jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et, quand j'eus
fait quatre lieues, tirant vers le nord, le vent étant au sud-est, sur
les six heures du soir, je découvris une petite île d'environ une
demi-lieue au nord-ouest. Je m'avançai et jetai l'ancre vers la côte de
l'île, à l'abri du vent: elle me parut inhabitée. Un peu rafraîchi, je
m'allai reposer. Je dormis environ six heures; le jour commençait à
paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, par un
vent favorable, je levai l'ancre et suivis la même route que le jour
précédent, guidé par mon sextant de poche. C'était mon dessein de me
rendre à quelques-unes de ces îles, que je croyais avec raison situées
au nord-est de la terre de Van-Diemen. Je ne découvris rien tout ce
jour-là; mais le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, quand
j'eus fait, selon mon calcul, environ vingt-quatre lieues, je découvris
un navire allant au sud-est. Je déployai toutes mes voiles; au bout
d'une demi-heure, le navire, m'ayant aperçu, arbora son pavillon et tira
un coup de canon. Il n'est pas facile de représenter la joie que je
ressentis à l'espérance de revoir encore une fois mon aimable pays et
les chers gages que j'y avais laissés. Le navire relâcha ses voiles, et
je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26 septembre. J'étais
transporté de joie en retrouvant le pavillon d'Angleterre. Je mis mes
vaches et mes moutons dans les poches de mon justaucorps, et me rendis à
bord avec toute ma cargaison de vivres. C'était un vaisseau marchand
anglais revenant du Japon, par les mers du nord et du sud, commandé par
le capitaine Jean Bidell, de Deptford, fort honnête homme, excellent
marin. Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi
lesquels je rencontrai justement un de mes anciens camarades, nommé
Pierre Williams, qui répondit de son ami Gulliver au capitaine. Ainsi je
trouvai bon visage d'hôtes, et mon sauveur, avisant que je venais d'un
étrange pays, me demanda le: _ou?_ _quand?_ et _comment?_ du navigateur;
à quoi je répondis simplement et en peu de mots. Il s'imagina que la
fatigue et les périls que j'avais courus m'avaient tourné la tête; sur
quoi je tirai mes vaches et mes moutons de ma poche, et mon troupeau le
jeta dans un grand étonnement. Cependant il hésitait encore à me croire,
et je lui montrai les pièces d'or que m'avait données le roi de
Blefuscu; je lui mis sous les yeux le portrait de Sa Majesté, avec
plusieurs autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux
cents spruggs chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre, de lui
faire présent d'une vache et d'une brebis pleines, pour en amuser ses
enfants.
Et, seul sur le tillac, je disais tout bas adieu à ces misérables petits
pays; adieu à ces bouts d'hommes; adieu à ces terres misérables; adieu à
ces armées qui passaient, avec armes et bagages, et toute enseigne au
vent, dans les jambes de Gulliver. Petits philosophes! Petits poëtes!
Petits savants! Petits princes! Petites Majestés! Lilliput!
Je n'entretiendrai point le lecteur du détail de ma route; nous
arrivâmes aux Dunes le 13 du mois d'avril 1702. Malheureusement, les
rats du vaisseau emportèrent une de mes brebis. Je débarquai le reste de
mon bétail en santé, et le mis paître en un parterre de jeu de boule à
Greenwich.
Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un profit
considérable en montrant mes petits animaux à plusieurs gens de qualité
et même au peuple; un montreur de curiosités finit par les acheter six
cents livres sterling. Depuis mon dernier retour, j'en ai, mais en vain,
cherché la race, que je croyais fort augmentée. J'avais toute espérance
aux moutons de Lilliput: quel parti nos manufactures de laine auraient
tiré de la finesse des toisons!
Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille; une insatiable
passion de voir les pays étrangers ne me permit guère un plus long
séjour. Je laissai quinze cents livres sterling à ma femme, et l'établis
dans une bonne maison à Redriff. Et, comme à la passion de tout voir
s'ajoutait la passion de tout gagner, je fis une intelligente pacotille
du restant de ma fortune. Au reste, ma position était bonne. Notre oncle
Jean m'avait laissé des terres proches d'Epping, de trente livres
sterling de rente; et j'avais un long bail des taureaux noirs en
Ferterlane qui me fournissait le même revenu: ainsi je ne courais pas
risque de laisser ma famille à la charité de la paroisse. Mon fils Jean,
ainsi nommé du nom de son oncle, apprenait le latin au collége; et ma
fille Élisabeth (qui est à présent mariée et mère de famille)
s'appliquait au travail de l'aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon
fils et à ma fille, et, malgré beaucoup de larmes qu'on versa de part et
d'autre, je m'embarquai sur l'_Aventure_, un navire marchand de trois
cents tonneaux, commandé par le capitaine John Nicolas, de Liverpool.
Le récit de ce deuxième voyage formera, s'il vous plaît, la deuxième
partie, et non pas, je l'espère, la moins intéressante et la moins
curieuse des _Voyages de Gulliver_.
DEUXIÈME PARTIE
LE VOYAGE A BROBDINGNAC
CHAPITRE PREMIER
Gulliver, après avoir essuyé une grande tempête, se jette dans une
chaloupe et descend à terre.--Il est saisi par un des habitants du
pays.--Comment il est traité.--Idée du pays et du peuple de
Brobdingnac.
Hélas! malheureux que je suis! la nature et la fortune ont disposé de
moi d'une étrange façon! A peine échappé aux Lilliputiens, deux mois
après mon retour, j'abandonnai de nouveau mon pays natal, et m'embarquai
dans les Dunes le 20 juin 1702, sur l'_Aventure_, dont le capitaine
Nicolas, de la province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes
le vent très-favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où
nous mouillâmes pour l'aiguade. Notre capitaine alors, se trouvant
incommodé d'une fièvre intermittente, à peine si l'on quitta le Cap à la
fin du mois de mars. Donc nous livrons la voile aux vents favorables, et
notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; mais, arrivés
au nord de l'île, et les vents, qui dans ces mers soufflent toujours
également entre le nord et l'ouest, des premiers jours de décembre aux
premiers rayons du mois de mai, soufflant très-violemment du côté de
l'ouest, l'_Aventure_, errant au hasard, fut poussée à l'orient des
îles Moluques, à trois degrés au nord de la ligne équinoxiale.
En ce moment, le pilote était loin de son estime et les passagers
étaient loin de leur compte; le capitaine, après avoir bien interrogé le
ciel et les étoiles: «Enfants! nous dit-il, c'est maintenant qu'il faut
montrer du courage, opposer un front calme à la tempête, et se sauver
par le sang-froid. Pour demain, pas plus tard, je vous annonce un
terrible orage, et malheur aux poltrons!» Il parlait encore... Un vent
du sud, appelé _mousson_, s'élève. En vain, nous serrons la voile du
beaupré et mettons à la cape en serrant la misaine; l'orage augmente: il
faut attacher les canons. Mais quoi! le vaisseau était au large, et nous
crûmes que le meilleur parti était d'aller vent derrière. Alors de
border les écoutes; le timon était contre le vent, et le navire ne se
gouvernait plus. A la fin, nous essayons de la grande voile... elle est
déchirée par la violence du temps! Nous amenons la grand vergue, nous
coupons tous les cordages... Hélas! la mer était très-haute, et les
vagues se brisaient les unes contre les autres. Encore un effort: nous
tirons les bras du timon, nous aidons au timonier, qui ne pouvait
gouverner seul... Amener le mât du grand hunier, c'était dangereux,
c'était mettre le malheureux navire à la dérive, et nous étions
persuadés qu'il ferait mieux son chemin le mât gréé. Vanité de nos
périls, de nos efforts, de nos espoirs! le vent et la tempête
grondaient. Nous trouvant, grâce à Dieu, loin de l'écueil, nous mettons
hors la grande voile, et gouvernons près du vent. Bientôt ce fut le tour
de l'artimon, du grand hunier, du petit hunier! Notre route était
nord-est; le vent, sud-ouest. Amarrés à tribord, démarrés, le bras
devers le vent.--Oh! brassez les boulines, et toutes voiles dehors!
Pendant cet orage, qui fut suivi d'un vent impétueux d'ouest-sud-ouest,
nous fûmes poussés, selon mon calcul, environ cinq cents lieues vers
l'orient; le plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ignorait en
quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne manquaient
pas; solide était le navire, et notre équipage en bonne santé; mais nous
étions réduits à une très-grande disette d'eau. Que faire? Après un
moment d'hésitation, le vaisseau suivit son chemin; plus au nord, nous
courions risque d'être emportés sur les côtes de la Grande-Tartarie, au
nord-ouest, et dans la mer Glaciale.
Le 16 juin 1703, un mousse découvrit terre, du haut du perroquet; le 17,
nous vîmes clairement une grande île ou peut-être un continent (encore
aujourd'hui c'est un doute). L'île, à droite, s'avançait par langues de
sable au milieu de l'Océan, en formant une baie étroite: à peine elle
eût abrité un navire de cent tonneaux. Nous jetâmes l'ancre à une
demi-lieue de cette baie, et notre capitaine envoya douze hommes bien
armés, dans la chaloupe, avec des vases à contenir cette eau salutaire,
que nous appelions de tous nos vœux. Je demande au capitaine la
permission de monter dans la chaloupe, et je m'embarque avec une
magnifique ardeur de tout voir, de tout découvrir. A peine à terre, il
nous apparut que cette terre inhospitalière ne contenait ni rivière, ni
fontaine, aucuns vestiges d'habitants; et voilà nos gens côtoyant le
rivage afin d'y chercher de l'eau fraîche à la portée de leur navire.
Pour moi, l'aventurier de l'_Aventure_, je m'avançai environ un mille
dans les terres... et toujours le même pays stérile et plein de rochers!
Je commençais à me lasser, et, ne voyant rien qui pût satisfaire ma
curiosité, je m'en retournais vers notre embarcation, lorsque je vis nos
hommes sur la chaloupe, qui s'efforçaient, à grand renfort de rames, de
sauver leur vie; je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis
par un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la
mer, à peine s'il avait de l'eau jusqu'aux genoux; il faisait des
enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une lieue,
et, la mer étant dans cet endroit pleine de rochers, le géant ne put
atteindre la chaloupe. Alors moi, de mon côté, je me mis à fuir et je
grimpai jusqu'au sommet d'une montagne escarpée.
Ah! quelle épouvante! ah! quelle détresse et quel abandon! Il y avait si
peu de temps que j'étais l'_homme-montagne_, et me voilà devenu si vite
l'_homme-fourmi_! Que j'étais loin de Lilliput! loin de ses petits
herbages, de ses petites montagnes, de ses champs de blé, de ses
jardins, de ses forêts! En ce lieu sans nom, tout était vaste, immense,
gigantesque et fabuleux!
A la fin, ne voyant rien venir, je descendis la colline, et par un grand
chemin, qui n'était qu'un étroit sentier pour les habitants de ces
campagnes, je gagnai un vaste espace où s'agitaient, avec un bruit
formidable, des épis d'orge et de blé de soixante pieds de hauteur. Si
grande et si touffue était la moisson, qu'il m'était impossible de rien
voir au delà.
Je marchai pendant une heure avant d'arriver à l'extrémité de ce champ,
qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds; les
arbres étaient si grands, qu'il me fut impossible absolument d'en
supputer la hauteur.
Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie; malheureux que
j'étais! En ce moment, j'aperçus un des habitants dans le champ voisin,
de la même taille que le géant qui tantôt poursuivait notre chaloupe. Il
me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, il faisait environ cinq
toises à chaque enjambée; et je ne crois pas que les plus beaux hommes
de Lilliput aient jamais été frappés, en ma présence, d'une épouvante
égale à la mienne en ce moment. Que faire et que devenir? Par quel
miracle échapper au monstre?... Et je courus me cacher dans le blé. Je
le vis arrêté à une ouverture de la haie, appelant d'une voix plus
retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix! Figurez-vous, dans
un clocher catholique, un bourdon qui sonne, appelant les peuples à la
révolte! Ainsi criait le géant. A ces cris à me rendre sourd, six
géants, leur faucille en main (chaque faucille étant de la hauteur de
six faux), arrivèrent pour faucher ce blé géant. Ces gens n'étaient pas
si bien vêtus que le premier, dont ils semblaient être les domestiques.
Les voilà donc, avec ces grandes mains, armés de ces grandes faux, qui
se mettent à scier ce grandissime blé dans le champ où j'étais couché.
Je m'éloignai d'eux autant que je pus, mais je n'allais qu'avec une
extrême difficulté: les tuyaux du blé n'étaient pas distants de plus
d'un pied l'un de l'autre, en sorte que je ne pouvais guère marcher dans
cette espèce de forêt. Toutefois je m'avançai vers un endroit du champ
où la pluie et le vent avaient couché le blé... En ce moment l'obstacle
devint insurmontable; et il me fut impossible d'aller plus loin, car ces
pailles géantes étaient entremêlées à ce point, qu'il n'y avait pas
moyen de ramper à travers; en même temps, les barbes des épis tombés
étaient si fortes et si pointues, qu'elles me perçaient au travers de
mon habit et m'entraient dans la chair. Cependant j'entendais ces grands
moissonneurs qui n'étaient qu'à cinquante toises de ma misérable
personne. Hélas! j'étais au bout de mes forces; la sueur coulait de mon
visage. A la fin, n'en pouvant plus, je me couchai entre deux sillons,
déjà prêt à mourir. Ici je me représentai ma veuve désolée, avec mes
enfants orphelins, et je déplorais la folie qui m'avait fait
entreprendre ce second voyage, contre l'avis de tous mes parents.
Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer au
doux pays de Lilliput, à ses frêles habitants que je tenais dans le
creux de ma main, qui sans doute à cette heure, parlaient de moi dans
leurs histoires, comme du plus grand prodige qui eût jamais paru dans le
monde. Et je me rappelais le palais sauvé par moi, l'incendie éteint,
les ennemis en fuite, la flotte entièrement accaparée, et tant d'autres
actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans
les chroniques de cet empire, la postérité ayant peine à les croire, et
les neveux tout disposés à traiter de menteurs les Hérodotes et les
Tites Lives de Lilliput! «O mes braves gens! que diriez-vous si vous
appreniez que votre Alcide est un insecte, et votre Jupiter tonnant un
pauvre Lilliputien dans les mains de ces fils du limon!» Mais, fi de mon
orgueil! c'était bien le cadet de mes soucis.
On remarque, en effet, que les créatures humaines sont ordinairement
plus sauvages et plus cruelles à raison de leur taille; en faisant cette
réflexion, que pouvais-je attendre? sinon d'être un morceau dans la
bouche du premier de ces barbares énormes qui me saisirait? En vérité,
les philosophes ont raison, quand ils nous disent qu'il n'y a rien de
grand ou de petit que par comparaison. Peut-être un jour les
Lilliputiens trouveront quelque nation plus petite à leur égard; et qui
sait si cette race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation
lilliputienne, par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas
encore découvert? Effrayé et confus comme je l'étais, je ne fis pas
alors toutes ces réflexions philosophiques.
Cependant un des moissonneurs s'approchant à cinq toises du sillon où
j'étais couché, j'eus grand'peur qu'en faisant encore un pas, je ne
fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille; c'est
pourquoi le voyant près de lever le pied et d'avancer, je me mis à jeter
des cris pitoyables, et aussi forts que la frayeur dont j'étais saisi
put le permettre. A ce cri de sauterelle dans les blés, le géant
s'arrête, il s'étonne... il se baisse... il cherche... il regarde... il
avance avec mille précautions, et tant et tant, qu'à la fin il
m'aperçut. Il me considéra quelque temps avec la circonspection d'un
homme essayant d'attraper un petit animal inconnu. «Ça doit mordre ou ça
doit piquer: prenons garde!» Ainsi, moi-même, autrefois, j'avais pris
une belette. Il eut pourtant la hardiesse, à tout hasard, de me saisir
par le milieu du corps et de me soulever à une grande toise de ses yeux,
afin d'observer ma figure exactement. Je devinai son intention et
résolus de ne faire aucune résistance. A quoi bon la résistance? Il me
tenait en l'air, à plus de soixante pieds du sol; d'ailleurs, il me
serrait cruellement, par la crainte qu'il avait que je ne lui glissasse
entre les doigts. Tout ce que j'osai faire, ce fut de lever mes yeux
vers le ciel, de mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, de
dire quelques mots d'un accent très-humble et triste, conformément à
l'état où je me trouvais alors, tant je craignais, à chaque instant,
qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons certains insectes entre
deux ongles. O bonheur! le monstre était tout à fait rassuré. Même il
parut content de ma voix et de mes gestes, et il commença à me regarder
comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de m'entendre
articuler des mots... qu'il ne comprenait pas.
Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des larmes; et,
tournant la tête, je lui faisais entendre, autant que je pouvais,
combien il me faisait de mal. Il me parut qu'il comprenait la douleur
que je ressentais; ses doigts (c'étaient bel et bien le pouce et
l'index) se relâchèrent, et levant un pan de son justaucorps, il me posa
doucement dans un pli de la rude étoffe et courut du même pas vers son
maître qui était un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord
dans le champ de blé.
Le laboureur, très-surpris à son tour de cette petite bête sans nom,
prit un petit brin de paille, environ de la grosseur d'une canne, et
leva délicatement les pans de mon justaucorps, qu'il prenait sans doute
pour une espèce de couverture que la nature m'avait donnée. Il souffla
dans mes cheveux pour mieux voir mon visage, et son souffle avait la
violence d'un soufflet de forge. Il appelle en même temps ses valets, et
leur demande (autant que j'en pus juger) s'ils avaient vu dans les
champs un animal qui me ressemblât. Ensuite, il me pose à terre sur les
quatre pattes; je me lève aussitôt, et, d'un pas solennel, je vais, je
viens, je m'arrête, afin de montrer _à mes frères_ que je n'avais pas
envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour de moi pour mieux
observer mes mouvements; j'ôtai mon chapeau et leur fis une belle
révérence... Ils ne pouvaient revenir de leur étonnement; ils me
regardaient sans mot dire, attendant l'opinion de leur maître. Et moi
(tant on est lâche quand on est petit), voyant que ce gros fermier était
l'arbitre de mon sort, je me jetai à genoux, je levai les mains et la
tête, et je prononçai plusieurs mots en criant à m'égosiller. Puis je
tirai ma bourse, pleine d'or, de ma poche, et la lui présentai
humblement. Il la reçut dans la paume de sa main, et la porta bien près
de son œil, pour voir ce que c'était; ensuite il la tourna plusieurs
fois avec la pointe d'une épingle qu'il tira de sa manche... Il n'y
comprit rien. Je lui fis signe qu'il mît sa main à terre, et, prenant la
bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans sa main. Il
y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, sans compter
vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis mouiller son petit doigt
sur sa langue et lever une de mes pièces les plus grosses, et ensuite
une autre; mais il me sembla tout à fait ignorer ce que c'était. A la
fin, il me fit signe de les remettre dans ma bourse et la bourse dans ma
poche; et il se mit à rire avec le rire d'un ignorant.
Je lui fis tant et tant de génuflexions, de bassesses, de lâchetés,
qu'il fut convaincu tout à fait que j'étais une créature raisonnable. Il
me parla très-souvent, mais le son de sa voix m'étourdissait les
oreilles comme le tic-tac d'un moulin; cependant ces mots étaient bien
articulés. Je répondis aussi fortement que je pus en plusieurs langues,
et souvent il appliqua son oreille à une toise de moi: tout fut
inutile. Ensuite il renvoya ses gens à leur travail, et, tirant son
mouchoir de sa poche, il le plia en deux et l'étendit sur la main gauche
qu'il avait mise à terre, me faisant signe d'entrer là dedans, ce que je
pus faire aisément: elle n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur. J'obéis
donc, et de peur de tomber, je me couchai tout de mon long sur le
mouchoir, dont il m'enveloppa. De cette façon il m'apporta dans son
logis, et tout de suite il appela sa femme en lui montrant sa
trouvaille. Et la dame, avec des cris effroyables, recula d'horreur ou
de dégoût. Ainsi font les petites maîtresses d'Angleterre, à la vue d'un
crapaud ou d'une araignée. Cependant, lorsqu'au bout de quelque temps
elle eut remarqué mes belles manières, mon intelligence, et comment
j'observais les signes que faisait son mari, elle se prit à m'aimer
très-tendrement.
Il était environ midi; un domestique servit le dîner. Ce n'était
(suivant l'état simple d'un laboureur) que de la viande grossière, un
plat d'environ vingt-quatre pieds de diamètre. Le laboureur, sa femme,
trois enfants, une vieille grand'mère, composaient la compagnie.
Lorsqu'ils furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui
sur la table, qui était à peu près haute de trente pieds; je me tins
aussi loin que je pus du bord, de crainte de tomber. La femme, alors,
coupa un morceau de viande, ensuite elle émietta du pain sur une
assiette de bois qu'elle plaça devant moi. Je lui fis la révérence, et,
tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, ce qui leur fit
grand plaisir. La maîtresse envoya sa servante chercher une petite tasse
qui servait à boire des liqueurs; elle pouvait contenir douze pintes,
et, pleine, elle me la présenta. Je levai le vase avec une grande
difficulté, et, d'une façon respectueuse, je bus à la santé de madame,
exprimant les mots aussi fortement que je pouvais, en anglais: ce qui
fit rire la compagnie, et la mit de si belle humeur, que peu s'en fallut
que je n'en devinsse sourd. Cette boisson aigrelette avait à peu près le
goût du petit cidre, et n'était pas désagréable. Le maître me fit signe
de venir à côté de son assiette; en marchant trop vite sur la table, une
croûte de pain me fit broncher et tomber sur le visage, et j'en fus
quitte pour la peur. Aussitôt je me relève, et, remarquant que ces
bonnes gens étaient fort touchés, je pris mon chapeau, et, le faisant
tourner sur ma tête, je fis trois _Hurrah!_ pour marquer que je n'avais
point reçu de mal. Voyez cependant le guignon, et comme on a très-bien
dit que l'enfance est _sans pitié_! J'allais sans méfiance à mon
_maître_ (eh! oui, le _petit_ est un _grand esclave_!), lorsqu'un
rustre, un enfant de vingt pieds, le plus jeune, assis près de son père,
un drôle ingénieux, me prit par les jambes et me tint si haut dans
l'air, que je me trémoussai de tout mon corps. Son père indigné,
m'arracha d'entre ses mains, en même temps qu'il lui donna sur l'oreille
gauche une tape à renverser une troupe de cavalerie européenne. «Ah!
drôle! ah! bandit! va-t-en d'ici!» tels étaient sans doute les discours
de ce bon père. Mais moi, homme avisé, et qui redoutais fort les
rancunes de ce petit garçon, me souvenant que tous les enfants, chez
nous, sont naturellement lâches, méchants et sans pitié à l'égard des
oiseaux, des lapins, des petits chats et des petits chiens, je me mis à
genoux, désignant ce garnement qui était le Benjamin de la maison, je me
fis entendre à mon maître et le priai de pardonner à son fils. Le père y
consentit, le garçon reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui,
et lui baisai la main.
Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse arriva, d'un bond,
dans son giron. J'entendis un bruit semblable aux battements de douze
faiseurs de bas au métier, et tournant la tête, je trouvai que ce chat
était un tigre qui faisait le gros dos. Il me parut une fois plus grand
qu'un tigre, au seul aspect de sa tête et de ses pattes, pendant que sa
maîtresse lui donnait à manger et lui faisait mille caresses. La
férocité de cet animal me déconcerta tout à fait, bien que je me tinsse
au bout le plus éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds.
Notez que notre maîtresse, au chat et à moi, le tenait par son collier,
de peur qu'il ne me prît pour une souris... Il méprisa cette espèce de
gibier, et ne me fit pas même l'honneur d'un coup d'œil.
Vous avez vu parfois de mauvais plaisants mettre en présence un
bouledogue et un matou; puis on les pousse, on les excite, et bientôt
ils se déchirent, à la grande joie des spectateurs. Ainsi mon maître eut
la curiosité de savoir si le chat et moi nous avions bec et ongles, et
il nous plaça à une toise l'un de l'autre, en faisant: _ticks!
ticks!_... J'étais perdu; mais, comme j'ai toujours éprouvé que si l'on
fuit devant un animal féroce, ou s'il voit que vous tremblez devant lui,
c'est alors qu'on est infailliblement dévoré, je résolus de faire _à bon
chat, bon rat_! Je marchai hardiment à la bête et je m'avançai jusqu'à
dix-huit pouces; elle recula, comme si elle avait peur. J'eus beaucoup
moins d'appréhension pour les chiens de la maison, et pourtant, parmi
ces roquets de la grosseur d'un bœuf, il y avait un mâtin d'une
grosseur égale à celle d'un éléphant, et un lévrier un peu plus haut que
le mâtin, mais moins gros.
[Illustration:
_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ch. Colin sc._
»modeste et recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille.]