CHAPITRE XXIX.

Aventure nocturne.--Geronimo.--Sa mère.--Un moine italien.

En retournant à Casa Faguani, je racontais à Richard l'histoire de

Rosetta et la conversation que je venais d'avoir avec son séducteur.

Tout à coup, au moment même où notre voiture atteignait l'extrémité du

pont de _Casa Cerbelloni_[27] je fus interrompue par un effroyable cri.

Je tirai violemment le cordon; mais le cocher, au lieu d'arrêter ses

chevaux, les excitait du fouet et de la voix. Je baisse la glace de

devant, et le saisissant avec violence par son habit, je le fais tomber

à la renverse entre le siége et la voiture; il enlève les guides dans sa

chute, et les chevaux s'arrêtent tout court. Ce cocher, milanais de

naissance, remplaçait celui du général qui était malade depuis quelques

jours.

«Sainte Vierge! dit-il en se relevant; nous sommes perdus; j'ai vu un

homme luttant seul contre trois assassins.»

Richard cependant s'efforçait d'ouvrir la portière, sans pouvoir en

venir à bout. Nous n'avions point avec nous d'autres domestiques que le

cocher: la nuit était profonde, et nous n'apercevions pas au loin une

seule lanterne qui pût nous guider dans l'obscurité. Richard détache,

sans hésiter, une des lanternes de la voiture, et nous revenons aussitôt

sur nos pas en nous dirigeant vers le lieu d'où était parti le cri qui

nous avait effrayés. Déjà nous étions arrivés au bord du canal, à

l'endroit où se trouve la grille du palais Cerbelloni. Nous trouvâmes

d'abord à terre un mouchoir, puis un gant ensanglanté. Plus nous

avancions vers le pont, plus les traces de sang devenaient nombreuses et

sensibles. Je marchais courbée, tenant la main de Richard. Notre silence

était celui qu'excite toujours l'attente d'un spectacle effrayant; et

cette attente ne fut que trop complètement remplie. Près du parapet,

nous trouvâmes le corps ensanglanté d'un homme dont les mains étaient

encore fortement cramponnées aux pierres saillantes, et dont toute

l'attitude annonçait avec quelle vigueur il avait résisté aux assassins

qui avaient sans doute cherché à le précipiter dans le canal.

Richard me repoussa doucement, puis s'avançant seul, il voulut s'assurer

si le malheureux vivait encore. Tout était fini. Il laissa retomber la

main inanimée qu'il avait saisie, et il se hâta de m'entraîner loin de

ce lieu d'horreur.

Le désir d'arriver à temps, l'espérance d'arracher une victime à des

meurtriers avaient, dans les premiers instans, éloigné de notre esprit

toute idée du danger que nous pouvions courir. Mais à présent que notre

espoir s'était évanoui, nous commencions à craindre pour nous mêmes. Au

milieu de la nuit, dans un endroit solitaire, à une époque où il ne se

passait pas un seul jour sans que la faction anti-française n'exerçât

secrètement quelques vengeances, sur le théâtre même d'un attentat

horrible dont nous avions été, pour ainsi dire, les témoins, notre

inquiétude n'était pas à beaucoup près sans fondemens. Je tremblais de

tout mon corps; cependant j'engageai Richard à appeler hautement notre

cocher. Richard qui voyait ma frayeur me serrait la main avec toute

l'affection d'un père: «N'ajoutez pas, me dit-il, à l'inquiétude que me

cause votre présence ici. Marchons sans retard; et soyez sûre qu'en

aucun cas on ne pourrait vous atteindre qu'après m'avoir ôté la vie.»

Je suis naturellement si téméraire que je repris toute ma résolution,

dès que l'impression produite d'abord sur mes sens par l'aspect d'un

cadavre se fut un peu affaiblie.

Tout en échangeant quelques paroles, nous avions passé le pont, et perdu

notre chemin. Heureusement une lumière vint s'offrir à nos yeux; c'était

celle d'une lanterne placée devant une Madone. À la lueur de cette

lanterne, je reconnus la porte de l'hôtel où logeait le général César

Berthier.

«Frappons ici, dis-je à Richard, il est probable que notre valeureux

cocher sera retourné en arrière avec la voiture.»

On nous fit attendre quelque temps à la porte. Berthier était encore au

bal, et ceux de ses gens qui ne l'avaient pas suivi, étaient ensevelis

dans un profond sommeil. Une vieille femme nous ouvrit enfin, et recula

d'abord à la vue des taches de sang qui souillaient quelques parties des

vêtemens de Richard. Mes forces étaient épuisées, et dans le premier

moment, je ne pus que me jeter dans un fauteuil, sans prononcer un seul

mot. Richard nous fit enfin reconnaître. Aussitôt toute la maison fut

sur pied, et je devins l'objet des soins les plus actifs. On courut chez

le magistrat du quartier, qui se transporta aussitôt sur le lieu où

avait été commis l'assassinat: on y retrouva le corps de la victime.

Richard avait voulu présider aux recherches: lorsqu'il revint, Berthier

était également revenu chez lui; il voulut repartir sur-le-champ et nous

escorter lui-même jusqu'au palais Faguani.

En route nous rencontrâmes Moreau qui arrivait tout hors de lui-même, et

bien accompagné, pour me chercher. Ainsi que je l'avais présumé, le

cocher était revenu en toute hâte au palais: il avait raconté comment

Richard et moi nous nous étions subitement élancés de la voiture pour

secourir un malheureux qu'on assassinait: il avait à peu près indiqué le

lieu, et malgré lui, il avait été choisi pour guide par le général.

Richard essuya d'abord quelques reproches dont il ne lui fut pas

difficile de se justifier. Moreau ne songea plus qu'au plaisir qu'il

trouvait à me revoir. Richard passa la nuit au palais Faguani. On peut

juger si d'après de telles émotions nous goûtâmes un sommeil paisible.

Chacun fut sur pied le lendemain de bonne heure, sans avoir presque

fermé l'œil. Au lieu de faire un déjeuner splendide que nous avions

projeté la veille, nous passâmes toute la matinée à signer les

déclarations et les procès-verbaux propres à constater le crime, et à

faire découvrir ses auteurs.

On apprit bientôt que le malheureux jeune homme qui avait péri se

nommait Geronimo. Il était employé dans les bureaux du directoire

cisalpin, et consacrait le faible produit de sa place à soutenir une

mère infirme et âgée.

«Elzelina, me dit Moreau, voilà pour vous une visite à faire, Richard

vous accompagnera: je ratifie d'avance tous les arrangemens que vous

jugerez à propos de prendre pour soulager l'infortune de cette pauvre

mère.»

Je le remerciai bien vivement de cette nouvelle preuve de son excessive

bonté, et je me rendis avec Richard au domicile de cette malheureuse

femme. Nous la trouvâmes entourée d'un bon nombre de voisines. Il y

avait encore près d'elle un moine dont l'attitude était sombre et

silencieuse. Tous lui recommandaient à l'envi la patience, la

résignation aux décrets du ciel; mais personne, avant notre arrivée, ne

s'était avisé de songer aux besoins pressans qu'elle ne pouvait manquer

d'éprouver bientôt. J'avais songé à prendre sur moi une somme plus que

suffisante pour assurer, pendant quelque temps du moins, l'existence de

la mère de Geronimo. Je n'hésitai donc pas à manifester tout haut le

désir qu'on nous laissât seuls avec elle et son confesseur. Les voisines

se retirèrent.

Cette malheureuse mère avait un extérieur et des manières propres à

inspirer d'abord sur son compte les préventions les plus favorables. Je

lui demandai avec les plus grands ménagemens, et du ton le plus

affectueux, comment je pourrais lui être utile, si elle désirait quitter

une ville qui ne pouvait lui retracer désormais que d'affreux souvenirs,

et quel lieu elle avait choisi pour sa résidence.

«--Oui, madame, répondit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, je

veux aller mourir loin d'ici. J'ai une sœur à Parme; c'est elle que je

veux prendre pour confidente de mes douleurs: elle saura les partager.

Mais comment trouver les moyens de l'aller rejoindre?

«--Je vous les fournirai, ma mère, répondis-je à mon tour: soyez sans

inquiétude sur ce point. Dès ce soir, si vous voulez, vous pourrez vous

mettre en route; mais votre sœur est-elle assez riche pour pourvoir tout

ensemble à ses propres besoins et aux vôtres?

«--Non, madame, mais elle a une aisance médiocre; et si je puis

contribuer pour quelque chose à alléger la dépense du ménage, elle

trouvera moyen de me rendre aussi doux que possible le petit nombre de

jours qui me restent encore à vivre: ma sœur a toujours été bien bonne

pour moi: elle aimait mon pauvre Geronimo comme son propre fils.»

Un torrent de larmes s'échappa encore de ses yeux: j'allais l'exhorter à

ne point se laisser accabler par la douleur; mais je sentis que de

froides consolations devaient échouer contre un chagrin aussi profond et

aussi juste; je ne pus moi-même retenir mes larmes. Richard n'était pas

moins vivement ému: «Bonne dame, dit-il, vos amis, madame, moi-même,

nous chercherons à vous consoler.

«--Ah! qui me rendra mon Geronimo! Non, jamais personne ne me tiendra

lieu de mon cher fils; la mère de Dieu ne le remplacerait pas dans mon

cœur.»

Le moine, fronçant le sourcil, allait commencer un discours dont la

sévérité s'annonçait assez dans ses regards. Mais je posai sur la table

une bourse qui contenait trente sequins, en disant: «Vous avez raison,

bonne mère: personne au monde ne saurait remplacer près de vous un si

bon fils. Mais permettez-moi de vous être aussi utile qu'il est en mon

pouvoir. «Voici d'abord de quoi subvenir à vos premiers besoins. Quant

aux frais du voyage, et aux moyens de voyager, reposez-vous encore sur

moi du soin de vous les fournir. À l'heure que vous me désignerez, une

bonne voiture viendra vous prendre et vous conduire sûrement et

commodément jusqu'à Parme.»

Elle fixa sur l'or que je venais de lui offrir un regard à la fois

douloureux et satisfait, et joignant les mains, elle s'écria: «Mon

pauvre Geronimo, je vais donc être à même de faire prier pour le repos

de ton âme!»

Ces paroles me firent craindre que la bourse tout entière ne passât à

l'instant même dans les mains du moine, qui paraissait la regarder d'un

œil cupide; je résolus de satisfaire son avidité, pour qu'il ne

dépouillât point la pauvre femme.

«Mon père, lui dis-je, comme j'ai fort à cœur de voir promptement

remplies les pieuses intentions de madame, je vous prie de vouloir bien

nous accompagner. J'aurai soin qu'on vous compte sans retard la somme

nécessaire pour subvenir aux frais d'une première messe, et de dix

autres qui seront dites ensuite, le jour que je jugerai à propos de vous

indiquer.»

À ces mots, la pauvre mère se précipita à mes pieds, et me prit les

mains qu'elle arrosait de ses larmes: nous eûmes beaucoup de peine à lui

faire quitter cette position: «Madame, dit-elle enfin du ton le plus

touchant, je n'ai plus qu'une grâce à vous demander; mais ne refusez pas

de l'ajouter à tant de bienfaits. Il ne me reste que peu de temps à

vivre: permettez-moi de consoler mes derniers jours en contemplant les

traits de l'ange tutélaire qui vient m'arracher à la misère et au

désespoir. Je joindrai votre portrait à celui de mon Geronimo: tenez,

madame, voici quel était mon fils à l'âge de dix-neuf ans.»

Elle me remit le portrait, et se couvrit les yeux avec les deux mains.

La figure de Geronimo avait dû être charmante, et méritait tous les

éloges que lui prodiguait sa mère. Il possédait surtout ce charme du

_long regard_, qu'aima plus tard en moi l'un des hommes les plus

aimables et les plus spirituels de France[28]. Richard et moi, par notre

admiration pour la belle physionomie de Geronimo, nous flattâmes

l'orgueil de sa pauvre mère. Je lui adressai quelques questions sur le

talent assez distingué avec lequel elle paraissait manier le pinceau.

«--Ces pinceaux me furent autrefois bien chers, répondit-elle; ils me

servirent à donner une bonne éducation à mon fils bien aimé. Devais-je

donc le voir périr par un lâche assassinat!... Et de quel crime

pouvaient l'accuser ses assassins, si ce n'est de préférer les Français

qui nous délivrent, aux Autrichiens qui nous opprimaient?

«--Ma fille, dit le moine, retenez un peu vos paroles; on ne peut savoir

à qui le ciel peut vouloir nous soumettre un jour.

«--Non, sans doute, répliquai-je vivement; mais il est permis, j'espère,

à une Italienne d'aimer les Français qui viennent en amis briser le joug

de l'Italie.

«--_Illustrissima_, répondit le moine d'un ton beaucoup plus humble,

puisque vous êtes Italienne, vous devez compatir et pardonner aux

terreurs des vaincus.

«--Faisons trêve, mon père, aux discussions politiques. Venez demain me

trouver à la _casa Faguani_, et surtout ayez soin d'apporter avec vous

la liste des pauvres de votre paroisse. Au nom de leurs bienfaiteurs je

vous promets d'ajouter celui du général Moreau. Je me flatte que

personne en Italie ne méconnaît sa générosité et sa grandeur d'âme.

Peut-être ses libéralités bienfaisantes contribueront-elles à vous

réconcilier avec les Français.»

Le moine baissa les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et

s'informa, en s'inclinant, de l'heure à laquelle il devait se présenter

le lendemain à la _casa Faguani_.

J'étais prête à lui demander pardon de l'espèce de hauteur avec laquelle

je venais de le traiter. Mais sa contenance hypocrite me révolta, et je

conservai tout l'avantage que je venais de prendre. Je sortis donc avec

Richard, sans lui adresser une seule parole de plus. Je me contentai de

prendre encore une fois la main de la pauvre Julia, et je lui promis de

ne pas oublier les promesses que je venais de lui faire.

Le moine n'eut garde de manquer à venir le lendemain au palais Faguani.

Dans l'intervalle d'un jour à l'autre j'avais fait prendre quelques

informations sur son compte. J'appris avec certitude qu'il était un des

ennemis les plus ardens que les Français conservassent encore à Milan,

et qu'il profitait de l'influence de son ministère pour semer la

discorde, et entretenir les fureurs de l'esprit de parti. La réception

qu'on lui fit fut telle cependant que l'exigeait son caractère sacré. Il

écouta d'un air soumis les représentations très modérées que lui adressa

Moreau, sur l'abus qu'il faisait de son pouvoir sur quelques esprits peu

éclairés, pour entretenir la haine contre les Français. L'aumône

abondante qu'il reçut pour les pauvres de son quartier, surtout l'argent

qu'on lui remit pour assurer le repos d'une âme qui ne pouvait manquer

d'être plus tranquille que la sienne, adoucirent encore pour lui des

reproches qu'il avait si bien mérités.

Dans la crainte de retarder le départ de la bonne Julia, je n'avais pas

voulu consentir à ce qu'elle fît mon portrait. Lorsqu'elle vit que je

persistais dans mes refus, elle fixa ce départ au lendemain même du jour

où j'avais été la visiter. Richard voulut se charger seul des

préparatifs de son voyage; je ne la laissai pas partir cependant sans

aller lui dire encore une fois adieu. Moreau avait approuvé sans examen

tout ce que j'avais cru devoir faire pour cette malheureuse mère. Les

éloges qu'il m'adressa dans cette circonstance ne contribuèrent pas peu

à m'inspirer cette fierté légitime qui naît toujours d'une bonne action.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 41 / 43 题