Aventure nocturne.--Geronimo.--Sa mère.--Un moine italien.
En retournant à Casa Faguani, je racontais à Richard l'histoire de
Rosetta et la conversation que je venais d'avoir avec son séducteur.
Tout à coup, au moment même où notre voiture atteignait l'extrémité du
pont de _Casa Cerbelloni_[27] je fus interrompue par un effroyable cri.
Je tirai violemment le cordon; mais le cocher, au lieu d'arrêter ses
chevaux, les excitait du fouet et de la voix. Je baisse la glace de
devant, et le saisissant avec violence par son habit, je le fais tomber
à la renverse entre le siége et la voiture; il enlève les guides dans sa
chute, et les chevaux s'arrêtent tout court. Ce cocher, milanais de
naissance, remplaçait celui du général qui était malade depuis quelques
jours.
«Sainte Vierge! dit-il en se relevant; nous sommes perdus; j'ai vu un
homme luttant seul contre trois assassins.»
Richard cependant s'efforçait d'ouvrir la portière, sans pouvoir en
venir à bout. Nous n'avions point avec nous d'autres domestiques que le
cocher: la nuit était profonde, et nous n'apercevions pas au loin une
seule lanterne qui pût nous guider dans l'obscurité. Richard détache,
sans hésiter, une des lanternes de la voiture, et nous revenons aussitôt
sur nos pas en nous dirigeant vers le lieu d'où était parti le cri qui
nous avait effrayés. Déjà nous étions arrivés au bord du canal, à
l'endroit où se trouve la grille du palais Cerbelloni. Nous trouvâmes
d'abord à terre un mouchoir, puis un gant ensanglanté. Plus nous
avancions vers le pont, plus les traces de sang devenaient nombreuses et
sensibles. Je marchais courbée, tenant la main de Richard. Notre silence
était celui qu'excite toujours l'attente d'un spectacle effrayant; et
cette attente ne fut que trop complètement remplie. Près du parapet,
nous trouvâmes le corps ensanglanté d'un homme dont les mains étaient
encore fortement cramponnées aux pierres saillantes, et dont toute
l'attitude annonçait avec quelle vigueur il avait résisté aux assassins
qui avaient sans doute cherché à le précipiter dans le canal.
Richard me repoussa doucement, puis s'avançant seul, il voulut s'assurer
si le malheureux vivait encore. Tout était fini. Il laissa retomber la
main inanimée qu'il avait saisie, et il se hâta de m'entraîner loin de
ce lieu d'horreur.
Le désir d'arriver à temps, l'espérance d'arracher une victime à des
meurtriers avaient, dans les premiers instans, éloigné de notre esprit
toute idée du danger que nous pouvions courir. Mais à présent que notre
espoir s'était évanoui, nous commencions à craindre pour nous mêmes. Au
milieu de la nuit, dans un endroit solitaire, à une époque où il ne se
passait pas un seul jour sans que la faction anti-française n'exerçât
secrètement quelques vengeances, sur le théâtre même d'un attentat
horrible dont nous avions été, pour ainsi dire, les témoins, notre
inquiétude n'était pas à beaucoup près sans fondemens. Je tremblais de
tout mon corps; cependant j'engageai Richard à appeler hautement notre
cocher. Richard qui voyait ma frayeur me serrait la main avec toute
l'affection d'un père: «N'ajoutez pas, me dit-il, à l'inquiétude que me
cause votre présence ici. Marchons sans retard; et soyez sûre qu'en
aucun cas on ne pourrait vous atteindre qu'après m'avoir ôté la vie.»
Je suis naturellement si téméraire que je repris toute ma résolution,
dès que l'impression produite d'abord sur mes sens par l'aspect d'un
cadavre se fut un peu affaiblie.
Tout en échangeant quelques paroles, nous avions passé le pont, et perdu
notre chemin. Heureusement une lumière vint s'offrir à nos yeux; c'était
celle d'une lanterne placée devant une Madone. À la lueur de cette
lanterne, je reconnus la porte de l'hôtel où logeait le général César
Berthier.
«Frappons ici, dis-je à Richard, il est probable que notre valeureux
cocher sera retourné en arrière avec la voiture.»
On nous fit attendre quelque temps à la porte. Berthier était encore au
bal, et ceux de ses gens qui ne l'avaient pas suivi, étaient ensevelis
dans un profond sommeil. Une vieille femme nous ouvrit enfin, et recula
d'abord à la vue des taches de sang qui souillaient quelques parties des
vêtemens de Richard. Mes forces étaient épuisées, et dans le premier
moment, je ne pus que me jeter dans un fauteuil, sans prononcer un seul
mot. Richard nous fit enfin reconnaître. Aussitôt toute la maison fut
sur pied, et je devins l'objet des soins les plus actifs. On courut chez
le magistrat du quartier, qui se transporta aussitôt sur le lieu où
avait été commis l'assassinat: on y retrouva le corps de la victime.
Richard avait voulu présider aux recherches: lorsqu'il revint, Berthier
était également revenu chez lui; il voulut repartir sur-le-champ et nous
escorter lui-même jusqu'au palais Faguani.
En route nous rencontrâmes Moreau qui arrivait tout hors de lui-même, et
bien accompagné, pour me chercher. Ainsi que je l'avais présumé, le
cocher était revenu en toute hâte au palais: il avait raconté comment
Richard et moi nous nous étions subitement élancés de la voiture pour
secourir un malheureux qu'on assassinait: il avait à peu près indiqué le
lieu, et malgré lui, il avait été choisi pour guide par le général.
Richard essuya d'abord quelques reproches dont il ne lui fut pas
difficile de se justifier. Moreau ne songea plus qu'au plaisir qu'il
trouvait à me revoir. Richard passa la nuit au palais Faguani. On peut
juger si d'après de telles émotions nous goûtâmes un sommeil paisible.
Chacun fut sur pied le lendemain de bonne heure, sans avoir presque
fermé l'œil. Au lieu de faire un déjeuner splendide que nous avions
projeté la veille, nous passâmes toute la matinée à signer les
déclarations et les procès-verbaux propres à constater le crime, et à
faire découvrir ses auteurs.
On apprit bientôt que le malheureux jeune homme qui avait péri se
nommait Geronimo. Il était employé dans les bureaux du directoire
cisalpin, et consacrait le faible produit de sa place à soutenir une
mère infirme et âgée.
«Elzelina, me dit Moreau, voilà pour vous une visite à faire, Richard
vous accompagnera: je ratifie d'avance tous les arrangemens que vous
jugerez à propos de prendre pour soulager l'infortune de cette pauvre
mère.»
Je le remerciai bien vivement de cette nouvelle preuve de son excessive
bonté, et je me rendis avec Richard au domicile de cette malheureuse
femme. Nous la trouvâmes entourée d'un bon nombre de voisines. Il y
avait encore près d'elle un moine dont l'attitude était sombre et
silencieuse. Tous lui recommandaient à l'envi la patience, la
résignation aux décrets du ciel; mais personne, avant notre arrivée, ne
s'était avisé de songer aux besoins pressans qu'elle ne pouvait manquer
d'éprouver bientôt. J'avais songé à prendre sur moi une somme plus que
suffisante pour assurer, pendant quelque temps du moins, l'existence de
la mère de Geronimo. Je n'hésitai donc pas à manifester tout haut le
désir qu'on nous laissât seuls avec elle et son confesseur. Les voisines
se retirèrent.
Cette malheureuse mère avait un extérieur et des manières propres à
inspirer d'abord sur son compte les préventions les plus favorables. Je
lui demandai avec les plus grands ménagemens, et du ton le plus
affectueux, comment je pourrais lui être utile, si elle désirait quitter
une ville qui ne pouvait lui retracer désormais que d'affreux souvenirs,
et quel lieu elle avait choisi pour sa résidence.
«--Oui, madame, répondit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, je
veux aller mourir loin d'ici. J'ai une sœur à Parme; c'est elle que je
veux prendre pour confidente de mes douleurs: elle saura les partager.
Mais comment trouver les moyens de l'aller rejoindre?
«--Je vous les fournirai, ma mère, répondis-je à mon tour: soyez sans
inquiétude sur ce point. Dès ce soir, si vous voulez, vous pourrez vous
mettre en route; mais votre sœur est-elle assez riche pour pourvoir tout
ensemble à ses propres besoins et aux vôtres?
«--Non, madame, mais elle a une aisance médiocre; et si je puis
contribuer pour quelque chose à alléger la dépense du ménage, elle
trouvera moyen de me rendre aussi doux que possible le petit nombre de
jours qui me restent encore à vivre: ma sœur a toujours été bien bonne
pour moi: elle aimait mon pauvre Geronimo comme son propre fils.»
Un torrent de larmes s'échappa encore de ses yeux: j'allais l'exhorter à
ne point se laisser accabler par la douleur; mais je sentis que de
froides consolations devaient échouer contre un chagrin aussi profond et
aussi juste; je ne pus moi-même retenir mes larmes. Richard n'était pas
moins vivement ému: «Bonne dame, dit-il, vos amis, madame, moi-même,
nous chercherons à vous consoler.
«--Ah! qui me rendra mon Geronimo! Non, jamais personne ne me tiendra
lieu de mon cher fils; la mère de Dieu ne le remplacerait pas dans mon
cœur.»
Le moine, fronçant le sourcil, allait commencer un discours dont la
sévérité s'annonçait assez dans ses regards. Mais je posai sur la table
une bourse qui contenait trente sequins, en disant: «Vous avez raison,
bonne mère: personne au monde ne saurait remplacer près de vous un si
bon fils. Mais permettez-moi de vous être aussi utile qu'il est en mon
pouvoir. «Voici d'abord de quoi subvenir à vos premiers besoins. Quant
aux frais du voyage, et aux moyens de voyager, reposez-vous encore sur
moi du soin de vous les fournir. À l'heure que vous me désignerez, une
bonne voiture viendra vous prendre et vous conduire sûrement et
commodément jusqu'à Parme.»
Elle fixa sur l'or que je venais de lui offrir un regard à la fois
douloureux et satisfait, et joignant les mains, elle s'écria: «Mon
pauvre Geronimo, je vais donc être à même de faire prier pour le repos
de ton âme!»
Ces paroles me firent craindre que la bourse tout entière ne passât à
l'instant même dans les mains du moine, qui paraissait la regarder d'un
œil cupide; je résolus de satisfaire son avidité, pour qu'il ne
dépouillât point la pauvre femme.
«Mon père, lui dis-je, comme j'ai fort à cœur de voir promptement
remplies les pieuses intentions de madame, je vous prie de vouloir bien
nous accompagner. J'aurai soin qu'on vous compte sans retard la somme
nécessaire pour subvenir aux frais d'une première messe, et de dix
autres qui seront dites ensuite, le jour que je jugerai à propos de vous
indiquer.»
À ces mots, la pauvre mère se précipita à mes pieds, et me prit les
mains qu'elle arrosait de ses larmes: nous eûmes beaucoup de peine à lui
faire quitter cette position: «Madame, dit-elle enfin du ton le plus
touchant, je n'ai plus qu'une grâce à vous demander; mais ne refusez pas
de l'ajouter à tant de bienfaits. Il ne me reste que peu de temps à
vivre: permettez-moi de consoler mes derniers jours en contemplant les
traits de l'ange tutélaire qui vient m'arracher à la misère et au
désespoir. Je joindrai votre portrait à celui de mon Geronimo: tenez,
madame, voici quel était mon fils à l'âge de dix-neuf ans.»
Elle me remit le portrait, et se couvrit les yeux avec les deux mains.
La figure de Geronimo avait dû être charmante, et méritait tous les
éloges que lui prodiguait sa mère. Il possédait surtout ce charme du
_long regard_, qu'aima plus tard en moi l'un des hommes les plus
aimables et les plus spirituels de France[28]. Richard et moi, par notre
admiration pour la belle physionomie de Geronimo, nous flattâmes
l'orgueil de sa pauvre mère. Je lui adressai quelques questions sur le
talent assez distingué avec lequel elle paraissait manier le pinceau.
«--Ces pinceaux me furent autrefois bien chers, répondit-elle; ils me
servirent à donner une bonne éducation à mon fils bien aimé. Devais-je
donc le voir périr par un lâche assassinat!... Et de quel crime
pouvaient l'accuser ses assassins, si ce n'est de préférer les Français
qui nous délivrent, aux Autrichiens qui nous opprimaient?
«--Ma fille, dit le moine, retenez un peu vos paroles; on ne peut savoir
à qui le ciel peut vouloir nous soumettre un jour.
«--Non, sans doute, répliquai-je vivement; mais il est permis, j'espère,
à une Italienne d'aimer les Français qui viennent en amis briser le joug
de l'Italie.
«--_Illustrissima_, répondit le moine d'un ton beaucoup plus humble,
puisque vous êtes Italienne, vous devez compatir et pardonner aux
terreurs des vaincus.
«--Faisons trêve, mon père, aux discussions politiques. Venez demain me
trouver à la _casa Faguani_, et surtout ayez soin d'apporter avec vous
la liste des pauvres de votre paroisse. Au nom de leurs bienfaiteurs je
vous promets d'ajouter celui du général Moreau. Je me flatte que
personne en Italie ne méconnaît sa générosité et sa grandeur d'âme.
Peut-être ses libéralités bienfaisantes contribueront-elles à vous
réconcilier avec les Français.»
Le moine baissa les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et
s'informa, en s'inclinant, de l'heure à laquelle il devait se présenter
le lendemain à la _casa Faguani_.
J'étais prête à lui demander pardon de l'espèce de hauteur avec laquelle
je venais de le traiter. Mais sa contenance hypocrite me révolta, et je
conservai tout l'avantage que je venais de prendre. Je sortis donc avec
Richard, sans lui adresser une seule parole de plus. Je me contentai de
prendre encore une fois la main de la pauvre Julia, et je lui promis de
ne pas oublier les promesses que je venais de lui faire.
Le moine n'eut garde de manquer à venir le lendemain au palais Faguani.
Dans l'intervalle d'un jour à l'autre j'avais fait prendre quelques
informations sur son compte. J'appris avec certitude qu'il était un des
ennemis les plus ardens que les Français conservassent encore à Milan,
et qu'il profitait de l'influence de son ministère pour semer la
discorde, et entretenir les fureurs de l'esprit de parti. La réception
qu'on lui fit fut telle cependant que l'exigeait son caractère sacré. Il
écouta d'un air soumis les représentations très modérées que lui adressa
Moreau, sur l'abus qu'il faisait de son pouvoir sur quelques esprits peu
éclairés, pour entretenir la haine contre les Français. L'aumône
abondante qu'il reçut pour les pauvres de son quartier, surtout l'argent
qu'on lui remit pour assurer le repos d'une âme qui ne pouvait manquer
d'être plus tranquille que la sienne, adoucirent encore pour lui des
reproches qu'il avait si bien mérités.
Dans la crainte de retarder le départ de la bonne Julia, je n'avais pas
voulu consentir à ce qu'elle fît mon portrait. Lorsqu'elle vit que je
persistais dans mes refus, elle fixa ce départ au lendemain même du jour
où j'avais été la visiter. Richard voulut se charger seul des
préparatifs de son voyage; je ne la laissai pas partir cependant sans
aller lui dire encore une fois adieu. Moreau avait approuvé sans examen
tout ce que j'avais cru devoir faire pour cette malheureuse mère. Les
éloges qu'il m'adressa dans cette circonstance ne contribuèrent pas peu
à m'inspirer cette fierté légitime qui naît toujours d'une bonne action.