par moi, dans une élégante et

transparente rognure de l'ongle du pouce de Sa Majesté. Il y avait un

paquet d'aiguilles et d'épingles longues d'un pied et demi; la bague

d'or que la reine m'avait donnée, et d'une façon très-obligeante,

l'ôtant de son petit doigt et me la mettant au cou comme un collier. Je

priai le capitaine de vouloir bien accepter cette bague en

reconnaissance de ses honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je

le priai de considérer l'_inexpressible_ que je portais alors, qui était

faite de peau de souris.

Le capitaine, édifié complétement sur tout ce que je lui racontais, me

dit qu'il espérait fort qu'après notre retour en Angleterre je voudrais

bien écrire la relation de mes voyages, servitude et délivrance, et la

donner au public. «Mais, capitaine, y pensez-vous? L'Angleterre, en ce

moment, est débordée par les livres de voyages: mes aventures passeront

pour un roman et pour une fiction ridicules; ma relation ne contiendra

que des descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois,

de mœurs et d'usages bizarres; je prendrai rang (tout au plus) parmi

les faiseurs de _voyages imaginaires_, les faiseurs de romans, les

bouffons dont on se moque et qu'on désigne en disant: _Voyez les

menteurs!_ Non, non, mon maître, à quoi bon parler pour ne pas être

écouté, écrire pour ne pas être lu? Pourquoi donc m'exposer à

l'immédiate application du proverbe: _A beau mentir qui vient de loin_?»

Je lui dis cela en criant _comme un sourd_. Sur quoi il me demanda si,

des pays que je quittais, la reine était sourde et le roi était sourd.

A quoi je répondis en baissant le ton: «Mon Dieu, capitaine, c'est pure

habitude. Il y a deux ans que je crie, et que j'ai cessé de parler. Mon

oreille est aussi empêchée en ce moment que ma voix: il me semble que

chacun me parle à l'oreille. Aux pays d'où je viens, j'étais un homme

appelant dans la rue un autre homme huché sur un clocher.» Je lui dis

que j'avais remarqué autre chose: en entrant dans son navire, et les

matelots se tenant autour de moi rangés, ils me paraissaient des êtres

infimes. «Oui, capitaine, il faut que je m'habitue et me déshabitue. A

cette heure, je ne sais plus entendre et parler; je ne me reconnais plus

si je me regarde, tout m'étonne et me blesse. J'élève la voix, j'étends

les mains, je fais des enjambées à passer par-dessus le bord, et je me

coupe avec mon couteau.

--Ma foi, mon cher passager, reprit le bon capitaine, à qui si bien se

confesse, accordons miséricorde. Et, s'il vous plaît, commencez par nous

pardonner nos petites bouchées, nos petits pains, nos petites assiettes,

nos petits plats, nos petits poulets, notre petit bateau. Vous quittez

le royaume des géants, vous en avez encore le fumet. Quelle pitié que ce

petit globe, au milieu de ce petit Océan, sous ce misérable petit

soleil!»

Il riait, je ris de bon cœur! j'étais encore uniquement possédé des

colosses avec lesquels j'avais vécu. Quel homme, ici-bas, ne s'oublie,

aussitôt qu'il se trouve mêlé à quelque illustre compagnie? Une

fréquentation de vingt-quatre heures à la cour du premier roi venu,

voilà notre homme, juché sur ses ergots, qui se dit à lui-même: «Comte

(ou baron), je te salue!...» Et de rire! Et le bon capitaine, faisant

allusion au vieux proverbe anglais: «En tout cas, dit-il, monsieur le

géant, vous avez _plus grands yeux que grand ventre_, et si vous ouvrez

une grande bouche, encore y jetez-vous de petits morceaux.» Il ajouta

qu'il aurait volontiers donné de sa petite poche cent livres sterling

pour le plaisir de voir ma caisse au bec de l'aigle, et retomber d'une

si grande hauteur dans la mer, beau spectacle et digne en effet d'être

transmis aux siècles futurs.

Le capitaine, en revenant du Tonquin, faisait route vers l'Angleterre;

il avait été poussé vers le nord-est, à quarante-quatre degrés de

latitude, à cent quarante-trois de longitude... Un vent hors de saison

s'élevant deux jours après que je fus à son bord, nous fûmes poussés au

nord plusieurs jours de suite; et, côtoyant la Nouvelle-Hollande, nous

fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et depuis au sud-ouest jusqu'à ce

qu'enfin nous eussions doublé le cap de Bonne-Espérance. Ainsi, notre

voyage fut un voyage heureux, j'en ferai grâce au lecteur. Le capitaine

mouilla à un ou deux ports, et envoya sa chaloupe y chercher des vivres

et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau que nous ne

fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, si sa mémoire est fidèle,

un samedi, le 3 juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. En

quittant ma goëlette, je proposai au bon capitaine de laisser mes

meubles en nantissement de mon passage... il protesta qu'il ne voulait

rien recevoir. Sur quoi nous prîmes congé l'un de l'autre, avec de

grandes amitiés des deux parts, lui me promettant de me venir voir à

Redriff. Je louai cheval et guide pour un écu, que me prêta le

capitaine.

Pendant le cours de ce voyage, en remarquant la petitesse des maisons,

des arbres, du bétail et du peuple, je me croyais encore à Lilliput.

J'avais peur de fouler à mes pieds les voyageurs que je rencontrais, et

je criai souvent pour les faire reculer du chemin; peu s'en fallut

qu'une ou deux fois mon impertinence ne me coûtât cher.

Voilà donc ma maison! La revoici! Sous son humble toit est renfermé tout

ce que j'aime: mes enfants, ma femme et mes chers souvenirs! A la fin,

me voilà délivré de ces créatures et de ces choses hors de proportion

avec l'espèce humaine! O bonheur! je vais presser sur mon cœur des

créatures à mon image! C'est donc vrai! Des mains me seront tendues, que

je tiendrai dans ma main, des regards comprendront mes regards, des

larmes répondront à mes larmes! Je retrouve à la fois mon Dieu, mon roi,

mon foyer domestique et les douces fleurs de mon jardin. Je suis un

homme au milieu des hommes. Poëmes, chansons, festins, plaisirs,

murmures, fêtes ineffables de la tendresse conjugale, enchantements de

la sympathie avec les plantes, avec les étoiles, avec l'oiseau, avec mon

chien de garde, avec le pauvre aussi, qui me salue et me tend une main

que je puis remplir... Telle était l'extase, et telles étaient les fêtes

du retour!

Pourtant, retrouvant ma douce et chère maison, j'eus de la peine à

reconnaître mon toit domestique; ouvrant la porte, je me baissai pour

entrer, de crainte de me briser la tête au guichet. Ma femme accourut

pour m'embrasser; mais je me courbai plus bas que ses genoux, songeant

qu'elle ne pourrait atteindre à mes lèvres. Ma fille, à mes genoux,

demandait ma bénédiction; je ne pus la distinguer que lorsqu'elle fut

levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à me tenir debout, avec

ma tête et mes yeux levés en l'air. Je regardai mes serviteurs, mes

amis, comme s'ils avaient été des pygmées et que je fusse un géant.

Ainsi, dans mes grandeurs, j'avais misérablement perdu mes plus chères

habitudes. J'étais devenu un véritable _Micromégas_, trop petit pour

ceux-ci, trop grand pour ceux-là! Mais bientôt je revins à ma simplicité

première; et, modeste et content, je finis par trouver que moi et mes

semblables nous avions la taille véritable des créatures intelligentes:

cinq pieds et quelques pouces, la taille de Newton, la taille de

Cromwell et du prince Noir; cinq pieds, la taille de la reine Élisabeth

et de la duchesse de Portsmouth.

Et comme aux premiers jours de ma chère délivrance, insolent que

j'étais, je dédaignais toute chose, en ce moment de simplicité, de

bonhomie et de vérité avec moi-même, humble et rentré dans mon bon sens,

j'aimais, j'admirais, je reconnaissais ma joyeuse Angleterre!--un lac

d'argent plein de cygnes qui chantent! Et ma femme à mon bras, ma

fillette à ma main, les arbres à mon front, le gazon à mes pieds, je

rendais grâce au Ciel de tous ces biens à ma portée qui m'étaient

rendus; et je jurais de ne plus les quitter.

Un Dieu jaloux, un destin funeste, ont emporté mes serments avec les

serments de Godolphin, le premier ministre, et de Son Altesse

sérénissime le duc de Marlborough.

TROISIÈME PARTIE

LE VOYAGE A LAPUTA

AUX BALNIBARBES, A LUGGNAGG, A GLOUBBDOUBDRID ET AU JAPON

CHAPITRE PREMIER

Gulliver entreprend un troisième voyage.--Il tombe aux mains des

pirates. Méchanceté d'un Hollandais.--Arrivée à Laputa.

«Qui a bu boira!» J'étais fou de voyages, et le repos me semblait un

supplice. Il n'y avait guère que deux ans que j'étais chez moi,

lorsqu'un certain capitaine Guillaume Robinson, de la province de

Cornouailles (il montait la _Bonne-Espérance_, navire de trois cents

tonneaux), vint me trouver. J'avais été le chirurgien d'un autre

bâtiment dont il était capitaine, dans un voyage au Levant; il m'avait

toujours bien traité. Le capitaine ayant appris mon arrivée, me rendit

une visite; il me marqua la joie qu'il avait de me trouver en bonne

santé, me demanda si je m'étais fixé pour toujours; enfin il m'apprit

qu'il méditait un voyage aux Indes orientales et qu'il comptait partir

dans deux mois. Il me fit comprendre en même temps que je lui ferais

plaisir d'être encore une fois son chirurgien et que j'aurais un aide

avec moi. Ajoutez qu'il me promettait double paie (ayant éprouvé que la

connaissance que j'avais de la mer était au moins égale à la sienne),

et il s'engageait à se comporter à mon égard comme avec un capitaine en

second.

Que vous dirai-je? il me dit tant de choses obligeantes et me parut un

si honnête homme, que je me laissai gagner. La seule difficulté que je

prévoyais était d'obtenir le consentement de ma femme... et pourtant

elle me laissa partir, sans trop de résistance! Un mari qui s'ennuie à

la maison, la ménagère n'y tient guère, et puis ma femme avait cure des

avantages que ses enfants en pourraient retirer.

Nous mîmes à la voile le 5 août 1706, pour arriver au fort Saint-Georges

le 1er avril 1707, où nous restâmes trois semaines à rafraîchir notre

équipage, dont la plus grande partie était malade. De là nous fîmes

voile pour Tonquin, où notre capitaine résolut de s'arrêter quelque

temps, la plus grande partie des marchandises qu'il voulait acheter ne

pouvant lui être livrées avant plusieurs mois. Pour se dédommager de ce

retard, cet homme entreprenant acheta une barque chargée de différentes

sortes de marchandises, dont les Tonquinois font commerce avec les îles

voisines; il mit sur ce petit navire quarante hommes (il y en avait

trois du pays), il m'en fit capitaine, avec plein pouvoir pour tout le

temps qu'il passerait au Tonquin.

Il n'y avait pas trois jours que nous tenions la mer, soudain par une

grande tempête et sur une mer violente nous fûmes poussés pendant cinq

jours vers le nord-est. Au dernier jour le temps devint peut-être un peu

plus calme, mais le vent d'ouest soufflait encore. Lorsque enfin le flot

tomba, deux pirates nous donnèrent la chasse, il fallut nous rendre, il

n'y eut pas moyen de mieux faire. Eh! le moyen de nous défendre et de

manœuvrer sur cette lourde machine, semblable au vaisseau de l'État,

lorsqu'il est conduit par milord Suderland?

Les deux pirates grimpèrent à l'abordage et s'emparèrent du navire à la

tête de leurs gens; mais nous trouvant tous couchés sur le ventre et

sans défense, ils se contentèrent de nous lier et de nous bien garder,

puis ils se mirent à visiter la barque à leur bel aise.

Je remarquai parmi ces écumeurs de mer un Hollandais qui paraissait

avoir quelque autorité. Il connut à nos manières que nous étions

Anglais, et nous parlant en sa langue, il nous dit qu'on allait nous

lier dos à dos et nous jeter à la mer. Comme je parlais hollandais assez

bien, je lui déclarai qui nous étions, et le conjurai, en considération

du nom commun de chrétiens, et de chrétiens réformés, de voisins,

d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles ne

firent que l'irriter. Il redoubla ses menaces, et s'étant tourné vers

ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, répétant souvent le

nom de _christianos_.

Les voyages de Gulliver · 第 12 / 24 段