Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir l'envie que

j'avais qu'il voulût bien me rendre ma liberté, ce que je lui répétais

tous les jours à genoux. Sa réponse fut qu'il fallait attendre et

patienter; que c'était affaire d'État, sur laquelle il ne pouvait se

déterminer sans l'avis de son conseil. En outre, il fallait absolument:

1º que je fisse serment d'une paix inviolable avec lui et avec ses

sujets; en attendant, je serais traité avec toute l'honnêteté possible.

Il me conseillait aussi de gagner, par ma patience et ma bonne conduite,

son estime et celle de ses peuples. Enfin, il m'avertit de ne lui savoir

point mauvais gré s'il donnait ordre à certains officiers de faire, avec

tout le soin possible, une perquisition _ad hominem_, pour se bien

assurer si je ne portais pas sur moi des armes préjudiciables à la

sûreté de l'État. Je répondis que j'étais prêt à me dépouiller de mon

habit, et à vider mes poches en sa présence. Il me répartit que, par les

lois de l'empire, il fallait que je fusse au préalable visité par deux

commissaires. Il savait bien que cela ne pouvait se faire sans mon

consentement, mais il avait si bonne opinion de ma droiture et de ma

bonne foi, qu'il confierait sans crainte les plus chers conseillers de

sa couronne entre mes mains amicales. Au demeurant, tout ce qu'on

m'ôterait me serait rendu fidèlement, quand je quitterais le pays, ou

bien je serais remboursé selon l'évaluation que je ferais moi-même.

Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris ces

messieurs dans mes deux mains; et, délicatement, je les engouffrai, l'un

et l'autre, en chaque poche. Ici,--là,--poche au côté,--poche au

justaucorps; ils fouillèrent partout.

Comme ils avaient sur eux plumes, encre et papier, ils firent un

inventaire exact de tout ce qu'ils virent; et, quand ils eurent achevé,

ils me prièrent de les mettre à terre, afin qu'ils pussent, en toute

hâte, rendre à l'empereur un compte exact de leur visite.

Cet inventaire était conçu dans les termes suivants:

«1º Dans la poche à droite du justaucorps du grand _homme-montagne_

(c'est ainsi que je rends ces mots, _Quinbus Flestrin_), après une

visite minutieuse, avons trouvé un morceau de toile grossière, assez

grand pour servir de tapis de pied dans la principale chambre de

parade à Votre Majesté. 2º Dans la poche à gauche, avons trouvé un

grand coffre d'argent avec couvercle de même métal, que nous,

commissaires, n'avons pu lever. Nous avons prié ledit _homme-montagne_

de l'ouvrir, et l'un de nous, _Vaillance_, étant entré là-dedans, en a

eu de la poussière jusqu'aux genoux; même il a éternué deux heures;

son compagnon, resté sur les bords du gouffre, n'a éternué que sept

minutes. 3º Dans la poche à droite de sa veste, avons trouvé un paquet

prodigieux de substances blanches et minces, pliées l'une sur l'autre,

environ la grosseur de trois hommes, attachées d'un câble assez fort

et marquées de grandes figures noires, lesquelles il nous a semblé

être des écritures. 4º Dans la poche à gauche il y avait une grande

machine, armée de grandes dents très-longues, semblables aux

palissades qui sont devant la cour de Votre Majesté. 5º Dans la grande

poche du côté droit de son couvre-milieu (c'est ainsi que je traduis

le mot _ranfulo_, par lequel on voulait entendre mes _chausses_),

avons vu un grand pilier de fer creux attaché à une grosse pièce de

bois, plus large que le pilier; d'un côté du pilier d'autres pièces de

fer en relief, serrant un caillou coupé en talus. 6º Dans la poche à

gauche, une machine de la même espèce. 7º Dans la plus petite au côté

droit, plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc,

d'inégale grosseur: quelques-unes des pièces blanches, qui nous ont

paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que mon confrère

et moi avons eu grande peine à les lever. _Item_, deux sabres de

poche, dont la lame s'emboîtait dans une rainure du manche, au fil

tranchant: ils étaient placés dans un étui. 8º Restaient à visiter

deux poches, appelées _goussets_. C'étaient deux ouvertures coupées

dans le haut de son couvre-milieu, mais fort serrées par un ventre

énorme. Hors du gousset droit, pendait une immense chaîne d'argent,

avec une machine très-merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de

tirer hors du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne: cela

paraissait être un globe, dont la moitié était d'argent, l'autre côté

d'un métal transparent. Sur le côté transparent avons remarqué

certaines figures, tracées dans un cercle, et, pensant les toucher,

nos doigts ont été arrêtés par une substance lumineuse. Nous avons

appliqué cette machine à nos oreilles: elle faisait un bruit continuel

à peu près comme le _tic tac_ d'un moulin à eau; nous avons conjecturé

que ceci renfermait quelque animal inconnu, ou la divinité qu'il

adore; mais nous penchons du côté de la dernière opinion,

l'_homme-montagne_ nous ayant assuré (si nous l'avons bien entendu,

car il s'exprime fort imparfaitement) qu'il la consultait en toute

chose; il l'appelait son oracle, ajoutant qu'elle désignait le temps,

pour chaque action de sa vie. 9º Du gousset gauche, il tira un filet,

presque assez large pour servir à un pêcheur; nous avons trouvé au

dedans plusieurs pièces massives, d'un métal jaune: ah! sire, si ces

meules sont du véritable or, il faut qu'elles soient d'une valeur

inestimable.

«Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé

très-exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture

autour de son corps, faite de la peau de quelque animal prodigieux, à

laquelle, du côté gauche, pendait une arme de la longueur de six

hommes, et, du côté droit, une bourse ou poche en deux cellules;

chacune étant d'une capacité à contenir trois sujets de Votre Majesté.

Dans une de ces cellules, il y avait plusieurs globes ou balles d'un

métal assez lourd, environ de la grosseur de notre tête, et qui

exigeait une main très-forte pour les lever. L'autre cellule contenait

un amas de certaines graines noires, mais peu grosses et assez

légères; nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos

mains.

«Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur le

corps de l'_homme-montagne_. Nous devons ajouter qu'il nous a reçus

avec beaucoup d'honnêteté et des égards conformes à la Commission de

Votre Majesté.

«_Signé et cacheté le quatrième jour de la lune et la

quatre-vingt-neuvième du règne très-heureux de Votre Majesté_,

«FLESSIN FRELOCK, MARSI FRELOCK.»

Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur, il m'ordonna

poliment de lui livrer toutes ces choses en mains propres. D'abord il

demanda mon sabre. Il avait donné ordre à trois mille hommes de ses

meilleures troupes, qui l'accompagnaient, de l'environner à quelque

distance avec leurs arcs et leurs flèches; mais je ne m'en aperçus pas

dans le moment, mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria de

tirer mon sabre, qui, bien que rouillé par l'eau de mer, était encore

assez brillant. J'obéis, et tout aussitôt, blessés par cet éclat

surnaturel, ces braves soldats jetèrent de grands cris. Il m'ordonna de

le remettre au fourreau, et de le jeter à terre aussi doucement que je

pourrais, à six pieds de distance de ma chaîne... Il voulut aussi que je

le misse en possession de l'un de ces piliers creux, par lesquels il

entendait mes pistolets de poche; aussitôt je les lui présentai, non pas

sans lui en expliquer l'usage. Il voulut les entendre, et, les chargeant

à poudre, j'avertis l'empereur du bruit que j'allais faire, et je tirai

en l'air. L'étonnement à cette occasion fut plus grand qu'à la vue de

mon sabre; ils tombèrent tous à la renverse, comme s'ils eussent été

foudroyés. L'empereur, tout brave qu'il était, eut grand'peine à revenir

de sa frayeur. Je lui remis mes deux pistolets comme je lui avais remis

mon sabre, avec mes sacs de plomb et de poudre, en l'avertissant de ne

pas approcher du feu le sac de poudre s'il ne voulait pas voir son

palais impérial sauter en l'air! Je lui remis aussi ma montre; il fut

curieux de l'étudier, et commanda à deux de ses gardes, deux soldats

superbes et _faits pour marcher devant un roi_[2], de la porter sur

leurs épaules, suspendue à un grand bâton, comme les charretiers des

brasseurs portent un baril de bière, en Angleterre. Il était étonné du

bruit continuel que faisait la machine et du mouvement de l'aiguille qui

marquait les minutes; il pouvait aisément le suivre des yeux, les yeux

des Lilliputiens étant plus perçants que les nôtres. Même, en son ardeur

de tout comprendre, il voulut savoir le sentiment de ses docteurs les

plus infaillibles, et cette fois, chose assez peu croyable! ces

messieurs ne furent pas d'accord sur la cause immédiate de ce bruit, de

ce va et vient, de cette aiguille avançant toujours.

[2] Shakespeare.

Je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse avec neuf grosses

pièces d'or et quelques-unes plus petites, mon peigne, ma tabatière

d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon sabre, mes pistolets de poche

et mes sacs de poudre et de plomb furent transportés à l'arsenal de Sa

Majesté; tout le reste, avec une bonté rare, fut laissé à ma discrétion.

J'avais une poche en particulier qui ne fut point visitée; elle

contenait une paire de lunettes, dont je me sers quelquefois, un

télescope avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle

conséquence pour l'empereur; pour cette raison je ne les découvris point

aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou perdues, si

je venais à m'en dessaisir.

Ma bonne conduite et ma douceur m'avaient tellement gagné les faveurs de

l'empereur et de sa cour, le peuple et l'armée m'avaient en si grande

estime, que j'espérais obtenir bientôt ma liberté, et je ne négligeai

rien pour augmenter ma popularité. Les Lilliputiens s'étaient

insensiblement familiarisés avec moi, à ce point que je me couchais à

terre et que je permettais aux jeunes gens de jouer à cache-cache dans

mes cheveux. Déjà j'avais fait des progrès dans leur langue, soit pour

la comprendre, soit pour la parler, et Dieu sait que les professeurs ne

me manquaient pas.

Les professeurs officiels avaient été choisis, par l'empereur lui-même,

parmi les plus savants de ses sujets. Plusieurs de ceux-là n'étaient

guère occupés qu'à préparer, arranger, disposer, _accentuer_ les divers

mots dont se composent le dictionnaire et la grammaire des Lilliputiens.

On les compare assez généralement aux gardiens du feu sacré; ils parlent

si proprement, que l'on a grand'peine à les entendre! et pas un ne s'en

étonne à Lilliput!

Ils sont payés pour parler une langue à part, dont tout le monde est

fier et que nul ne comprend.

CHAPITRE III

Gulliver divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre sexe,

d'une manière fort extraordinaire.--Description de la cour de

Lilliput.--L'auteur est mis en liberté à certaines conditions.

L'empereur voulut, à son tour, me donner le divertissement de quelque

spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que j'ai

vues, pour l'adresse et pour la magnificence; mais rien ne me divertit

plus que leurs danseurs de corde, voltigeant sur un fil blanc presque

invisible et long de deux pieds onze pouces.

Les gaillards qui pratiquent cet exercice obéissent à la plus noble

ambition. C'est au meilleur sauteur que l'autorité est destinée. Et plus

ils sautent, plus ils avancent dans la faveur de leurs maîtres. Aussi

bien, de très-bonne heure ils sont formés à l'accomplissement de ces

tours de force, uniquement réservés aux héritiers des plus grandes

familles. Donc, sitôt qu'une grande charge est vacante par la mort de

celui qui en était revêtu, ou par sa disgrâce, cinq ou six prétendants à

la charge vacante présentent une requête à l'empereur, ès-fins d'avoir

la permission de divertir Sa Majesté d'une danse sur la corde. Or

celui-là qui fait le plus grand saut sans se casser les reins obtient la

charge. Il arrive assez souvent que l'on ordonne aux grands magistrats

et aux principaux administrateurs de danser sur la corde, afin de

montrer leur souplesse, et pour confirmer l'empereur dans l'opinion que

ces grands sauteurs n'ont rien perdu de leur talent primitif. Le célèbre

et désintéressé Flimnap, grand trésorier de l'empire, a réussi dans la

cabriole, au point d'avoir distancé d'un bon pouce (on le dit

généralement) les meilleurs sauteurs de l'empire. Je l'ai vu plusieurs

fois faire un saut périlleux (que nous appelons le _Sommerset_) sur une

petite planche de bois imperceptible et pas plus grosse qu'une ficelle

ordinaire.

Ces divertissements causent souvent des accidents funestes; la plupart

sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu moi-même deux ou

trois prétendants s'estropier, sans rémission; mais le péril est

beaucoup plus grand quand les ministres eux-mêmes reçoivent l'ordre de

signaler leur adresse; alors les voilà qui se livrent à des efforts

extraordinaires pour se surpasser l'un l'autre, au grand péril des

catastrophes les plus dangereuses. On m'assura qu'un an avant mon

arrivée, Flimnap se serait infailliblement cassé la tête en tombant...

Il tomba, par bonheur, sur les coussins du roi.

Un autre divertissement est réservé exclusivement pour l'empereur,

l'impératrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une table

trois fils de soie fort déliés, longs de six pouces; le premier fil est

cramoisi, le second jaune et le troisième est blanc. Ces fils

représentent les plus éclatantes récompenses que puisse décerner

l'empereur de Lilliput à ceux qu'il veut distinguer par une marque

singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la grande chambre

d'audience de Sa Majesté; mais les concurrents sont obligés de donner

une telle preuve de leur habileté, que je n'ai rien vu de semblable, en

aucun pays de l'ancien et du nouveau continent.

L'empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l'horizon, tandis

que les concurrents, s'avançant l'un après l'autre, en faisant:

_Hop-là!_ sautent par-dessus le bâton. Quelquefois Sa Majesté tient un

bout et son premier ministre est à l'autre bout, ou bien Son Excellence

le tient tout seul. Celui qui réussit le mieux, et montre en sautant le

plus d'agilité et de souplesse, est récompensé de la soie en cramoisi.

La couleur jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces

fils, dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite

d'ornement, et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble

fierté.

Les chevaux des troupes et ceux des écuries impériales ayant été souvent

exercés devant moi, je ne leur causais plus de frayeur. On leur faisait

franchir ma main posée à terre, et l'un des piqueurs de l'empereur sauta

par-dessus mon pied chaussé, effort vraiment prodigieux. J'avisai un

autre amusement, qui eut un grand succès. Je priai l'empereur de me

faire apporter des bâtons de deux pieds de haut, et gros comme une canne

ordinaire. Sa Majesté ordonna au grand forestier de me procurer ce que

je lui demandais. Le lendemain, six bûcherons conduisant six voitures

traînées par huit chevaux, arrivèrent avec les pièces de bois. J'en pris

neuf, que j'enfonçai en terre de manière à former un carré de deux pieds

et demi; je tendis mon mouchoir sur ces piquets, jusqu'à ce qu'il fût

aussi roide qu'une peau de tambour; et quatre bâtons, dépassant le

mouchoir de cinq pouces aux quatre coins, servirent à une sorte de

parapet.

[Illustration:

_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Outhwaite sc._

L'armée Lilliputienne passant entre les jambes de Gulliver.]

Ceci terminé, j'invitai l'empereur à faire manœuvrer sur cet

emplacement vingt-quatre de ses meilleurs cavaliers; le prince agréa ma

proposition. Alors je pris les hommes et leurs officiers tout montés et

tout armés, et les plaçai, un à un, sur le mouchoir. Là ils exécutèrent

un combat simulé avec une grande précision, un admirable ensemble de

mouvements. L'empereur prit grand plaisir à ce spectacle et le fit

répéter plusieurs fois; il voulut même être hissé sur ce plateau et

commander les évolutions. Il engagea l'impératrice à me permettre de la

tenir dans sa chaise à porteur à deux pieds de distance de l'arène, et

cette princesse consentit, non sans peine, à étudier dans cette position

cette espèce de petite guerre. Heureusement, il n'arriva aucun accident

grave: seulement le cheval d'un capitaine fit un trou dans mon mouchoir

en piaffant, et tomba avec son cavalier. Je les relevai tous deux, et,

posant une main sur le trou, je descendis avec l'autre les cavaliers. Le

cheval en fut quitte pour une entorse,--son maître n'eut rien; cependant

je ne continuai pas cet exercice dangereux.

Pendant un de ces amusements, un exprès vint annoncer à l'empereur une

découverte singulière faite à la place où j'avais d'abord été aperçu.

C'était un grand objet noir dont les bords circulaires étaient de la

largeur de la chambre royale, et dont le milieu s'élevait en forme de

colonne tronquée à la hauteur de deux hommes. On ne croyait pas que cela

vécût, et plusieurs personnes étant montées sur les épaules l'une de

l'autre, jusqu'à la cime unie et plate du cylindre, elles avaient

découvert, en frappant avec leurs pieds, que l'intérieur était creux. On

avait conjecturé que cette machine appartenait à l'_homme-montagne_, et

l'on proposait de la transporter à la capitale. Je compris qu'il

s'agissait de mon chapeau, et suppliai Sa Majesté d'ordonner qu'il me

fût rapporté tout de suite. Il arriva le jour suivant, non pas en aussi

bon état que je l'aurais voulu, moins détérioré pourtant qu'il eût pu

l'être. On avait fait deux trous dans les bords, et fixé deux crampons

dans ces trous; puis une corde fut passée dans ces crochets et attachée

au collier du premier de cinq forts chevaux, qui traînèrent mon

malheureux couvre-chef pendant un trajet d'un demi-mille. Heureusement

la plaine étant tout unie, mon chapeau avait résisté à ce voyage

périlleux.

L'empereur, ayant un jour donné l'ordre à plusieurs escadrons de son

armée, logée aux environs de sa capitale, de se mettre en grande tenue,

voulut se réjouir d'une façon très-singulière. Je me tiendrais debout

comme un colosse, et mes deux pieds aussi éloignés l'un de l'autre que

je les pourrais étendre. Après quoi, il commanda à son général, vieux

capitaine expérimenté, de ranger les troupes en ordre de bataille, et de

les faire passer entre mes jambes, l'infanterie par vingt-quatre de

front, et la cavalerie par seize, tambours battant, enseignes déployées

et piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes

d'infanterie et de mille cavaliers. Sa Majesté prescrivit, sous peine de

mort, à tous les soldats d'observer dans la marche la plus exacte

bienséance à l'égard de ma personne, ce qui n'empêcha pas les jeunes

officiers de lever les yeux, en passant au-dessous de mon arc de

triomphe. Pour confesser la vérité, ma culotte était en si piètre état,

qu'elle leur donna occasion d'éclater de rire, et la reine en fut

troublée extraordinairement.

J'avais présenté, j'avais envoyé tant de _mémoires_ et de _requêtes_

pour ma liberté, qu'à la fin, Sa Majesté proposa l'affaire au conseil

des dépêches, et puis au conseil d'État, où il n'y eut d'opposition que

de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui jugea à propos, sans aucun

sujet, de se déclarer contre moi. Heureusement que tout le reste du

conseil me fut favorable, et l'empereur appuya leur avis. Ce ministre,

qui était _galbet_, c'est-à-dire grand amiral, avait mérité la confiance

de son maître par son habileté dans les affaires; malheureusement, il

avait l'esprit aigre et fantasque. Il obtint que les articles touchant

les conditions auxquelles je devais être mis en liberté seraient dressés

par lui-même. Ces articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en

personne, accompagné de deux sous-secrétaires d'État et de plusieurs

gens de distinction. On m'enjoignit d'en promettre l'observation par

serment, prêté d'abord à la façon de mon pays, et, pour plus de sûreté,

à la manière ordonnée par leurs lois. Il me fallut tenir l'orteil de mon

pied droit dans ma main gauche, et mettre le doigt du milieu de ma main

droite sur le haut de ma tête, et le pouce à la pointe de mon oreille

droite. Comme le lecteur peut être curieux de connaître le style de

cette cour, et de savoir les articles préliminaires de ma délivrance,

j'ai fait une traduction de l'acte entier, mot pour mot.

«GOLBASTO-MOMAREN-EULAME-GURDILO-SHEFIN-MULLY-ULLY-GUE, très-puissant

empereur de Lilliput, les délices et la terreur de l'univers, dont les

États s'étendent cinq mille blustrugs (c'est-à-dire environ six lieues

en circuit) aux extrémités du globe; souverain de tous les souverains,

plus haut que les fils des hommes; dont les pieds pressent la terre

jusqu'au centre, dont la tête est voisine du soleil, dont un clin d'œil

fait trembler les genoux des potentats; aimable comme le printemps,

agréable comme l'été, abondant comme l'automne, terrible autant que

l'hiver; à tous nos sujets amés et féaux, salut. Sa Très-Haute Majesté

propose à l'_homme-montagne_ les articles suivants, lesquels, pour

préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel.

«1. L'_homme-montagne_ ne sortira point de nos vastes États sans notre

permission, scellée du grand sceau.

«2. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale sans

notre expresse permission, afin que les habitants soient avertis, deux

heures auparavant, de se tenir renfermés chez eux.

«3. Ledit _homme-montagne_ bornera ses promenades à nos principaux

grands chemins, et se gardera de se promener ou de se coucher dans un

pré, ou dans une pièce de blé.

«4. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin

possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles sujets;

il respectera chevaux et voitures; il ne prendra aucun de nos dits

sujets dans ses mains, sinon de leur propre consentement.

«5. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse une course

extraordinaire, aussitôt l'_homme-montagne_ est obligé de porter dans sa

poche ledit courrier pendant six journées, une fois toutes les lunes, et

de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain et sauf en notre

présence impériale.

«6. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu, et fera

tout son possible pour faire périr la flotte qu'ils arment avec menaces

d'une descente sur nos terres.

«7. Ledit _homme-montagne_, à ses heures de loisir, prêtera son secours

à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses pierres pour

achever les murailles de notre grand parc et nos bâtiments impériaux.

«8. Après avoir fait le serment solennel d'observer les articles

ci-dessus énoncés, ledit _homme-montagne_ aura une provision journalière

de viande et de boisson suffisante à la nourriture de dix-huit cent

soixante-quatorze de nos sujets, avec un libre accès auprès de notre

personne impériale, et autres marques de notre faveur. Donné en notre

palais, à Belfaborac, le douzième jour de la quatre-vingt-onzième lune

de notre règne.»

Je prêtai le serment, et signai tous ces articles avec une grande joie;

hélas! quelques-uns n'étaient pas aussi honorables que je l'eusse

souhaité! Mais comment résister à la maligne influence du grand amiral

Skyresh Bolgolam? On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté.

L'empereur me fit l'honneur d'assister, en personne, à la cérémonie

auguste de ma délivrance. Je rendis de très-humbles actions de grâces à

Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds sacrés; mais elle me commanda

de me lever, et cela dans les termes les plus obligeants.

Le lecteur intelligent a déjà fait cette observation que, dans le

dernier article de l'acte de ma délivrance, l'empereur était convenu de

me donner une quantité de viande et de boisson qui pût suffire à la

subsistance de dix-huit cent soixante-quatorze Lilliputiens, et surtout

à mon modeste entretien. Quelque temps après, demandant à un courtisan,

mon ami particulier, par quelle suite de raisonnements et de calculs le

gouvernement de Lilliput était arrivé à ce _total_ singulier, le grand

seigneur, mon ami, me répondit que les mathématiciens de Sa Majesté,

ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen d'un quart de cercle et

supputé sa grosseur, et le trouvant, par rapport au leur, comme dix-huit

cent soixante-quatorze est à un, ils avaient inféré de la similarité de

leur corps que je devais avoir un appétit dix-huit cent

soixante-quatorze fois plus grand que le leur. Le lecteur peut juger de

l'esprit admirable et de l'économie exacte et clairvoyante de leur

empereur.

CHAPITRE IV

Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de

l'empereur.--Conversation entre Gulliver et un secrétaire d'État, sur

les affaires de l'empire.--Les offres que fait Gulliver de servir

l'empereur dans toutes ses guerres.

Les voyages de Gulliver · 第 3 / 24 段