éclairée sur plusieurs articles. J'étais assez en état de la satisfaire,
ayant été presque ruiné à suivre un long procès à la chancellerie. Et
pourtant, par un suprême arrêt, j'avais gagné mon procès de point en
point!
«J'aime assez, me dit le roi, les apparences de votre justice, encore
faudrait-il savoir combien de temps on emploie ordinairement à mettre
une affaire en état d'être jugée. Il importe aussi de s'informer s'il en
coûte beaucoup pour plaider; s'il est permis à vos avocats de défendre
des causes évidemment injustes; si l'on a jamais remarqué que l'esprit
de parti et de religion ait fait pencher la balance du côté du plaideur
le plus recommandé. Là, voyons, mon ami, ta petite main sur ta petite
conscience, oserais-tu jurer que tes avocats soient animés du pur
sentiment de la justice, qu'ils aient pâli sur l'étude et les
commentaires de leurs lois fondamentales, et qu'ils n'aient jamais donné
une seule entorse au bon droit? Ça doit être assez beau, j'en conviens,
ce spectacle d'une justice éclairée et constante, et la même pour tous!»
Ensuite, il s'attachait à me questionner sur l'administration des
finances; il me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet article,
parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou six millions
par an; que cependant la dépense de l'État allait beaucoup plus loin, et
que, sans nul doute, elle excédait la recette, et de beaucoup.
«Non, non, me disait-il, je ne saurais accepter vos explications
financières, et jamais vous ne me ferez comprendre qu'il soit permis à
un royaume d'empiéter sur l'avenir comme un simple particulier. La dette
est une dette, après tout; non payée, elle augmente, elle double; elle
amène une suite incalculable de désastres. Vous devez! mais à qui?
Comment payez-vous? dans quels délais? avec quel argent?»
Il n'était pas moins étonné du détail que je lui avais fait de nos
guerres et des énormes dépenses qu'elles entraînaient. Il fallait,
disait-il, que nous fussions un peuple inquiet et querelleur, ou que
nous eussions de bien mauvais voisins. «Qu'avez-vous à démêler hors vos
îles? Devez-vous avoir d'autres affaires que celles de votre commerce?
Eh! de quel droit songer à des conquêtes inutiles? Enfin, quelle tâche
est meilleure que de bien garder vos ports et vos côtes?» Ce qui
l'étonna fort, ce fut d'apprendre aussi que nous entretenions une armée,
une flotte, en pleine paix, au milieu d'un peuple libre! Il disait que
si nous étions vraiment gouvernés de notre propre consentement, il ne
pouvait s'imaginer de qui nous avions peur et quel intime ennemi nous
avions à combattre. Il demandait si la maison d'un particulier ne serait
pas mieux défendue par lui-même, par ses enfants et les serviteurs nés
sous son toit, que par une troupe de fripons et de coquins, tirés au
hasard de la lie du peuple, avec un salaire aussi misérable que leur
fortune, et qui pourraient gagner cent fois plus en coupant la gorge aux
citoyens qu'en se faisant tuer pour des gens qui les payaient si mal.
Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique à supputer le nombre de notre
peuple, en calculant les différentes sectes qui sont parmi nous, en
politique, en religion.
Il avait été frappé de mon discours à propos des cartes, dés, paris, et
autres jeux de commerce ou de hasard par lesquels bourgeois et seigneurs
_tuaient_ le temps. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement était
pratiqué, à quel âge on le quittait, combien d'heures on y consacrait,
s'il n'altérait pas quelquefois la fortune des particuliers, et ne
faisait pas commettre une foule de coquineries. Il cherchait à
s'expliquer par quel funeste compromis le jeu associait des coquins aux
honnêtes gens, des fourbes à des joueurs de bonne foi? «Çà, disait-il,
vos gouvernements ne voient-ils pas que jouer, c'est s'accoutumer à voir
mauvaise compagnie, et se détourner de la culture de l'esprit et du soin
des affaires domestiques? Enfin, j'ai bien peur que, par tant de pertes
successives, le plus honnête homme en arrive à pratiquer cette adresse
infâme, à tendre pour son compte les piéges mêmes dans lesquels il est
tombé!»
Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de notre
histoire du dernier siècle. Il y voyait un enchaînement horrible de
conjurations, de rébellions, de meurtres, massacres, révolutions, exils,
et des plus tristes résultats que l'avarice, l'esprit de faction,
l'hypocrisie, la perfidie, la cruauté, la rage, la folie, la haine,
l'envie, la malice et l'ambition aient jamais enfantés dans un monde
oublieux des plus sages principes. «Ce que vous me dites là, reprenait
le roi, n'appartient qu'à des brigands dans leur caverne, et je me
demande où donc vous prenez cette urbanité, cette civilisation, ces
merveilles dont vous êtes si fier.»
Sa Majesté, dans une autre audience, eut la bonté de récapituler la
substance de tout ce que j'avais dit; elle compara les questions qu'elle
m'avait faites avec les réponses que j'avais données; puis, me prenant
dans ses mains et me flattant doucement, elle s'exprima en ces mots, que
je n'oublierai jamais, non plus que la manière dont elle les prononça:
«Mon petit ami Grildrig, vous avez fait un panégyrique extraordinaire de
votre pays: vous avez fort bien prouvé que l'ignorance et le vice
étaient, trop souvent, les qualités d'un homme d'État; que vos lois sont
éclaircies, interprétées et appliquées le mieux du monde par des gens
que l'avarice et des alliances coupables poussent à la corruption des
lois les plus saintes! Je remarque enfin parmi vous une constitution de
gouvernement qui, dans son origine, a peut-être été supportable; mais le
vice et l'ambition l'ont tout à fait défigurée. Il ne m'apparaît même
pas, après toutes les preuves que vous m'avez données d'un gouvernement
excellent, qu'une seule vertu soit requise pour parvenir à vos
distinctions les plus honorables, à vos dignités les plus sérieuses.
Comment donc! vos hommes d'État se passent de probité, vos prêtres se
passent de charité, vos juges de science, et vos soldats de courage! Ah!
quel égoïsme en vos sénats! quels nuages autour du trône, et partout que
de mensonges! Civilisés, tant que vous voudrez; mais, à mes yeux, vous
n'êtes que des barbares. Quant à toi, mon Poucet, tu as passé ta vie à
voyager, et je crois bien que tu es innocent de tous ces crimes; mais,
par tout ce que tu m'as raconté sans y prendre garde, et par les
réponses que je t'ai obligé de faire à mes objections, j'estime que la
plupart de tes compatriotes sont la plus pernicieuse et la pire espèce
et la plus abjecte de toutes les races d'insectes que la nature ait
jamais fait ramper sur la surface de la terre!»
CHAPITRE VII
Zèle de Gulliver pour l'honneur de sa patrie.--Il fait une proposition
avantageuse au roi.--Sa proposition est rejetée.--La littérature de
ce peuple imparfaite et bornée. Leurs lois, leurs affaires militaires
et les divers partis dans l'État.
Mon profond respect pour la vérité me défendait de rien adoucir de mes
entretiens avec Sa Majesté. Ce même respect ne me permit pas de me
taire, à ces paroles royales, dans lesquelles mon cher pays était
indignement traité. J'éludais adroitement la plupart de ces questions,
je donnais à toute chose le tour le plus favorable. Il me pressait des
arguments d'une logique invincible! Il était plein de ressources dans la
discussion, retors à la réplique; il voyait bien, il comprenait tout. Il
ne me passait aucune divagation; bref, comme on dit, il me serrait le
bouton, chaque fois que je m'efforçais de cacher les infirmités, les
difformités de ma patrie, et de poser sa vertu, sa beauté, dans leur
jour le plus favorable. Or, voilà ce que je m'efforçai de faire en les
différents entretiens que j'eus avec ce judicieux monarque. Il avait une
certaine façon de vous empêtrer dans le tissu très-délié de ses
raisonnements, à laquelle un maître raisonneur, appelé Socrate, habile
au degré suprême, eût infailliblement succombé.
Soyons juste! on n'en saurait vouloir de ses méfiances à un chef d'État
séparé du reste du monde, et parfaitement ignorant des mœurs et des
coutumes des autres nations. Ce défaut de connaissance est... et sera
toujours la cause de plusieurs préjugés. En vain, ce roi des grands
hommes nous semble encore aujourd'hui un grand politique, un bon
logicien. Il serait, j'en conviens, tout à fait ridicule que les idées
de vice et de vertu d'un prince isolé fussent proposées pour règles et
pour maximes infaillibles à des nations civilisées qui marchent au
premier rang de la civilisation.
Pour confirmer ce que je viens de dire, et pour bien montrer les effets
malheureux d'une éducation bornée, on rapporte ici une chose assez
difficile à croire. Avec mon envie absurde, à tout prix, de gagner les
bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une découverte faite
depuis trois ou quatre cents ans, de certaine poudre ainsi faite et
triturée, qu'une seule étincelle l'allumait de telle façon, qu'elle
était capable de faire sauter en l'air des montagnes, avec un bruit et
un fracas plus grands, certes, que le bruit du tonnerre. «Oui, sire, une
quantité de cette poudre étant mise en un tube de bronze ou de fer,
selon sa grosseur, pousse une balle de plomb, un boulet de fer, avec une
si grande violence et tant de vitesse, que rien n'est capable de
soutenir sa violence!» En ce moment, je crois bien que le roi ne me crut
guère. «Eh bien, sire, un seul boulet, poussé et chassé d'un tube de
fonte par l'inflammation de cette poudre, aussitôt brise et renverse
escadrons, bataillons, remparts, tours et tourelles! Oui, sire, et cette
poudre est un globe de fer lancé avec une machine qui brûle, écrase et
ruine, en un clin d'œil, une ville, une armée. Éclair, foudre et
tonnerre, et débris, tout cède et tout succombe.., un grain de poudre!
Or je sais les ingrédients de ce tonnerre, et s'il plaît à Votre
Majesté, je lui donnerai ce secret terrible. Ainsi le rendant
invincible, alors malheur à qui l'offense, à qui l'attaque et résiste à
sa volonté! Et pour conclure: avec les plus vils ingrédients, on arrive
à fabriquer cette flamme obéissante, irrésistible! Oui, sire!... un
ordre, un mot de Votre Majesté: fusils, canons, obus, fusées, sapes,
serpents et serpenteaux... tout un arsenal, avec les forces dont elle
dispose, elle l'aura dans huit jours.»
Le roi, frappé de la description que je lui faisais, des effets
terribles de ma poudre, en vain cherchait à comprendre comment un
insecte, impuissant, tel que nous autres, les Européens de rien du tout,
avait imaginé cette chose effroyable. «Ah! disait-il en levant ses
grandes mains jusqu'aux cieux, bête féroce, oses-tu donc parler à la
légère de ces machines de carnage et de désolation?» Il fallait,
disait-il encore, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et de ses
ouvrages, qui en eût été l'auteur. Donc il protesta que si les nouvelles
découvertes, dans la nature ou dans les arts, lui semblaient
avantageuses, il aimerait mieux perdre à jamais la couronne que de faire
usage d'un si funeste secret, et il me défendit, sous peine de mort,
d'en faire part à aucun de ses sujets. Effet pitoyable des préjugés d'un
prince ignorant!
Ce monarque, orné de toutes les qualités qui gagnent la vénération,
l'amour et l'estime des peuples, d'un esprit juste et pénétrant, d'une
sagesse active, d'une profonde science, et doué de talents admirables
pour le gouvernement, ce prince adoré de son peuple, ô scrupule
inconcevable! un rien l'arrête! un doute excessif et bizarre, dont nous
n'avons jamais eu la moindre idée en Europe! et il laisse échapper une
occasion qu'on lui met entre les mains de se rendre le maître absolu de
la vie et de la liberté et des biens de tous ses sujets! Certains
moralistes se rencontreront, j'en suis sûr, qui feront à ce prince
ingrat une louange de sa modération! A Dieu ne plaise cependant que je
veuille abaisser les mérites de ce roi désintéressé! Toutefois nous ne
saurions justifier tant d'ignorance, en démontrant que ces malheureux
peuples, privés de canons et de poudre à canon, étaient privés même de
la politique, un grand art qui depuis si longtemps fait le bonheur du
genre humain. Même, il me souvient, dans un entretien que j'eus un jour
avec le roi, sur ce que je lui avais dit, par hasard, qu'il y avait
parmi nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement,
Sa Majesté en conçut une opinion très-médiocre de notre esprit, ajoutant
qu'il méprisait et détestait tout mystère ou raffinement, et toute
intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre d'État. Il ne
pouvait comprendre ce que je voulais dire par les _secrets du cabinet_.
Il renfermait la science de gouverner dans les bornes les plus étroites,
la réduisant au sens commun, à la raison de la justice, à la douceur, à
la prompte décision des affaires civiles et criminelles, et d'autres
semblables pratiques à la portée de tout le monde... une suite naïve de
niaiseries qui ne méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce
paradoxe étrange (il était chez lui, sur son trône, plus haut que la
tour de Babel), que si, par une faveur nouvelle, un homme était assez
habile, assez heureux pour augmenter de deux épis de blé ou d'un brin
d'herbe la moisson prochaine, il aurait mérité beaucoup plus du genre
humain, et rendrait un service plus essentiel à son pays, que toute la
race de nos sublimes politiques.
La littérature, en ce pays, privé du grand art de la rhétorique, est
assez peu honorée. On s'y contente de la morale, de l'histoire, de la
poésie et des mathématiques; c'est bien peu, pour des gens qui savent,
comme nous, la théologie et le droit civil, les coutumes, le droit
canon. Mais le peu qu'ils savent, il faut convenir qu'ils le savent
bien. Moralistes austères, historiens judicieux, mathématiciens exacts,
poëtes excellents... Mais quoi! ils sont mauvais coiffeurs, mauvais
danseurs et médiocres cuisiniers.
Ils ne sont pas même algébristes! Ils n'entendent rien aux entités
métaphysiques, aux abstractions, aux catégories! Il me fut impossible
absolument de les leur faire concevoir.
Dans ce pays, ignorant, ignoré, le croirez-vous, races futures? il n'est
pas permis de dresser une loi en plus de mots qu'il n'y a de lettres
dans leur alphabet, qui n'est composé que de vingt-deux lettres: il y a
même très-peu de lois qui s'étendent jusque-là. Elles sont toutes
exprimées dans les termes les plus simples; ces peuples ne sont ni assez
vifs ni assez ingénieux pour y trouver plusieurs sens: c'est d'ailleurs
un crime capital de chercher l'_esprit des lois_.
Ils possèdent de temps immémorial l'art de l'imprimerie, et l'on pense
assez généralement qu'ils l'ont enseigné aux Chinois. Mais leurs
bibliothèques ne sont pas volumineuses. La Bibliothèque Royale, qui est
la plus nombreuse, est composé de mille volumes, rangés dans une galerie
de douze cents pieds de longueur, où j'eus la liberté de lire à ma
fantaisie. On posait le tome indiqué par moi sur la table, où j'étais
porté. Je commençais par le haut de la page, et me promenais sur le
livre même, à droite, à gauche, environ huit ou dix pas, selon la
longueur des lignes, je reculais à mesure que j'avançais dans ma
lecture. Et d'une page à l'autre ainsi, j'allais d'un pas ferme, et je
tournais hardiment le feuillet à deux mains; il était aussi épais, aussi
roide qu'un gros carton.
Leur style est clair, mâle et doux, peu imagé. Ils ignorent la
redondance et la période éloquentes, et les synonymes, tout ce qui sert
à l'enflure, à l'emphase, à l'inutile ornement du discours. Je parcourus
plusieurs de leurs livres, surtout les livres d'histoire et de morale.
Entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité qui était dans
la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était intitulé: _Traité de la
faiblesse du genre humain_ et n'était estimé que des femmes et du menu
peuple. Cependant je fus curieux de voir ce qu'un auteur de ce pays
pouvait dire en pareil sujet. Vraiment, il démontrait tout au long
combien l'homme est peu en état de se mettre à couvert des injures de
l'air ou de la fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par
d'autres animaux en force, en vitesse, en prévoyance, en industrie. Il
démontrait que la nature avait dégénéré dans ces derniers siècles, et
qu'elle était incontestablement sur son déclin.
Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient que nous
eussions été d'une taille plus grande et d'une complexion moins
délicate. «Ah! disait-il, nos pères étaient des géants, comparés à nous
autres! Nous avons donné le jour à des enfants qui n'ont déjà plus
notre taille; ils auront des fils plus petits qu'eux-mêmes!»
Pauvre espèce! un rien la tue! Une tuile, une pierre, un coup de vent,
un ruisseau à franchir! De ces raisonnements, l'auteur tirait plusieurs
applications utiles à la conduite de la vie, et moi, je ne pouvais
m'empêcher de faire des réflexions morales sur cette morale même, et sur
le penchant universel des hommes à se plaindre incessamment de la
nature, à exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et
faibles! Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur
disait que l'homme était un ver de terre, et sa petitesse un sujet
d'humiliation éternelle. Hélas! que suis-je? (ainsi me disais-je) un
atome, en comparaison de ces hommes qui se disent si petits et si peu de
chose!
Dans ce même livre, on démontrait la vanité du titre d'_Altesse_ et de
_Grandeur_. On riait de la _Majesté_, et combien il était ridicule qu'un
homme, au plus de cent cinquante pieds de hauteur, osât se dire: haut et
puissant seigneur des X*** et autres lieux. Que penseraient les princes
et les grands seigneurs de l'Europe, s'ils lisaient ce livre, eux qui,
avec cinq pieds et quelques pouces, prétendent, sans façon, qu'on leur
donne à tour de bras de l'_Altesse_ et de la _Grandesse_? Pourquoi
n'ont-ils pas exigé les titres de _Grosseur_, de _Largeur_,
d'_Épaisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général pour
comprendre au besoin toutes les dimensions, et se faire appeler _Votre
Étendue_! On me répondra peut-être que ces mots _Altesse_ et _Grandeur_
se rapportent à l'âme, et non au corps. Mais pourquoi ne pas prendre
aussi des titres plus marqués et plus déterminés à un sens spirituel?
Pourquoi pas, s'il vous plaît, _Votre Sagesse_! _Votre Pénétration!
Votre Prévoyance! Votre Libéralité! Votre Bonté! Votre Bon Sens! Votre
Bel Esprit?_ Ces belles et bonnes qualifications, bienséantes avec le
véritable orgueil, eussent ajouté une ineffable aménité dans les
rapports du prince et du sujet, dans les compliments du subalterne à son
chef d'emploi, rien n'étant plus divertissant qu'un discours tout rempli
de contre-vérités.
La médecine, la chirurgie et la pharmacie sont très-cultivées en ce
pays-là. On me fit visiter un vaste édifice, assez semblable à l'arsenal
de Greenwitch. C'était, bel et bien, une pharmacie! Et tant de boulets
étaient... des pilules, et tant de canons étaient... des seringues! En
comparaison, nos gros canons sont, en vérité, de petites coulevrines.
A l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée de cent
soixante-seize mille hommes de pied et trente-deux mille de cavalerie!
Au fait, cette armée est composée de marchands et de laboureurs; ils ont
pour les commander les _pairs_ et les _nobles_, sans aucune paye ou
récompense. Ils sont à la vérité assez parfaits dans leurs exercices, et
la discipline est très-bonne; et quoi d'étonnant? Chaque laboureur est
commandé par son propre seigneur, et chaque bourgeois par les principaux
de sa propre ville, élus à la façon du conseil des Dix à Venise.
Je fus curieux de savoir pourquoi donc ce prince, dont les États sont
inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la pratique de
la discipline militaire. Et je l'appris bientôt par la tradition et par
la lecture de leurs histoires. Voici la chose: pendant plusieurs siècles
ils furent affligés de la maladie à laquelle tant d'autres gouvernements
sont sujets, ces étranges maladies de la pairie et de la noblesse qui
se disputent pour le pouvoir; les maladies du peuple se disputant pour
la liberté; les fréquents accès du roi, pris soudain de cette espèce de
fièvre maligne, appelée: le pouvoir absolu. Ces ambitions, l'une à
l'autre si contraires, quoique sagement tempérées par les lois du
royaume, ont parfois allumé des passions et causé des guerres civiles
dont la dernière fut heureusement terminée par l'aïeul du prince
régnant. Souvent aussi ces luttes étranges pour la domination ont perdu
le peuple en le dépravant, perdu la royauté en l'isolant, perdu les
seigneurs en les déshonorant.
Émeutes, révolutions, régicides, confiscations, échafauds, prisons,
exils, telle était ta menue monnaie, ô politique!
C'était à qui sèmerait le plus de ruines et verserait le plus de sang
dans ces sentiers traversés par le char des révolutions!
Donc il fallut un contrepoids à ces misères, une balance où seraient
balancées toutes ces forces diverses... On inventa la milice! La milice,
en ce pays, est semblable aux armes de l'Angleterre... Des roses en
peinture et des lions en action!
Et la milice aveugle et sourde... a remis tout en ordre, a tout sauvé.
CHAPITRE VIII
Le roi et la reine font un voyage vers la frontière.--Comment Gulliver
sort de ce pays, pour retourner en Angleterre.
J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais quelque jour ma
liberté. Par quel moyen? Je l'ignorais. Je comptais sur ma fortune et
sur ma bonne étoile. Hélas! le vaisseau qui m'avait porté et qui avait
échoué sur ces côtes était le premier navire européen qui eût approché
de ces rocs formidables, les Acérauniens, et le roi avait donné des
ordres très-précis, que si jamais il arrivait qu'un autre apparût, il
fût envoyé, en toute hâte, avec tout l'équipage et les passagers, sur un
tombereau, à Lorbrulgrud.
J'étais, il est vrai, traité d'une façon courtoise, et, favori de la
reine, on m'appelait les _délices de la cour_. Mais cette faveur n'était
guère bienséante avec la dignité de la nature humaine. Je ne pouvais
d'ailleurs oublier tout à fait ces précieux gages que j'avais laissés
chez moi. Enfin j'étais pris du vif désir de me retrouver parmi des
peuples avec lesquels je me pusse entretenir d'égal à égal, et retrouver
l'inappréciable liberté de me promener par les rues et par les champs,
sans redouter d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet
d'un jeune chien. Ma délivrance arriva, grâce à Dieu, plus tôt que je ne
m'y attendais, et d'une manière extraordinaire, ainsi que je vais le
raconter avec toutes les circonstances de cet admirable événement.
Il y avait deux ans déjà que j'étais dans ce pays des fables. Au
commencement de la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la
suite du roi et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la
côte méridionale du royaume. On me portait à l'ordinaire dans ma maison
de voyage, qui était un cabinet très-commode, à peu près large de douze
pieds. On avait, par mon ordre, attaché le brancard à des cordons de
soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je sentisse moins
les secousses un peu violentes du cheval sur lequel un domestique me
portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au toit de ma
boîte une ouverture d'un pied carré; le vasistas s'ouvrait et se fermait
à ma volonté.