La reine (elle m'entretenait souvent de mes voyages sur mer) cherchait

toutes les occasions de me divertir, sitôt qu'elle me voyait retombé

dans mes tristesses. Elle voulut savoir comment donc je m'y prenais pour

carguer une voile, et si la rame et le bateau n'auraient pas tout au

moins quelque heureuse influence sur ma santé. Je répondis à sa

très-gracieuse Majesté que j'entendais assez bien la rame et la voile.

Il est vrai que je n'étais pas plus marin que matelot; mais ma qualité

de chirurgien de marine et de première classe ne m'avait pas empêché

très-souvent d'aider à la manœuvre. Toutefois j'ignorais comment cela

se pratiquait dans ce pays, où la plus petite barque représentait un

vaisseau de guerre de premier rang. Un navire proportionné à mes forces

n'aurait pu flotter longtemps sur leurs rivières, et je n'aurais pu le

gouverner. A quoi Sa Majesté répondit que son menuisier me ferait une

petite barque, et que l'on trouverait une crique où le bateau pourrait

naviguer. Le menuisier, suivant mes instructions, en peu de jours,

construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de tenir

commodément huit Européens. A peine achevé, la reine ordonna que l'on

fît une auge de bois, longue de trois cents pieds, large de cinquante,

et profonde de huit; laquelle, étant bien goudronnée pour empêcher l'eau

de s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille, dans

une salle extérieure du palais. Elle avait un robinet bien près du fond,

pour que l'eau s'échappât à volonté; deux domestiques la pouvaient

remplir en moins d'une heure. Voilà dans quel océan d'eau douce on me

donna la fête de ce navire à ma taille; les rames et la voile, et mon

adresse, accomplirent aisément cette navigation peu dangereuse. Il y

eut, cette fois encore, grande rumeur au palais, les uns criant à la

magie, et les autres au miracle! Ici, j'étais un être surnaturel; à

vingt pas de là, j'étais un sorcier. La reine et ses dames prirent grand

plaisir à mon adresse: tantôt je haussais ma voile, et tantôt je tenais

le gouvernail, pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec

leurs éventails; sitôt qu'elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns

des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur souffle,

et moi, comme un loup de mer, je signalais mon adresse à tribord et à

bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais quitté ma galère,

Glumdalclitch la reportait dans son cabinet, et la suspendait à un clou.

Dans cet exercice amusant pour tout le monde, il s'en fallut de

très-peu que je ne fusse un homme noyé. Un des pages ayant mis mon

navire dans l'auge, une femme de la suite de Glumdalclitch me leva

très-officieusement pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je

glissai d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la

hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux

hasard du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse épingle qui

était fichée au tablier de cette femme: la tête de l'épingle passa entre

ma chemise et ma ceinture, et je restai suspendu en l'air jusqu'à ce que

Glumdalclitch accourût.

Dans la même semaine, un des domestiques, dont la fonction était de

remplir mon auge d'une eau fraîche tous les trois jours, fut si

négligent, qu'il laissa échapper de son seau une grenouille. Or, la

grenouille se tint cachée au fond de cet océan jusqu'à ce que je fusse

dans mon navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpe

sur le tillac et le fait pencher de telle sorte, que je me trouvai forcé

de faire le contre-poids de l'autre côté; sinon tout était perdu, le

navire coulait et disparaissait dans le gouffre. A la fin, je l'emportai

sur cette horrible bête, et je l'obligeai à coups de rames à déguerpir.

Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume. Glumdalclitch

m'avait enfermé au verrou, dans son cabinet, étant sortie pour rendre

une visite à la première dame d'honneur, madame de l'Étiquette! Le temps

était très-chaud, et la fenêtre était ouverte; ouvertes, les fenêtres

et la porte de ma maison portative. Pendant que j'étais assis, paisible

et rêveur, songeant à ma femme, à mes enfants, j'entendis quelque chose

entrer dans le cabinet et sauter çà et là. Quoique je fusse alarmé,

j'eus pourtant le courage de regarder dehors, mais sans abandonner mon

siége, et... Dieu du ciel! je vis un animal capricieux bondissant et

sautant de tous côtés. De gambade en gambade il s'approcha de ma boîte

et la regarda avec une apparence de plaisir et de curiosité, mettant sa

tête à la porte, à chaque fenêtre. En vain, je me blottis dans le coin

le plus reculé de mon logis; cet animal... un singe, allait çà et là,

regardant d'un côté, regardant de l'autre, et, quand il posa sa tête

énorme à ma fenêtre, oh! j'en conviens, son horrible aspect me causa une

telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de me cacher sous

mon lit, comme je pouvais le faire assez facilement. Après bien des

grimaces et des gambades, il me découvrit, et, fourrant une de ses

pattes par l'ouverture de la porte, comme fait un chat qui joue avec une

souris, quoique je changeasse souvent de lieu pour me mettre à couvert

de son atteinte, il me saisit par les pans de mon justaucorps (du drap

de ce pays, épais et très-fort), et d'une irrésistible impulsion, il me

tira hors de ma demeure. Hélas! j'appartenais au singe.

Il me prit dans sa patte droite, et me tint comme une nourrice un enfant

qu'elle allaite, et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal

faire avec un jeune chat, en Europe. Si je me débattais, il me pressait

à m'étouffer... Bon gré, mal gré, je me résignai à passer par tout ce

qu'il lui plairait. J'ai quelque raison de penser qu'il me traitait

comme un petit singe; avec son autre patte il flattait doucement mon

visage.

Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet, comme

si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir. Soudain il saute à la fenêtre par

laquelle il était entré, et de là sur les gouttières, marchant sur trois

pattes et me tenant dans la quatrième, il alla jusqu'à ce qu'il eût

grimpé à un toit attenant au nôtre. En ce moment j'entendis jeter des

cris pitoyables à la triste Glumdalclitch. La pauvre fille était au

désespoir, et ce quartier du palais se trouva tout en tumulte: on se

hâte, on s'empresse, on appelle, et de tous côtés les domestiques

ahuris, cherchent des échelles. Mais mon singe, à l'abri de l'escalade,

était bien tranquillement assis sur le faîte du palais; il me tenait

comme une poupée, et me donnant à manger, fourrait dans ma bouche

quelques viandes qu'il avait attrapées, et me tapait si je résistais à

ses bombances. Certes, je ne riais pas; mais la canaille qui me

regardait d'en bas riait à se tordre, en quoi elle n'avait pas tort:

excepté pour moi, la chose était plaisante. Quelques-uns jetèrent des

pierres, dans l'espérance de rebuter ce maudit animal, mais bien vite on

défendit de jeter les plus petits cailloux... un de leurs grains de

sable m'eût brisé la tête sans rémission.

A la fin, des échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent

jusqu'au mur. Aussitôt le singe effrayé décampa, me laissant tomber sur

une gouttière. Un des laquais de ma petite maîtresse, honnête garçon,

grimpa jusque-là au risque de se casser le cou, et, me mettant dans la

poche de sa veste, il me fit descendre en sûreté.

J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées dans

mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me les fit rendre et me

soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades de cet

animal, que je fus obligé de garder le lit quinze jours. Le roi et toute

la cour envoyèrent pour demander des nouvelles de ma santé; la reine me

fit plusieurs visites pendant ma maladie, et du singe on fit un exemple:

un décret fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal

de cette espèce aux alentours du palais. La première fois que je me

rendis auprès du roi, ma santé rétablie, pour le remercier de ses

bontés, il me fit l'honneur de me railler sur cette aventure. Il riait

du grand singe et du petit homme. Il me demanda quels étaient mes

sentiments et mes réflexions entre les pattes de ce bandit; de quel goût

étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais que j'avais

respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit. «Mais, dit-il, vous

autres, puisque vous êtes des hommes, vous avez des singes qui se

moquent de vous. Comment donc agissez-vous les uns vis-à-vis des autres?

Quel animal est le plus fort, le plus intelligent, le plus hardi? Même à

taille égale, il me semble que le pari serait mauvais de parier pour

vous, mon petit ami!» En souriant de ces belles paroles, je répondis à

Sa Majesté qu'en Europe nous n'avions point de singes, excepté ceux

qu'on apportait des pays étrangers, et qui n'étaient point à craindre. A

l'égard de cet animal énorme auquel je venais d'avoir affaire (il était

sans rien exagérer, aussi gros qu'un éléphant), si la peur m'avait

permis d'user de mon sabre (à ces mots je pris un air superbe et portai

la main sur la poignée de mon sabre) quand il a fourré sa patte dans ma

chambre, peut-être aurais-je occasionné à cette bête une telle blessure,

qu'elle eût été bien aise de la retirer plus promptement qu'elle ne

l'avait avancée. Je prononçai ces mots avec un accent martial, en

véritable Anglais digne d'appartenir à un peuple de philosophes, de

héros et de chercheurs de nouveaux mondes. Voyez cependant quelle

bravoure en pure perte! Un si beau discours ne produisit rien qu'un

éclat de rire, et tout le respect dû à Sa Majesté ne put arrêter les

rieurs; ce qui me donna à penser sur la vanité du point d'honneur, et la

maladresse de faire, comme on dit en France, _blanc de son épée_, et de

se vanter devant les géants, quand on est soi-même un pygmée. Or, ce qui

m'arriva, je l'ai vu souvent en Angleterre, où tel croquant va trancher

du petit seigneur et prendre un air d'importance avec les plus grands du

royaume, parce qu'il saura jouer du clavecin.

Ainsi je fournissais tous les jours le sujet de quelque conte ridicule;

elle-même, Glumdalclitch, ma meilleure amie, assez volontiers se donnait

la peine d'instruire la reine quand je faisais quelque sottise qu'elle

croyait de force à réjouir Sa Majesté. Par exemple, étant descendu de

carrosse à la promenade, où j'étais avec Glumdalclitch, porté par elle

dans ma boîte de voyage, je me mis à marcher: il y avait dans la rue une

bouse de vache, et je voulus, pour montrer mon agilité, sauter

par-dessus l'obstacle, à pieds joints. Patatras! je tombai au milieu, et

j'en eus jusqu'aux genoux! Je me tirai de là avec peine, et l'un des

laquais me nettoya comme il put, avec son mouchoir. La reine, instruite

de cette aventure fâcheuse, en fit des gorges chaudes, et jusqu'à

l'antichambre, tout s'en divertit dans le palais.

CHAPITRE VI

Différentes inventions de Gulliver pour plaire au roi et à la

reine.--Le roi daigne s'informer de l'état de l'Europe.--Observations

du roi sur la politique des peuples civilisés.

C'était ma coutume: une ou deux fois la semaine, j'assistais au petit

lever; je voyais raser le roi, non pas certes sans pâlir et sans

trembler, le rasoir du barbier étant près de deux fois plus long qu'une

faux. Sa Majesté, selon l'usage du pays, n'était rasé que deux fois par

semaine. Je demandai au barbier quelques poils de la barbe royale: il me

les accorda très-volontiers.

Sur un petit morceau de bois, je fis plusieurs trous à distance égale,

et j'attachai les poils si adroitement, que je m'en fis un peigne, et

j'en fus bien heureux: le mien s'était perdu dans la bagarre avec le

singe, et pas un ébéniste du pays n'avait osé entreprendre un ouvrage à

ce point impossible et délicat.

Je me souviens aussi d'un amusement que je me procurai vers le même

temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de recueillir les

cheveux fins qui tombaient de la tête de Sa Majesté quand on la peignait

et de me les donner. J'en amassai une quantité considérable; alors,

prenant conseil de l'ouvrier qui avait reçu ordre de faire tous les

petits ouvrages que je lui commanderais, je lui donnai des instructions

pour me disposer deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient

dans ma boîte, et les percer de plusieurs petits trous avec une alène

imperceptible. Aussi bien, sitôt que les pieds, les bras, les barres et

les dossiers des fauteuils furent prêts, je composai le fond avec les

cheveux de la reine, et j'en fis des fauteuils pour l'été, semblables

aux fauteuils de canne dont nous nous servons en Angleterre. J'eus

l'honneur d'offrir ces bagatelles à Sa Majesté, qui les posa sur une

étagère comme un objet de curiosité.

Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils; mais je

m'en excusai, protestant que je n'étais pas assez téméraire pour

appliquer ma personne sur de respectables cheveux qui avaient orné une

tête royale. Comme j'avais du génie pour la mécanique, et que la

Nécessité, institutrice de tous les arts, avait fait de Gulliver un

inventeur, je tressai de ces cheveux une petite bourse admirable et

longue environ de deux aunes, avec le nom de Sa Majesté tissu en lettres

d'or, que je donnai à Glumdalclitch, du consentement de la reine.

Le roi, qui aimait fort la musique, avait très-souvent des petits

concerts de chambre auxquels j'assistais, placé dans ma boîte. Mais le

bruit même des violons et des flûtes (on avait supprimé trompettes et

tambours) était si grand, que je ne pouvais guère distinguer les

accords. Tenez pour certain que tous les tambours et trompettes de notre

armée, battant et sonnant à la fois, ne produiraient guère plus de bruit

qu'une de leurs musettes. Ma coutume était de faire placer ma maison

loin de l'endroit où chantaient les basses, de fermer les portes et les

fenêtres, et de tirer les rideaux. Grâce à ces précautions, en bouchant

mes oreilles de mes deux mains, je ne trouvais pas leur musique

désagréable.

J'avais appris pendant ma jeunesse à jouer du clavecin. Glumdalclitch en

avait un dans sa chambre, et deux fois par semaine elle prenait une

leçon de musique. La fantaisie me prit de régaler le roi et la reine

d'un air anglais sur cet instrument. Mais le moyen? Le plus modeste

instrument était long de soixante pieds, et les touches larges d'un

pied, de telle sorte qu'avec mes deux bras bien étendus je ne pouvais

atteindre à plus de cinq touches. Enfin, pour tirer un son, il me

fallait toucher à grands coups de poing! Pourtant voici le moyen dont je

m'avisai. J'accommodai deux bâtons de la grosseur d'une canne ordinaire,

et je couvris le bout de ces bâtons d'une peau de souris, afin de

ménager les touches et le son de l'instrument. Ceci fait, je plaçai un

banc vis-à-vis, sur lequel je montai, et par le moyen de cet escabeau,

me voilà sur le champ de musique, et marchant en _mi bémol_, et courant

en _fa dièze_, et frappant le clavier de mes deux bâtons en _ut_, je

vins à bout de jouer une gigue anglaise, à la satisfaction de Leurs

Majestés. Mais il faut convenir que je ne fis jamais d'exercice plus

violent.

Le roi (je l'ai déjà dit) était un prince intelligent et curieux de

toute chose; il ordonnait souvent que l'on m'apportât au palais et que

l'on me posât sur son bureau. Alors il me commandait de tirer une de mes

chaises hors de la boîte et de m'asseoir de sorte que je fusse au niveau

de son visage. Or, dans ce tête-à-tête incroyable, j'eus plusieurs

conférences avec ce grand prince. Un jour je pris la liberté de lui

dire que le mépris qu'il avait conçu pour l'Europe et pour le reste du

monde ne me semblait pas répondre aux rares qualités d'esprit dont il

était orné; que la raison était indépendante de la grandeur du corps. Au

contraire, nous avions observé dans notre pays, nous autres, les

philosophes, que les personnes de haute taille n'étaient pas toujours

les plus ingénieuses; que parmi les animaux, les abeilles et les fourmis

avaient la réputation d'avoir le plus d'industrie et de sagacité; enfin,

quelque peu de cas qu'elle fît de ma figure, j'espérais rendre à Sa

Majesté de grands services. Le roi m'écoutait avec attention, et

commençait à me regarder d'un autre œil.

«Ouais! disait-il à part soi, ce petit être a vraiment plus

d'intelligence qu'il n'est gros.»

C'est pourquoi, par les progrès que chaque jour je faisais dans son

esprit, ce prince excellent m'ordonna de lui faire une exacte relation

du gouvernement d'Angleterre. «Au fait, me dit-il, peut-être as-tu

raison; il ne faut pas mépriser les tout petits peuples, ils peuvent

être d'un bon exemple et d'un bon conseil! Moi-même, imbu de nos maximes

d'État et tout persuadé que je suis de commander à une nation parfaite

et d'être en même temps le chef d'un gouvernement sans rival, je ne

serais pas fâché de savoir les belles parties (s'il en est) du

gouvernement anglais. Parle hardiment, et t'explique à ton bon plaisir;

je t'écoute.»

A ce discours plein d'une bonhomie et d'une modestie ineffables,

imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je désirai d'avoir le génie et

la langue de Démosthène et de Cicéron, pour parler dignement de

l'Angleterre, ma patrie, et pour donner une idée de sa grandeur!

Je commençai par dire à Sa Majesté que nos États se composaient de deux

îles, qui formaient trois puissants royaumes, sous un seul souverain,

sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis fort sur la

fertilité de notre terrain et la température de notre climat. Je

décrivis ensuite la constitution du Parlement anglais, composé en partie

d'un corps illustre appelé la _Chambre des Pairs_, personnages du sang

le plus noble, anciens possesseurs des plus belles terres du royaume. En

même temps, je racontais de quels soins minutieux leur éducation était

entourée, en tout ce qui se rapporte aux sciences, aux armes, à

l'éloquence, à la politique; et que de peines et d'études pour les

rendre capables d'être conseillers-nés du roi et du royaume, d'avoir une

part dans l'administration, d'être un jour membres de la plus haute Cour

de justice, dont les arrêts sont sans appel. Tels étaient les défenseurs

zélés de la couronne et de la commune patrie, et de très-bonne heure ils

se distinguaient par leur valeur, par leur fidélité, par leur

connaissance approfondie des lois les plus anciennes du Royaume-Uni, qui

remontent à la conquête de Guillaume le Bâtard. Ainsi je signalais nos

seigneurs, l'ornement et la sûreté du royaume, les dignes successeurs de

leurs ancêtres, dont les honneurs avaient été la récompense d'une vertu

insigne. «Oui, sire, ils sont éternellement courageux, dévoués,

prudents, magnanimes; on n'a jamais vu leur postérité dégénérer. A ces

seigneurs se sont joints plusieurs saints hommes, un peuple d'évêques,

dont la charge particulière est de veiller sur la religion et sur ceux

qui la prêchent au peuple. On cherche et l'on choisit dans le clergé les

plus saints et les plus savants hommes, pour les revêtir de cette

éminente dignité.»

Peu à peu, m'animant par degrés au spectacle enchanteur de ce

gouvernement modèle, et plus jaloux d'imposer une admiration sincère à

mon auguste auditeur que de me maintenir dans la limite étroite de la

vérité: «Admirez, sire! admirez qu'après les seigneurs, le peuple arrive

aux affaires. C'est très-beau, la Chambre des Lords; mais il ne faut

guère moins admirer la _Chambre des Communes_, composée d'hommes

habiles, choisis librement, et députés par le peuple même, uniquement

pour leurs lumières, leurs talents et leur amour de la patrie, afin de

représenter la sagesse de toute la nation. Le monde entier, si Votre

Majesté le pouvait interroger, lui répondrait que la réunion de ces deux

sénats représente, en tous lieux, la plus auguste assemblée de

l'univers; de concert avec le prince, elle dispose et règle en quelque

sorte la destinée de tous les peuples européens.»

Ce n'est pas tout (car je voulais que le susdit prince restât écrasé

sous la plus écrasante admiration), après avoir expliqué le mécanisme et

l'équilibre de nos Chambres, combinées avec nos pairies, j'en vins à

parler des Cours de justice, où se tenaient de vénérables interprètes de

la loi, arbitres souverains entre les différentes contestations des

particuliers, châtiant le crime et protégeant l'innocence. Je ne manquai

pas de parler de la sage et économique administration de nos finances,

et de m'étendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et

de terre. Je supputai le nombre infini du peuple, en comptant combien il

y avait de millions d'hommes de différentes religions et de différents

partis politiques. Je finis par raconter ce que je savais de nos

plaisirs, de nos fêtes, de nos élégances. Je lui parlai de Shakspeare,

un demi-dieu dont la voix puissante évoquait les morts, brisait les

sceptres: «Il ôte, il rend à son gré la couronne. Il est Dieu!» Et je

finis par un récit très-historique des dernières révolutions

d'Angleterre, depuis environ cent ans.

Cette conversation dura cinq audiences, fut de trois heures chaque

audience; le roi m'écoutait avec grande attention, écrivant l'extrait de

toute chose, et marquant en même temps les questions à m'adresser.

Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une sixième

audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs doutes et de

fortes objections sur chaque article. Elle me demanda quels étaient les

moyens ordinaires de cultiver l'esprit de notre jeune noblesse; quelles

mesures l'on prenait quand une maison noble venait à s'éteindre, ce qui

devait arriver de temps en temps; quelles si rares qualités étaient

nécessaires à ceux qui devaient rentrer dans les pairies? Qui les donne?

A qui sont-elles données? Suffit-il d'un caprice de Son Altesse ou d'une

somme d'argent donnée à propos à quelque dame de la cour, voire à un

favori, ou même le dessein de fortifier un parti opposé au bien public?

Le roi trouvait, dans son bon sens, que la pairie anglaise était une

grosse affaire. En même temps, il s'informait si vraiment, pour tant de

priviléges accordés aux nouveaux seigneurs, l'État exigeait de plus

grandes études, plus de science avec plus de vertus que n'en avaient les

autres hommes? Il voulait savoir si ces élus de la fortune et de la

nature étaient plus que les simples mortels purgés d'ambition, de

vanité, d'avarice et de toutes mauvaises passions. Il eût voulu savoir,

en même temps, si les saints évêques dont j'avais parlé parvenaient

toujours à ce haut rang par leur science théologique et par la sainteté

de leur vie, et s'ils n'avaient jamais eu de faiblesses; s'ils

n'avaient jamais intrigué, lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres;

s'ils n'avaient pas été au préalable aumôniers d'un seigneur qui les

avait bombardés au banc épiscopal, avec cette espérance que cet évêque

servile obéirait, de toute son âme, aux moindres désirs de son maître et

seigneur.

Même, en sa prévoyance, avec tous les instincts d'un chef de

l'opposition, le bon roi voulut savoir comment on s'y prenait pour

l'élection de ceux que j'avais appelés les _Communes_: si jamais, au

grand jamais, un courtier d'élections, un marchand de fumée et de

popularité, un harangueur de place publique, à force de prodiguer sa

viande et son vin, les flatteries et l'argent, n'avait gagné le suffrage

intéressé de la plèbe électorale, et poussé au gouvernement de ce pays

libre un traître, un coquin, un prêteur de serments, un marchand de sa

conscience et de son propre honneur qui, par toutes ses manigances,

prenait le pas sur les hommes les plus riches, les plus honnêtes et les

plus qualifiés.

«D'où vient, disait-il encore, une si violente passion d'être élu pour

l'assemblée du Parlement, puisque cette élection était l'occasion d'une

très-grande dépense et ne rendait rien?» Il fallait donc que ces élus

fussent des hommes d'un désintéressement parfait et d'une éminente

vertu; ou bien ils comptaient être indemnisés et remboursés avec usure

par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le bien public.

Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés insurmontables,

que la prudence, ici, ne me permet pas de répéter.

Les voyages de Gulliver · 第 10 / 24 段