Quelques réflexions.--M. Richard.--Un dîner d'amis.--Voleurs adroits.
Il était tard quand je quittai madame Lambertini. Pendant le trajet pour
revenir chez moi je m'abandonnai tout entière aux réflexions que pouvait
faire naître le récit que je venais d'entendre. Que Cosimo et Lavinie me
semblaient à plaindre! Mais je plaignais bien plus encore Coralie. Unie
à un homme qu'elle détestait, elle avait eu la douleur de survivre à
celui pour qui seul elle aurait vécu, si son choix eût été libre. Elle
avait été, elle devait être encore bien malheureuse!
À l'émotion que j'éprouvais, succéda bientôt l'inquiétude de savoir
comment j'arriverais à obtenir de Moreau l'autorisation de revoir dès le
lendemain madame Lambertini. Je savais qu'il nourrissait contre elle, et
les dames italiennes en général, les plus fortes préventions; et je ne
pouvais me dissimuler à moi-même que ces préventions étaient fondées
sous beaucoup de rapports.
À quelques exceptions près, les femmes en Italie sont fort mal élevées:
la partie morale de leur éducation est surtout fort négligée. On leur
donne quelques talens agréables; mais elles ne doivent leur amabilité
qu'à la disposition naturelle de leur esprit, disposition qui s'explique
par l'influence du beau ciel sous lequel elles naissent, et des
souvenirs que réveillent à chaque pas l'aspect de cette terre, antique
berceau du génie et des beaux arts. Dès l'enfance elles contractent des
habitudes de mollesse. Des bains journaliers, les soins de leur coiffure
ou de leur toilette absorbent les trois quarts de leur vie. Elles
dorment une grande partie du jour; et le soir elles courent au bal et à
l'opéra pour y faire admirer leurs charmes et leur parure. Du sein des
plaisirs mondains elles courent au confessionnal, et du confessionnal
elles volent à de nouveaux plaisirs. Il en est bien peu parmi elles qui
connaissent la vraie religion, celle du cœur, et presque toutes font
consister la piété dans la scrupuleuse observance des pratiques
extérieures. Il n'est, pour ainsi dire, pas une seule Italienne, qui,
parvenue à l'âge de trente ans, n'ait fait cinq ou six vœux d'expiation
et autant de pélerinages. Rien de plus étrange que leurs capitulations
de conscience, et que leur manière d'allier les pratiques religieuses
avec toutes les _exigences_ de l'amour. C'est surtout lors de mon second
voyage en Italie que j'ai pu mieux juger la scandaleuse indulgence des
confesseurs pour leurs pénitentes, dans toutes les matières qui touchent
à la galanterie. Je raconterai plus tard ce qui m'est arrivé à moi-même
avec le curé de ma paroisse. L'abondance des aumônes que je répandais
sur les pauvres, celle de mes dons quand il s'agissait de grossir les
quêtes pour l'ornement des chapelles, surtout le double napoléon dont je
m'avisai de payer la bénédiction de ma maison[18], tout avait fait
deviner en moi une ardente catholique, qui s'efforçait d'expier de gros
péchés par l'œuvre la plus méritoire, celle de la charité.
Tout le temps que j'ai passé en Italie, je me suis toujours montrée
assidue aux offices de ma paroisse, et rarement j'ai manqué d'assister à
un service funèbre. C'était ma mère, mon excellente mère qui m'avait
habituée, dès l'enfance, à témoigner toujours mon respect pour la
religion de mon pays, quoique cette religion ne fût pas la nôtre.
Lorsqu'elle me conduisait aux environs de Val-Ombrosa pour porter dans
les chaumières des secours et des paroles consolantes, elle me disait:
«Ma fille, ces malheureux qui nous bénissent, reculeraient devant nos
dons, s'il nous savaient hérétiques. Qui sait même s'ils ne croiraient
pas voir sous nos falbalas le pied fourchu du tentateur. Tels sont les
effets de la superstition et de l'ignorance. Gardons-nous donc de
laisser connaître la différence de notre religion à des hommes qui
mettent une telle importance dans les rites extérieurs, si nous ne
voulons pas nous voir enlever le plaisir de leur faire du bien. Nous
allons à la messe; nous contribuons aux frais du culte; votre père a
fait rétablir, de ses deniers, la chapelle de Sainte-Catherine de Sienne
que le temps avait dégradée; tous nous regardent comme de zélés
catholiques; laissons-leur cette opinion qui ne nous est point nuisible.
Quitter par intérêt, et sans être convaincu, la religion de ses pères,
est le fait d'un lâche; mais n'en condamner aucune, croire qu'on peut se
sauver dans toutes lorsqu'on les professe de bonne foi, ne blesser en
rien les idées d'autrui, voilà, mon enfant, quelle est la croyance,
quels sont les principes de votre père et les miens; et lorsque je vous
vois à genoux, et les mains jointes, dans une église catholique, je prie
avec vous et pour vous avec la même ferveur que je le ferais dans le
temple protestant de La Haye.»
J'étais trop jeune alors pour sentir ce qu'il y avait de bon et de vrai
dans les paroles de ma mère; mais je lui exprimais mon admiration pour
l'architecture des églises italiennes, pour les chefs-d'œuvre dont elles
sont ornées, pour la pompe de leurs fêtes et la majesté de leurs
processions. Ma mère souriait doucement et ne concevait aucune
inquiétude de mon enthousiasme pour les cérémonies du culte catholique.
Le curé de Val-Ombrosa, bon et charitable vieillard, était seul instruit
du secret de notre religion: il venait, presque tous les jours, déjeuner
ou dîner avec nous; il était l'aumônier de ma mère, en ce sens qu'elle
le chargeait presque exclusivement de distribuer ses aumônes. Mais je
m'aperçois que je me suis un peu écartée de mon sujet: j'y reviens. Une
femme célèbre, de nos jours, madame de Staël, a très bien peint les
Italiennes, en disant: Les femmes italiennes avouent leurs liaisons avec
moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs
époux... Pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il
faudrait commencer et finir dans la première page.» Il y a cependant des
exceptions; je me persuadais que madame Lambertini en faisait une, et la
constance de son amour pour Cosimo m'en offrait la preuve.
Bien que je fusse née et que j'eusse passé la plus grande partie de mon
enfance en Italie, j'avais reçu d'autres principes que ceux qui font la
base de l'éducation des jeunes filles italiennes. Je n'en étais que plus
coupable, sans doute; mais au moins, je ne l'étais pas sans remords.
_C'est le dernier degré de l'opprobre, de perdre, avec l'innocence, le
sentiment qui la faisait aimer_[19]. Ce sentiment, je l'avais encore, je
ne l'ai jamais entièrement perdu. Il a souvent fait le supplice de ma
vie; et par une étrange bizarrerie, il me consolait, il me relevait à
mes propres yeux, alors même que je me regardais comme bien coupable.
Je savais que Moreau ne résisterait point à mes instances, et qu'il me
laisserait la liberté de voir madame Lambertini, en dépit de ses
préventions contre elle. Mais la certitude même de mon pouvoir
m'empêchait d'en abuser. Plus j'avais pour lui d'affection et d'estime,
plus je devais être attentive à ne rien faire qui pût le blesser. Je me
trouvais si heureuse de contribuer, pour quelque chose, à son bonheur,
de payer par des soins tendres et délicats, les bontés dont il me
comblait, la considération dont je jouissais par lui seul!
J'arrivai à Casa-Faguani, sans avoir pu concilier encore mon désir de
cultiver l'amitié de Coralie avec celui de ne pas contrarier Moreau. Je
descendis de voiture dans une disposition d'esprit assez mélancolique.
Ursule, ma femme de chambre, m'attendait au haut du grand escalier. Du
plus loin qu'elle m'aperçut, elle se mit à crier en italien: «Ah!
madame, de grâce, dépêchez-vous de venir. M. Richard vous attend depuis
trois heures. Il joue de la guitare, il fait les gestes les plus
risibles; je crois qu'il improvise des chansons françaises; venez donc
vite.»
Au seul nom de Richard, le sourire était revenu sur mes lèvres: je ne
connaissais personne de plus amusant et de plus franchement gai que cet
ami de Moreau. Richard n'était ni jeune, ni bien fait; cependant,
quoiqu'il eût un œil de moins, on regardait sans déplaisir cette figure
qu'animait une bonté spirituelle.
«--Comment! dis-je à Ursule en traversant les galeries qui conduisaient
au jardin, M. Richard est ici depuis près de trois heures!
«--Oui, madame! c'est un bon vivant que M. Richard! il est bien plaisant
quand il parle italien: alors il ouvre une bouche à faire mourir de
rire, ou reculer de peur.
«--Ursule, prenez un ton plus convenable.
«--Excusez-moi, madame: Dieu me préserve de parler mal de M. Richard;
tout le monde ici l'aime et le respecte; et il vous aime, de son côté,
comme si vous étiez sa fille.
«--Il dit cela!
«--Oui, madame, repartit Ursule avec une mine tout italienne; mais cela
n'empêche pas qu'il m'ait donné un sequin, et qu'il m'en ait encore
promis un autre, si je veux le laisser entrer demain dans la chambre de
madame, pendant qu'elle y sera.
«--Eh bien! Ursule, vous pouvez gagner votre second sequin. Non
seulement je vous permets de laisser entrer M. Richard chez moi, mais
encore je vous autorise à l'y introduire avant l'heure de mon lever.
«--En vérité, madame!
«--Certainement, répondis-je en riant; et bien plus, je vous engage à le
dire à l'oreille du général; cela vous vaudra quelque nouvelle
gratification.»
Tout en parlant, je continuais à marcher très vite; j'eus bientôt
rejoint Richard au bosquet de Pétrarque[20]. Je le trouvai occupé de
suspendre aux arbres des rubans et des guirlandes de fleurs. Il se
réjouissait tout seul de l'agréable surprise que je ne pouvais manquer
d'éprouver en trouvant mon bosquet favori aussi richement orné.
Ursule avait raison: M. Richard était _veramente curioso a veder_. Dès
qu'il m'aperçut, il abandonna tous ses préparatifs, accourut vers moi,
mit un genou en terre, et me fit l'offre de son servage en termes si
emphatiques et si plaisans, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire.
Parodiant la _Dotta Camilla_, de Goldoni, je l'acceptai pour mon
cavalier servant, et je lui promis une écharpe à mes couleurs, brodée de
mes mains.
«Ah! s'écria-t-il, d'un ton tragi-comique:
Languiro sventuráto
Gran tempo, giache i dotti
Della donna di miei pensieri
Certamente non son gli oscuri
Domestici lavor[21].
«--Il paraît, lui dis-je, monsieur, que vous savez bien débiter des
impertinences en italien. Croyez-vous donc qu'une femme qui a noué dans
sa vie tant d'écharpes aux trois couleurs, ne soit pas assez habile pour
en broder une de ses mains? Il n'y a pas besoin d'être Pénélope pour
savoir broder au métier.
«--Que ne puis-je le croire!» reprit-il avec l'accent d'un désespoir
tout-à-fait comique.
Moreau nous avait aperçus de la fenêtre de son cabinet; il vint bientôt
partager la gaieté de notre entretien: «Puisque nous nous trouvons si
bien tous les trois ensemble, pourquoi ne dînerions-nous pas ici en
petit comité?»
J'accueillis cette idée avec transport: ma porte fut fermée pour tout le
monde, et nous dînâmes dans le bosquet de Pétrarque. Moreau qui ne
pouvait ni passer la soirée avec nous à la maison, ni me conduire au
spectacle, voulut du moins que Richard me donnât la main pour aller à
l'Opéra, afin de lui faire commencer, dès ce soir même, ses fonctions de
_cavaliere servante_. Je quittai donc la table au dessert, et une
demi-heure après, je reparus en grande parure. Moreau donna beaucoup
d'éloges à ma promptitude, et prétendit qu'il fallait attribuer
l'élégance de ma toilette au désir que j'avais de plaire à mon cavalier
servant.
Je puis dire que jamais je n'ai abusé de l'extrême prévention de Moreau
en ma faveur; mais cette prévention me donnait un véritable orgueil.
D'autres que lui m'ont inspiré un amour plus ardent; mais personne ne
m'a jamais inspiré plus d'estime et de respect. Il était si bon, si
plein de naturel dans l'intimité! la simplicité de ses manières offrait
un tel contraste avec la grandeur de ses actions et de ses pensées,
qu'on était forcé de l'admirer, malgré qu'on en eût.
Il m'arriva, le soir, en sortant de l'Opéra, un petit malheur qui me fit
payer cher les éloges que Moreau avait prodigués à la richesse de ma
parure. J'étais habituée, quand je paraissais dans une assemblée
publique, à voir tous les yeux se tourner vers moi; souvent j'entendais
des voix confuses murmurer à mon aspect: _Ecco la bella sposa del
general Moreau_. Quelquefois même on m'entourait. Ce soir là il y avait
au spectacle une foule immense. Les issues du théâtre _della Scala_ sont
les plus étroites et les plus incommodes qu'on puisse imaginer. Au bas
de l'escalier, au moment d'entrer sous le péristyle, trois ou quatre de
ceux qui m'avaient le plus examinée, passent tout près de moi, de façon
à me séparer d'un groupe d'officiers qui me suivait, et qui cherchait à
me garantir des flots de la foule. Je me trouve poussée assez vivement
contre Richard dont je tenais le bras: je sens quelque chose de froid
sur mon col; j'y porte la main, mais il était trop tard, mes trois rangs
de perles avaient disparu.
«Fiez-vous donc aux suggestions de l'amour-propre, dis-je tout bas à
Richard. Je croyais ne devoir qu'à ma beauté la grande attention dont
m'honoraient ces messieurs.
«--Mais, très-certainement, interrompit-il; en douteriez-vous?
«--Je n'en doute pas; mais je suis sûre qu'ils n'étaient pas moins
sensibles à la beauté de mes perles. Ils ont voulu s'assurer qu'elles
n'étaient pas de fabrique romaine[22], et, pour mieux en juger, ils s'en
sont emparés.»
Le premier mouvement de Richard fut de faire appeler la garde pour la
mettre sur les traces des voleurs: je m'y opposai. La foule s'étant
bientôt dissipée, nous montâmes en voiture, et nous arrivâmes à la _casa
Faguani_. Moreau nous attendait, non sans inquiétude, au bas de
l'escalier. Comme le théâtre _della Scala_ était voisin de notre
demeure, quelqu'un était venu apprendre officieusement au général que
j'avais été volée, et que les voleurs avaient failli m'étrangler en
m'arrachant mon collier.
«Ah! vous voilà! qu'est-il donc arrivé?» dit Moreau, en s'élançant vers
nous, et en m'enlevant, pour ainsi dire, de la voiture.
--Rien, mon ami, rien, sinon qu'on m'a volé mon collier.
«--Mais on a manqué de vous tuer, en vous l'arrachant!
«--Pas du tout: on me l'a enlevé le plus doucement du monde; j'ai eu
affaire à des voleurs de bonne compagnie.
«--Vous n'avez eu aucun mal?
«--Aucun, pas même le mal de la peur. En vérité, ces messieurs s'y sont
pris avec beaucoup d'adresse; ce sont, je vous assure, de fort habiles
gens.
«--Dieu merci! me voilà tranquille.»
Nous finissions à peine ce premier entretien, quand les aides-de-camp du
général revinrent avec quelques officiers de l'état-major. On n'avait pu
retrouver les traces des voleurs; tous ces messieurs étaient d'avis de
porter plainte à l'autorité: déjà ils avaient donné l'éveil à la police;
mais, avec le consentement de Moreau, je fis cesser toutes les
poursuites.
Le souper fut assez gai; Richard était un peu maussade: il ne pouvait se
pardonner sa négligence à porter des regards autour de nous; négligence
qui, disait-il, avait été certainement cause du vol dont je venais
d'être la victime. Quant à moi, quoique je n'eusse témoigné ni
mécontentement, ni frayeur, je sentais un malaise qui m'aurait décidée à
me retirer plus tôt, si je n'eusse craint de causer à Moreau quelque
inquiétude. Pendant tout le repas je fus l'objet des attentions les plus
délicates de sa part; il semblait que le danger auquel il avait pu me
croire exposée pendant quelques minutes redoublât sa tendresse pour moi;
enfin le souper s'acheva, et je pus me livrer au repos dont j'avais
grand besoin.