CHAPITRE XVIII.

Une scène du grand monde.--Le général Lebel.--Son

aide-de-camp.--Rosetta.

Dès ma plus tendre enfance j'avais été accoutumée à m'entendre dire que

j'étais belle. Je le croyais de très bonne foi, sans toutefois me

prévaloir de cet avantage dans le monde: plaire était trop peu pour moi;

je voulais être aimée. Mes excellens parens m'en avaient fait un besoin,

et j'avais près d'eux contracté la douce habitude de me voir l'objet de

l'affection plus ou moins vive de tout ce qui m'entourait. Cette

habitude avait pris avec l'âge de profondes racines: et presque partout

j'avais rencontré une bienveillance et une amitié que je devais aux

bonnes qualités de mon cœur. On me pardonnera ce petit accès d'un

amour-propre bien entendu, en faveur de ma franchise.

Les hommages qu'on adressait à ma beauté, les louanges, fort exagérées

sans doute, qu'on voulut bien donner à mon esprit, m'inspiraient quelque

fierté; mais cette fierté n'avait rien de choquant pour les femmes: il

fallait toujours que je fusse offensée d'abord, pour leur faire sentir

la supériorité que tant de gens m'accordaient sur elles. C'est ce qui

arriva précisément au dîner que nous donnait M. l'ambassadeur d'Espagne.

Madame l'ambassadrice était fort laide; mais elle ne manquait pas

d'esprit, et elle avait surtout un grand usage du monde. C'était une

bonne femme, dans l'acception rigoureuse du mot, lorsque ses passions

n'étaient point irritées. Elle était même véritablement aimable, toutes

les fois qu'elle ne se mettait pas en tête que la femme d'un grand

d'Espagne devait avoir la science infuse.

J'avais souvent eu l'occasion d'entendre madame la comtesse d'Orosco

étaler devant moi ses prétentions littéraires. Monti, Gnisti**, et un

neveu du comte de Saluce, tous favoris des Muses, et que les dames de

Milan ne traitaient pas avec plus de rigueur, vantèrent devant elle les

agrémens de mon esprit, et le charme de ma conversation. Madame d'Orosco

se piqua d'honneur: malheureusement ses connaissances étaient loin de

répondre à ses prétentions: elle avait trop d'esprit pour ne pas se

l'avouer à elle-même, et trop d'orgueil pour me pardonner d'avoir sur

elle un genre quelconque de supériorité. Sa politesse envers moi n'était

pas sans une sorte d'aigreur; nous ne nous voyions que dans les grandes

occasions, et toujours en cérémonie.

M. l'ambassadeur s'était au contraire pris d'une belle passion pour moi.

C'était bien le plus gros, le plus épais, et le plus petit grand

d'Espagne qu'il fût possible de rencontrer. Si madame la comtesse

n'avait eu à me reprocher que de m'attirer les hommages de M. le comte,

j'eusse sans doute trouvé en elle une ennemie beaucoup moins implacable.

Mais malheureusement, à ce dîner d'apparat, je devins l'objet de toutes

les attentions du général Le B*** qu'on m'avait donné pour voisin; je

causai en outre beaucoup avec son aide-de-camp, le lieutenant

Van-Koë***. Or, la chronique scandaleuse publiait une foule de

méchancetés que je me garderai bien de rapporter ici, mais qui

suffisaient pour expliquer le dépit et la mauvaise humeur dont

l'ambassadrice donnait à chaque instant de nouvelles preuves. Le général

Le B*** passait pour le plus bel homme de l'armée; mais les avantages

physiques ne suffisent pas toujours pour dompter les cœurs.

L'aide-de-camp n'était pas à beaucoup près aussi beau que le général: il

n'était remarquable que par une taille bien prise, un regard expressif

et spirituel. Il obtenait cependant un plus universel succès, parce que

sa conversation tenait amplement toutes les promesses de son heureuse

physionomie.

Bien que Moreau n'eût point et surtout ne méritât point la réputation

d'un jaloux, sa présence presque continuelle auprès de moi, la

satisfaction toute bourgeoise que nous montrions de nous trouver partout

ensemble, effarouchaient les brillans papillons qui auraient voulu

voltiger autour de moi. Par une exception fort rare, je me trouvais ce

jour-là chez l'ambassadeur d'Espagne, hors de la surveillance de mon

argus, comme disaient mes adorateurs. Le B***, dont la première vertu

n'était pas la constance, n'hésita point à se rendre coupable vis-à-vis

de la dame dont il occupait exclusivement toutes les pensées: sous

prétexte de me parler du général Moreau, il s'attacha obstinément à mes

pas, en dépit des regards furieux que lui lançait madame l'ambassadrice.

Il avait doublement tort de manquer à la foi qu'il lui avait jurée; car

je ne lui savais, pour ma part, aucun gré de son parjure. Je ne savais

comment me délivrer de ses hommages; et je ne trouvai pas d'autre moyen

de lui échapper que d'affecter un vif plaisir à causer avec le jeune

aide-de-camp. Koë*** avait servi comme simple soldat dans cette fameuse

colonne qu'un prince français[26], digne appréciateur de la valeur

guerrière, avait appelée le _bataillon de Jemmapes_. Il parlait avec

beaucoup de feu de la France, de la gloire des armes françaises et des

combats auxquels il avait pris part. Il nommait ses anciens camarades,

et dans ces noms j'en reconnaissais plusieurs que j'avais vus briller du

plus vif éclat. Koë*** me parla de cet illustre Ney, sous les ordres

duquel il avait servi, de ce Ney, que je connaissais à peine encore, et

dont le nom m'était déjà cher. Koë*** avait servi sous lui en 1796 à

Forsheim, où, après les plus beaux faits d'armes, il fut promu sur le

champ de bataille au grade de général de brigade.

Notre conversation dura long-temps: les deux interlocuteurs paraissaient

également satisfaits, et cette satisfaction n'échappa point aux regards

curieux qui restaient constamment attachés sur nous, pendant les

premières contre-danses que je dansai avec Koë***. Il y avait dans

l'assemblée trois personnes que l'assiduité de mon cavalier contrariait

également: c'était l'ambassadeur, l'ambassadrice et le général Le B***.

Le général se chargea de la vengeance commune, et il voulut punir son

aide-de-camp d'avoir osé paraître plus aimable que lui. Deux ou trois

fois, dans la soirée, il avait quitté le bal, avec les apparences d'un

dépit mal déguisé, il reparut au moment du souper; mais usant alors du

droit qu'il avait de donner des ordres à son aide-de-camp, il l'appela,

sous prétexte de je ne sais quels besoins du service. Le pauvre

lieutenant revint bientôt m'annoncer d'un air triste, qu'obligé d'aller

faire exécuter les ordres de son général à l'autre bout de la ville, il

renonçait bien malgré lui au plaisir qu'il s'était promis de me servir à

table. Je devinai la ruse du général, et pour le piquer au vif, je

témoignai assez hautement ma mauvaise humeur et mes regrets de voir

partir mon chevalier. Je l'engageai à venir me voir le lendemain, et je

lui dis que je voulais avoir moi-même le plaisir de le présenter au

général Moreau.

Après le départ de Koë***, le général Le B*** s'approcha de moi: j'étais

fort mécontente de lui, et ses prétentions à me plaire me le rendaient

en ce moment plus insupportable encore. Il n'avait guère de remarquable

que la figure: du reste, on pouvait lui reprocher le peu d'habitude

qu'il avait du monde, et la fatuité que lui avaient inspirée ses succès

auprès de certaines femmes. Il savait, comme la plupart des officiers de

l'armée, que mon union avec Moreau n'avait rien de légitime, et il se

flattait sans doute que je ne respecterais pas plus les droits de mon

amant que je n'avais respecté ceux de mon époux. Il se trompait; car

jamais mon attachement pour Moreau n'avait été plus vif qu'à cette

époque: il se trompait encore en me supposant de tendres dispositions

pour Van-Koë***. Je fus d'abord tentée de prendre avec lui le ton

sérieux; mais je trouvai plus commode de le persifler. Je le tourmentai

sans pitié, comme il le disait lui-même. J'aurais voulu que madame

d'Orosco pût l'entendre parler tant sur son compte que sur celui de

quelques autres femmes qu'il avait antérieurement enchaînées à son char.

Les Moncades de l'ancien régime n'étaient rien près de ce moderne

_chevalier à la mode_. Je souriais de pitié en l'écoutant, et je

m'étonnais en moi-même qu'une fatuité aussi impertinente ne désabusât

pas tant de dupes. J'allais le quitter, lorsqu'un mot qui lui échappa

vint tout d'un coup retracer à mon esprit le souvenir de cette jolie

créature dont Coralie et moi nous avions récemment découvert la demeure

près du pont de Notre-Dame de Lorette. Mon intérêt pour elle se réveilla

tout d'abord, et je demandai sans détour au général s'il l'avait ramenée

à Milan.

Le B*** ne parut pas médiocrement surpris de cette question; puis, après

m'avoir regardée fixement: «Tout est expliqué maintenant, me dit-il:

c'est vous, madame, qui avez visité l'habitation de Rosetta, en son

absence. C'est vous qui lui avez écrit un billet dont elle m'a laissé

une copie en partant; mais après en avoir soigneusement retranché tout

ce qui aurait pu vous faire reconnaître.

«--En partant! répondis-je: elle est donc partie?

«--Oui, madame, et depuis peu de jours.

«--Qu'est-elle devenue, cette malheureuse jeune fille? elle n'a point

paru chez moi. En avez-vous quelques nouvelles?

«--Malheureuse! et de quels malheurs si grands aurait-elle donc à gémir?

«--Quels malheurs? et pensez-vous donc qu'elle n'ait pas souvent

regretté d'avoir perdu ses droits à l'amour de son vieux père? Ai-je eu

le bonheur de contribuer pour quelque chose à la détermination qu'elle a

prise? Pensez-vous, général, qu'elle soit retournée à Parme?

«--En vérité, madame, je ne reviens pas de ma surprise: j'ai tout lieu

de croire qu'elle est retournée à Parme: c'est bien vous qui avez eu

l'honneur de lui faire prendre ce beau parti: elle s'est donné la peine

de me l'écrire.

«C'est bien la tête la plus singulière!... de la passion, et des

remords! Franchement je commençais à me fatiguer de ses doléances. Elle

consumait à pleurer tout le temps que je ne passais pas à côté d'elle;

et si je l'emmenais dans mes courses, pour la distraire, chaque aspect

nouveau qui s'offrait à ses yeux devenait la source de nouvelles larmes

et de nouveaux remords. Il y a déjà trois mois que j'aurais voulu être à

même de lui assurer par mes bienfaits et loin de moi une existence à

l'abri de toute inquiétude.

«--Quittons ce sujet, lui dis-je, général: il a réveillé dans mon âme

d'assez tristes émotions. Contentez-vous désormais des conquêtes de

salons; elles vous conviennent mieux, car elles donnent à l'amour-propre

des jouissances plus vives; et ces jouissances sont rarement

empoisonnées par les larmes et le repentir.

«Je crois que vous avez raison, répondit-il en riant.»

Au moment où il me proposait la main pour danser, madame d'Orosco lui

rappela en passant les engagemens qu'il avait pris avec elle pour la

prochaine contredanse. Le général allait manquer à tous les égards; mais

je prévins son impolitesse en disant que Richard et moi nous devions

figurer au même quadrille. Richard s'approchait de moi par bonheur en ce

moment: je lui fis un signe d'intelligence qu'il comprit tout d'abord.

Nous prîmes notre place vis-à-vis du général et de l'ambassadrice, et

nous nous égayâmes beaucoup des airs impertinens du danseur et du dépit

mal déguisé de la danseuse. Le bal se termina peu après, et nous

reprîmes enfin le chemin du logis.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 40 / 43 题