Une scène du grand monde.--Le général Lebel.--Son
aide-de-camp.--Rosetta.
Dès ma plus tendre enfance j'avais été accoutumée à m'entendre dire que
j'étais belle. Je le croyais de très bonne foi, sans toutefois me
prévaloir de cet avantage dans le monde: plaire était trop peu pour moi;
je voulais être aimée. Mes excellens parens m'en avaient fait un besoin,
et j'avais près d'eux contracté la douce habitude de me voir l'objet de
l'affection plus ou moins vive de tout ce qui m'entourait. Cette
habitude avait pris avec l'âge de profondes racines: et presque partout
j'avais rencontré une bienveillance et une amitié que je devais aux
bonnes qualités de mon cœur. On me pardonnera ce petit accès d'un
amour-propre bien entendu, en faveur de ma franchise.
Les hommages qu'on adressait à ma beauté, les louanges, fort exagérées
sans doute, qu'on voulut bien donner à mon esprit, m'inspiraient quelque
fierté; mais cette fierté n'avait rien de choquant pour les femmes: il
fallait toujours que je fusse offensée d'abord, pour leur faire sentir
la supériorité que tant de gens m'accordaient sur elles. C'est ce qui
arriva précisément au dîner que nous donnait M. l'ambassadeur d'Espagne.
Madame l'ambassadrice était fort laide; mais elle ne manquait pas
d'esprit, et elle avait surtout un grand usage du monde. C'était une
bonne femme, dans l'acception rigoureuse du mot, lorsque ses passions
n'étaient point irritées. Elle était même véritablement aimable, toutes
les fois qu'elle ne se mettait pas en tête que la femme d'un grand
d'Espagne devait avoir la science infuse.
J'avais souvent eu l'occasion d'entendre madame la comtesse d'Orosco
étaler devant moi ses prétentions littéraires. Monti, Gnisti**, et un
neveu du comte de Saluce, tous favoris des Muses, et que les dames de
Milan ne traitaient pas avec plus de rigueur, vantèrent devant elle les
agrémens de mon esprit, et le charme de ma conversation. Madame d'Orosco
se piqua d'honneur: malheureusement ses connaissances étaient loin de
répondre à ses prétentions: elle avait trop d'esprit pour ne pas se
l'avouer à elle-même, et trop d'orgueil pour me pardonner d'avoir sur
elle un genre quelconque de supériorité. Sa politesse envers moi n'était
pas sans une sorte d'aigreur; nous ne nous voyions que dans les grandes
occasions, et toujours en cérémonie.
M. l'ambassadeur s'était au contraire pris d'une belle passion pour moi.
C'était bien le plus gros, le plus épais, et le plus petit grand
d'Espagne qu'il fût possible de rencontrer. Si madame la comtesse
n'avait eu à me reprocher que de m'attirer les hommages de M. le comte,
j'eusse sans doute trouvé en elle une ennemie beaucoup moins implacable.
Mais malheureusement, à ce dîner d'apparat, je devins l'objet de toutes
les attentions du général Le B*** qu'on m'avait donné pour voisin; je
causai en outre beaucoup avec son aide-de-camp, le lieutenant
Van-Koë***. Or, la chronique scandaleuse publiait une foule de
méchancetés que je me garderai bien de rapporter ici, mais qui
suffisaient pour expliquer le dépit et la mauvaise humeur dont
l'ambassadrice donnait à chaque instant de nouvelles preuves. Le général
Le B*** passait pour le plus bel homme de l'armée; mais les avantages
physiques ne suffisent pas toujours pour dompter les cœurs.
L'aide-de-camp n'était pas à beaucoup près aussi beau que le général: il
n'était remarquable que par une taille bien prise, un regard expressif
et spirituel. Il obtenait cependant un plus universel succès, parce que
sa conversation tenait amplement toutes les promesses de son heureuse
physionomie.
Bien que Moreau n'eût point et surtout ne méritât point la réputation
d'un jaloux, sa présence presque continuelle auprès de moi, la
satisfaction toute bourgeoise que nous montrions de nous trouver partout
ensemble, effarouchaient les brillans papillons qui auraient voulu
voltiger autour de moi. Par une exception fort rare, je me trouvais ce
jour-là chez l'ambassadeur d'Espagne, hors de la surveillance de mon
argus, comme disaient mes adorateurs. Le B***, dont la première vertu
n'était pas la constance, n'hésita point à se rendre coupable vis-à-vis
de la dame dont il occupait exclusivement toutes les pensées: sous
prétexte de me parler du général Moreau, il s'attacha obstinément à mes
pas, en dépit des regards furieux que lui lançait madame l'ambassadrice.
Il avait doublement tort de manquer à la foi qu'il lui avait jurée; car
je ne lui savais, pour ma part, aucun gré de son parjure. Je ne savais
comment me délivrer de ses hommages; et je ne trouvai pas d'autre moyen
de lui échapper que d'affecter un vif plaisir à causer avec le jeune
aide-de-camp. Koë*** avait servi comme simple soldat dans cette fameuse
colonne qu'un prince français[26], digne appréciateur de la valeur
guerrière, avait appelée le _bataillon de Jemmapes_. Il parlait avec
beaucoup de feu de la France, de la gloire des armes françaises et des
combats auxquels il avait pris part. Il nommait ses anciens camarades,
et dans ces noms j'en reconnaissais plusieurs que j'avais vus briller du
plus vif éclat. Koë*** me parla de cet illustre Ney, sous les ordres
duquel il avait servi, de ce Ney, que je connaissais à peine encore, et
dont le nom m'était déjà cher. Koë*** avait servi sous lui en 1796 à
Forsheim, où, après les plus beaux faits d'armes, il fut promu sur le
champ de bataille au grade de général de brigade.
Notre conversation dura long-temps: les deux interlocuteurs paraissaient
également satisfaits, et cette satisfaction n'échappa point aux regards
curieux qui restaient constamment attachés sur nous, pendant les
premières contre-danses que je dansai avec Koë***. Il y avait dans
l'assemblée trois personnes que l'assiduité de mon cavalier contrariait
également: c'était l'ambassadeur, l'ambassadrice et le général Le B***.
Le général se chargea de la vengeance commune, et il voulut punir son
aide-de-camp d'avoir osé paraître plus aimable que lui. Deux ou trois
fois, dans la soirée, il avait quitté le bal, avec les apparences d'un
dépit mal déguisé, il reparut au moment du souper; mais usant alors du
droit qu'il avait de donner des ordres à son aide-de-camp, il l'appela,
sous prétexte de je ne sais quels besoins du service. Le pauvre
lieutenant revint bientôt m'annoncer d'un air triste, qu'obligé d'aller
faire exécuter les ordres de son général à l'autre bout de la ville, il
renonçait bien malgré lui au plaisir qu'il s'était promis de me servir à
table. Je devinai la ruse du général, et pour le piquer au vif, je
témoignai assez hautement ma mauvaise humeur et mes regrets de voir
partir mon chevalier. Je l'engageai à venir me voir le lendemain, et je
lui dis que je voulais avoir moi-même le plaisir de le présenter au
général Moreau.
Après le départ de Koë***, le général Le B*** s'approcha de moi: j'étais
fort mécontente de lui, et ses prétentions à me plaire me le rendaient
en ce moment plus insupportable encore. Il n'avait guère de remarquable
que la figure: du reste, on pouvait lui reprocher le peu d'habitude
qu'il avait du monde, et la fatuité que lui avaient inspirée ses succès
auprès de certaines femmes. Il savait, comme la plupart des officiers de
l'armée, que mon union avec Moreau n'avait rien de légitime, et il se
flattait sans doute que je ne respecterais pas plus les droits de mon
amant que je n'avais respecté ceux de mon époux. Il se trompait; car
jamais mon attachement pour Moreau n'avait été plus vif qu'à cette
époque: il se trompait encore en me supposant de tendres dispositions
pour Van-Koë***. Je fus d'abord tentée de prendre avec lui le ton
sérieux; mais je trouvai plus commode de le persifler. Je le tourmentai
sans pitié, comme il le disait lui-même. J'aurais voulu que madame
d'Orosco pût l'entendre parler tant sur son compte que sur celui de
quelques autres femmes qu'il avait antérieurement enchaînées à son char.
Les Moncades de l'ancien régime n'étaient rien près de ce moderne
_chevalier à la mode_. Je souriais de pitié en l'écoutant, et je
m'étonnais en moi-même qu'une fatuité aussi impertinente ne désabusât
pas tant de dupes. J'allais le quitter, lorsqu'un mot qui lui échappa
vint tout d'un coup retracer à mon esprit le souvenir de cette jolie
créature dont Coralie et moi nous avions récemment découvert la demeure
près du pont de Notre-Dame de Lorette. Mon intérêt pour elle se réveilla
tout d'abord, et je demandai sans détour au général s'il l'avait ramenée
à Milan.
Le B*** ne parut pas médiocrement surpris de cette question; puis, après
m'avoir regardée fixement: «Tout est expliqué maintenant, me dit-il:
c'est vous, madame, qui avez visité l'habitation de Rosetta, en son
absence. C'est vous qui lui avez écrit un billet dont elle m'a laissé
une copie en partant; mais après en avoir soigneusement retranché tout
ce qui aurait pu vous faire reconnaître.
«--En partant! répondis-je: elle est donc partie?
«--Oui, madame, et depuis peu de jours.
«--Qu'est-elle devenue, cette malheureuse jeune fille? elle n'a point
paru chez moi. En avez-vous quelques nouvelles?
«--Malheureuse! et de quels malheurs si grands aurait-elle donc à gémir?
«--Quels malheurs? et pensez-vous donc qu'elle n'ait pas souvent
regretté d'avoir perdu ses droits à l'amour de son vieux père? Ai-je eu
le bonheur de contribuer pour quelque chose à la détermination qu'elle a
prise? Pensez-vous, général, qu'elle soit retournée à Parme?
«--En vérité, madame, je ne reviens pas de ma surprise: j'ai tout lieu
de croire qu'elle est retournée à Parme: c'est bien vous qui avez eu
l'honneur de lui faire prendre ce beau parti: elle s'est donné la peine
de me l'écrire.
«C'est bien la tête la plus singulière!... de la passion, et des
remords! Franchement je commençais à me fatiguer de ses doléances. Elle
consumait à pleurer tout le temps que je ne passais pas à côté d'elle;
et si je l'emmenais dans mes courses, pour la distraire, chaque aspect
nouveau qui s'offrait à ses yeux devenait la source de nouvelles larmes
et de nouveaux remords. Il y a déjà trois mois que j'aurais voulu être à
même de lui assurer par mes bienfaits et loin de moi une existence à
l'abri de toute inquiétude.
«--Quittons ce sujet, lui dis-je, général: il a réveillé dans mon âme
d'assez tristes émotions. Contentez-vous désormais des conquêtes de
salons; elles vous conviennent mieux, car elles donnent à l'amour-propre
des jouissances plus vives; et ces jouissances sont rarement
empoisonnées par les larmes et le repentir.
«Je crois que vous avez raison, répondit-il en riant.»
Au moment où il me proposait la main pour danser, madame d'Orosco lui
rappela en passant les engagemens qu'il avait pris avec elle pour la
prochaine contredanse. Le général allait manquer à tous les égards; mais
je prévins son impolitesse en disant que Richard et moi nous devions
figurer au même quadrille. Richard s'approchait de moi par bonheur en ce
moment: je lui fis un signe d'intelligence qu'il comprit tout d'abord.
Nous prîmes notre place vis-à-vis du général et de l'ambassadrice, et
nous nous égayâmes beaucoup des airs impertinens du danseur et du dépit
mal déguisé de la danseuse. Le bal se termina peu après, et nous
reprîmes enfin le chemin du logis.