Moreau persiste dans ses préventions contre madame Lambertini.--Nouvelle
discussion à ce sujet.--Machinations de Lhermite contre
Moreau.--Caractère irrésolu du général.
L'opinion beaucoup trop avantageuse que le général Moreau avait de moi
le rendait sévère jusqu'à l'excès, et souvent même injuste envers les
autres femmes. Malgré tout ce que j'avais pu lui dire en faveur de
Coralie, il continuait à la voir du plus mauvais œil. J'en étais
péniblement affectée, et cette injustice me blessait au point de donner
souvent de l'aigreur aux conversations que j'avais à ce sujet avec
Moreau. Dès mon enfance j'ai été crédule pour les malheureux, et je me
suis toujours rangée de leur parti. Moreau, par suite de sa faiblesse
pour moi, ne voulait pas s'opposer ouvertement à ce que j'entretinsse
des relations amicales avec une femme dont le commerce me paraissait si
doux: mais il ne perdait point une occasion de me faire sentir combien
il regrettait de m'avoir laissé former une pareille liaison, et toujours
il employait pour désigner Coralie les expressions les moins ménagées.
En vérité, lui dis-je un jour avec impatience, les hommes sont si
naturellement injustes, qu'il leur arrive même souvent de l'être dans
leur propre cause. Vous trouvez Coralie méprisable pour avoir été la
maîtresse d'un prince. Et que suis-je donc, moi, pour vous paraître
moins digne de mépris?
«--Elzelina, répondit-il avec l'accent du mécontentement le plus vif,
qui voudrait admettre une telle comparaison?
«--La comparaison est juste, repris-je à mon tour avec un calme que je
ne réussissais pas toujours à conserver; je ne cherche point à excuser
Coralie, mais je vous prie de vous souvenir qu'en l'accablant vous
m'accablez moi-même. Pourquoi ne croirais-je pas que, selon la rigueur
de vos principes, il est honteux pour moi de vous aimer et de vous
appartenir?»
Il parut on ne peut plus choqué de cette réponse: jamais je ne l'avais
encore vu aussi visiblement contrarié; j'étais au fond vraiment fâchée
de lui déplaire, mais son injustice me révoltait. Je lui laissai donc
voir clairement que je me regardais comme bien plus coupable que
Coralie. Elle, du moins, pouvait trouver une sorte d'excuse dans les
exemples que lui avait de bonne heure donnés sa mère, dans la bassesse
de l'époux auquel sa famille avait confié son sort; et moi, élevée dans
les principes les plus purs, unie à un homme digne de toute mon estime
et de toute ma tendresse, j'avais manqué volontairement à des devoirs
sacrés dont on m'avait appris à connaître l'étendue: placée dans la
situation la plus honorable et la plus heureuse, je m'étais préparé un
long avenir d'opprobre et de remords. «Je crois assez connaître Coralie,
dis-je à Moreau en terminant, pour être sûre qu'à ma place et avec mon
éducation, elle fût restée vertueuse et pure.
«--Cessez, Elzelina, reprit Moreau, cessez de vous comparer à une femme
que l'opinion publique juge bien plus sévèrement que vous. Souvenez-vous
des droits que vous avez à votre propre estime et à celle de tous les
gens qui vous connaissent bien: voyez de quel prix madame Lambertini a
payé son opulence, et n'oubliez pas ce qu'il y aurait d'honorable dans
la médiocrité à laquelle vous vous êtes si volontairement réduite. Je
n'exige pas que vous rompiez, pour me complaire, une liaison qui paraît
avoir tant de charmes pour vous: mais soyez prudente. Votre nouvelle
amie est depuis long-temps savante dans tous les genres d'intrigues;
défiez-vous de cette habileté qui pourrait nous devenir funeste. Je n'ai
point de foi à l'attachement qu'elle affiche pour notre cause. Ses amis
d'autrefois et ceux qu'elle conserve encore aujourd'hui sont nos ennemis
pour la plupart; et c'est là surtout ce qui me rend suspect son
empressement à vous rechercher.»
Je ne voulus pas chercher à défendre sérieusement Coralie: mieux que
personne je savais combien les préventions de Moreau contre elle étaient
peu fondées; mais je le voyais mal disposé à écouter un plaidoyer en
faveur de madame Lambertini: je terminai donc la conversation par
quelques plaisanteries dont la gaieté était presque toujours du goût de
Moreau. Plus tard il eut la preuve de la sincérité avec laquelle Coralie
s'était dévouée au parti français. Deux fois elle m'avertit des menées
qu'elle avait découvertes contre le général; et il fallut bien alors
convenir que son amitié pour moi n'avait rien de perfide ou de
dangereux.
M. Lhermite, que j'avais vu quelquefois à Paris, chez madame Tallien, se
trouvait alors à Milan, chargé d'une mission près le Directoire
cisalpin. C'était un des plus grands ennemis du général Moreau; il
recherchait, avec une ardeur toujours nouvelle, tous les moyens, toutes
les occasions de le perdre. Ce misérable avait osé, peu de temps avant
mon départ pour l'Italie, m'offrir une somme considérable pour lui
découvrir des secrets qui ne m'appartenaient pas et dont je n'avais
d'ailleurs aucune connaissance. Il tenait surtout à obtenir, par mon
indiscrétion, la découverte de certains projets de conspiration qui
n'existèrent jamais. De concert avec un autre honnête espion, il revint
deux fois à la charge pour obtenir, à prix d'or, l'aveu écrit de ma
main. Il aurait voulu me faire du moins avouer qu'à Bois-le-Duc et dans
toute la Hollande, on était bien profondément convaincu de l'accord
parfait qui existait secrètement entre Moreau et Pichegru. Selon lui, le
désir qu'avait Moreau de sauver son illustre compagnon d'armes avait
retardé de deux mois les révélations qu'il avait enfin faites au
Directoire. Je laisse à penser avec quel mépris je repoussai de telles
propositions.
J'ai dit tout à l'heure que, par deux fois, j'eus l'occasion de
communiquer à Moreau les utiles découvertes que j'avais faites, grâce à
l'entremise de madame Lambertini. Il consentait à lui savoir quelque gré
de l'intention; mais il n'accueillait mes confidences que comme de
vaines rumeurs qui ne méritaient point une attention sérieuse, parce
qu'elles ne reposaient sur aucune base raisonnable. Par un étrange
contraste, l'obstination ou l'entêtement s'alliait naturellement chez
lui à l'irrésolution la plus complète qu'il fût possible de concevoir;
ce sont les seules taches que j'aie jamais aperçues dans ce grand et
noble caractère. Malheureusement l'irrésolution n'est jamais sans danger
pour un général, pour un homme d'état; elle compromet tôt ou tard son
bonheur ou sa gloire.
Nous étions arrivés au moment où l'incapacité bien éprouvée du général
Schérer allait enfin replacer Moreau au rang qui lui appartenait à tant
de titres. Les affaires prenaient chaque jour un aspect de plus en plus
sombre; et des dépêches, des courriers nouveaux arrivaient à chaque
instant de Paris. Le général, sans m'initier jamais aux graves secrets
de la politique, ne manquait pas de venir s'affliger ou se réjouir près
de moi, suivant que les nouvelles qu'il recevait étaient bonnes ou
mauvaises. Je me contentais des petites confidences qu'il jugeait à
propos de me faire, sans me permettre de lui adresser jamais aucune
question.
Un soir pourtant je le vis si inquiet et si agité, que je me hasardai à
lui demander le motif de son inquiétude: «Vous ne pouvez, lui dis-je,
attribuer ma question à une vaine curiosité; mais je ne saurais
m'empêcher de prendre part à vos chagrins.
«--Je suis plus irrité qu'inquiet, me répondit-il... Non, rien ne
saurait me décider à accepter les honteux arrangemens qu'on ose me
proposer... et cependant je ne puis m'opposer à de tels contrats. Les
misérables!... au sein de leur opulence, acquise aux dépens de l'État,
ils voient, d'un œil insensible les besoins du soldat qui meurt pour le
pays... et cependant on blâme ma sévérité envers les fournisseurs!»
Ces derniers mots me firent deviner la pensée du général. Je n'hésitai
point à lui donner le conseil de n'agir que d'après sa conscience, sans
s'inquiéter des décrets de l'aréopage du Luxembourg. Je lui proposai
l'exemple de Hoche, dont la rigueur toute militaire n'attendait jamais
l'avis des représentans, des comités, ou même du Directoire.
Pendant que je parlais avec ma vivacité ordinaire, je voyais Moreau
comme entraîné par la chaleur de mon langage, et prêt à ouvrir la bouche
pour me confier ses plus secrètes pensées. Déjà il déployait un papier
et semblait disposé à m'en faire connaître le contenu; je l'arrêtai:
«Mon ami lui dis-je, votre intention est peut-être de me mettre de
moitié dans vos secrets; si de telles confidences n'avaient été
contraires à votre devoir, vous me les eussiez faites plus d'une fois;
j'en ai la conviction. Mais votre hésitation même me prouve que je ne
dois point connaître le sujet qui vous afflige. Je suis femme, et tout
aussi curieuse qu'une autre; mais je ne voudrais point avoir à me
reprocher de vous faire manquer aux lois que votre conscience et votre
raison vous imposent.»
Moreau sentait avec une facilité merveilleuse tout ce qu'on pouvait dire
ou faire de bien. Il me remercia de ma réserve, et me prodigua tous les
témoignages de la plus vive tendresse. Le lendemain il me prévint
qu'accablé de travail, il ne pourrait m'accompagner au dîner que donnait
l'ambassadeur d'Espagne. En déplorant devant lui la pompe des
cérémonies, et le faste d'étiquette auquel je me trouvais asservie à
Milan, mes pensées se tournèrent naturellement vers la France, et j'en
vins à lui dire que je m'étais trouvée bien plus heureuse naguère dans
mon hermitage de Passy.
«--Peut-être, hélas! me dit-il, serez-vous bientôt forcée d'y retourner
seule. Si la campagne s'ouvre, ma chère Elzelina, il y a un ordre de
renvoyer toutes les femmes de l'armée, et je serai forcé de donner
l'exemple.
«--Que dites-vous? m'écriai-je: m'éloigner, lorsque vous commencerez à
courir des périls! Je suis Italienne; les dictateurs du Luxembourg ne
peuvent m'exiler de ma patrie; je resterai donc en dépit d'eux et de
vous, qui vous montrez si empressé d'obéir à leurs décrets.
«--Que dites-vous? reprit à l'instant Moreau; moi, trouver du plaisir à
notre séparation!
«--Peut-être ai-je tort de le croire; mais je veux me fâcher pour ne pas
m'attendrir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne partirai pas.»
Moreau mit tout en œuvre pour me calmer: il n'y réussit pas d'abord:
plus tard il parvint à me consoler un peu, et j'oubliai, pour quelques
instans de moins, la nouvelle qui venait, de m'affliger si vivement. Le
général me demanda la permission de s'installer pour la soirée dans mon
appartement. Mon absence, disait-il, lui semblerait plus courte,
lorsqu'il se verrait dans l'endroit même que j'habitais ordinairement.
Il fit donc transporter dans ma chambre ses livres, ses cartes et ses
papiers. Alors je m'occupai de ma toilette. C'était le bon Richard qui
devait me donner la main pour me conduire au grand dîner chez le comte
d'Oros***, ambassadeur d'Espagne. Je ne me flattais pas de m'amuser
beaucoup à cette fête; mais elle fut pour moi beaucoup plus gaie que je
ne l'avais espéré.