CHAPITRE XXIII.

Cosimo Vinci.--Enthousiasme du peuple de Venise pour lui.--Perfidie

italienne.--Lavinie.--Belle action de Cosimo.

«À cette époque commençait à briller d'un vif éclat le dernier rejeton

d'une des plus nobles familles de la république. Cosimo Vinci, à peine

âgé de vingt-cinq ans, avait déjà fait ses preuves de courage guerrier,

et déployait un grand talent d'orateur. Il méprisait l'orgueil de la

haute aristocratie vénitienne. Il se montrait toujours ardent à défendre

les droits du peuple.

«Un jour ma camariste favorite accourt vers moi: «Madame, me dit-elle,

venez donc voir un beau spectacle.» Je m'élançai rapidement vers une

galerie qui dominait le pont du _Rialto_, et de là je pus voir Cosimo

que le peuple ramenait en triomphe à son palais. L'air retentissait des

plus vives acclamations; les enfans et les femmes s'approchaient pour

toucher ses habits. Ces cris, cette foule, ces démonstrations de

l'enthousiasme populaire me pénétrèrent d'une vive émotion. En passant

près de mon balcon, Cosimo leva la tête, nos yeux se rencontrèrent; mon

cœur palpitait si vivement que je fus près de m'évanouir. Oh! la

délicieuse peine qu'un premier amour! Cet amour a laissé dans mon âme

des traces ineffaçables, et la mort même m'a rendu plus cher celui qui

en fut l'objet[5]. Lorenzo vint me faire une visite dans la soirée: je

fus triste et maussade; j'aurais voulu parler, et cependant je n'osais

prononcer le nom de l'homme qui occupait toutes mes pensées depuis

quelques instans. Nous entreprîmes une promenade sur l'eau. Mon

gondolier me procura, sans y songer, une jouissance bien vive, celle

d'entendre répéter avec l'expression du plus vif enthousiasme ce nom de

Cosimo qui m'était déjà si cher.

«Assise au fond de la gondole, j'avais voulu que la portière de devant

restât ouverte; Le gondolier, jeune homme plein de franchise et de

gaieté, s'aperçut du silence qui régnait derrière lui, et il entreprit

de le rompre en se retournant: «Votre seigneurie, me dit-il; a-t-elle vu

ce matin le triomphe de notre Cosimo? C'est qu'il est bien à nous,

celui-là! «Que le ciel le bénisse! Je lui ai pris la main; et quelle

bonne grâce il a mise serrer la mienne comme s'il eût été l'un de mes

camarades!»

«L'interpellation du gondolier me mettait à même de lui demander des

détails, de lui adresser quelques questions; mais l'instinct de la

jalousie est quelquefois bien fin. Lorenzo devina ma pensée. J'avais

trouvé moyen de glisser deux sequins dans la main du gondolier. Il

exprima hautement sa reconnaissance en me disant: «Grâce à votre

seigneurie, je vais boire à la santé de notre Cosimo; que le ciel le

rende heureux et protége ses amours!»

«À ces mots, l'indignation se peignit sur le visage de Lorenzo; je

sentis que je m'étais trahie, mais l'expression de son sourire

dédaigneux me parut insultante pour moi, et je résolus de me venger à la

première occasion; cette occasion ne tarda guère à se présenter. À un

grand dîner chez le comte Paoli, où se trouvaient réunis les plus

illustres chefs de la noblesse de Venise, et tous les membres de la

légation autrichienne, je rencontrai la mère de Cosimo. C'était une de

ces femmes rares dans tous les pays du monde, mais surtout en Italie.

Elle avait passé sa jeunesse dans la pratique de toutes les vertus, et

consacré son âge mûr à l'accomplissement des devoirs d'épouse et de

mère. Sa beauté avait été remarquable, et cependant elle était toujours

demeurée à l'abri des traits de la médisance. Le chagrin qu'elle avait

éprouvé de la mort de son mari avait hâté pour elle les approches de la

vieillesse. Sa tendresse maternelle, son attachement exemplaire à ses

devoirs, trouvaient alors une douce récompense dans la piété filiale de

Cosimo; et la vénération publique l'entourait en tous lieux de ses

hommages.

À mon entrée dans le salon, la première personne qui s'offrit à mes yeux

fut cette noble dame. La certitude que son fils ne pouvait être loin

d'elle fit battre plus vivement mon cœur. Un regard sombre que Lorenzo

lança vers l'autre extrémité de la salle m'aida bientôt à découvrir

celui que je cherchais. Lorenzo voulait s'opposer à ce que Cosimo me fût

présenté: je ne répondis à ses remontrances que par une ironie

sanglante. Attachant alors sur moi son regard pénétrant et faux, il me

dit d'une voix affaiblie par la rage qui le dévorait: «Le héros du

peuple est heureux en tout.

«--Oui, répliquai-je trop imprudemment, le héros du peuple est aussi le

mien.»

«Il ne répondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les

sentimens qui se pressaient dans son âme. Dans ce moment même, un parent

de ma mère prenait Cosimo par la main, l'amenait près de l'endroit où

j'étais assise, avec intention de me le présenter. Les lois de

l'étiquette, l'observation des convenances ne sauraient maîtriser l'élan

d'une âme passionnée. L'impression que j'éprouvai à la vue de Cosimo fut

si vive, qu'un cri m'échappa malgré moi; ses yeux se fixèrent sur les

miens, et nous sentîmes tous deux en même temps que nous nous aimions

pour la vie.

«Tout semblait se réunir pour accroître et justifier mon amour. Cosimo,

malgré sa jeunesse, était déjà respecté comme un vieillard. J'ai dit

combien il était cher au peuple: les nobles le haïssaient, mais les

motifs de cette haine, fondée sur ses courageux efforts pour assurer les

libertés publiques, me le rendaient plus cher encore.

«Tel était, ma chère Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais

avec idolâtrie: j'étais aimée de même. Tout entière à ma passion, je ne

vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne

les lui avais pas cachés, et il avait paru accepter l'amitié de sœur que

je lui avais franchement offerte. Le misérable! j'avais mis quelque

confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la

plus noire! N'allez pas croire, ma chère Elzelina, que de tels

caractères se rencontrent à chaque pas en Italie; ce serait juger bien

injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un

Italien se venge, il aime à retourner le poignard dans le sein de la

victime.

«--Vous me faites frémir, ma chère Coralie: mais j'aime mieux penser

avec vous que de tels caractères sont heureusement rares.»

«--Bétina, reprit Coralie sans me répondre, avait toute la confiance de

Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu naître son jeune maître; elle

nourrissait pour lui dans son cœur tous les sentimens d'une mère.

C'était elle qui me recevait dans les visites que je faisais à une

habitation charmante, située sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo

lui avait remis la garde. Un jour, jour de désespoir! enveloppée d'un

voile épais, je descendais avec une entière sécurité dans ma gondole[16]

je me sens tout à coup serrée par deux bras vigoureux, et la voix de

Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en

me débattant, j'aperçois ma mère dans le fond auprès de Lambertini: un

seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo

prononcé avec l'accent du désespoir.

«Infâme! dit ma mère, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu

déshonores ton nom et ta famille! mais tu n'échapperas plus à notre

vigilance.»

«Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je répondis à ma mère. Emportée

par l'excès de la douleur, j'oubliai entièrement le respect que je lui

devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur

produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mère.

Quant à Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard:

j'avais pour lui trop de mépris.

«On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis à la

porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'écriai avec un accent déchirant:

_Non ti vedrò mai più[17]!_ Ce fut l'abbesse qui nous reçut; je me mis à

genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bénédiction.

«Lambertini annonça l'intention de venir me visiter de temps en temps.

Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la

main de ma mère: «Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation,

ne paraîtra plus devant vos yeux, si ce misérable ose jamais mettre les

pieds au couvent.»

«Je passai deux mois dans cet asile de la pénitence, seule et éloignée

du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais à mille pratiques de

dévotion, sans en être ni soulagée ni consolée. Ah! la religion qui

console n'est pas celle qui consiste à observer rigoureusement les

jeûnes et les prières commandées par l'église, c'est celle qui parle au

cœur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!

«Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.

«Hélas! j'étais loin de soupçonner qu'on fût parvenu à le tromper sur

mes sentimens, qu'il devait si bien connaître. Déjà je n'étais plus à

ses yeux qu'une femme parjure et infidèle. Neuf ans s'écoulèrent avant

que je pusse apprendre quels moyens on avait employés pour m'aliéner son

cœur. Lorsque je pénétrai ce mystère d'infamie, les événemens avaient

rendu toute explication inutile: Cosimo n'était plus libre; celle qui

devint son épouse était la fille du duc d'Orzio. À peine avait-elle

atteint l'âge de douze ans, lorsque son père s'occupa, pour la première

fois, de lui choisir un époux. Lavinie ne connaissait déjà point

d'égales pour la beauté; la candeur de son âme répondait à l'élégance et

à la noble régularité de sa taille et de ses traits. L'ambition de son

père était de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la

noblesse italienne.

«Il voulait que Lavinie devînt l'épouse du prince Luc...ni, alors le

plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio

conduisit sa fille à Pise, où était alors la cour. La beauté de Lavinie

attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulièrement

ceux de l'homme à qui son père l'avait secrètement destinée. Quoique

Luc...ni touchât à la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obéi sans

répugnance à la volonté du duc. L'éclat d'un titre, l'abondance et la

variété des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu

suffire au bonheur de son âme innocente et pure; mais cette innocence

même devint la cause de sa perte. Victime de la séduction, perdue par la

publicité même de son malheur, Lavinie fut ramenée à Venise. Le duc

l'enferma dans la partie la plus reculée de son palais, et la livra

seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. À

cette époque, Cosimo était parvenu au plus haut point de sa gloire et de

la faveur populaire. Touché du désespoir d'un vieillard qu'il aimait, et

dont les efforts avaient souvent secondé les siens, pour le succès de la

cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: «Mon père, je ne

veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante pitié. Je

veux rendre à votre fille l'honneur, et à vous le repos. Que Lavinie

devienne mon épouse; qu'à l'abri de mon nom elle vive désormais paisible

et respectée. Mon père, donnez-moi le droit de la protéger. Je ne puis

lui offrir que l'amitié d'un frère: mon cœur est fermé désormais à

l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera

après ma mère ce que je chérirai le plus au monde.»

«Le vieillard pressa Cosimo contre son cœur et l'appela son fils. Il le

conduisit dans une galerie sombre au delà de laquelle Lavinie n'avait

plus le droit de porter ses pas. Là, triste et pensive, elle était

assise près d'une fenêtre, et regardait, dans une muette mélancolie,

descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se

font entendre, elle se lève, se retourne et aperçoit son père. Ses yeux

ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc.

«Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie

de mes vieux jours; lève-toi, et écoute ce que je vais te dire.» Lavinie

aperçoit alors la noble figure de Cosimo: «Vi...ci, poursuit le duc,

consent à te donner sa main; je l'ai nommé mon fils, il sera ton époux.

Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos

ancêtres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que

tu es appelée à porter.»

«Lavinie baisse la tête, tombe encore à genoux, et levant les mains au

ciel: «Moi, dit-elle, je serais l'épouse du noble Cosimo! Mon père, je

ne suis plus digne de lui.»

«Le duc la relève, la presse contre son sein, et la remet aux bras de

Cosimo. Il avait dit à sa mère: «Je veux sauver une femme malheureuse,

Lavinie, si digne de pardon et de pitié!» et sa mère avait répondu:

«Lavinie sera ma fille.» Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription

et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle était digne d'appartenir à un

tel époux.

«Tout fut préparé pour célébrer avec pompe cette union dont la nouvelle

devait causer un étonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique.

Cosimo l'avait bien prévu; il voulait, par cette magnificence et cet

éclat, imposer silence aux méchans, et faire douter que Lavinie eût été

coupable. En attendant que l'instant fixé pour le mariage fût arrivé,

Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'était point l'amour

qui l'y conduisait, non, ma chère Elzelina, Cosimo se croyait en droit

de me mépriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie

savait qu'elle n'était point _aimée par amour_; mais la tendre amitié,

l'estime, les égards qu'il lui témoignait, la rassuraient pleinement sur

le sort qui l'attendait auprès de cet homme généreux dont le dévouement

lui rendait à la fois son honneur et tous ses droits à la considération

publique.

«Cependant, la tourmente politique prenait chaque jour, à Venise, un

nouveau caractère de gravité. Cosimo, toujours fidèle à la cause qu'il

avait embrassée, redoublait d'efforts pour défendre les droits du peuple

contre les prétentions impérieuses de la haute aristocratie. Cette

conduite augmentait le nombre de ses ennemis; et ces ennemis étaient

d'autant plus dangereux que la plupart couvraient leur complot contre

lui du voile de la plus franche amitié. On n'osait pas encore éclater

ouvertement contre un homme qui était, depuis si long-temps, adoré du

peuple; mais on sut le frapper dans la personne de l'ami qu'il

chérissait et qu'il respectait le plus. Obligé de s'absenter de Venise

pendant deux mois, Cosimo trouve à son retour le duc d'Orzio dans les

fers, et près de succomber sous la fausse accusation d'un crime d'état.

De sourdes rumeurs adroitement semées accusaient déjà Cosimo d'être le

complice du duc. Les nobles se liguaient ouvertement contre lui: le

peuple seul restait encore fidèle à son défenseur; mais qu'est-ce que le

peuple dans un état où ses droits ne sont pas déterminés? où la tyrannie

des grands est soutenue par la force qu'ils ont seuls à leur

disposition? Le duc d'Orzio fut exilé de Venise, et ses biens furent

confisqués. Le prince Luc...ni, celui qu'il avait, peu d'années

auparavant, choisi pour gendre, fut un des plus actifs instrumens de sa

perte. Il espérait par là s'assurer plus aisément la possession de

Lavinie, dont les charmes avaient fait sur son cœur une impression qui

ne s'était point effacée; mais Cosimo veillait sur celle qui devait être

son épouse: il l'avait confiée aux tendres soins de sa mère, et lui-même

il avait assuré au duc une retraite sûre et digne de lui, dans le fond

de la Calabre. Le vieillard partit dans l'espérance de devoir bientôt à

son gendre son retour dans sa patrie. Il se flattait de couler

paisiblement ses derniers jours à Venise entre Lavinie et Cosimo. Vain

espoir! La mort seule devait mettre un terme aux malheurs de cette noble

famille, et de celui qui s'était déclaré son soutien.

«Cosimo prouva qu'il se regardait déjà comme l'époux de Lavinie. Il

n'alla pas demander raison au prince Luc...ni, de ses lâches complots

contre l'honneur et la liberté de Lavinie, mais il lui déclara

publiquement que son âge seul le mettait à l'abri d'une juste vengeance,

et que, sans ses cheveux blancs, il aurait eu à donner une satisfaction

éclatante de l'outrage fait au nom d'Orzio.

«Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis cette scène, et déjà Cosimo

remplaçait le duc dans les prisons de Saint-Marc.

«Ici, ma chère Elzelina, va commencer une chaîne de malheurs que je n'ai

point la force de parcourir aujourd'hui. Demain, près de la tombe où

j'ai réuni les cendres de Cosimo et de Lavinie, je vous achèverai ce

pénible récit. Y viendrez-vous avec moi? Ah! mon amie, que de larmes

amères j'ai répandues sur ce tombeau! je vois les vôtres près de

s'échapper de vos yeux; mon Elzelina, puissiez-vous ne connaître jamais

de douleurs semblables à celles qui depuis si long-temps ont empoisonné

ma vie.»

J'étais trop émue pour pouvoir lui répondre. Coralie ne pleurait pas;

mais la pâleur de son beau visage, la sombre expression de ses yeux, le

tremblement de ses lèvres, révélaient mieux que des ruisseaux de larmes

son émotion terrible et profonde. Nous gardâmes quelque temps le

silence. Enfin je me levai; je n'osai la presser de venir passer avec

moi le reste de la journée: je sentis que la solitude pouvait seule

convenir à la situation de mon amie; je respectai sa douleur. Elle serra

doucement la main que je lui tendais, en me disant: «À demain.»

«--À demain,» lui répondis-je, et je partis.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 35 / 43 题