sauvèrent sur le roc, ou qui restèrent dans le vaisseau; mais je crois
qu'ils périrent tous. Pour moi, je nageai à l'aventure, et, poussé vers
la terre par le vent et la marée, je laissai souvent tomber mes jambes,
sans toucher le fond. Enfin, près de m'abandonner tout à fait, je
trouvai pied dans le sable juste au moment où s'apaisait la tempête.
Comme la pente était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans
la mer avant que j'eusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue
sans découvrir ni maisons ni aucun vestige d'habitants, quoique ce pays
fût très-peuplé. Je me couchai sur l'herbe, elle était très-fine en cet
endroit, et mon sommeil dura neuf heures. La fatigue, et peut-être une
demi-pinte d'eau-de-vie que j'avais bue en quittant le bateau, furent
autant de causes de mon profond sommeil. A la fin, m'étant éveillé,
j'essayai de me lever; mais ce fut en vain. Je m'étais couché sur le
dos, mes bras et mes jambes étaient attachés à la terre de l'un et
l'autre côté, et mes cheveux y tenaient aussi de la même manière; je
trouvai même plusieurs ligatures très-minces, qui entouraient mon corps
de l'aisselle à la cuisse. Je ne pouvais que regarder en haut; le soleil
commençait à être fort chaud, et sa grande clarté blessait mes yeux.
J'entendis un bruit confus autour de moi, mais dans la posture où
j'étais je ne voyais que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque
chose à ma jambe et ce je ne sais quoi, avançant sur ma poitrine, finit
par atteindre à mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque j'aperçus
une petite figure de créature humaine, haute au plus de six pouces,
l'arc et la flèche à la main, le carquois sur le dos! J'en vis, pour le
moins, quarante autres de la même espèce. En ce moment, je poussai des
cris si terribles, que tous ces petits animaux se retirèrent transis de
peur; il y en eut même quelques-uns, comme on me l'apprit ensuite, qui
furent dangereusement blessés par les chutes précipitées qu'ils firent
en sautant de mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent bientôt, et
l'un d'eux eut la hardiesse de s'avancer si près, qu'il fut en état de
voir entièrement mon visage. Il levait les mains et les yeux par une
espèce d'admiration, s'écriant d'une voix aigre, mais distincte:
_Hekinah Degul!_ Les autres répétèrent plusieurs fois la même
exclamation, dont le sens m'échappait. J'étais cependant très-étonné,
inquiet, troublé, et tel que serait le lecteur en pareille occurrence. A
la fin, par d'énergiques efforts, j'eus le bonheur de rompre et
d'arracher ces cordons, ces fils, ces chevilles qui attachaient mon bras
droit à la terre; en me haussant un peu, j'avais découvert ce qui me
tenait attaché et captif. En même temps une secousse violente qui me
causa une douleur extrême brisa les cordons qui attachaient mes cheveux
du côté droit (cordons plus fins que mes cheveux mêmes), en sorte que je
me trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement. Aussitôt,
les insectes humains se mirent en fuite, en poussant des cris
très-aigus. Le bruit ayant cessé, j'entendis un d'eux s'écrier: _Tolgo
Phonac!_ et je me sentis percé à la main gauche de plus de cent flèches,
qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils firent une autre décharge
en l'air, comme nous tirons des bombes, nous autres Européens, dont
plusieurs tombaient paraboliquement sur mon corps; mais je ne les
voyais pas. D'autres tombaient sur mon visage, et je tâchai de me
couvrir de ma main droite. Quand cette grêle de flèches eut cessé, je
tentai un dernier effort... Nouvelle et plus violente décharge que la
première, quelques-uns tâchant de me percer de leurs lances; mais par
bonheur je portais une veste impénétrable de peau de buffle. Il me
sembla que le meilleur parti était de me tenir en repos, et de rester
comme j'étais, jusqu'à la nuit; alors, dégageant mon bras gauche, je
pourrais me mettre en pleine liberté. A l'égard des habitants, c'était
avec raison que je me croyais d'une force égale aux plus puissantes
armées qu'ils pourraient mettre sur pied, s'ils étaient tous de la même
taille que ceux que j'avais vus jusque-là. Mais quoi! la Fortune me
réservait un autre sort.
Quand ces gens furent bien assurés que j'étais tranquille, ils cessèrent
de me décocher des flèches; mais, par le bruit que j'entendis, je connus
que leur nombre augmentait considérablement. En effet, à la distance de
deux toises, vis-à-vis mon oreille gauche, j'entendis bruire, une grande
heure: on eût dit le bourdonnement d'un grand nombre de travailleurs. Ce
fut alors que, tournant un peu la tête de ce côté-là (autant du moins
que les chevilles et les cordons me le permettaient), je vis un
échafaud, haut de terre d'un pied et demi, où quatre de ces petits
bonshommes pouvaient se placer, plus une échelle pour y monter. De ces
_hauteurs_, un d'entre eux, sans doute un grand personnage, me fit une
harangue à laquelle je ne compris pas un mot. Avant de commencer, il
s'écria trois fois: _Langro Dehul san!_ Ces mots furent répétés ensuite,
et commentés par des signes, pour me les faire entendre. Aussitôt
cinquante hommes s'avancèrent, ils coupèrent les cordons qui retenaient
captif le côté gauche de ma tête, ce qui me donna la liberté de la
tourner à droite et d'observer la mine et l'action de l'orateur. Il me
parut entre deux âges, et d'une taille au-dessus de la moyenne; un des
trois qui l'accompagnaient (sans doute un page) portait la _traîne_ de
sa robe, et les deux autres étaient debout, de chaque côté, pour le
soutenir. Il me sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les
règles de l'art, il mêlait dans son discours des périodes pleines de
menaces... et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots,
c'est-à-dire par un petit nombre de signes, mais d'une manière pleine de
soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, pour le
prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant rien mangé depuis
longtemps.
Mon appétit était même si pressant, que je ne pus m'empêcher de
témoigner de mon impatience (peut-être contre les règles de la civilité)
en portant mon doigt très-souvent à ma bouche, indiquant à ces petites
gens que j'avais besoin de nourriture. L'_hurgo_ (c'est ainsi que parmi
eux l'on appelle un grand seigneur, comme je l'appris plus tard),
m'entendit fort bien. Il descendit de cet échafaudage, ordonnant que
plusieurs échelles fussent appliquées à mes côtés; sur ces échelles
grimpèrent plus de cent hommes, qui se mirent en marche aux alentours de
ma bouche, infiniment chargés de paniers pleins de viandes. Il y avait,
dans cette espèce d'_olla podrida_, de la chair de différents animaux;
mais je ne pouvais guère me reconnaître en ces différences. On eût dit
un immense abatis d'épaules et d'éclanches semblables à l'épaule et à
l'éclanche du mouton, fort bien accommodées, mais plus petites que les
ailes d'une alouette; j'en avalais deux ou trois d'une bouchée avec six
grands pains de ménage. Ils me fournirent tout cela, témoignant de
grandes marques d'étonnement et d'admiration à me voir de si haute
taille et d'un si prodigieux appétit. Sur un autre signe en demandant _à
boire!_ ils conjecturèrent, par la façon dont je mangeais, qu'une
médiocre quantité de boisson ne me suffirait pas, et, très-intelligents
qu'ils étaient, ils levèrent avec beaucoup d'adresse un des plus grands
tonneaux de vin qui fût dans leurs caves, le roulèrent vers ma main, et
le défoncèrent. Je le humai d'un seul coup comme on ferait d'un œuf
frais, avec grand plaisir; et bien vite, on m'apporta un autre muid, que
je bus de même, en faisant plusieurs signes pour avertir qu'ils eussent
à me voiturer encore un peu de boisson.
Quand j'eus accompli tous ces miracles ils poussèrent des cris de joie
et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme ils avaient fait
d'abord: _Hekinah Degul!_ Ils me firent signe que je pouvais jeter à
terre les deux muids, et ils avertirent les assistants de s'éloigner, en
s'écriant: _Borach mevolah!_ Quand ils virent les deux muids en l'air,
ce fut un hourra général. Je fus, je l'avoue, assez tenté, pendant
qu'ils allaient et venaient sur mon corps, de saisir quarante ou
cinquante des premiers qui se trouvaient à ma portée, et de les lancer
jusqu'au ciel... Le souvenir de ce que j'avais déjà souffert, de ce
qu'ils pouvaient m'infliger encore, et la promesse que je leur avais
faite de ne point user de ma force, éloignèrent ces pensées de mon
esprit. D'ailleurs, je me regardais comme lié par les lois de
l'hospitalité envers ce peuple qui venait de me traiter avec tant de
générosité. Je ne pouvais cependant me lasser d'admirer la hardiesse de
ces petits êtres, qui s'aventuraient à monter et à se promener sur mon
corps, tandis qu'une de mes mains était libre.
Voyant que je ne demandais plus à manger, ils conduisirent devant moi
une personne d'un rang supérieur qui m'était envoyée par Sa Majesté. Son
Excellence monta sur le bas de ma jambe, et s'avança jusqu'à mon visage
avec une douzaine des gens de sa suite. Il me présenta ses lettres de
créance revêtues du sceau royal, les plaça tout près de mes yeux, et fit
un discours d'environ dix minutes, d'un ton calme, et montrant le côté
de l'horizon qui s'étendait en face de nous. Or c'était de ce côté
qu'était située la capitale, à une demi-lieue à peu près: le roi avait
décidé dans son conseil que j'y serais transporté. Ma réponse ne pouvant
être comprise, j'eus recours aux signes: passant ma main laissée libre
par-dessus les têtes de l'envoyé et de son monde, je l'appliquai sur mon
autre main et sur ma tête. Le seigneur comprit que je me plaignais de
mes liens, mais il me fit comprendre que je devais être transporté dans
l'état où j'étais. Toutefois il m'assura par d'autres signes qu'on me
donnerait tout ce qui me serait nécessaire. Le désir de briser mes liens
me revint fortement; mais, lorsque je sentis la pointe de leurs flèches
sur mes mains déjà couvertes d'ampoules et sur mon visage, plusieurs de
ces petits dards étant restés dans ma chair, et le nombre de mes ennemis
augmentant toujours, je me soumis à tout ce qu'ils voudraient faire de
moi. A ces causes, l'_hargo_ (le seigneur) et sa suite se retirèrent
satisfaits.
Bientôt après j'entendis une acclamation universelle avec de fréquentes
répétitions de ces mots: _Peplum selan!_ et j'aperçus un grand nombre de
peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à tel point que je me
trouvai en état de me tourner, et, ma foi! quand un homme a vidé quatre
ou cinq tonneaux, quoi de plus simple qu'il éprouve un grand besoin de
lâcher le _superflu de la boisson_? Ainsi fis-je, et _coram populo_, au
grand étonnement de ce peuple, qui, devinant ce que j'allais faire,
impétueusement s'ouvrit de droite et de gauche afin d'éviter le déluge.
Quelque temps auparavant, on m'avait frotté charitablement le visage et
les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur agréable, qui, dans
très-peu de temps, me guérit de la piqûre des flèches. Ces circonstances
jointes aux rafraîchissements que j'avais reçus, et que je m'étais
donnés, me disposèrent à m'endormir; mon sommeil fut environ de huit
heures, tout d'une traite; les médecins du gouvernement avaient ajouté
je ne sais quelles drogues soporifiques au vin que j'avais bu.
Je dormais encore que déjà l'empereur de Lilliput (c'est le nom du pays)
ordonna de me conduire aux pieds de Sa Majesté. Des provisions de vivres
et de boisson me furent envoyées, et il fut décidé qu'une machine serait
construite pour me transporter dans la capitale. La résolution semblera
peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr qu'en pareil cas elle ne
serait du goût d'aucun souverain de l'Europe..... A mon avis, c'était un
dessein également prudent et généreux; car, si ces peuples eussent tenté
de me tuer avec leurs lances et leurs flèches pendant je dormais, je me
serais certainement réveillé au premier sentiment de douleur, ce qui eût
excité ma fureur et grandi mes forces à un tel degré, que je me serais
trouvé en état de rompre le reste de mes _chaînes_! Libre enfin, quel
obstacle opposer à l'Encelade que j'étais? Je les aurais tous écrasés et
foudroyés.
On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et ingénieurs,
pour me construire une voiture. C'était un chariot haut de trois pouces,
de sept pieds de longueur et quatre de largeur avec vingt-deux roues.
Quand il fut achevé, on le roula au lieu où j'étais; mais la principale
difficulté fut de m'enlever et de me hisser sur cette voiture. On
résolut ce grand problème au moyen de quatre-vingts perches, chacune de
deux pieds de hauteur, et de cordes très-fortes de la grosseur d'une
ficelle. Elles furent attachées, par plusieurs crochets, aux bandages
que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes mains, de mes
jambes, de tout mon corps. Neuf cents hommes des plus robustes furent
employés à élever ces cordes par un grand nombre de poulies: de cette
façon, en moins de trois heures, je fus élevé, placé, fixé sur la
machine. Je sais tout cela par le rapport qu'on en fit à l'Académie des
sciences de Lilliput, car pendant cette manœuvre je dormais
très-profondément. Quinze cents chevaux les plus robustes des écuries
impériales, chacun d'environ quatre pouces et demi de hauteur, furent
attelés au chariot et me traînèrent vers la capitale, éloignée d'un
quart de lieue.
Il y avait quatre heures que nous étions en marche, et l'on ne voyait
pas encore les remparts de Lilliput, lorsque je fus subitement réveillé
par un accident assez ridicule. Les voituriers s'étant arrêtés pour
raccommoder une des roues, deux ou trois habitants du pays avaient eu la
curiosité de regarder comment j'étais fait quand je dormais; et
s'avançant très-doucement jusqu'à mon visage, l'un d'entre eux,
capitaine aux gardes, avait insinué la pointe aiguë de son esponton bien
avant dans ma narine gauche. Ainsi chatouillé, soudain je m'éveille, et
j'éternue à grand bruit, trois fois de suite. Il fut bien heureux, le
capitaine aux gardes, de n'être pas _reniflé_. Mais enfin, à force
d'avancer, nous fîmes une grande marche le reste de ce jour, et nous
campâmes la nuit avec cinq cents gardes, les uns porteurs de flambeaux,
les autres avec des arcs et des flèches, prêts à tirer à mon premier
geste. Le lendemain, au lever du soleil, mon escorte et moi, achevant la
route commencée, nous arrivâmes à cent toises des portes de la ville sur
le midi. L'empereur et toute sa cour sortirent pour nous voir; mais les
grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majesté hasardât
sa personne sacrée en grimpant sur mon corps, comme plusieurs seigneurs,
esprits forts, avaient osé faire.
A l'endroit où s'arrêta la voiture, il y avait un temple ancien, estimé
le plus grand de tout le royaume; lequel, ayant été souillé quelques
années auparavant par un meurtre, était, selon la prévention de ces
peuples, regardé comme profane, et pour cette raison employé à divers
usages. Il fut résolu que je serais logé dans ce vaste édifice. La
grand'porte, au nord, était de quatre pieds de haut, et de deux pieds de
large, ou peu s'en fallait. De chaque côté de la porte était percée une
petite fenêtre élevée de six pouces. A la fenêtre du côté gauche, les
serruriers du roi attachèrent quatre-vingt-onze chaînes, semblables à la
chaîne de montre d'une dame d'Europe, et presque aussi larges: elles
furent, par l'autre bout, attachées à ma jambe gauche, avec trente-six
cadenas. Vis-à-vis de ce temple et de l'autre côté du grand chemin, à la
distance de vingt pieds, s'élevait une tour de cinq pieds de haut, tout
autant... c'était là que le monarque devait monter avec plusieurs des
principaux seigneurs de sa cour, pour la commodité de me regarder tout
à leur aise. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui
sortirent de la ville attirés par la curiosité, et malgré mes gardes, je
crois bien qu'il n'y eut pas moins de dix mille hommes, qui, à
différentes fois, montèrent sur mon corps par des échelles. Mais enfin
fut publié à son de trompe un arrêt du conseil d'État qui défendait cet
attentat à ma personne..... On ne peut s'imaginer le bruit et
l'étonnement du peuple, en me voyant debout et me promenant; les chaînes
qui tenaient mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, elles
me donnaient la liberté d'aller et de venir dans un demi-cercle, et de
plus, comme elles étaient fixées à quatre pouces de la porte, je pouvais
la passer en rampant et m'étendre dans le temple.
D'un bout à l'autre de l'empire, il y eut comme un vertige infini de la
plus vive admiration; au pays de Lilliput, la renommée, en marchant,
agrandit toute chose. Il n'était pas de cabane et de palais où l'on ne
parlât de _ma grandeur_.
Elle était l'entretien de la ville et de la cour. On ne parlait que de
moi, Gulliver, chez les oisifs, chez les marchands, les petits-maîtres
et les petites-maîtresses.
On en fit des images en plâtre, en sucre, en pain d'épice, et les
enfants me dévoraient à belles dents.
CHAPITRE II
L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses courtisans,
visite Gulliver dans sa prison.--Description de la personne et de
l'habit de Sa Majesté.--Une commission scientifique est nommée pour
apprendre la langue à l'auteur.--Il obtient des grâces par sa
douceur: ses poches sont visitées.
Quand je fus libre enfin de mes mouvements, je regardai autour de moi;
je n'ai jamais contemplé scène plus charmante. Le pays environnant me
parut une suite de jardins; les champs clos de murs, la plupart de
quarante pieds carrés, me firent l'effet des plates-bandes d'un
parterre. Les plus grands arbres me semblèrent hauts d'environ sept
pieds. Sur la gauche j'apercevais la ville; elle ressemblait à la
perspective d'une cité dans un riant tableau.
Un jour, l'empereur, à cheval sur son cheval de bataille, s'avança vers
moi, ce qui pensa lui coûter cher. A mon aspect, son cheval étonné se
cabra, mais ce prince intrépide, et, qui plus est, excellent cavalier,
se tint ferme sur ses étriers, sa suite accourut et prit la bride;
alors, sans se hâter, Sa Majesté mit pied à terre, et me considéra de
tous côtés, avec une grande admiration; pourtant elle se tenait, par
amour pour ses sujets, hors de la portée de ma chaîne.
[Illustration:
_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Outhwaite sc._
Audience de l'Empereur de Lilliput.]
Il ordonna à ses cuisiniers et sommeliers de me servir des viandes et du
vin sur des voitures qu'ils amèneraient près de moi. Je pris ces
voitures et je les vidai promptement. Il y en avait vingt pour les
viandes et dix pour les boissons; chacune des premières me fournit deux
ou trois bouchées; je versai la liqueur de dix amphores dans une des
voitures, je la bus d'un seul trait, ainsi du reste.
L'impératrice, les princes et les princesses du sang, accompagnés de
plusieurs dames d'honneur en grands habits, s'assirent à quelque
distance. L'empereur est reconnaissable à sa taille imposante, à la
majesté de son visage, au feu de ses regards, ce qui le fait redouter
par tous ceux qui le regardent. Les traits de son visage sont grands et
mâles, avec une lèvre à l'autrichienne au-dessous d'un nez aquilin, un
teint qui va tirant sur l'olive, un grand air de commandement, des
membres bien proportionnés, la grâce et la majesté en toutes ses
actions; tel était ce maître absolu d'un si petit peuple. Il avait alors
passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et trois
quarts; il régnait depuis cinq ou six ans, à la grâce et par la grâce de
Dieu. Quant à moi, qui voulais me rendre un compte exact de Sa Majesté,
je me tenais sur le côté, mon visage parallèle au sien; il se trouvait à
une toise et demie loin de moi. Depuis ce temps, j'ai tenu bien souvent
l'empereur sur ma main droite, et je ne puis me tromper à faire son
portrait. Il portait un habit très-simple et mi-parti asiatique,
mi-parti à l'européenne; il avait sur la tête un léger casque d'or orné
de joyaux et d'un plumet magnifique; il tenait son épée à la main, tout
prêt à se défendre, si j'avais brisé mes chaînes: cette épée était
longue de trois pouces; la poignée et le fourreau d'or massif et
enrichis de diamants. La voix de ce grand prince était aigre, mais
claire et distincte, et je la pouvais entendre aisément, même quand je
me tenais debout. Les dames et les courtisans se montraient, selon
l'étiquette, habillés superbement, de sorte que la place où toute la
cour faisait la roue apparaissait à mes yeux éblouis comme une belle
jupe étendue au soleil et brodée de figures d'or et d'argent. Sa Majesté
Impériale me fit l'honneur de m'adresser la parole à plusieurs reprises,
et je lui répondis toujours sans nous entendre, ni l'un ni l'autre.
Au bout de deux heures, la cour se retira; on me laissa une forte garde,
pour empêcher l'impertinence et peut-être la malice de la populace,
impatiente de se rendre en foule autour de moi pour me voir de plus
près. Quelques-uns eurent l'effronterie et la témérité de me tirer des
flèches, dont une pensa me crever l'œil gauche... Le colonel fit
arrêter six des plus effrontés de cette canaille, et, pour leur
apprendre à vivre, il ordonna qu'ils me fussent livrés, pieds liés,
poings liés. Ah! l'épouvante! Je les pris dans ma main droite, et j'en
mis cinq dans la poche de mon justaucorps; puis, prenant le sixième
entre le pouce et l'index, je feignis de le vouloir manger tout vivant.
Le pauvre petit homme, horripilé, poussait des hurlements; et le
colonel, tout chargé de fanfreluches honorifiques, était fort en peine,
surtout quand il me vit tirer mon canif; mais bientôt cessa leur
frayeur. Avec un air doux et humain, coupant les cordes dont ce
malheureux était garrotté, je le mis doucement à terre... Il prit la
fuite... il court encore. Je traitai ses complices de la même façon, les
tirant de ma poche l'un après l'autre, et: _Sauve qui peut!_ Je
remarquai avec plaisir que les soldats et le peuple étaient touchés de
ma bonne action; elle fut rapportée à la cour d'une manière avantageuse,
et me fit le plus grand honneur, si je puis parler ainsi.
Vers le soir, je regagnai ma maison, où j'entrai non sans peine, et je
couchai sur la terre pendant plusieurs nuits, en attendant le lit que
l'empereur avait commandé pour moi. Cent cinquante de leurs couchers
ordinaires, cousus ensemble, formèrent la largeur et la longueur du
mien, et l'on posa quatre de ces matelas l'un sur l'autre, ce qui ne
composait pas encore un lit très-douillet; mais il me parut assez doux,
après tant de fatigues.
La nouvelle de l'arrivée d'un homme extraordinaire... un géant! s'étant
répandue à travers l'empire, attira un nombre infini de gens oisifs et
de curieux; les villages en furent presque abandonnés, et la culture des
terres en eût souffert, si Sa Majesté Impériale n'y avait pourvu, par
différents édits et ordonnances. Elle ordonna que tous ceux qui
m'avaient déjà vu retourneraient incessamment chez eux, et
n'approcheraient point, sans une permission particulière, du lieu de mon
séjour. Grâce à cette _défense_ (une porte nouvelle ouverte au bon
plaisir), les commis des secrétaires d'État gagnèrent des sommes
considérables.
Cependant, l'empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le
parti qu'il fallait prendre à mon égard; j'ai su depuis que la cour
avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à briser mes
chaînes et à me mettre en liberté. Celui-ci disait que ma nourriture
était une dépense excessive, et pouvait, à la longue, amener la disette.
On opinait tantôt à me laisser mourir de faim, tantôt à me percer de
flèches empoisonnées; mais un économiste de ce temps, qui savait, pour
les avoir pratiqués, le _contre_ et le _pour_ de toute chose, ami fidèle
et dévoué de tous les gouvernements, écrivit une éloquente dissertation
afin de démontrer par A + B que l'infection d'un corps tel que le mien
produirait, inévitablement, la peste dans la capitale et dans tout le
reste de l'empire. Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de
l'armée se rendirent à la porte de la grand'chambre, où le conseil
impérial était assemblé; deux d'entre eux, ayant été introduits,
rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont j'ai
parlé, ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de Sa Majesté
et de tout son conseil, qu'une commission impériale fut expédiée à
l'instant pour obliger les villages à quatre cent cinquante toises aux
environs de la ville, de livrer chaque matin, à mon réveil, six bœufs,
quarante moutons et autres vivres pour ma nourriture, plus quantité
proportionnée de pain, de vins et boissons. Pour le payement de ces
vivres, Sa Majesté donnait, à six mois de date, sans escompte,
délégations sur son trésor. Ce prince heureux n'a d'autres revenus que
son domaine; dans les occasions importantes, il lève des impôts sur ses
sujets. Ces dignes sujets sont obligés de le suivre à la guerre, à leurs
propres dépens. On nomma mon service officiel: six cents personnes, qui
furent pourvues d'appointements pour leur dépense de bouche, et de
tentes construites commodément de chaque côté de la porte. En même
temps, il fut ordonné que trois cents tailleurs me feraient un habit à
la mode du pays; six hommes de lettres, des plus savants de l'empire,
furent chargés de m'apprendre la langue nationale, et, pour que rien ne
manquât à ces largesses royales, les chevaux de l'empereur et ceux de la
noblesse, et les compagnies des gardes du corps firent souvent
l'exercice devant moi, pour les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres
furent exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la
langue vulgaire et savante de Lilliput; pendant ce temps, l'empereur
m'honora de visites fréquentes, et même il voulut bien aider mes maîtres
de langue à m'instruire.