Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant entre ses bras un

enfant de l'âge d'un an. Ce marmot, à mon aspect, poussa des cris si

violents, qu'on aurait pu, je crois, les entendre facilement du pont de

Londres jusqu'à Chelsea. L'enfant, me regardant comme une poupée ou une

babiole, criait afin de m'avoir, pour lui servir de jouet. La mère,

heureuse, m'éleva et me donna à l'enfant, qui se saisit de moi, et me

mit ma tête dans sa bouche, où je commençai à hurler si horriblement,

que l'enfant, effrayé, me laissa tomber. Je me serais infailliblement

cassé la tête, si la mère n'avait pas tenu son tablier étendu sous le

petit animal. De son côté, la nourrice, pour apaiser son poupon, se

servit d'un hochet, qui était un gros pilier creux, rempli de grosses

pierres, et rattaché, par un câble, au corps de l'enfant; mais rien n'y

fit, et elle se trouva réduite à lui donner le sein. Bonté divine! de

toutes les monstruosités celle-ci était la plus horrible! Une montagne!

un flot de lait! des vallons et des plaines de chair humaine! Une dame

anglaise, un bel enfant dans ses bras... il n'y a rien de plus charmant!

Peut-être est-ce en effet que ce doux spectacle apparaît à nos yeux

désarmés, et qu'une loupe aurait bientôt dissipé le charme.

Oui, et ce fut ainsi qu'étant à Lilliput, une dame à la mode me disait

que je lui paraissais très-laid; elle découvrait de grands trous dans ma

peau, les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies

d'un sanglier, mon teint, composé de différentes couleurs, était tout à

fait désagréable aux yeux de la dame... et pourtant je suis blond, et

passe pour avoir le teint assez beau.

Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers; autant que je le

pus comprendre, il chargea sa femme de prendre un grand soin de son

jouet. J'étais bien las, et j'avais une grande envie de dormir: ce que

ma maîtresse apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit d'un

mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau de

guerre.

Je dormis deux grandes heures, et songeai que j'étais chez moi, avec ma

femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand je m'éveillai

et que je me trouvai seul dans une chambre immense, et couché dans un

lit de dix toises. Ma maîtresse était sortie et m'avait enfermé au

verrou. Le lit était élevé de quatre toises; cependant quelques

nécessités naturelles me pressaient de descendre, et je n'osais appeler:

quand je l'eusse essayé, avec ma voix de galoubet, pas un ne fût venu à

mon appel, et puis, j'étais à deux lieues de la cuisine où la famille se

tenait. Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux,

et se mirent à courir sur le lit. L'un approcha de mon visage; et moi,

me levant tout effrayé, je mis le sabre à la main pour me défendre. Ces

animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer des deux côtés; mais

je fendis le ventre à l'un, et l'autre eut peur de moi! Cet exploit

accompli, je me couchai pour me reposer et reprendre mes esprits. Ces

animaux étaient de la grosseur d'un mâtin, mais plus agiles et plus

féroces, en sorte que, si j'eusse ôté mon ceinturon et mis bas mon sabre

avant que de me coucher, j'aurais été dévoré par ces deux misérables

rats! Je mesurai la queue de mon rat mort, elle avait quatre pieds

environ; mais je n'eus pas le courage de traîner son cadavre hors du

lit, et, comme il donnait encore signe de vie, je l'achevai, en lui

coupant la gorge.

Bientôt après ma maîtresse entrait dans la chambre, et, me voyant tout

couvert de sang, elle accourut, et me prit dans sa main. Je lui montrai

du doigt le rat mort, en souriant et en faisant d'autres signes, pour

lui faire entendre que je n'étais pas blessé; ce qui lui donna de la

joie. Or, plus que jamais, certain besoin me pressait, et je m'efforçai

de faire entendre à la dame que je souhaitais fort qu'elle me mît à

terre, ce qu'elle fit. Foin de ma modestie! Elle ne me permit pas de

m'expliquer autrement qu'en montrant du doigt la porte et en faisant

plusieurs révérences. La bonne femme à la fin m'entendit, mais avec

quelque difficulté; et, me reprenant dans sa main, elle alla dans le

jardin et me déposa par terre.

La bonne dame était curieuse; elle eût donné beaucoup pour savoir

comment je m'y prendrais pour accomplir ces petites nécessités qui la

faisaient rire. Elle avait une idée étrange de notre pudeur; elle ne

comprenait guère qu'un si petit animal eût des hontes de cette qualité.

Bref, je la vis toute disposée à me suivre; il fallut tout le feu de mon

regard, toute l'énergie et toute l'autorité de mon geste pour l'empêcher

d'aller plus loin.

Pendant qu'elle était là, immobile et semblable au clocher de notre

village, au milieu du champ de blé, je m'éloignai environ à cent toises,

en lui renouvelant l'ordre absolu de me laisser en paix. Modeste et

recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille..... Faisons-nous

grâce, ami lecteur, d'un plus long détail.

CHAPITRE II

Portrait de la fille du laboureur.--Gulliver est conduit à la ville, un

jour de marché.--Plus tard on le porte dans la capitale du royaume,

et récit de ce qu'il a vu et souffert.

Ma maîtresse avait une fille de l'âge de neuf ans, belle enfant de

beaucoup d'intelligence et d'esprit pour son âge. Sa mère, de concert

avec elle, s'avisa d'accommoder pour moi le berceau de sa poupée, avant

qu'il fût nuit. Le berceau fut enfermé dans un petit tiroir de cabinet,

et le tiroir posé sur une tablette suspendue, hors de l'invasion des

rats: ce fut mon lit, pendant tout le temps que je demeurai avec ces

bonnes gens. Cette jeune fille était adroite à ce point que, m'étant

déshabillé une ou deux fois en sa présence, elle sut m'habiller et me

déshabiller comme un vrai valet de chambre; elle y trouvait son

amusement, et moi, pour ne pas la contrarier, je la laissai faire...

Elle me fit six chemises, et d'autres sortes de linge, de la toile la

plus fine qu'on put trouver (à la vérité, c'était une toile plus

grossière que des toiles de navire), et les blanchit toujours elle-même.

Elle voulut aussi m'apprendre la langue du pays; elle répondait à toutes

mes questions, une _table_? une _chaise_? une _armoire_? Elle m'en

disait aussi le nom aussitôt; si bien qu'en peu de temps je fus en état

de demander presque tout ce que je souhaitais. Elle me donna le nom de

_Grildrig_, mot qui signifie ce que les Latins appellent _homunculus_,

les Italiens _uomicciuolo_, et les Anglais _mannikin_. C'est à ma bonne

et bienveillante institutrice que je fus redevable de ma conservation:

nous étions toujours ensemble et je l'appelais _Glumdalclitch_, ou la

«petite nourrice.» O ciel, je serais un ingrat, si j'oubliais jamais

tant de grâce et de bonté! Elle avait, ma petite géante, un noble cœur,

une grande âme, et si mon malheur a voulu que sa pitié pour moi ait été

pour elle une disgrâce, un jour peut-être il me sera permis de lui

prouver qu'un freluquet de mon espèce est capable, après tout, d'un bon

souvenir.

[Illustration:

_Gavarni del. Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._

Gulliver et Glumdalclitch.]

Il se répandit alors dans tout le pays que mon maître avait trouvé un

petit animal dans les champs, environ de la grosseur d'un _splack-nock_

(animal de ce pays, d'environ six pieds), et de la même figure qu'une

créature humaine; il imitait (disait la renommée aux cent mille voix) la

créature humaine en toutes ses actions, et semblait parler une espèce de

langue qui lui était propre; même il savait déjà plusieurs mots de leur

langue; il marchait droit sur ses deux pattes de derrière, il était doux

et traitable, il venait quand il était appelé, faisait tout ce qu'on lui

ordonnait de faire, avait les membres délicats, un teint plus blanc et

plus fin que celui de la fille d'un seigneur à l'âge de trois ans. Un

laboureur, l'intime ami de mon maître, lui rendit visite exprès pour

s'assurer si la renommée avait dit vrai. «Rien n'est plus vrai, reprit

mon maître, il n'y a rien de plus joli que ce petit animal; ma fille en

fait tout ce qu'elle veut; c'est mignon, rangé, obéissant, fidèle,

attaché, reconnaissant; ça vit de rien, un chiffon de pain; un doigt de

vin! Ça s'habille avec une loque; et toujours gai, facile à vivre, et de

bonne humeur. Il n'y a pas d'oiseau sur nos arbres, pas de lapin dans

nos bois, qui se puisse comparer à cette infiniment petite bête! On

dirait que ça raisonne, et parfois même on dirait que ça vous a une âme,

et de la religion. Mais vous en jugerez, compère, et justement le joli

animal vient de sortir de son petit réveil et d'achever son petit

lever.» Au même instant on me posait sur une table, et je marchai. Je

tirai mon sabre et le remis au fourreau. Je fis la révérence à l'ami de

mon maître, en lui demandant en sa propre langue «comment il se

portait,» et lui dis _qu'il était le bienvenu_; le tout, suivant les

instructions de ma petite maîtresse. Cet homme, à qui le grand âge avait

affaibli la vue, eut besoin de ses lunettes pour me mieux regarder, sur

quoi je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Les gens de la famille, qui

découvrirent la cause de ma gaieté, se prirent à rire aussi; de quoi ce

rustique fut assez bête pour se fâcher. Il m'avait tout l'air d'un

avare, et le fit bien paraître par le conseil détestable qu'il donna à

mon maître de me montrer pour de l'argent, à quelque jour de marché,

dans la ville prochaine, qui était éloignée de notre maison d'environ

vingt-deux milles. Je devinai qu'il y avait quelque dessein sur le

tapis, lorsque je remarquai mon maître et son ami se parlant ensemble à

l'oreille, pendant un assez long temps, et quelquefois me regardant et

me montrant du doigt.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._

»il était haut comme un clocher... effrayé, je courus me cacher dans un

champ de blé.]

Le lendemain, Glumdalclitch, ma petite maîtresse, me confirma dans cette

pensée en me racontant toute l'affaire, qu'elle avait apprise de sa

mère. La pauvre fille, en pleurant beaucoup, me cacha dans son sein,

comme une petite miss son serin favori. «Hélas! disait-elle, ils vont me

l'estropier en chemin! Ces gens-là sont des brutes, ils ne sauraient

manier une créature si délicate...» Et les sanglots de redoubler. On eût

dit la fontaine Aréthuse! Comme elle me savait modeste de mon naturel et

très-délicat en tout ce qui regardait mon honneur, elle gémissait de me

voir exposé, pour de l'argent, à la curiosité du plus bas peuple. Elle

disait que son papa et sa maman lui avaient donné _Grildrig_..... Elle

voyait bien qu'on la voulait tromper, comme on avait fait l'année

dernière, quand on feignit de lui donner un agneau, qui fut vendu au

boucher! Quant à moi, je puis dire en vérité qu'au fond de l'âme j'eus

moins de chagrin que ma chère maîtresse. J'avais conçu de grandes

espérances, qui ne m'abandonnèrent jamais, que je recouvrerais ma

liberté un jour ou l'autre; or c'est en faisant beaucoup de chemin que

les occasions se présentent. Quant à la honte de me voir exposé en

public, et d'y jouer une façon de comédie..... à coup sûr la chose était

triste; mais comment faire? Et puis quel homme assez lâche, après tout,

pour me reprocher cette nécessité cruelle, à mon retour en Angleterre?

Le roi de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille occurrence...

aurait un pareil sort!

Cependant mon cher maître, obéissant aux conseils de son compère,

enferma son phénomène dans une caisse, et, le jour de marché suivant, il

me mena à la ville avec sa petite fille. La caisse était fermée de tous

côtés, et l'on avait ménagé quelques trous en guise de fenêtre. Minette

avait pris le soin de mettre sous moi le matelas du lit de sa poupée;

cependant je fus horriblement agité et rudement secoué dans ce voyage,

un voyage d'une demi-heure: le cheval faisait à chaque pas environ

quarante pieds, et trottait si haut, que l'agitation était égale à celle

d'un vaisseau, dans une tempête furieuse! Enfin, le chemin était un peu

plus long que de Londres à Saint-Albans. Mon maître descendit de cheval

à une auberge où il avait coutume d'aller; et, après avoir pris conseil

avec l'hôte et fait quelques préparatifs nécessaires, il loua le

_Glultrud_, ou crieur public, pour donner avis à toute la ville d'un

petit animal étranger, qu'on ferait voir à l'enseigne de l'Aigle-Vert,

qui était moins gros qu'un _splack-nock_, et ressemblait, dans toutes

les parties de son corps, à une créature humaine. «Il savait prononcer

plusieurs mots, et faire une infinité de tours d'adresse, à la volonté

de messieurs les amateurs.»

Je fus posé sur une table, dans la salle haute de l'auberge, et, se

tenant près de moi, pour me rassurer et me servir de chaperon, ma chère

protectrice. Elle avait une voix si douce, une main si délicate,

comparée à toutes les autres! Même de son silence, elle m'encourageait

et plus que moi elle semblait mal à l'aise. On procédait cependant avec

un certain ordre en cette exhibition de mes petits mérites, et nous ne

recevions pas plus de trente personnes à la fois. Selon l'ordre entre

nous tacitement convenu, à l'œil, à la voix, et parfois à la baguette

de ma _générale_, eh bien, j'allais, je venais, je saluais, je me

couchais par terre et me relevais. Je montais à cheval sur une des

allumettes de l'auberge, et j'ôtais ma veste, et je la remettais; aux

hommes je donnais des poignées de main; aux dames j'envoyais des

baisers. Je répondais aux questions proportionnées à la connaissance

que j'avais de la langue, et du mieux que je pouvais. Je me retournai

plusieurs fois vers toute la compagnie, et fis mille révérences. Je pris

un dé plein de vin que Glumdalclitch m'avait donné pour gobelet, et je

bus à leur santé. Je tirai mon sabre, et fis le moulinet à la façon des

maîtres d'armes d'Angleterre. Avec un bout de paille, je fis l'exercice

de la pique, ayant appris cela dans ma jeunesse. Je fus montré ce

jour-là douze fois de suite, à l'admiration générale, et répétant

toujours les mêmes choses, jusqu'à ce qu'enfin je fusse à demi-mort de

lassitude et d'humiliation.

Les premiers qui m'avaient admiré firent de tous côtés des rapports si

merveilleux, que le peuple menaçait d'enfoncer les portes. Quand il vit

tout l'argent que je lui rapportais, mon doux maître eut peur des

envieux de sa fortune, et les tint, désormais, à distance. Un petit

écolier qui voulait rire me jeta une noisette à la tête, et peu s'en

fallut qu'il ne m'attrapât. Elle fut jetée avec tant de force, qu'elle

m'eût infailliblement fait sauter la cervelle. Elle était presque aussi

grosse qu'un melon! J'eus l'intime satisfaction de voir le petit écolier

chassé de la salle honteusement.

Mon maître annonça une nouvelle _exhibition_ de ma personne au prochain

jour de marché; cependant il me fit faire une voiture plus commode. Ah!

que j'étais fatigué de mon premier voyage et du spectacle que j'avais

donné pendant huit heures de suite! On n'eût pas reconnu, certes, que

j'étais un animal intelligent. Je me traînais à peine, il m'était

impossible de me servir même de la paille, et des allumettes, et de

porter à mes lèvres le dé à boire de ma chère institutrice. Pour

m'achever, les gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi,

se rendirent à la maison de mon maître. Il y en eut, un jour, plus de

trente à la ferme, avec leurs femmes et leurs enfants. Ce malheureux

pays, non moins que l'Angleterre, est peuplé de gentilshommes chasseurs.

Mais mon doux maître, âpre au gain, considérant le profit que je pouvais

lui rapporter, résolut de me montrer dans les villes du royaume les plus

considérables. S'étant donc fourni de toutes choses nécessaires à un

long voyage, après avoir réglé ses affaires domestiques et pris congé de

sa femme, le 17 août 1703, environ deux mois après mon arrivée, nous

partîmes pour la capitale, située au beau milieu de cet empire, à quinze

cents lieues de notre demeure. Il allait à cheval, il portait sa fille

en croupe: elle me portait dans une boîte attachée autour de son corps,

doublée du drap le plus fin qu'elle avait pu trouver.

Le dessein de mon maître était de _m'exhiber_, chemin faisant, dans

toutes les villes, bourgs et villages, où la recette était assurée, et

même de parcourir les châteaux qui l'éloigneraient peu de son chemin.

Nous faisions ainsi de petites journées de quatre-vingts ou cent lieues;

car Glumdalclitch, exprès pour m'épargner de la fatigue, se plaignit

d'être bien incommodée du trot du cheval. Souvent elle me tirait de la

caisse pour me donner de l'air et me faire voir le pays. Nous passâmes

cinq ou six rivières plus profondes que le Nil et le Gange; il n'y avait

guère de ruisseau qui ne fût plus large que n'est la Tamise, au pont de

Londres. Nous fûmes trois semaines en voyage, et je fus montré dans

dix-huit grandes villes, sans compter plusieurs villages et châteaux des

environs.

Le 26 octobre, nous arrivâmes enfin à la capitale, appelée en leur

langue: _Lorbruldrud_, ou l'_Orgueil de l'Univers_. Le rustre à qui

j'appartenais, et qui disposait de moi comme de sa chose, fit garnir un

appartement dans la rue principale, et non loin du palais royal. En même

temps il fit distribuer, selon sa coutume, des affiches contenant (avec

l'image) une description merveilleuse de ma personne et de mes talents.

Dans une très-grande salle de trois ou quatre cents pieds de large, il

plaça une table de soixante pieds de diamètre, un vrai théâtre, où je

devais jouer tous mes rôles, et, toujours prudent, il la fit entourer de

palissades, pour me mettre à l'abri des brutalités, voire des

gentillesses de la foule. Et, cette fois encore, je fus exhibé, dix fois

par jour, au grand étonnement, à la satisfaction de tout le peuple. Je

savais alors passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement

tout ce qu'on disait de moi: d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet,

et je pouvais, quoique avec peine, expliquer leurs livres classiques; la

bonne Glumdalclitch m'avait donné des leçons chez son père, et aux

heures de loisir pendant notre voyage. Elle portait dans sa pochette un

petit livre un peu plus gros qu'un _atlas_ de géographie; on eût écrit

volontiers sur les marges toutes les œuvres de MM. Pope, Addison,

Swift, Dryden, toute la _Clarisse Harlowe_ de M. Robertson,

l'inépuisable; le poëme de Milton, et le _Voyage du Pèlerin_, par Jean

Bunyan. De ce bluet elle se servait pour m'enseigner les lettres de

l'alphabet.

CHAPITRE III

Gulliver mandé à la cour.--La reine l'achète et le présente au roi.--Il

dispute avec les savants de Sa Majesté.--On lui prépare un

appartement.--Il devient favori de la reine.--Il soutient l'honneur

de son pays.--Ses querelles avec le nain de Sa Majesté.

Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer apportèrent un

changement considérable à ma santé. Plus d'argent gagnait mon maître, et

plus il devenait insatiable. J'avais perdu l'appétit, et j'étais presque

un squelette. Mon maître, à la fin, s'en aperçut, et, jugeant que je

mourrais bientôt, résolut de me faire valoir autant qu'il le pourrait.

Pendant qu'il raisonnait de cette façon, un _slardral_ (écuyer du roi)

apporta l'ordre que je fusse incessamment dirigé sur le Wite-Hall de ce

pays, pour le divertissement de la reine et de ses dames. Quelques-unes

de ces belles dames m'avaient déjà vu; elles avaient rapporté des choses

merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et de mon

esprit délicat.

A cet ordre il fallut obéir: ce pays des géants n'est rien moins qu'un

pays constitutionnel; la loi du plus fort est la Loi; quand le maître

exprime un désir, son désir est un ordre. A peine arrivé, la reine me

voulut voir, et Dieu sait si Sa Majesté et sa suite furent extrêmement

diverties de mes manières! Je me mis à genoux, et demandai l'honneur de

baiser le pied royal. Mais la gracieuse princesse me présenta son petit

doigt, que j'embrassai de mes deux bras, et dont j'appliquai le bout

avec respect à mes lèvres. Elle me fit des questions générales touchant

mon pays, mes voyages, auxquelles je répondis aussi distinctement et en

aussi peu de mots que faire se pouvait. Elle me demanda si je serais

bien aise de vivre à la cour. Je fis la révérence jusqu'au bas de la

table sur laquelle j'étais huché, et je répondis humblement que

j'appartenais à mon maître. _Ah! reine! Ah! Majesté, si j'étais libre!

il n'y a pas de service qui me semblât préférable à votre service._ Un

chambellan n'eût pas mieux dit. On m'eût pris, à mon attitude humble et

fière à la fois, pour le lord-maire ouvrant la porte de la cité de

Londres à la reine Élisabeth.

La reine, à ces mots, daigna sourire, et d'un petit geste assez

dédaigneux elle fit comprendre à mon propriétaire qu'elle désirait

m'acheter. Comme il était pris de la crainte de me perdre, et que à son

compte, à peine avais-je encore un mois à vivre, il fut ravi de la

proposition, et fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, plus un

chien savant que la reine avait acheté naguère, et dont elle s'était

déjà dégoûtée. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu un

humble esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que

Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attentions et

d'amitié, fut admise à l'honneur de son service, et continuât d'être ma

gouvernante. Sa Majesté y consentit; elle y fit consentir aussi le

laboureur, qui était bien aise de voir sa fille à la cour. Quant à

Glumdalclitch, elle ne pouvait cacher sa joie. Enfin mon cornac se

retira, et me dit, en partant, qu'il me laissait dans un bon endroit: à

quoi je répliquai en lui tournant le dos.

La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le compliment

et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la raison. «Plaise à Votre

Majesté, lui dis-je, de ne point porter un mauvais jugement des qualités

de mon cœur. Si ce croquant avait été bon pour moi, s'il m'avait été

seulement hospitalier, je lui aurais fait les adieux que l'on doit à son

hôte, à son ami, à son frère... Il m'a traité plus mal qu'une bête de

somme, et quelle autre obligation puis-je avoir à ce manant que celle de

n'avoir pas écrasé un innocent animal trouvé par hasard dans son blé? Du

reste, ce bienfait avait été assez payé par le profit qu'il avait fait

en me montrant pour de l'argent, et par le prix qu'il venait de recevoir

en me vendant. Oui, madame! En même temps, considérez que ma santé était

très-altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle

d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du jour; et

comptez que si cet homme injuste n'avait pas cru ma vie en danger, Sa

Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché! Et maintenant soyez la bien

remerciée, ô reine! pour tant de grâces et de bienfaits. Grâce à vous,

je touche au port de toutes mes infortunes; eh! le moyen de ne pas être

un mortel fortuné, sous la protection d'une princesse et si grande et si

bonne, ornement de la nature, admiration du monde, et les délices de ses

sujets, le phénix de la création?» Ainsi, désormais, je voulais vivre et

mourir au service de ma reine; et déjà, voyez le miracle! il me semblait

que mes esprits étaient ranimés par l'influence de sa présence auguste.

Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs barbarismes

et bon nombre de balbutiements.

La reine, excusant avec bonté les défauts de ma harangue, fut surprise

de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un si chétif animal: elle

me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au roi, qui était alors

retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince assez sérieux et d'un visage

austère, ne remarquant pas bien ma figure à la première vue, demanda

froidement à la reine depuis quand elle était devenue amoureuse d'un

_splack-nock_ (car il m'avait pris pour cet insecte). Mais la reine, qui

avait infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'encrier

royal... il était profond comme un puits; si j'y fusse tombé, je me

serais noyé infailliblement... et m'ordonna de dire à Sa Majesté qui

j'étais. Je le fis en très peu de mots: Glumdalclitch, qui était restée

à la porte du cabinet, ne pouvant souffrir que je fusse longtemps hors

de sa présence, entra, et raconta à Sa Majesté comment j'avais été

trouvé dans un champ de blé, à la dernière moisson.

Le roi, aussi savant qu'homme du monde en ses États, avait été élevé

dans l'étude de la philosophie, et surtout des mathématiques; cependant,

quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant que j'eusse

commencé à parler, il s'imagina que je pouvais être une machine

artificielle, un tourne-broche, ou tout au plus quelque horloge inventée

et exécutée par un habile artiste. A peine il eut entendu ma voix, et

trouvé du raisonnement dans les petits sons que je rendais, il ne put

cacher son étonnement et son admiration.

Il n'était guère satisfait de la relation que je lui avais donnée de mon

arrivée en ce royaume; il supposait même que c'était un conte inventé

par le père de Glumdalclitch, que l'on m'avait fait apprendre par

cœur. Dans cette pensée, il m'adressa d'autres questions, et je

répondis à toutes avec justesse, mais avec un léger accent villageois et

quelques locutions rustiques que j'avais apprises chez le fermier,

lesquelles étaient assez déplacées à la cour.

Les voyages de Gulliver · 第 8 / 24 段