Une première requête à l'empereur, après avoir obtenu ma liberté, fut

d'obtenir la permission de visiter la célèbre cité de Mildendo, capitale

de l'empire, et Sa Très-Gracieuse Majesté voulut bien consentir à ma

prière, en me recommandant de ne faire aucun mal aux habitants, aucun

tort à leurs maisons. Le peuple fut averti par une proclamation, qui

annonçait le dessein que j'avais de visiter la capitale... Une muraille

l'environnait, haute de deux pieds et demi, et large au moins de onze

pouces; à ce compte, un carrosse à quatre chevaux eût facilement fait le

tour des murailles sur des dalles en vrai granit lilliputien. Cette

haute muraille était flanquée de fortes tours, à dix pieds de distance

l'une de l'autre. Je passai par-dessus la porte occidentale, et marchai

très-lentement et de côté par les deux principales rues, mon pourpoint

boutonné avec toutes les précautions imaginables, dans la crainte où

j'étais que le revers ou le pan de mon habit ne renversât une cheminée,

un balcon, une maisonnette. J'allais avec une extrême circonspection,

pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient restés dans

les rues, nonobstant les ordres précis de se tenir chez soi claquemurés.

En revanche, ils s'étaient huchés sur les toits, sur les dômes, sur les

clochers, aux mansardes et même dans les gouttières, avec de petits cris

et de grands gestes; on eût dit une fourmillière humaine! Cette ville

forme un carré exact, chaque côté de la muraille ayant cinq cents pieds

de long. Les deux grandes rues, qui se croisent et la partagent en

quatre quartiers égaux, ont cinq pieds de large; les petites rues dans

lesquelles je ne pus entrer, les carrefours de la plèbe et de la gent

taillable et corvéable à merci, ont pourtant, en belle largeur, depuis

douze jusqu'à dix-huit pouces. La ville, au besoin, contiendrait cinq

cent mille âmes. Les maisons sont de trois ou quatre étages; les

boutiques pleines de marchandises, et les marchés pleins d'abondance. Il

y avait autrefois bon opéra et bonne comédie; hélas! l'opéra, faute de

musiciens, faute de chanteurs et de danseurs, faute de tout, et la

comédie, à défaut de comédiens, de comédiennes, de génie et de bel

esprit, sont en ruines, et dans ces ruines mêmes, il n'y a plus rien qui

vaille.

Le palais de l'empereur, situé dans le centre de la ville, où les deux

grandes rues se rencontrent, est entouré d'une muraille, haute de

vingt-trois pouces; il fut bâti à vingt pieds de distance des bâtiments.

Sa Majesté m'avait permis d'enjamber par-dessus cette muraille, pour

voir son palais de tous les côtés. La cour extérieure est un carré de

quarante pieds, et comprend deux autres cours. C'est dans la cour

appelée _par euphémisme_ la cour de marbre, que s'ouvrent les

splendides appartements de Sa Majesté. J'avais un grand désir de voir,

mais la chose était difficile: les plus grandes portes n'étaient que de

dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. Enfin, dernier

obstacle, les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de

cinq pieds: il m'était impossible de les enjamber sans courir le risque

de briser les ardoises des toits. Pour les murailles, elles étaient

solidement bâties de pierres de taille, épaisses de quatre pouces.

L'empereur avait néanmoins envie, et cela se comprend, de me montrer les

royales magnificences de sa demeure..... Il me fallut trois grands jours

pour surmonter des difficultés qui semblaient insurmontables. A la fin,

lorsque j'eus coupé avec mon couteau quelques arbres des plus grands du

parc impérial, éloigné de la ville d'environ cinquante toises, je fis

deux tabourets de ces chênes séculaires, chacun de trois pieds de haut,

et assez forts pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc

été averti pour la seconde fois, je repassai dans la ville, et m'avançai

vers le palais, tenant mes deux tabourets à la main. Quand je fus arrivé

à l'aile droite de la cour extérieure, je montai sur un de mes tabourets

et pris l'autre à la main. Je fis passer celui-ci par-dessus le toit, et

le descendis doucement à terre, dans l'espace qui était entre la

première et la seconde cour, de huit pieds de large. Ainsi je passai

très-commodément par-dessus les bâtiments, et, quand je fus dans la

place, aussitôt je tirai, avec un crochet le tabouret qui était resté en

dehors. Par cette invention je pénétrai dans la cour la plus intérieure,

et là, me couchant sur le côté, j'appliquai mon visage aux fenêtres du

premier étage. On les avait tout exprès laissées grandes ouvertes, et

je vis les appartements les plus magnifiques que l'on puisse imaginer.

S. M. l'impératrice et les jeunes princesses étaient assises dans leurs

chambres, environnées de leur suite. Sa Majesté Impériale voulut bien

m'honorer d'un gracieux sourire, et me donna par la fenêtre sa main à

baiser.

Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce

palais; je le réserve pour un plus grand ouvrage, qui ne tardera pas à

faire gémir la presse; il contiendra la description générale de l'empire

de Lilliput, depuis sa première fondation; l'histoire de ses empereurs

pendant une longue suite de siècles; des observations sur leurs guerres,

leur politique, leurs lois. On vous dira le progrès, la décadence et la

renaissance des lettres, de la philosophie et des croyances. La _Flore_

et la _Faune_ auront leur tour: les plantes, les animaux, les mœurs et

les coutumes des habitants, avec plusieurs autres matières

prodigieusement curieuses et excessivement utiles. Mon but unique, en ce

moment, est de raconter ce qui m'arriva, pendant un séjour d'environ

neuf mois, dans ce merveilleux empire.

Quinze jours après que j'eus obtenu ma liberté, Keldresal, secrétaire

d'État pour le département des affaires particulières, se rendit chez

moi, suivi d'un seul domestique. Il ordonna que son carrosse l'attendît

à quelque distance, et me pria de lui donner un entretien d'une heure.

Je lui offris de me coucher, afin qu'il pût être de niveau à mon

oreille; mais il voulut que je le tinsse dans ma main pendant la

conversation. Il commença par me faire des compliments sur ma liberté,

et me dit qu'il pouvait se flatter d'y avoir quelque peu contribué. Il

ajouta que, sans l'intérêt que la cour y avait, je ne l'eusse pas de

sitôt obtenue. «Et vraiment, dit-il, quelque florissant que notre État

paraisse aux étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre: une

faction puissante au dedans, au dehors l'invasion dont nous sommes

menacés par un ennemi formidable. A l'égard du premier, il faut que vous

sachiez que depuis plus de soixante-dix lunes, cet empire appartient à

deux partis, flottant sans cesse et sans fin de celui-ci à celui-là,

sous les noms de _Tramecksan_ et _Slamecksan_, termes empruntés des

hauts et bas talons de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent.

On prétend, il est vrai, que les _hauts-talons_ sont les plus conformes

à notre ancienne constitution; mais, quoi qu'il en soit, Sa Majesté a

résolu de ne se servir que des _bas-talons_ dans l'administration du

gouvernement, et dans toutes les charges qui sont à la disposition de la

couronne. Vous pouvez même remarquer que les talons de Sa Majesté

Impériale sont plus bas au moins d'un _drurr_ que ceux d'aucun de sa

cour.» (_Drurr_ est environ la quatorzième partie d'un pouce.)

«La haine des deux partis, continua cet homme d'État, est poussée si

loin, qu'ils ne mangent ni ne boivent ensemble; à peine s'ils échangent

un simple _bonjour_. Nous comptons que les tramecksans ou hauts-talons

nous surpassent en nombre; mais l'autorité est entre nos mains. Hélas!

nous appréhendons que Son Altesse Impériale, l'héritier présomptif de la

couronne, n'ait un certain penchant pour MM. les _hauts-talons_; tout au

moins est-il apparent qu'un de ses talons est plus haut que l'autre, ce

qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Au milieu de ces

dissensions intestines, nous sommes menacés d'une invasion des gens de

l'île de Blefuscu, qui est l'autre empire de l'univers, presque aussi

puissant que celui-ci. Car, pour ce que nous avons entendu dire, qu'il y

a d'autres empires et royaumes dans le monde, habités par des créatures

humaines aussi impossibles que vous l'êtes; qu'il existe des ministres

de votre taille, et des armées composées d'hommes de cinq pieds et

quelques pouces, armés de grands sabres, semblables au vôtre, et de

mousquetons à poudre... sans vouloir vous démentir, vous nous permettrez

de douter de votre assertion! Nos plus sérieux et plus intelligents

philosophes en doutent beaucoup; ils conjecturent que vous êtes tombé de

la lune ou de quelque étoile, parce qu'il est certain qu'une centaine de

mortels de votre grosseur consommeraient dans peu de temps tous les

fruits et tous les bestiaux des États de Sa Majesté. D'ailleurs, nos

historiens, depuis six mille lunes, ne font mention d'aucunes autres

régions que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux

formidables puissances ont été engagées pendant trente-six lunes dans

une guerre très-opiniâtre dont voici le sujet. Tout le monde convient

que la manière primitive de casser les œufs, avant de les manger, est

de les casser par le gros bout; mais l'aïeul de Sa Majesté régnante,

pendant qu'il était enfant, sur le point de manger un œuf, eut le

malheur de couper un de ses doigts, sur quoi l'empereur son père rendit

un arrêt, ordonnant à tous ses sujets, sous de grièves peines, qu'ils

eussent à casser leurs œufs par le petit bout. O malheur! ô leçon faite

aux princes qui abusent de leur toute-puissance! A peine le peuple

avait-il entendu parler du décret impérial, qu'il fut saisi de rage et

de fureur, et nos historiens racontent qu'il y eut, à cette occasion,

six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie, un autre la

couronne. Ces dissensions intestines furent toujours fomentées par les

souverains de Blefuscu; et, quand les soulèvements furent réprimés, les

coupables se réfugièrent dans cet empire. On suppute que onze mille

hommes ont, à différentes fois, préféré la mort sur l'échafaud, par la

main du bourreau, à la honte impie, ineffaçable, de casser leurs œufs

par le petit bout. Plusieurs centaines de gros volumes ont été écrits et

publiés sur cette matière; mais les livres des _gros-boutiens_ ont été

lacérés, brûlés, supprimés; tout leur parti a été déclaré, par les lois,

incapable de posséder charges, emplois, honneurs, dignités. Pendant la

suite de ces troubles, les empereurs de Blefuscu ont fait des

remontrances par leurs ambassadeurs, nous accusant de violer indignement

un précepte fondamental de notre grand prophète _Lustrogg_, dans le

cinquante-quatrième chapitre du _Brundecral_ (ce qui est leur Alcoran).

On a jugé que c'était une pure interprétation du sens du texte, dont

voici les mots: «Que tous les fidèles casseront leurs œufs par le «bout

le plus commode.» On doit, à mon avis, et la plus simple tolérance

l'exige ainsi, laisser décider à la conscience de chacun, quel est le

bout le plus commode; ou tout au moins est-ce à l'autorité du souverain

magistrat à en décider. Or, les _gros-boutiens_, exilés, décrétés,

dépouillés, ont trouvé tant de crédit à la cour de l'empereur de

Blefuscu, et tant de secours dans notre pays même, qu'une guerre

très-sanglante a régné entre les deux empires, pendant trente-six lunes,

à ce sujet, avec mille intermittences de défaites et de victoires. Ah!

que de sang répandu par les _gros-boutiens_, par les _petits-boutiens_!

Dans cette guerre incomparable avec nulle autre, nous avons perdu

quarante vaisseaux de ligne, un plus grand nombre de petits vaisseaux,

avec trente mille de nos meilleurs matelots et soldats: l'on compte en

même temps que la perte de l'ennemi n'est pas moins considérable. A

cette heure encore on arme une flotte, et Blefuscu se prépare à faire

une descente sur nos côtes. Or, Sa Majesté Impériale, mettant sa

confiance en votre valeur, et dans la haute idée de vos forces, m'a

commandé de vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de

savoir quelles sont vos dispositions à son égard.»

Je répondis au secrétaire d'État que j'appartenais âme et corps à

l'hospitalière nation de Lilliput, que je serais un homme heureux de

servir une si bonne cause. Enfin, je priai Son Excellence d'assurer

l'empereur de mes très-humbles respects, et de lui faire savoir que

j'étais prêt à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son

illustre empire contre toutes les entreprises et invasions de ses

ennemis.

L'homme d'État me quitta fort satisfait de ma réponse.

Et moi, je restais immobile et confondu des grands mystères que je

venais d'entendre, et je cherchais à m'expliquer, avec mes habitudes et

mes préjugés de citoyen de la joyeuse Angleterre, de quel côté se

tenaient le droit, la justice et la vérité.

L'usage, il est vrai, était pour les _gros-boutiens_; la liberté

plaidait hautement la cause innocente des _petits-boutiens_.

CHAPITRE V

Gulliver par un stratagème extraordinaire, s'oppose à une descente des

ennemis.--L'empereur lui confère un grand titre d'honneur.--Les

ambassadeurs arrivent de la part de l'empereur de Blefuscu, pour

demander la paix.--Le feu prend à l'appartement de l'impératrice, et

Gulliver contribue à éteindre l'incendie.

L'empire de Blefuscu est une île située au nord-nord-est de Lilliput,

dont elle n'est séparée que par un canal de quatre cents toises de

large. Je ne l'avais pas encore aperçu; mais, sur l'avis formel d'une

descente projetée, je me gardais bien de paraître de ce côté-là, de peur

d'être découvert par quelques-uns des vaisseaux blefuscutiens.

Je fis part à l'empereur d'un projet que j'avais formé, pour m'emparer

de toute la flotte ennemie... Au rapport de nos espions, elle était

prête à mettre à la voile au premier vent favorable. Je consultai les

ingénieurs hydrographes pour savoir quelle était la profondeur du canal;

ils me répondirent qu'au milieu, dans la grande marée, il était profond

de soixante-dix _glumgluffs_ (c'est-à-dire environ de six pieds, selon

la mesure de l'Europe), et le reste de cinquante glumgluffs au plus. Je

m'en allai secrètement vers la côte du nord-est, vis-à-vis de Blefuscu,

et, me couchant derrière une colline, je tirai ma lunette... Bonté

divine! au même instant, toutes voiles déployées, allant comme on marche

à la gloire, arrivait, triomphante, la flotte de l'ennemi, composée de

cinquante vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de vaisseaux de

transport. A l'aspect de toutes ces forces réunies, je sens grandir mon

courage, et, me traînant sur le ventre: «Amis! dis-je aux Lilliputiens,

préparez en toute hâte une grande quantité de câbles les plus forts!»

Les câbles devaient être de la grosseur d'une double ficelle, les barres

de la longueur, de la grosseur d'une aiguille à tricoter. Je triplai le

câble, et tortillai vigoureusement trois des barres de fer l'une sur

l'autre, attachant à chacune un crochet. Les engins étant bien et dûment

préparés, je revins, par la nuit profonde, à la susdite côte de

nord-est, et, mettant bas mon justaucorps et mes souliers, j'entrai dans

la mer. Je marchai tant que j'eus pied sur ce petit sable: au milieu du

gouffre, il me fallut nager; en cinq ou six brasses, je fus sur mes

pieds, et, d'un pas résolu, voici que j'arrive à la flotte en moins

d'une demi-heure. A l'aspect de cet homme étrange, dont ils ne voyaient

que le buste et la tête, au feu de ces grands yeux, ouverts comme un

four, les ennemis éperdus, ahuris, et sans demander leur reste, se

précipitent hors de leurs vaisseaux comme des grenouilles, et s'enfuient

à terre: ils paraissent être au nombre de trente mille hommes. Je pris

alors mes câbles; et, attachant un crochet au trou de la poupe de chaque

vaisseau, je passai mes câbles dans les crochets. Cependant l'ennemi fit

une décharge de plusieurs milliers de flèches; un grand nombre

m'atteignirent au visage et aux mains: j'en ressentis une vive douleur,

avec une vive inquiétude pour mes yeux, que j'aurais perdus, si je ne

me fusse avisé d'un expédient. J'avais dans un de mes goussets une paire

de lunettes, que j'attachai à mon nez aussi fortement que je pus. Armé

de cette façon comme d'une espèce de casque, je poursuivis mon travail

en dépit de la grêle continuelle qui tombait sur moi. Enfin, tous mes

crochets étant placés, je tirai à moi cette flotte abandonnée... O

surprise! elle était encore à l'ancre, et je me vis forcé de faucher

avec mon couteau les câbles qui retenaient les navires. Ainsi je tirai

aisément cinquante des plus gros vaisseaux et les entraînai avec moi.

Les _Blefuscutiens_, qui n'avaient point d'idée de ce que je projetais,

furent également surpris et confus. Ils m'avaient vu couper les câbles,

mais ils pensaient que mon dessein était de laisser les vaisseaux

flotter au gré du vent et de la marée, et qu'ils se heurteraient l'un

contre l'autre à tout hasard. Quand ils me virent entraîner toute leur

flotte à la fois, ils jetèrent des cris de rage et de désespoir.

En moins de temps que je n'en mets à le dire, je me vis hors de la

portée de leurs flèches-épingles, et, retirant facilement celles qui

s'étaient attachées à mon visage et à mes mains, je conduisis ma flotte

au port impérial de Lilliput.

L'empereur avec toute sa cour était sur le bord de la mer, attendant le

succès de mon entreprise. Ils voyaient bien, de loin, une flotte

s'avancer sous la forme d'un grand croissant, mais, comme j'étais dans

l'eau jusqu'au cou, ils ne s'apercevaient pas que c'était moi qui la

conduisais vers eux.

Déjà ils cherchaient des yeux les économistes et les savants de

l'empire, en explication du mystère de ces vaisseaux qui allaient tout

seuls.

En ce moment d'angoisses bien naturelles, l'empereur, très-étonné,

s'imagina que j'avais péri et que la flotte ennemie s'approchait pour

faire une descente. Halte-là! ses craintes furent bientôt dissipées et

se changèrent en joie immense. A l'instant même, j'apparus en criant

d'une voix de Stentor: _Vive à jamais le très-puissant empereur de

Lilliput!_ Ce prince, à mon arrivée, me donna des louanges infinies, et

sur-le-champ me créa _nardac_, qui est le plus haut titre d'honneur.

Sa Majesté voulut ensuite que je prisse des mesures pour amener dans ses

ports tous les autres vaisseaux de l'ennemi. L'ambition de ce prince ne

lui faisait prétendre à rien moins que de se rendre maître de tout

l'empire de Blefuscu, de le réduire en province de son empire, de lui

imposer un vice-roi; de faire périr tous les exilés _gros-boutiens_, et

de contraindre enfin tous ses peuples à casser les œufs par le petit

bout; ce qui l'aurait fait parvenir à la monarchie universelle. Or,

quand il se fut bien enivré de mes victoires, je tâchai de le détourner

de ce dessein par plusieurs raisonnements fondés sur la politique et sur

la justice; et je protestai hautement que je ne serais jamais

l'instrument dont il se servirait pour opprimer la liberté d'un peuple

libre, noble et courageux. Quand on eut délibéré sur cette affaire dans

le conseil, la plus saine partie fut de mon avis.

Cette déclaration ouverte et hardie était si opposée aux projets et à la

politique de Sa Majesté l'empereur, qu'il était difficile qu'il pût

jamais me la pardonner. Il en parla dans le Conseil d'une voix aigre,

d'une façon perplexe, et du même coup mes envieux (j'en avais, je

méritais d'en avoir!) et mes ennemis secrets s'en prévalurent pour me

perdre. Tant il est vrai que les services les plus importants rendus aux

souverains sont bien peu de chose, aussitôt qu'ils sont suivis du refus

de servir aveuglément leurs passions. A la grâce de Dieu! c'est le droit

des couronnes d'être ingrates, et Dieu sait qu'elles ne le laissent pas

tomber en désuétude.

Environ trois semaines après mon expédition éclatante, arriva une

ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de paix. Le

traité fut bientôt conclu, à des conditions très-avantageuses pour

l'empereur. L'ambassade était composée de six seigneurs, ornés d'une

suite de cinq cents personnes; bref on peut dire que leur entrée fut

conforme à la grandeur de leur maître, à l'importance de leur

négociation.

Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties

secrètement des bons offices que j'avais rendus à leur nation par la

manière dont j'avais parlé à l'empereur, me rendirent une visite en

cérémonie. Ils commencèrent par m'adresser beaucoup de compliments sur

ma valeur et sur ma générosité, puis ils m'invitèrent au nom de leur

maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai de leur louange, et

les priai de me faire l'honneur de présenter mes très-humbles respects à

Sa Majesté blefuscutienne, dont les vertus éclatantes étaient répandues

par tout l'univers. Enfin je promis de me rendre auprès de sa personne

royale, avant de retourner dans mon pays.

Peu de jours après, je demandai à l'empereur la permission de faire mes

compliments au grand roi de Blefuscu; il me répondit froidement qu'il ne

s'y opposait pas.

J'ai oublié de dire que les ambassadeurs m'avaient parlé avec le secours

d'un interprète. Les langues des deux empires sont très-différentes

l'une de l'autre; chacune des deux nations vante l'antiquité, la beauté

et la force de sa langue, et (naturellement) méprise l'autre. Cependant,

l'empereur, fier de l'avantage qu'il avait remporté sur les

Blefuscutiens par la prise de leur flotte, obligea les ambassadeurs à

présenter leurs lettres de créance et à faire leur harangue en langue

lilliputienne. Pour être juste, il faut reconnaître ici qu'à raison du

trafic et du commerce qui se fait entre les deux royaumes, de la

réception réciproque des exilés, et de l'usage où sont les Lilliputiens

d'envoyer leur jeune noblesse dans le Blefuscu, afin de s'y polir et d'y

faire leurs caravanes, il y a très-peu de personnes de distinction dans

l'empire de Lilliput, encore moins de négociants ou de matelots dans les

places maritimes, qui ne parlent pas à la fois le _lilliputien_ et le

_blefuscutien_. Le lecteur se rappelle à ce propos certains articles du

traité qui avait précédé ma délivrance, articles que la nécessité

m'avait fait accepter..... Ils me réduisaient, ou peut s'en faut, à la

condition d'un esclave. Maintenant ma nouvelle dignité me dispensait de

services semblables, et l'empereur, je dois lui rendre cette justice, ne

m'en a jamais parlé.

J'eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service

très-signalé. Tout dormait: le palais impérial était plongé dans le

profond sommeil qu'apportent avec soi la victoire et la sécurité.

Soudain je fus réveillé (sur le minuit), par les cris d'une foule de

peuple assemblée à la porte de mon hôtel. J'entendis le mot _Burgum!_

répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de l'empereur, s'ouvrant

un passage à travers la foule, me prièrent de venir incessamment au

palais, où l'appartement des dames, garni de bois précieux et

très-inflammable, était en feu, par la faute d'une de ces dames

d'honneur, très-spirituelle et connaisseuse en beaux ouvrages, qui

s'était endormie en lisant un poëme blefuscutien. Aussitôt je me lève,

et, m'habillant en toute hâte, j'arrive au palais avec assez de peine,

mais sans fouler personne à mes pieds. Je trouvai qu'on avait déjà

appliqué des échelles aux murailles: mais l'eau était assez éloignée, et

les seaux à incendie étant à peine de la grosseur d'un dé à coudre,

c'était en vain, malgré son désir de tout sauver, que le peuple faisait

la chaîne. L'incendie, en ce moment, grandissait d'une façon terrible.

Hélas! que faire et que devenir? un palais si magnifique aurait été

infailliblement réduit en cendre, si, par une présence d'esprit peu

ordinaire, je ne me fusse avisé d'un expédient. Le soir précédent,

j'avais bu en grande abondance d'un petit vin blanc assez joli, appelé

_Glimigrin_, qui vient d'une province de Blefuscu, et qui est très

diurétique. «Allons! dis-je, aux grands maux les grands remèdes!» Et

j'appliquai l'eau si à propos et si adroitement aux endroits

convenables, qu'en trois minutes, le feu fut éteint, et que le reste de

ce superbe édifice, ouvrage de tant d'années, qui avait coûté des sommes

immenses, fut préservé d'un fatal embrasement.

Les voyages de Gulliver · 第 4 / 24 段