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VOYAGES
DE
GULLIVER
ANGERS. IMPRIMERIE LACHÈSE ET DOLBEAU
[Illustration:
_Gavarni pinx{t} Imp. Lemercier et Cie Paris Ed. Willmann sc._
Je répondis avec justesse à toutes les questions du roi.]
VOYAGES
DE
GULLIVER
PAR SWIFT
TRADUCTION DE L'ABBÉ DESFONTAINE
REVUE, CORRIGÉE ET PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
PAR
JULES JANIN
ILLUSTRATIONS DE GAVARNI
QUATRIÈME ÉDITION
[Illustration]
PARIS
LAPLACE, SANCHEZ ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
3, Rue Séguier, 3
JONATHAN SWIFT
DOYEN DE SAINT-PATRICK
Parce que cet homme illustre a laissé des pamphlets, tout remplis de la
curiosité, de la grâce et de l'intérêt du roman, nous aurions tort de le
priver de son vrai titre, et de ne pas le mettre au premier rang des
hommes politiques de l'Angleterre.--Il est l'auteur du fameux _Conte du
Tonneau_.--Il écrivait en se jouant, d'une plume acérée et moqueuse, les
_Voyages de Gulliver_, la plus amusante et la plus populaire des
satires, devenue un jouet d'enfant... Ceux-là cependant se
tromperaient... (tant les hommes les plus distingués connaissent peu
leurs vrais mérites!) qui placeraient le doyen de Saint-Patrick,
Jonathan Swift, parmi les poëtes et les romanciers de la nation qui
produisit, à la même heure et le même jour, Samuel Richardson et
Fielding, _Clarisse Harlowe_ et _Tom Jones_. Swift, armé d'ironie, et
robuste écrivain, alerte à toutes les questions, prompt à l'attaque,
habile à la défense, eût été bien étonné, j'ai presque dit _humilié_,
si quelque esprit, bon critique, eût affirmé à ce rude jouteur que, tous
les hommes qu'il attaquait ou qu'il défendait étant morts; que toutes
ces questions brûlantes, qui le tenaient en si grand éveil, étant
oubliées; que ces pamphlets dont il faisait sa gloire étant retombés
dans le néant, Jonathan Swift, honoré d'un titre populaire (on dit le
_doyen_, en Irlande, comme à Rome on disait le _poëte_, en parlant de
Virgile) échapperait à ce naufrage éternel, grâce à certains côtés,
voisins de la comédie. Ah! que de fois elle reste où l'histoire a passé!
Ce bretteur pour ou contre les divers _cabinets_, ce qui l'a sauvé de
l'oubli, c'est l'adoption des lecteurs de bon sens, qui savent arracher
d'un conte bien fait tout ce qui ressemble à la haine, à la violence des
partis. Les tout petits enfants, par leurs suffrages naïfs, ont sauvé la
mémoire du fameux Doyen de Saint-Patrick... et telle fut sa récompense
d'avoir été si longtemps, parmi les plus cruelles tempêtes et les
disputes les plus violentes, une façon d'homme d'État sans portefeuille,
un des plus acharnés combattants de la presse périodique, à l'heure où
le _journal_, ce «troisième pouvoir,» fondait sa domination
toute-puissante sur les bords de la Tamise. Invention nouvelle,
puissance inconnue et force invincible, vous rencontrez, tout d'abord,
dans l'exercice assidu de cette improvisation sans trève, les plus beaux
esprits, les plus fermes courages de l'Angleterre: Steele, Addison,
Swift, Congrève, Walsh, Arbuthnott, Gay, Pope, Keng, Prior, le docteur
Friend, les _langues de feu_ de ce temps-là; les uns et les autres, ils
ont eu l'insigne honneur de comprendre et de fonder, à l'abri de la
tribune et même au delà, le journal, cette force éloquente, exposée à
tant de haines, à tant de revers.
Certes, la lutte était terrible, en ces premiers jours, entre les
gouvernants et ces satellites de la plume, et plus d'une fois, par ces
lois sanglantes et sans pitié d'une presse mal définie, en deçà, au delà
de toute loi connue, ce fut une lutte à mort:
Tel est blessé qui blesse, et meurt content, s'il tue?
Tories et Jacobites de cette époque, au temps de la reine Anne, ils
poussaient toutes choses au pied de la lettre, et n'entendaient pas
raillerie. On n'irait pas bien loin pour rencontrer ces premiers martyrs
du _quatrième pouvoir_. Lui-même, l'auteur de _Robinson Crusoé_, Daniel
de Foë, un esprit à la taille de Swift, pour quelques pamphlets, roide
assénés, il est emprisonné à Newgate, il est jeté en exil; ses biens
sont confisqués, ses pamphlets sont brûlés par la main du bourreau, dans
New-Palace-Yard; prisonnier d'un ministre impitoyable, il est condamné à
une amende de huit cents livres sterling. En un mot, tous les supplices,
hormis la mort... _citra mortem_.
Lui cependant, le pamphlétaire (ils étaient presque tous de cette
taille, à la naissance du journal), il résiste à tous les châtiments; sa
tête peut tomber, il ne courbera pas la tête. A défaut de la science, il
avait l'audace; la violence lui servait de courage, et quant à la
patience, il la puisait dans le trésor de ses colères. Si le poëte
Montgomery, détenu dans le château d'York (1704), pour un pamphlet,
écrivit son poëme des _Plaisirs de la prison_, Daniel de Foë, attaché au
pilori, supplice barbare des Normands de la conquête, adressait une ode
au pilori. «Salut, machine hiéroglyphique d'État, condamnée à châtier la
pensée! Les fripons font leur office, pendant que les fous s'amusent à
rêver.»
Mais aussi quelle étrange aventure, que ce grand pamphlétaire,
intrépide, à la façon d'un héros, qui tient tête au gouvernement le plus
tenace, un vrai patriote. Daniel de Foë, se rencontre à la fin de sa
tâche, au moment de l'oubli définitif, éternellement sauvé par un
chef-d'œuvre incomparable, où toute imagination se montre, où toute
fiction est agissante! Il est sauvé, Daniel de Foë, par les _Aventures
de Robinson Crusoé_, qui est un voyageur imaginaire, tout comme Jonathan
Swift est sauvé par les _Voyages de Gulliver_. L'un et l'autre, ils sont
adoptés dès l'enfance, et les voilà, l'un et l'autre, à jamais absous de
tant de violences, de blasphèmes, de satires, de cruautés! Ainsi, chez
nous, ce publiciste enfoui dans un linceul de discours sans date et sans
nom, Benjamin Constant, pour avoir fait un petit conte (_Adolphe_)... la
postérité lui pardonne toutes ces palinodies.
Mieux que tout autre, en ces grandes batailles des faibles contre les
forts, des beaux esprits gens de rien contre les ministres
tout-puissants, Jonathan Swift excellait à parler au peuple anglais dans
le véritable accent des bords de la Tamise. Il avait ce genre de courage
et d'audace qui ne recule absolument devant personne, et, toute sa vie,
il fut à côté, tantôt pour l'attaquer, tantôt pour le défendre, de ce
gouvernement mal assuré qui passait, tour à tour, par tous les excès de
la compression et de la liberté. Le duc de Warthon, lord-lieutenant
d'Irlande, _le plus scandaleux des hommes puissants_ (c'est un mot de
Pope), ne peut être réprimé que par le docteur Swift. Il fut d'abord, ce
terrible _doyen_, l'ami de ces ministres qu'il devait détruire,
l'_Alcide_ de Harley, l'_Ajax_ de Bolingbroke. Il avait l'énergie et la
passion; il flagellait à outrance, avec le flegme anglais et le fouet de
Juvénal, ses plus puissants adversaires: Sunderland, Godolphin, Cowper,
Walpole, le duc de Marlborough lui-même, Warthon enfin, Warthon, qu'il
accablait sous le poids d'une verve intarissable, d'une ironie
implacable que rien n'étonne, d'une colère éloquente et sans frein.
Tels furent les premiers jeux de cette plume ardente, habile, ingénieuse
et sans rivale, tout à fait digne d'appartenir au _Club de la Légion_;
«_Légion_» était le vrai nom de Jonathan Swift.
Il vint au monde, à Dublin, le 30 novembre 1667, dans une ancienne
famille du comté d'York, ruinée par les guerres civiles. Son père était
avocat, sa mère était belle et pauvre. Il fut, tout de suite, un enfant
précoce. A quatorze ans, ses parents l'envoyèrent au collége de la
Trinité comme pensionnaire, et l'enfant se trouva frappé de cet ennui du
collége auquel tant de jeunes esprits ne savent pas résister. Il avait
ses éclaircies dans les études, et ses intervalles somnolents; il
étudiait à ses heures, à son bon plaisir; il faisait souvent l'école
buissonnière, et souvent il fut châtié; c'est pourquoi il avait gardé,
peut-être en souvenir de ses grades, péniblement gagnés, un assez triste
souvenir de ses premières années d'étude. Une remarque à faire: on
rencontre assez rarement, parmi ces grands écrivains anglais, un aimable
et respectueux souvenir des jours scolaires.
Ne demandez pas à Gibbon l'historien, ne demandez pas à Locke le
philosophe, à Dryden le critique et autres _éthoniens_ les souvenirs
qu'ils ont conservés de ces années que les parents, oublieux des travaux
du premier âge, appellent obstinément: les plus belles années de la
vie!... ils vous répondraient par des imprécations unanimes. Jamais, il
faut le dire à sa louange, l'Université de France n'a déposé dans le
cœur de ses disciples ces rancunes impérissables. On la boude... on lui
pardonne! Elle est bien l'_alma mater_, négligée au temps heureux, que
l'on regrette et que l'on pleure au milieu des tempêtes de la vie... Au
contraire, on dirait que les plus illustres écrivains de la
Grande-Bretagne, les meilleurs élèves de ces écoles qui ont produit des
savants du premier ordre, se sont entendus pour jeter contre _leur mère
impitoyable_ les cris d'une réprobation unanime: Cowley, Addisson (la
bonté même), Cowper, Swift, Goldsmith, Churchill, autant de bons esprits
qui ne furent même pas de médiocres écoliers, et qu'on reçut bacheliers,
Swift entre autres, _par grâce spéciale_. De ces haines vigoureuses rien
ne peut guérir ces écoliers indociles, ni l'âge, ni la gloire; et tout
d'un coup, sans qu'on y songe, au milieu d'une tirade, les voilà qui
prennent à partie immédiate leurs anciens maîtres. Celui-ci jette sa
bile sur le _terræ filius_ d'Oxford, cet autre sur le _provocateur_ de
Cambridge. Lord Byron, le plus célèbre... et le plus récent de ces
enfants des écoles anglaises, à peine hors de page, se met à traiter son
vieux maître Butler, comme si ce Butler eût été un des critiques de la
_Revue d'Edimbourg_.
«Je ne pense pas, dit Byron, que maître Butler, mon digne précepteur,
puisse jamais regretter les _tendresses mutuelles_ que nous avions
l'habitude de nous prodiguer. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois,
depuis mon départ de l'école en 1805, et il dit alors obligeamment que
_ma société ne convenait pas à ses élèves_. J'espère que dans ma
quatrième satire le révérend M. Butler apprendra que je n'ai pas voulu
mourir sans laisser au monde le souvenir de ses bons offices envers
moi.--L'_alma mater_ fut pour moi l'_injusta noverca_: elle ne me
donna mes degrés de _maître ès arts_ que lorsqu'elle ne put faire
autrement.»
En 1688, la guerre éclatait en Irlande, et Swift, qui marchait sur ses
vingt et un ans, s'en fut à Londres, pour y vivre, au jour le jour, de
ses talents précoces. Heureusement il rencontra, qui le prit à son
service, un des grands esprits de cette époque, orateur distingué,
habile écrivain, sir William Temple, un peu hautain, un peu fier, mais
bien élevé. William Temple était un des plus acharnés dans la bataille
politique et dans les évolutions de ce gouvernement sans boussole; il
devina bientôt un véritable écrivain, que dis-je? un défenseur dans ce
nouveau venu qui n'appartenait encore à personne, et, comme essai de ce
jeune homme, il en fit une façon de secrétaire. Et tantôt le jeune Swift
faisait la lecture à son patron, et tantôt il écrivait sous sa dictée;
ou bien, si l'homme politique était retenu chez lui par la goutte, le
jeune secrétaire ouvrait la porte au roi Guillaume, quand Sa Majesté
visitait sir William.
Vous chercheriez en vain dans les souvenirs de Jonathan Swift l'émotion
que la présence d'un si grand homme aurait dû laisser dans une âme
ouverte à toutes les impressions. Le jeune homme, dans ce moment, est
tout occupé à traduire une ode d'Horace, l'ode XVIII du second livre, et
s'inquiète assez peu de ce Guillaume... un héros silencieux, un
capitaine, un politique, un fondateur...
«A ma poutre enfumée on ne voit pas briller l'or et l'ivoire, et je
laisse aux palais des grands les blocs de l'Hymette, posés sur des
colonnes que l'Afrique a taillées. Un si petit que je suis se perdrait
dans la maison d'Attale; aux dieux ne plaise que je change en fileuses
de ma pourpre les plus grandes dames romaines!»
Telles étaient ses pensées. Il était pauvre et déjà la pauvreté lui
pesait. Il l'a redoutée toute sa vie; il en avait peur. Sans doute, il
disait avec le poëte: «Elle a surtout cela de malheureux, la pauvreté,
elle vous fait ridicule!» Or (le pauvre homme!) il préféra la haine au
ridicule, et, pour ne faire pitié à personne, il fit pitié à tout le
monde. A ce compte, il a refusé d'épouser une charmante femme, et la fit
mourir de chagrin, parce qu'il n'était pas assez riche encore pour tenir
le serment qu'il avait fait de l'épouser.
De l'_ode_ à la satire il n'y a pas loin; Horace... et Swift l'ont bien
prouvé, et, le jour même où White-Hall (1671) remplit de ses flammes,
vengeresses de tant d'iniquités royales, la ville entière, Swift
écrivit sa première satire, à propos de l'immense incendie, et cette
admirable satire a tout à fait des accents à la Juvénal.
«White-Hall, élevé par les mains impies de Wolsey! Le cruel Henri VIII
y tint sa cour; entre ces murailles, sans pitié et sans honte, cet
affreux tyran a signé la mort de plus de mille martyrs. Dans ces lieux
solennels, le faible Édouard et la superstitieuse Marie ont comploté,
les insensés! leurs saintes innovations; mais bientôt, digne fille de
son père, en vraie Tudor qu'elle était, la reine Élisabeth se dressa,
ici même, au niveau de son trône royal, un trône pontifical: reine et
pape tout ensemble! Gloire ternie par le meurtre d'une reine... d'une
sœur. Vint ici, plus tard, le Cromwel, qui tue et disperse; à son
tour reparut, à White-Hall, le digne fils de Charles Ier, ce demi
Louis XIV! Il amenait à sa suite, avec le meurtre et la peste, les
bouffons, les menteurs, les parasites! Adieu donc, ô White-Hall,
étable d'Augias, car cette fois, dans cette œuvre de purification
impossible (Hercule serait mort à la tâche, le grand Nassau eût
succombé), la flamme dévorante s'acquitte en souveraine. C'en est
fait, tout brûle, un peu de cendre est tout ce qui reste de ces
misérables splendeurs! Disparaissez, avares et mercenaires faiseurs de
projets, courtisans vendus ou à vendre, patriotes qui donneriez la
patrie pour une guinée; lâches meurtriers, concubines, disparaissez;
votre toit superbe, il s'écroule; vos marbres se calcinent; votre
Sodome... est une flamme; le nid obscène de tous ces vices tombe
écrasé dans le brasier de ce paradis infernal!»
Voyez donc le poëte! et pensez si le jeune homme, écrivant ces
imprécations, n'était pas disposé à toutes les haines!... Il attendit
que son patron lui témoignât enfin qu'il l'avait remarqué... Le patron,
William Temple, ne reconnut pas tout d'abord ces rares mérites.
Impatient et mécontent, Swift quitta William Temple et revint en
Irlande, où il obtint, étant ordonné ministre, une modeste prébende. Ah!
le triste séjour! l'isolement, le silence et la pauvreté! Quels
changements pour ce jeune homme habitué au mouvement le plus rare, aux
esprits les plus divers, aux grands rêves, aux vastes pensées:
Quitter le long espoir et les vastes pensées!
Un peu plus tard, il fut nommé au doyenné de Saint-Patrick de Dublin. Ce
n'était pas une fortune encore, c'était déjà une assez grande position.
Le presbytère était ancien, la maison très-habitable; une eau vive
arrosait le grand jardin; des voisins, des voisines, entouraient M. le
doyen. C'était beau et bon, tout cela; mais la politique et la vie à
Londres, mais les disputes des whigs et des tories, mais l'écho de la
Chambre des communes, mais tous ces pamphlets de chaque jour, ces partis
qui se déchirent, et cette mêlée ardente d'intérêts, de passions, de
vanités, voilà de quoi chagriner le plus beau doyenné du monde.
Aussi bien Jonathan Swift assez souvent quittait l'Irlande et s'en
venait chercher des nouvelles de l'Angleterre. A peine à Londres, il
entrait dans les bureaux d'un journal intitulé le _Causeur_ (_Tattler_),
et tout de suite il prenait la plume, et les lecteurs du lendemain se
disaient: «Avez-vous lu le _Causeur_?» Un autre jour, c'était
l'_Examiner_, un journal politique, et maître Swift, seul contre tous,
n'ayant plus à ses côtés le doux Addisson pour modérer ses colères,
tenait tête à toutes les violences de la plume et de la parole.
En ces moments d'insultes et de représailles, le docteur Swift soudain
grandissait de dix coudées! Son nom était dans toutes les bouches, les
ministres le saluaient jusqu'à terre; il avait ses grandes et ses
petites entrées partout où se brassait la politique. A peine écrites, on
s'arrachait ses brochures. Celle qu'il écrivit le 17 novembre 1711 (_la
Conduite des Alliés_), au moment où la question de la guerre était
débattue au Parlement, eut quatre éditions en huit jours. Mais aussi,
Dieu sait la colère et la fureur des partis! Les uns demandaient sa
tête, les autres, plus cléments, se contentaient d'un exil éternel. Lui
cependant, toujours à l'œuvre, à sa tâche, infatigable, acceptait tous
les défis, relevait toutes les violences; il se jetait hardiment dans la
mêlée, et parfois, sans le savoir, il écrivait des chefs-d'œuvre.
Ainsi le _Conte du Tonneau_, fondé sur une allégorie ingénieuse et
claire comme le jour, est écrit avec tout le sel et toute la verve de
Rabelais. Cette fois encore, il s'agissait de retracer la corruption de
l'Église romaine, et d'exalter l'Église anglicane, aux dépens du culte
catholique. Ainsi fut porté le dernier coup aux croyances des Stuarts,
et ce livre était si charmant, il était si plein de doute et de malice,
que Voltaire en fut jaloux, et qu'il le recommandait à ses disciples. Ce
_Conte du Tonneau_ vivra, autant que vivra chez nous la _Satire
Ménippée_. Et notez bien que cette _Ménippée_ a l'accent anglais,
Jonathan Swift ne la signa pas de son nom; il laissa son livre et son
esprit tout seuls faire un grand chemin au milieu des louanges, au
milieu des blasphèmes. Admiré, sifflé, applaudi, déchiré, ce livre est
sorti, vivant, de ces rudes épreuves. L'Angleterre, encore aujourd'hui,
sait par cœur le _Conte du Tonneau_.
Toutefois, cette renommée et ce grand bruit autour de son nom ne
contentaient pas l'ambition de Jonathan Swift. Il aspirait ouvertement
aux plus hautes dignités de cette Église qu'il avait si bien défendue,
et ne cachait guère son mécontentement quand il se voyait encore si loin
du banc des évêques, et qu'il se comparait à tant de grands esprits,
arrivés plus haut que lui: Addisson, secrétaire d'État; Newton,
intendant des manuscrits du royaume; Congrève, magistrat; Prior,
plénipotentiaire; M. Pope, qui vend deux mille _livres sterling_ sa
traduction de l'_Iliade_. Après leur mort, honorés comme des rois, ces
hommes heureux sont portés à Westminster. Jonathan Swift eut beau faire,
il resta jusqu'à la fin doyen de Saint-Patrick. On dit même qu'à son
retour en Irlande, après ses grandes batailles, il fut assez mal reçu de
ses concitoyens; ô misère! il avait dépensé pour des ingrats (en
attendant les jours meilleurs) tout ce courage avec tout ce talent!
«Nul n'est prophète en son pays!» Jonathan Swift l'éprouva bientôt, et
dans son doyenné, il fut reçu comme un étranger, comme un importun,
pendant qu'à Londres sa retraite était regardée comme une défaite. «Il
est donc parti, se disaient les pamphlétaires, ce grand négociateur
entre les ministres, ce fameux défenseur du clergé, cet écrivain que la
reine Anne a laissé sans récompense!» En même temps les délations, les
injures, les calomnies, toutes les indignités de la politique... On eût
dit que du fond de sa retraite il n'entendait pas une seule de ces
injures, tant il était calme et silencieux.
D'ailleurs, en ce moment de sa vie il est occupé cruellement par
l'expiation d'une grande faute. Il avait aimé deux femmes, et le
dévouement de ces deux femmes, leur jalousie et leur malheur,
déchiraient cette âme accessible aux remords. La première avait nom
Stella; elle avait vingt ans, lorsqu'elle aima d'amour Jonathan Swift.
Stella était un bel esprit, un noble cœur; elle avait suivi cet homme
en tous sentiers, elle l'avait consolé dans ses diverses fortunes, elle
l'aimait d'un amour dévoué, jusqu'à mourir pour lui.
Vanessa, la seconde, avait été la première à dire à Jonathan Swift: «Je
vous aime!» et déjà dans les liens de Stella, il avait répondu
imprudemment à l'amour de la belle Vanessa! Triste position pour un
galant homme, et même pour un doyen de l'Irlande. Il se débattit
longtemps dans ces doubles chaînes; mais enfin la pauvre Vanessa
succomba, la première. Elle mourut quand elle apprit que Swift était le
mari de Stella! Cette mort fut presque un crime. Hélas! la jeune femme
était si charmante, elle était si patiente aussi! Elle attendait le
_doyen_ des semaines entières; elle lui écrivait des lettres si tendres
et si tristes! L'Irlande entière avait pris parti pour Vanessa.
L'Angleterre en oublia pendant six mois la peine, le meurtre et les
douleurs de Clarisse Harlowe, une sainte, une martyre!
Et, comme il arrive assez souvent que les gens d'un vrai mérite, après
avoir été bien discutés, bien insultés, finissent par avoir une revanche
éclatante, il advint que le docteur Jonathan Swift, dans cette Irlande
qui l'avait si mal accueilli, fut le défenseur intrépide, opiniâtre,
opprimé de la nation irlandaise. Elle avait perdu toutes ses
prospérités, toutes ses libertés depuis la ruine des Stuarts; la guerre
civile et les persécutions religieuses avaient affaibli ce royaume à ce
point, que la misérable Irlande était devenue une espèce de province
conquise. Le parlement d'Angleterre envoyait ses lois à l'Irlande; il
lui prenait son commerce; il prohibait l'exportation de ses
marchandises; il ruinait, par des lois imprévues, ses manufactures, et,
quand l'Irlande élevait la voix pour se plaindre, ô peine inutile! ô
grande cause à peu près perdue, faute d'un défenseur! L'Irlande se
sentait plus que jamais liée, en toute perpétuité, à la couronne
d'Angleterre: _Victrix provincia ploras!_
Alors les colères, les plaintes, les révoltes, les gémissements de ce
peuple! En même temps quelle indignation dans l'âme intelligente du
docteur Swift! Il oublie à l'instant même les mépris qui l'ont accablé
dans cette Irlande au désespoir, et lance un pamphlet tout rempli de
flétrissures contre le despotisme anglais[1].
[1] Proposition de ne faire usage que de manufactures irlandaises,
etc., en renonçant entièrement à toutes les étoffes qui viennent
d'Angleterre.
Encore une fois, Swift mettait le feu aux poudres, et ses _représailles_
épouvantèrent ce ministère entouré de toutes les corruptions. Aussitôt
les persécutions recommencent. L'impression des pamphlets est arrêtée;
récompense est promise à qui dénoncera l'auteur...; mais pas un ne le
dénonça, et, quand vint la question _palpitante_ des demi-sous et des
liards _sterling_, fabriqués en Irlande, afin d'enrichir la comtesse de
Kindale, une maîtresse de Georges Ier, Jonathan Swift, l'intrépide,
publia ses fameuses _Lettres du Drapier_, étincelantes de verve et
d'esprit, d'ironie et de bon sens.
Le _Drapier_, dans un langage excellent, réclamait les libertés de
l'Irlande; il la montrait opprimée et ruinée à plaisir; il rejetait avec
horreur cette monnaie déshonorée! Ah! quel retentissement dans cette
Irlande autrefois libre, esclave aujourd'hui! Le _Drapier_ parlait comme
autrefois Spartacus. A la voix du _Drapier_, des associations se
formèrent contre les sous de la duchesse de Kindale, et pas un des
porteurs de cette monnaie honteuse ne trouva plus à acheter, dans tout
le royaume, une bible, un journal, un pot de bière, une prise de tabac.
Voilà comment il fallait répondre, et voilà comme il fut répondu à cet
envahissement de l'Irlande par les gros sous de l'Angleterre.
Association! Spoliation! comme autrefois Hampden, qui refusa au Stuart
l'impôt, et qui gagna sa cause. Et par l'écriture, et par la parole, et
par le serment, Jonathan Swift opposa l'Irlande à l'Angleterre, écrasant
le ministère et s'arrêtant à peine à la prérogative royale. On n'a
jamais vu pareil succès chez nous, sinon peut-être (un seul instant!)
les pamphlets de Paul-Louis Courrier, que personne aujourd'hui ne lit
plus... Les _Lettres du Drapier_ sont dans toutes les mémoires... tant
le pamphlétaire avait raison, tant il écrivait d'un style ardent,
convaincu! Aussi bien il eut pour aide à son œuvre toutes les passions
du peuple irlandais, et le ministère, obligé de reculer, finit par
rappeler le batteur de fausse monnaie. Alors quel triomphe et quelle
gloire! Aux pieds de son défenseur se prosterna l'Irlande. Il n'y eut
pas de chaumière où l'on ne vit l'image du _Doyen_, car voilà comment on
l'appelait.
Son nom était dans toutes les bouches, il était gravé dans tous les
cœurs. Le ministre un instant voulut faire arrêter le Doyen. «Ce sera
très-bien fait, lui dit quelqu'un; mais au préalable, envoyez dix mille
soldats, pour le conduire en prison.»
Telle fut cette idolâtrie. Il devint le Dieu de tout un peuple; il
parle, on l'écoute; il marche, on le suit. Trop heureux le Doyen, s'il
se fût contenté de cette popularité, dont la popularité d'O'Connell
donne à peine une idée approchante. Hélas! c'était une âme inquiète, un
esprit volage. Il n'eut pas de cesse qu'il n'eût quitté cette Irlande,
où il était adoré, pour retourner à Londres, où l'attendaient les
déceptions amères. Walpole, une contrefaçon de notre duc de Choiseul,
était en ce temps-là le premier ministre. Esprit futile, inquiet,
mécontent, plein d'insolence, il ne pouvait guère oublier que Jonathan
Swift avait été l'agitateur de l'Irlande, et de toute sa force, en
secret, en détail, il maltraita le doyen de Saint-Patrick.
Swift cependant (ce que c'est que de nous! à quels fils misérables
tiennent la bonne renommée et l'honneur des écrivains!) faisait une
cour assidue à mistress Howard, maîtresse du prince de Galles et
confidente de la princesse Caroline... Il fut, sans le savoir, le jouet
de ces deux femmes... Il fut le jouet de ce ministre... Il n'était pas
de ces hommes que l'on maltraite impunément.
Écrivain de forte race, énergique, audacieux, il revient en Irlande, en
laissant un brûlot, un véritable incendie, au milieu du royaume
d'Angleterre. Ici nous voulons parler de son grand titre aux respects de
la postérité, les _Voyages de Gulliver_. Le manuscrit de _Gulliver_ fut
jeté, par un passant, dans la boutique d'un libraire appelé Mathe, et le
libraire eut bientôt publié, non pas sans quelques retranchements de sa
façon, ce chef-d'œuvre armé de mille insultes. Jamais satire à la fois
plus ingénieuse et plus éloquente, en tant de formes, en tant de façons,
par une variété plus piquante, n'avait paru dans aucune littérature. Un
livre étrange et charmant, où l'Anglais retrouvait, émerveillé de la
ressemblance: le roi, la reine et la maîtresse royale, et le peuple, et
la cour, et le ministre. Ici, tories et whigs, les _talons hauts_ et
_talons plats_; plus loin, protestants et papistes, les _gros boutiens_,
les _petits boutiens_; le prince de Galles, le duc d'Ormond, lord
Bolingbroke; les intrigues, les scandales, les courtisans, les filles
d'honneur, rien n'y manque.
Et tantôt Gulliver est le géant, tantôt le pygmée. Une autre fois, dans
le _Voyage à Laputa_, vous retrouverez les philosophes, les écrivains,
les poëtes et les faiseurs de projets, semblables aux courtisans de
Quinte-Essence, reine d'Entéléchie, au chapitre XIII du livre V du
_Pantagruel_.
Mais que la satire aille au fond de la politique, ou qu'elle s'arrête à
la surface des belles lettres de ce grand siècle littéraire qui commence
à Milton, qui s'arrête à Dryden, dont Shakespeare est le dieu, ce qu'il
y a de plus rare et de plus charmant, dans ces _Voyages de Gulliver_,
c'est que la satire et l'allusion, et la malice directe, étant
disparues, il reste un livre, une histoire, un conte, un roman; le
charme enfin, l'intérêt, la curiosité, le sourire. Il est fâcheux, sans
doute (mais le dommage était facile à réparer), que le _voyage chez les
Houyhnhnms_, tout rempli d'une amertume exagérée, ait souillé ces
aimables fictions. Cette fois, Lucien, Rabelais, Bergerac, les
humoristes, on les regrette; ils piquaient tout le monde, ils ne tuaient
personne, ils ne souillaient personne.
Au demeurant, le succès de _Gulliver_ fut immense: il dure encore.
On y retrouvait d'une façon nette et vive et précise, avec le style
irrégulier du _Drapier_, l'ironie et le bon sens, au degré suprême.
Ajoutez la vérité des caractères, et l'aimable abandon de ces choses
impossibles, racontées dans le ton le plus simple et le plus vrai de
l'histoire. Admirons ce bonheur si rare... un pamphlet politique, après
avoir jeté sa flamme et sa fumée, accepté bientôt comme un conte, un
drame, un poëme, une vision!... Donc, s'il vous plaît, nous laisserons
les _gros boutiens_ et les _petits boutiens_ se moquer, tout à leur
aise, de la politique... Elle est l'expression de la vie et du
mouvement d'un grand peuple. Croyez-moi, ne médisons pas de la
politique; elle est féconde en force, en beau style, en fictions
charmantes: l'_Utopie_ de Thomas Morus, les _Aventures de Télémaque_,
l'_Annus mirabilis_ de John Dryden, autant de livres politiques. Ils ne
sont pas le moindre honneur de la littérature qui les enfanta.
Les _Voyages de Gulliver_ représentent non pas le dernier travail, mais
le dernier succès, le dernier bonheur de Jonathan Swift. Ce rare esprit
avait jeté dans son livre une clarté suprême, et désormais, au jour le
jour, il ne sut plus que languir et s'éteindre. A son retour en Irlande,
il avait retrouvé Stella, cette autre femme qui l'avait tant aimé. Elle
était mourante, à peine elle eut le temps de lui sourire: «Ami, je te
pardonne.» Elle mourut calme et résignée, un 28 janvier 1728. Désormais
seul au monde et plein de repentir, Jonathan Swift résista quelque temps
encore à l'envahissement de tous les maux et de toutes les peines. Il se
plongea dans la solitude, il s'entoura de silence; il prit en haine les
hommes d'abord, les choses ensuite. Sa colère augmentait à mesure que
s'en allait sa raison. Triste abandon, découragement, plus rien que le
nom, qui reste, et la vieillesse approchante! Il avait gardé une grande
part du talent qui était en lui. A défaut de tous les amours qu'il avait
perdus, il s'était repris d'une grande passion pour l'Irlande, la pauvre
et catholique Irlande! Elle a la grâce et la piété. Swift, un jour, la
voyant si affamée et si pauvre, lui proposa de manger ses propres
enfants; ce fut là son dernier sourire et sa dernière ironie.
On le craignait encore, il faisait peur au ministère: il avait des
ennemis qui le prenaient à partie, et lui, il dédaignait
L'insecte impertinent qui piquerait un Dieu.
Peu à peu, ces langueurs restées intelligentes se changèrent en
diatribes, en pièces fugitives, en obscénités, et ces tristes licences
annoncèrent la décomposition finale. En même temps que la santé du
corps, s'en allait la santé de l'âme. Il mangeait seul; tout lui
déplaisait, même l'aubépine en fleur. A la fin, le désastre de ses sens
n'eut plus de bornes; il ne fut plus que l'ombre incertaine et flottante
d'un grand nom: _magni nominis umbra..._
Il voulut corriger ses ouvrages, et ses corrections les dégradèrent; il
voulut écrire des satires... il dépassa le but, lui qui ne l'avait
jamais dépassé! Il tomba misérablement dans la personnalité, de la
personnalité dans la charge. Il finit par ne plus s'entendre... on avait
cessé de l'écouter.
En même temps, une irritation funeste, une violence, une fantaisie, une
suite incroyable de caprices, et chaque jour un ami qui s'en va emporté
par la mort: Gay, Arbuthnot... Il devint sourd. Un jour il trouve un
arbre étêté et s'arrête: «Ah! dit-il au docteur Young (le triste auteur
des _Nuits_, un sot livre adopté par le dix-huitième siècle français),
_voyez cet arbre, il est mort par le haut! je mourrai comme lui_.» Un
autre jour, il se fâche, entendant qu'on l'appelle un _beau_ vieillard:
«Non, disait-il, il n'y a pas de beau vieillard.» Il sentait venir la
folie. A toute heure, il s'interrogeait lui-même. Dans son testament, il
consigna sa volonté dernière: «que l'on bâtît à ses frais, une maison
pour les insensés!» ajoutant que pas une nation plus que la nation
anglaise n'avait besoin de ces tristes asiles. Dans cet acte de sa
volonté suprême, il oublia sa famille; il ne l'avait jamais trop aimée.
Ah! la triste fin! Un ami, un contemporain de Jonathan Swift, Shéridan,
si pauvre, était resté si charmant! Il a souvent consolé le _Doyen_ par
ses vives saillies, et Swift souriait, par habitude, au pauvre et gai
Shéridan.
Arrêtons-nous, n'allons pas plus loin; contemplons en silence un si
terrible malheur, et, quand le doyen sera mort, accompagnons sa
dépouille mortelle dans la cathédrale de Saint-Patrick, où lui-même il
s'était creusé un tombeau avec cette épitaphe:
_Ici repose enfin Jonathan Swift, le doyen de cette église. Il na
jamais poussé la colère jusqu'aux injures. Imitez, si Dieu vous en
fait la grâce, la virile ardeur qui fit du Doyen le vengeur de la
liberté._
Jonathan Swift est mort le 19 du mois d'octobre 1745, à l'âge de
soixante-dix-huit ans. Il avait été un des beaux hommes de son siècle;
il avait la taille haute et robuste, les yeux bleus, le teint brun, les
sourcils noirs, une physionomie à la fois sévère et fière. _Il riait
peu... «il sourit de manière à faire penser qu'il se moque de
lui-même.»_ C'est un mot de Shakespeare. Il était éloquent, il pensait
bien, avec mille réparties et mille saillies. Il savait bien notre
langue. Il aimait la promenade. Il avait une grande autorité sur son
entourage; il était charitable, économe et bienfaisant, très-bon prêtre,
attentif à son œuvre, exact à sa tâche; un fidèle administrateur de sa
cathédrale, et surtout un admirable, un infatigable écrivain, «un esprit
créateur,» disait le cardinal de Polignac; un vrai génie. On lira sans
cesse et sans fin, de Jonathan Swift, le _Conte du Tonneau_, «dédié au
prince Postérité,» les _Lettres du Marchand de drap_, et surtout les
_Voyages de Gulliver_.
S'il vous plaît, nous dirons un mot de cette _nouvelle_ traduction des
_Voyages de Gulliver_.
«Nouvelle,» on peut le dire: elle est revue et châtiée avec un zèle
infini, dans la juste prévision que, cette fois encore, il ira, ce beau
livre, entre les mains innocentes de l'adolescence et de la jeunesse. Il
les faut respecter. Prenez garde à l'enfant! prenez garde à la jeune
fille, au jeune homme, aux jeunes âmes ouvertes à toutes les
impressions.
Voilà pourtant à quelle tâche, ingrate il est vrai, mais nécessaire, on
s'est attaché, dans cette édition, pour que ce pamphlet politique, écrit
dans la langue même de la rue et du marché, avec le projet bien arrêté
de frapper fort, plus que de frapper juste, eût enfin ses grandes
entrées dans le doux sanctuaire de ces familles dont Walter Scott est
l'hôte assidu, bienveillant, sans danger.
Il y a bientôt un siècle et demi (1727) que, pour la première fois,
furent publiés chez nous les _Voyages de Gulliver_. Voltaire, à son
retour d'Angleterre, et comme il venait d'écrire, en se jouant, ses
fameuses _Lettres anglaises_, avait signalé l'ironie et les mépris de
toute espèce que contenaient ces pages remplies de moquerie et de
leçons. Voltaire aimait ce rire aigu, cette plaisanterie acharnée et ce
style impitoyable! Il y trouvait les premiers traits de _Candide_! Il y
trouvait les prémisses de son fameux conte appelé _Micromégas_, et
quiconque était à sa portée, avec une certaine connaissance de
l'anglais, il le poussait à traduire les _Voyages de Gulliver_.
Dans la maison de la célèbre marquise du Châtelet, dans ces fameux
entre-sols de Cirey, sa fête et son orgueil, Voltaire avait introduit un
jeune homme appelé Linant. Moitié lecteur, domestique à demi de la
marquise, M. Linant avait le projet d'écrire une tragédie en guise
d'émancipation. «Monsieur Linant, traduisez les _Voyages de Gulliver_!»
lui dit Voltaire. Il essaya... Quel malheur qu'il ait été ignorant et
paresseux, M. Linant! Voltaire eût sans doute ajouté son brin d'ironie
aux pages offensives et défensives de Gulliver.
Mais quoi! M. Linant, ou, comme on disait, le _petit_ Linant, savait peu
d'anglais, peu de français; il avait fort peu de tout ce qu'il faut
avoir pour comprendre, aimer, traduire enfin les œuvres de premier jet,
écrites par des écrivains maîtres. Ajoutez une grande paresse à cette
grande ignorance! Après de nonchalants essais, il renonçait à
l'entreprise, à demi commencée. Et Dieu sait si Voltaire en fut fâché,
et prit en pitié le _petit_ Linant! Voltaire-_Micromégas_!
Sur ces entrefaites, un écrivain de la forge et de la bataille
antiphilosophique, un ennemi de l'_Encyclopédie_ et des philosophes, un
bretteur de la plume, un coq-plumet du pamphlet, l'abbé Desfontaines,
eut vent de ce _Gulliver_. Il entendit Voltaire appeler et provoquer un
traducteur, et, comme il était versé dans la double langue (_utriusque
linguæ_), il traduisit en hâte, d'une plume énergique et brutale, avec
peu de ces nuances si chères au lecteur français, le _Gulliver_ de
Swift. Le voilà donc, ce _Gulliver_ qui fait tant de bruit, _de l'autre
côté de l'eau_. Le voilà tel quel; anglais des pieds à la tête, et trait
pour trait! Sans une ombre! et sans rien qui dissimule une obscénité,
une grossièreté, un attentat contre les plus simples convenances du
langage! Ah! l'abbé Desfontaines, le traducteur brutal et sans pitié!
Quoi d'étrange? Il avait en lui-même, ce triste abbé Desfontaines, les
erreurs, la férocité et le sans-gêne des polémistes. Pamphlétaire, il
rencontre en son chemin un pamphlet: le voilà content, il traduit en
pamphlétaire, et plus l'œuvre à traduire est licencieuse, originale ou
violente au fond, brutale dans la forme, et plus le traducteur se
réjouit de ce livre écrit dans l'accent qu'il préfère! Il est à l'aise
en ces violences, il a le secret des gros mots! Ces gravelures et ces
grivelées ne sauraient lui déplaire! Une ou deux fois, quand l'allusion,
trop directe et compromettante, heurte en passant la favorite ou le
ministre (du Roy), il écrit lâchement au bas de la page une note
explicative... Il sait le chemin de la Bastille... il n'y veut pas
retomber.
En vain l'abbé Desfontaines se vante _à l'ami lecteur_ «d'avoir fait
disparaître des _Voyages de Gulliver_ une foule d'allégories
impénétrables, d'allusions insipides, de détails puérils, de réflexions
triviales, de pensées basses, de redites ennuyeuses, de plaisanteries
fades et grossières...» on lui peut répondre hautement qu'il en a
beaucoup trop laissé, pour des lecteurs français qui veulent être
respectés.
Oui, dit-il encore, en traduisant _littéralement_ ce _Gulliver_, je
m'exposais à traduire des choses indécentes, pitoyables, impertinentes!
Elles auraient révolté le bon sens qui règne en France; elles m'auraient
moi-même couvert de confusion, et j'aurais infailliblement mérité les
plus justes reproches, si j'avais été assez faible, assez imprudent pour
les exposer aux yeux du public.»
Et voilà comme on ne se connaît pas soi-même! Il en avait tant épargné,
l'abbé Desfontaines, de ces _choses indécentes_, que l'on est encore à
s'expliquer comment il se fait que pendant un siècle et demi, dans la
société polie, un pareil livre, adopté des plus honnêtes lecteurs, ait
été si peu suivi de _reproches_, de _confusion_?
Ajoutez dans cette œuvre hâtée une phrase embarrassée et monotone, un
retour fréquent des mêmes formules. En même temps, pas un sourire en ce
plaisant sujet, nulle grâce et nulle courtoisie, et rien qui réveille le
lecteur. Telle était la traduction perpétuelle du féroce abbé
Desfontaines. «Sacrifier aux grâces!» est un de ces conseils qu'il a
donnés toute sa vie, et qu'il n'a jamais suivis.
Cette fois, du moins, dans la traduction que nous donnons au lecteur, le
livre est dégagé de ces tares, de ces obstacles, de cet ennui d'une
phrase inerte et plus anglaise, à coup sûr, que française. Et désormais,
grâce à tant de soins, les plus jeunes lecteurs liront sans danger, et
les plus vieux lecteurs liront sans peine un livre ingénieux, la joie
et l'instruction de quatre ou cinq générations.
Peut-être aussi n'est-il pas malséant d'avertir MM. les éditeurs de
l'avenir, que ce livre ainsi revu et corrigé, s'ils venaient à le
réimprimer tel que le voilà, produirait une véritable contrefaçon.
Heureusement que les doctes images de Gavarni, si charmantes et si
vraies, ce doux dire et cette innocente ironie, représentent une
traduction, sans rivale entre les traductions d'autrefois. Les images de
Gavarni! voilà ce qui reste à l'abri de MM. les traducteurs et
contrefacteurs.
J. JANIN.
PREMIÈRE PARTIE
LE VOYAGE A LILLIPUT
CHAPITRE PREMIER
Gulliver rend compte des premiers motifs qui le portèrent à voyager.
--Il fait naufrage, et se sauve à la nage dans le pays de _Lilliput_.
--On l'enchaîne, on le conduit, enchaîné, plus avant dans les terres.
Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham, était
médiocre, avait cinq fils; j'étais le troisième; il m'envoya au collége
d'Emmanuel à Cambridge, à l'âge de quatorze ans. J'y demeurai trois
années que j'employai utilement; mais, la dépense de mon entretien au
collége étant trop grande, on me mit en apprentissage sous M. Jacques
Bates, fameux chirurgien à Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon
père m'envoyait de temps en temps quelques petites sommes d'argent, je
les employais à apprendre le pilotage et les autres parties des
mathématiques, les plus nécessaires aux personnes qui veulent voyager
sur mer. Or je prévoyais que telle était ma destinée. Ayant quitté M.
Bates, je retournai chez mon père; et, tant de lui que de mon oncle Jean
et de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres
sterling, avec promesse de trente autres livres sterling par an, pour me
soutenir à Leyde. Je m'y rendis, et m'appliquai à l'étude de la
médecine, deux ans et sept mois, persuadé qu'elle me serait un jour
très-utile dans mes voyages.
Bientôt après mon retour de Leyde, j'obtins, à la recommandation de mon
bon maître M. Bates, l'emploi de chirurgien sur l'_Hirondelle_, où je
restai trois ans et demi, sous le capitaine Abraham Panell; je fis,
pendant ce temps-là, des voyages au Levant et ailleurs. A mon retour, je
résolus de m'établir à Londres; M. Bates m'y encouragea et me recommanda
à ses clients; je louai un appartement dans un petit hôtel d'Oldjewry;
bientôt après j'épousai Mlle Marie Burton, seconde fille de M. Édouard
Burton, marchand de la rue de Newgate, laquelle m'apporta quatre cents
livres sterling en mariage.
Mais mon cher maître, M. Bates, étant mort deux ans après, et n'ayant
plus de protecteur, bientôt mes clients, déjà peu nombreux, diminuèrent.
Ma conscience ne me permettait pas d'imiter la conduite de la plupart
des chirurgiens dont la science est trop semblable à celle des
procureurs. C'est pourquoi, après avoir consulté ma femme et quelques
autres de mes intimes amis, je pris la résolution de faire encore un
voyage sur mer. Je fus chirurgien successivement dans deux vaisseaux, et
plusieurs autres voyages que je fis pendant six ans, aux Indes
orientales et occidentales, augmentèrent quelque peu ma petite fortune.
J'employais mon loisir à lire les meilleurs auteurs anciens et modernes,
étant toujours fourni d'un certain nombre de livres; si je me trouvais à
terre, aussitôt j'étudiais les mœurs et les coutumes des peuples, en
même temps j'apprenais la langue du pays, ce qui me coûtait peu, ayant
la mémoire excellente.
Le dernier de ces voyages fut pour moi d'un résultat médiocre, et,
quelque peu dégoûté de la mer, je pris le parti de rester avec ma femme
et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de l'Oldjewry
à la rue Fatterlane, et de là à Wapping, avec cette espérance que les
matelots malades me feraient vivre... Hélas! ils se portaient aussi bien
que vous et moi.
Après avoir vainement attendu, pendant trois ans, un changement dans mes
affaires, j'acceptai un parti avantageux qui me fut proposé par le
capitaine Guillaume Prichard; il montait l'_Antelope_, et faisait voile
pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 de mai 1699,
voyage entrepris sous les auspices les plus heureux.
Il serait malséant d'ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures
maritimes; il lui suffira de savoir que, dans notre passage aux Indes
orientales, nous essuyâmes une tempête dont la violence nous poussa vers
le nord-ouest de la terre de Van-Diémen. Par une observation que je fis,
je trouvai que nous étions à trente degrés deux minutes de latitude
méridionale. Douze hommes de notre équipage étaient morts par le travail
excessif plus que par les maladies et la mauvaise nourriture. Le 5
novembre, qui était le commencement de l'été de ce pays-là, le temps
étant un peu noir, les mariniers aperçurent un roc à peine éloigné du
vaisseau de la longueur d'un câble; mais le vent était si fort, que nous
fûmes poussés directement contre l'écueil, et nous échouâmes dans un
moment. Six passagers (j'étais du nombre), s'étant jetés à propos dans
la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser et du navire et de la
roche où le vaisseau s'était brisé. Nous fîmes à la rame environ trois
lieues; à la fin la lassitude ne nous permit plus de ramer. Entièrement
épuisés, nous appartenions à la fureur des flots, et bientôt nous fûmes
renversés par un coup de vent du nord.