Il envoya sur-le-champ (il était de l'Académie des sciences) pour

convoquer trois fameux savants, ses confrères, qui alors étaient de

quartier à la cour. Ces messieurs, dans leur semaine de service (selon

la coutume admirable de ce pays), après avoir examiné ma figure avec

beaucoup d'exactitude, discutèrent à perte de vue... et de bon sens. Ils

convenaient tous que je ne pouvais pas être un produit légitime des lois

ordinaires de la nature, attendu que j'étais dépourvu de la faculté

naturelle de conserver ma vie. Un si petit animal, disaient-ils, ne

saurait grimper sur un arbre, ou creuser la terre et s'y faire un trou

pour s'y blottir comme les lapins. Mes dents, qu'ils étudièrent

longtemps à la loupe, les firent conjecturer que j'étais un animal

carnassier.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._

Les savants de Lordbruldrud.]

Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur avorton, bon

tout au plus à conserver dans l'esprit-de-vin, et que je serais

l'ornement de leur cabinet d'histoire naturelle, entre un veau à deux

têtes et le mouton à six pattes. Mais cet avis fut rejeté par les deux

autres, attendu que mes membres étaient parfaits et parachevés dans leur

espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident par

ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope. On ne

voulut pas avouer que j'étais un _nain_, parce que ma petitesse était

hors de comparaison: le nain favori de la reine, le plus petit qu'on eût

jamais vu dans ce royaume, avait près de trente pieds de haut. Après un

grand débat, on conclut unanimement que je n'étais qu'un _relplum

scalcath_, autrement dit: «Un jeu de la nature,» un _lusus naturæ_; rien

de plus. Décision très-conforme à la philosophie moderne de l'Europe! En

effet, nos modernes professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des

causes occultes, à la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de

masquer leur ignorance, ont inventé récemment cette solution

merveilleuse de toutes les difficultés de la physique. Admirable progrès

de la science humaine!

Après cette conclusion décisive, et naturellement sans réplique, il me

sembla que peut-être avais-je la liberté de dire quelques mots

d'explication. C'est pourquoi je répondis non pas à nos trois savants,

mais au roi lui-même. Avec la dignité d'un citoyen libre de la joyeuse

Angleterre, je protestai à Sa Majesté que je venais d'un pays où mon

espèce était répandue en plusieurs millions d'individus des deux sexes,

où les animaux, les arbres, les maisons, étaient proportionnés à la

taille que j'avais moi-même, où, par conséquent, je pouvais être aussi

bien en état de me défendre et de trouver toutes les conditions d'une

vie heureuse qu'aucun des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit

sourire dédaigneusement les trois susdits philosophes, et (parlant à Sa

Majesté) ils répliquèrent que le laboureur m'avait bien instruit et que

je savais ma leçon. Le roi, qui avait un esprit vraiment éclairé,

renvoya les savants à leur académie, et manda le laboureur, qui n'était

pas encore sorti de la ville. Il commença par interroger mon rustique,

il le confronta avec sa fille, avec moi-même, et de toutes ces réponses,

qui portaient le cachet même de la vérité, sa très-souveraine Majesté

tira cette conclusion que je lui disais la vérité. Il pria la reine de

donner l'ordre que l'on prît un soin tout particulier du phénomène, et

fut d'avis qu'on me laissât sous la conduite de Glumdalclitch, _attendu_

la grande affection que nous avions l'un pour l'autre.

La reine ordonna donc à son ébéniste de faire une boîte qui me pût

servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch et moi

lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très-adroit, me fit en

trois semaines, une chambre de bois de seize pieds carrés sur douze de

hauteur, avec fenêtres, portes et cabinets.

Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux curieux,

entreprit de me construire deux chaises d'une matière semblable à

l'ivoire, et deux tables, plus une armoire pour serrer mes hardes. En

même temps la reine faisait chercher chez les marchands les étoffes de

soie et les dentelles les plus fines, pour me faire des habits.

Cette princesse avait en tel gré le plaisir de ma conversation, qu'elle

ne pouvait dîner sans moi; j'avais une table à part, sur la table même

où mangeait Sa Majesté, avec une chaise sur laquelle je me pouvais

asseoir. Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table,

elle me servait et souriait, et me choisissait mes morceaux.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._

Le nain de la reine.]

J'avais un service complet, qui aurait tenu dans une boîte de ménage

d'enfant, et Glumdalclitch la portait dans sa poche. La reine dînait

seule avec les princesses ses filles; l'une avait seize ans, l'autre en

avait treize. Sa Majesté plaçait un morceau de l'un des plats de sa

table sur mon assiette, et je le découpais avec mon couteau, ce qui

paraissait divertir ces aimables princesses. De mon côté, les énormes

bouchées que prenait la reine (dont l'estomac était cependant

très-délicat) me causaient un dégoût involontaire; une douzaine de nos

fermiers auraient dîné d'une de ces bouchées. Elle croquait l'aile d'une

mauviette, os et chair, bien qu'elle fût neuf fois aussi grande qu'une

aile de dindon; et le morceau de pain qui l'accompagnait était de la

grosseur de deux pains de quatre livres. Les cuillers, les fourchettes

et autres instruments étaient dans les mêmes proportions. Une fois, la

fille du fermier me fit voir une des tables des gens du palais, et

j'avoue que la vue de dix à douze de ces grands couteaux et fourchettes

en mouvement me parut un spectacle effrayant.

Tous les mercredis (le mercredi leur sert de dimanche) le roi, la reine

et la famille royale dînent ensemble dans les appartements de Sa

Majesté, laquelle, m'ayant pris en grande amitié, faisait placer en ces

occasions ma petite chaise et ma table à sa gauche et devant la

salière... un rempart.

Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec moi, me

faisant des questions touchant les mœurs, la religion, les lois, le

gouvernement et la littérature de l'Europe; et je lui en rendis compte,

en bel esprit du club des littérateurs. Son esprit était si pénétrant,

et son jugement solide à ce point, qu'il fit des réflexions et des

observations très-sages sur toutes les nouveautés dont j'eus l'honneur

de l'entretenir. Lui ayant parlé des deux partis qui divisent

l'Angleterre, il me demanda si j'étais un _Wight_ ou un _Tory_? Puis, se

tournant vers son premier ministre, qui se tenait derrière Sa Majesté,

un bâton blanc à la main, aussi haut que le grand mât du

_Souverain-Royal_: «Hélas, dit-il, que la grandeur humaine est peu de

chose, puisque de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs

et des distinctions honorifiques! Quelle apparence! Une race de

mirmidons qui s'enflent à crever... Ils ont des petits lambeaux dont ils

se parent; des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des palais

et des hôtels; des équipages, des livrées, des titres, des charges, des

occupations, des passions, comme nous! Sotte espèce! Et songer que chez

ces fourmis, dans leurs fourmilières, on aime, on hait, on trompe, on

trahit, comme ici! Que dis-je? Ils ont des passions, des haines, des

vengeances, de petits supplices, de petites chicanes, de petits

échafauds.» C'est ainsi que Sa Majesté philosophait, à l'occasion de ce

que je lui avais dit de l'Angleterre; et moi, j'étais confus, indigné de

te voir, ô patrie! ô maîtresse des arts, souveraine des mers, arbitre de

l'Europe et gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris!

Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain de la

reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût jamais vue en ce

pays, devint d'une insolence extrême à l'aspect d'une taille infiniment

supérieure, par sa petitesse, à toutes les distinctions que lui, le

_nain_ de la reine, il eût jamais rêvées. Mais il faisait, comme on dit,

_contre fortune bon cœur_. Sous un apparent mépris, il cachait son

envie; il me regardait d'un air fier et dédaigneux, raillant sans cesse

ma petite figure. Je ne m'en vengeai qu'en l'appelant _Frère_! Un jour,

pendant le dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais

à rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva, me laissa tomber dans

un plat de lait froid et s'enfuit... J'en eus par-dessus les oreilles.

Si je n'avais été un nageur excellent, j'étais noyé. Glumdalclitch se

tenait, par hasard, à l'autre extrémité de la chambre, et me crut perdu.

La reine fut si consternée de cet accident, qu'elle manqua de présence

d'esprit pour m'assister; mais ma petite gouvernante accourut à mon

aide, et me tira hors du plat, comme j'étais en train d'avaler ma

dernière pinte de lait. On me mit au lit, et grâce à Dieu, il n'y eut

pas d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout à fait gâté. Mon

frère le nain fut fouetté à outrance, et je pris quelque plaisir à cette

exécution.

De ce moment, il fut disgracié; la reine le donna à l'une de ses dames,

à ma grande joie; il se serait vengé tôt ou tard... Au reste, il m'avait

joué déjà plus d'un tour. Un os à moelle avait tenté la reine, et Sa

Majesté, l'ayant vidé tout d'une haleine, avait posé l'os vide sur un

plat... Crac! le nain me plonge, en riant, dans cet abîme, et pensez si

je criai à perdre haleine!... Heureusement les princes ne mangent pas

leurs mets très-chauds, j'aurais été brûlé comme dans un four! On rit

beaucoup quand on me retira sain et sauf de cette singulière prison;

comme c'était sa première _niche_, je demandai grâce pour le nain.

La reine me raillait souvent de ma poltronnerie, et me demandait si les

gens de mon pays étaient aussi braves que moi. La cause de ces

railleries était l'importune agression des mouches, qui ne me laissaient

pas un instant de repos. Ces odieux insectes (de la grosseur de nos

alouettes) m'étourdissaient de leur bourdonnement, s'abattaient sur ma

nourriture et la souillaient. Parfois elles se posaient sur mon nez, et

me piquaient au vif, exhalant, en même temps, une odeur détestable; et

je pouvais alors distinguer la trace de cette matière visqueuse qui,

selon nos savants, donne à ces animalcules la faculté de marcher sur un

plafond. Malgré moi, je tressaillais à l'approche de ces mouches; le

nain prenait plaisir à en rassembler plusieurs dans sa main, puis à les

lâcher, pour m'effrayer et divertir les princesses. Mon unique ressource

était de tirer mon couteau et de tailler en pièces mes ennemis ailés. Et

je criais: _Victoire!_ et l'on m'applaudissait. J'étais l'égal, après

ces batailles sanglantes, d'Alexandre et de César! J'étais un héros!

Un matin, ma gouvernante avait posé ma boîte sur une fenêtre

entr'ouverte, en me disant: «Respirez un peu d'air frais, mon petit ami,

et soyez sage!» Elle m'avait donc quitté pour un instant, et moi, resté

seul sur le bord de l'abîme (en effet, par respect humain, je puis le

dire, je ne voulus jamais que l'on accrochât ma boîte à un clou, comme

on fait d'une cage), il me sembla que je devais profiter de ce moment de

libre arbitre. Alors me voilà, levant un de mes châssis et m'asseyant

auprès devant ma table, en me disant: «_Que c'est bon, la solitude! et

que c'est charmant d'être un peu son maître!_» Ainsi songeant, je

commençais à déjeuner avec une tartine sucrée, lorsque des guêpes

entrèrent dans ma chambre avec un bourdonnement aussi fort que le son

d'une douzaine de cornemuses. Les unes se jetèrent sur la tartine et

l'enlevèrent par morceaux, les autres voletaient autour de ma tête.

Malheureux que j'étais! J'appelle à l'aide, au secours! Je crie au

meurtre! _au feu!_ Ces guêpes maudites faisaient de moi, pauvret, leur

proie et leur jouet!

A la fin, hors de moi, désespéré, je me lève, et, tirant mon grand

sabre, à droite, à gauche, et d'estoc et de taille... en voici deux qui

tombent éventrées; trois ou quatre autres se sauvent à tire-d'aile, et

je reste, essoufflé, triomphant et presque enseveli dans ma victoire!

Une guêpe, en ce pays, est plus grosse qu'une perdrix du Yorkshire, et

son dard est plus dangereux que la langue d'un attorney.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ed. Willmann sc._

Gulliver à Lorbruldrud.]

CHAPITRE IV

Description du pays.--Gulliver indique une correction pour les cartes

modernes.--Palais du roi; sa capitale.--Manière de voyager de

Gulliver.--La tempête.

Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce pays,

autant que je l'ai pu connaître à vol d'oiseau. Ce vaste royaume, en son

étendue, occupe environ trois mille lieues de long, sur deux mille cinq

cents lieues de large; à ce compte, nos géographes se trompent

lorsqu'ils nous disent qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la

Californie. Quant à moi, je me suis toujours imaginé qu'il devait y

avoir de ce côté-là un grand continent, pour servir de contre-poids au

grand continent de Tartarie. En conséquence, il faudrait corriger cette

lacune de nos cartes marines, et joindre cette vaste étendue de pays aux

parties nord-ouest de l'Amérique, sur quoi je suis prêt à éclairer les

géographes de mes humbles lumières. Ce royaume est une presqu'île

terminée au nord par une chaîne de montagnes; elles ont bien trente

milles de hauteur: de ces pics élevés, les volcans nous défendent

d'approcher.

Les plus savants ignorent quelle espèce de mortels habite au delà de ces

montagnes, à peine ils affirmeraient qu'elles soient habitées. Le

royaume est privé de toute espèce de port; les endroits de la côte où

les rivières se jettent dans la profonde mer sont remplis d'écueils; une

mer violente est un empêchement éternel, à ces peuples, de tout commerce

avec le reste du monde. Les grandes rivières sont pleines de poissons

excellents; rarement l'on pêche dans l'Océan: les poissons de nos mers

méritent si peu l'honneur d'être pêchés par ces géants! tout au plus le

cachalot et le souffleur trouvent grâce à leurs yeux. Il est évident,

pour moi, que la nature, dans la production des plantes et des animaux

de cette grosseur énorme, se borne à ce continent. J'ai vu prendre un

jour, par des pêcheurs de la côte, une baleine si grosse, qu'un homme du

pays avait grand'peine à la porter sur ses épaules. Le pêcheur imagina

de l'offrir à Sa Majesté, qui se la fit servir sur un plat.

Le pays est très-peuplé; il contient cinquante-et-une villes, près de

cent bourgs entourés de murailles, un bien plus grand nombre de villages

et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur, il suffira peut-être de

donner la description de Lorbrulgrud. Cette ville est bâtie aux bords

d'une rivière qui la traverse et la divise en deux parties égales. Elle

contient plus de quatre-vingt mille maisons, et six cent mille

habitants, elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font

cinquante-quatre milles d'Angleterre) et deux et demi en largeur, selon

la mesure que j'en ai prise sur la carte qui fut dressée par les ordres

du roi. Cette carte, déployée exprès pour moi, était longue au moins de

cent cinquante pieds.

Le palais du roi est un bâtiment qui manque un peu de régularité.

Figurez-vous un amas d'édifices de sept milles de circuit; les chambres

principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et larges à

proportion.

On donna un carrosse à ma chère Glumdalclitch, qui me prit sur ses

genoux, pour voir la ville, ses places et ses hôtels. Je supputai que

notre carrosse était environ, en carré, comme la salle de Westminster,

mais pas tout à fait de pareille hauteur. Un jour, nous fîmes arrêter le

carrosse à plusieurs boutiques, où les mendiants, profitant de

l'occasion, se rendirent en foule aux portières, et me fournirent le

plus affreux spectacle qu'un œil anglais ait jamais vu. Comme ils

étaient difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de

tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une grosseur

énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que ces objets

firent sur moi, et de m'en épargner la description.

Outre la grande boîte dans laquelle j'étais ordinairement transporté, la

reine en commanda une seconde de douze pieds carrés sur dix de haut,

afin que ma gouvernante la pût mettre sur ses genoux quand nous allions

en voiture. L'habile ouvrier qui l'avait faite, sous notre direction,

avait percé une fenêtre de trois côtés (on les avait grillées crainte

d'accident), et sur le quatrième côté étaient attachées deux boucles en

cuir. On passait une ceinture en ces boucles, s'il me plaisait d'aller à

cheval; un domestique fixait la ceinture autour de son corps, et me

tenait devant lui. C'est ainsi que j'accompagnais souvent le roi et les

princes, que je prenais l'air dans les jardins ou que je rendais des

visites, quand ma petite bonne se trouvait indisposée; on me traitait à

la cour comme un des courtisans les plus considérables, sans doute

grâce à la faveur dont le roi voulait bien m'honorer. En voyage (et je

préférais de beaucoup cette façon d'aller, qui était plus commode et qui

me permettait de voir le pays) ma personne était confiée à un

chambellan; la reine lui confiait ce qu'elle appelait _son trésor_, et

ma boîte était posée sur un coussin.

J'avais dans ce cabinet un hamac suspendu au plafond, une table et deux

fauteuils vissés au plancher. Ma vieille habitude de la mer faisait que

les mouvements du cheval ou de la voiture ne me causaient pas

d'incommodité, bien qu'ils fussent souvent très-violents.

Toutes les fois que je désirais visiter la ville, c'était dans cette

boîte qu'on me portait. Glumdalclitch la posait sur ses genoux, après

être montée dans une chaise ouverte et portée par quatre hommes à la

livrée de la reine. Le peuple, qui avait souvent ouï parler de moi, se

rassemblait en foule autour de la chaise, et la jeune fille avait la

complaisance de faire arrêter les porteurs et de me prendre dans sa

main, afin que l'on pût tout à l'aise me contempler.

J'étais fort curieux de voir le temple métropolitain, avec la tour qui

en fait partie et qui passe, à bon droit, comme la plus haute du

royaume. Ma gouvernante m'y conduisit; mais, vanité des _Guides_ et des

_Itinéraires_! cette illustre tour n'a pas plus de trois mille pieds du

sol au point culminant, ce qui n'a rien de très-merveilleux, vu la

différence de proportion qui existe entre ces peuples et nous: autant

vaudrait se récrier, chez nous, sur la hauteur du clocher de Salisbury.

Toutefois je ferai observer que ce qui manque à cette tour en élévation

est compensé par la beauté et la solidité. Les murs ont cent pieds

d'épaisseur, et sont en pierres de taille de quarante pieds cubes; ils

sont ornés de statues colossales de dieux et d'empereurs, en marbre, et

dans leurs niches. Je mesurai le petit doigt de l'une de ces statues qui

était tombée et gisait parmi les décombres, et je trouvai qu'il avait

juste quatre pieds un pouce de long. Glumdalclitch l'enveloppa dans son

mouchoir, et l'emporta, pour le conserver avec d'autres jouets.

La cuisine royale était un superbe édifice voûté, d'environ six cents

pieds de haut. Le grand four a dix pas de moins que la coupole de

Saint-Paul: je m'en suis assuré en mesurant celle-ci à mon retour. Mais,

si je décrivais les grilles à feu, les énormes pots et marmites, et les

pièces de viande qui tournaient sur les broches, on aurait peine à me

croire; du moins de sévères critiques pourraient m'accuser

d'exagération. Pour éviter ces censures, je crains d'être tombé dans

l'excès opposé: si le présent livre était jamais traduit dans la langue

de Brobdingnac et qu'il fût transmis en ce royaume, le roi et le peuple

auraient bien raison de se plaindre du tort que je leur avais fait en

réduisant leurs proportions.

Ce monarque est assez bon prince et peu dépensier. Il n'a jamais plus de

six cents chevaux dans ses écuries, chevaux de carrosses et chevaux de

main, de cinquante-quatre à soixante pieds de haut. Dans les grandes

solennités, il est suivi d'une garde de cinq cents cavaliers. Au premier

abord, je m'étais écrié: «_Ah! quelle armée!_» Eh bien, rangée en

bataille, il n'y eut jamais rien de plus imposant sous le soleil!

CHAPITRE V

Aventures diverses.--Gulliver montre ses connaissances en navigation.

J'aurais passé ma vie assez doucement dans ce pays, si ma petite taille

ne m'eût exposé à mille accidents. Ma gouvernante me portait quelquefois

dans les jardins, et là me tirait de ma boîte ou me laissait me promener

librement. Un jour, le nain de la reine (avant sa disgrâce) nous avait

suivis dans les jardins, et, Glumdalclitch m'ayant posé à terre, nous

nous trouvâmes, lui et moi, à côté d'un pommier _nain_. Je fus tenté de

montrer mon esprit par une comparaison assez sotte entre mon compagnon

et l'arbre. Le drôle, pour se venger de ma plaisanterie, se mit à

secouer une branche chargée de fruits, et voici qu'une douzaine de

pommes, plus grosses que des tonneaux de Bristol, tombèrent dru comme

grêle. Une seule m'atteignit à l'instant où je me baissais, et me fit

choir à me briser. Mais quoi! j'étais le provocateur, et j'aurais eu

mauvaise grâce à me plaindre de cette méchanceté.

Un autre jour, ma bonne me laissa sur un gazon bien uni, tandis qu'elle

causait à quelque distance avec sa gouvernante. Tout à coup l'orage et

la grêle... et je fus à l'instant renversé et meurtri par les grêlons.

Je me traînai jusqu'à une bordure de thym, sous laquelle j'étais à

moitié abrité; mais ces grêlons m'avaient moulu des pieds à la tête, et

je gardai la chambre pendant huit jours. Quoi d'étonnant? toutes choses

ayant, en ce pays surnaturel, la même proportion gigantesque par rapport

aux habitants, les grêlons ordinaires étaient dix-huit cents fois plus

gros que les nôtres.

Un plus dangereux accident m'arriva dans ces jardins. Un jour que ma

petite gouvernante, croyant m'avoir mis en lieu sûr, me laissa seul,

comme je la priais souvent de le faire, pour me livrer à mes pensées,

elle oublia mon refuge ordinaire, à savoir ma boîte, et, m'ayant posé à

terre, elle s'éloigna avec quelques dames de sa connaissance. Elle

absente, un petit épagneul, qui appartenait à l'un des jardiniers, vint

par hasard près de l'endroit où j'étais, courut à moi, flairant et

jappant, me prit dans sa gueule, et, me portant à son maître, il me posa

devant lui en remuant la queue. Heureusement, il m'avait saisi d'une

dent si légère, que je n'eus pas le moindre mal; mais le jardinier, qui

me connaissait et m'aimait beaucoup, eut la plus grande frayeur. «Tout

beau! tout beau!» disait-il à l'épagneul, qui finit par me lâcher. Puis,

se tournant vers moi: «Comment vous trouvez-vous?...» Hélas! j'avais

grand'peine à lui répondre, tant j'avais été suffoqué par la frayeur et

par la rapidité de la course. Il me reporta où l'épagneul m'avait pris.

Glumdalclitch était là, désespérée et m'appelant de tous côtés. Elle

gronda le jardinier à cause de son chien. Cependant nous convînmes de

taire cette aventure, qui ne pouvait que jeter un ridicule de plus sur

ma personne.

Ce dernier accident décida ma gouvernante à ne plus me perdre de vue;

et, comme je craignais depuis longtemps cette résolution, je lui avais

caché plusieurs petits incidents fâcheux qui m'étaient arrivés. Un

cerf-volant avait failli m'emporter, si je n'avais pas eu la présence

d'esprit de me mettre à l'abri d'un espalier. Un jour, je m'enfonçai

jusqu'au cou dans une taupinière, et je manquai peu de temps après de me

casser l'épaule contre une coquille de limaçon, sur laquelle je

trébuchai en rêvant à ma chère Angleterre.

J'avais remarqué, dans mes promenades solitaires, que les oiseaux

n'avaient aucune frayeur de moi. Une grive eut même l'effronterie de me

voler un morceau de biscuit que je tenais à la main. Quand j'essayais de

prendre un de ces oiseaux, il se retournait hardiment, me menaçait de

son bec, puis recommençait à chercher des vers ou des grains.

Il advint que je lançai un gros bâton de toute ma force sur un linot, et

si adroitement, que l'oiseau fut terrassé..... je le saisis par le cou

pour le traîner jusqu'à l'endroit où ma gouvernante m'attendait. Mais le

linot, qui n'avait été qu'étourdi, me donna des coups d'aile si

violents, que j'aurais été forcé de le lâcher, si un domestique n'était

venu à mon secours.

Les voyages de Gulliver · 第 9 / 24 段