Cosimo Vinci.--Enthousiasme du peuple de Venise pour lui.--Perfidie
italienne.--Lavinie.--Belle action de Cosimo.
«À cette époque commençait à briller d'un vif éclat le dernier rejeton
d'une des plus nobles familles de la république. Cosimo Vinci, à peine
âgé de vingt-cinq ans, avait déjà fait ses preuves de courage guerrier,
et déployait un grand talent d'orateur. Il méprisait l'orgueil de la
haute aristocratie vénitienne. Il se montrait toujours ardent à défendre
les droits du peuple.
«Un jour ma camariste favorite accourt vers moi: «Madame, me dit-elle,
venez donc voir un beau spectacle.» Je m'élançai rapidement vers une
galerie qui dominait le pont du _Rialto_, et de là je pus voir Cosimo
que le peuple ramenait en triomphe à son palais. L'air retentissait des
plus vives acclamations; les enfans et les femmes s'approchaient pour
toucher ses habits. Ces cris, cette foule, ces démonstrations de
l'enthousiasme populaire me pénétrèrent d'une vive émotion. En passant
près de mon balcon, Cosimo leva la tête, nos yeux se rencontrèrent; mon
cœur palpitait si vivement que je fus près de m'évanouir. Oh! la
délicieuse peine qu'un premier amour! Cet amour a laissé dans mon âme
des traces ineffaçables, et la mort même m'a rendu plus cher celui qui
en fut l'objet[5]. Lorenzo vint me faire une visite dans la soirée: je
fus triste et maussade; j'aurais voulu parler, et cependant je n'osais
prononcer le nom de l'homme qui occupait toutes mes pensées depuis
quelques instans. Nous entreprîmes une promenade sur l'eau. Mon
gondolier me procura, sans y songer, une jouissance bien vive, celle
d'entendre répéter avec l'expression du plus vif enthousiasme ce nom de
Cosimo qui m'était déjà si cher.
«Assise au fond de la gondole, j'avais voulu que la portière de devant
restât ouverte; Le gondolier, jeune homme plein de franchise et de
gaieté, s'aperçut du silence qui régnait derrière lui, et il entreprit
de le rompre en se retournant: «Votre seigneurie, me dit-il; a-t-elle vu
ce matin le triomphe de notre Cosimo? C'est qu'il est bien à nous,
celui-là! «Que le ciel le bénisse! Je lui ai pris la main; et quelle
bonne grâce il a mise serrer la mienne comme s'il eût été l'un de mes
camarades!»
«L'interpellation du gondolier me mettait à même de lui demander des
détails, de lui adresser quelques questions; mais l'instinct de la
jalousie est quelquefois bien fin. Lorenzo devina ma pensée. J'avais
trouvé moyen de glisser deux sequins dans la main du gondolier. Il
exprima hautement sa reconnaissance en me disant: «Grâce à votre
seigneurie, je vais boire à la santé de notre Cosimo; que le ciel le
rende heureux et protége ses amours!»
«À ces mots, l'indignation se peignit sur le visage de Lorenzo; je
sentis que je m'étais trahie, mais l'expression de son sourire
dédaigneux me parut insultante pour moi, et je résolus de me venger à la
première occasion; cette occasion ne tarda guère à se présenter. À un
grand dîner chez le comte Paoli, où se trouvaient réunis les plus
illustres chefs de la noblesse de Venise, et tous les membres de la
légation autrichienne, je rencontrai la mère de Cosimo. C'était une de
ces femmes rares dans tous les pays du monde, mais surtout en Italie.
Elle avait passé sa jeunesse dans la pratique de toutes les vertus, et
consacré son âge mûr à l'accomplissement des devoirs d'épouse et de
mère. Sa beauté avait été remarquable, et cependant elle était toujours
demeurée à l'abri des traits de la médisance. Le chagrin qu'elle avait
éprouvé de la mort de son mari avait hâté pour elle les approches de la
vieillesse. Sa tendresse maternelle, son attachement exemplaire à ses
devoirs, trouvaient alors une douce récompense dans la piété filiale de
Cosimo; et la vénération publique l'entourait en tous lieux de ses
hommages.
À mon entrée dans le salon, la première personne qui s'offrit à mes yeux
fut cette noble dame. La certitude que son fils ne pouvait être loin
d'elle fit battre plus vivement mon cœur. Un regard sombre que Lorenzo
lança vers l'autre extrémité de la salle m'aida bientôt à découvrir
celui que je cherchais. Lorenzo voulait s'opposer à ce que Cosimo me fût
présenté: je ne répondis à ses remontrances que par une ironie
sanglante. Attachant alors sur moi son regard pénétrant et faux, il me
dit d'une voix affaiblie par la rage qui le dévorait: «Le héros du
peuple est heureux en tout.
«--Oui, répliquai-je trop imprudemment, le héros du peuple est aussi le
mien.»
«Il ne répondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les
sentimens qui se pressaient dans son âme. Dans ce moment même, un parent
de ma mère prenait Cosimo par la main, l'amenait près de l'endroit où
j'étais assise, avec intention de me le présenter. Les lois de
l'étiquette, l'observation des convenances ne sauraient maîtriser l'élan
d'une âme passionnée. L'impression que j'éprouvai à la vue de Cosimo fut
si vive, qu'un cri m'échappa malgré moi; ses yeux se fixèrent sur les
miens, et nous sentîmes tous deux en même temps que nous nous aimions
pour la vie.
«Tout semblait se réunir pour accroître et justifier mon amour. Cosimo,
malgré sa jeunesse, était déjà respecté comme un vieillard. J'ai dit
combien il était cher au peuple: les nobles le haïssaient, mais les
motifs de cette haine, fondée sur ses courageux efforts pour assurer les
libertés publiques, me le rendaient plus cher encore.
«Tel était, ma chère Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais
avec idolâtrie: j'étais aimée de même. Tout entière à ma passion, je ne
vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne
les lui avais pas cachés, et il avait paru accepter l'amitié de sœur que
je lui avais franchement offerte. Le misérable! j'avais mis quelque
confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la
plus noire! N'allez pas croire, ma chère Elzelina, que de tels
caractères se rencontrent à chaque pas en Italie; ce serait juger bien
injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un
Italien se venge, il aime à retourner le poignard dans le sein de la
victime.
«--Vous me faites frémir, ma chère Coralie: mais j'aime mieux penser
avec vous que de tels caractères sont heureusement rares.»
«--Bétina, reprit Coralie sans me répondre, avait toute la confiance de
Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu naître son jeune maître; elle
nourrissait pour lui dans son cœur tous les sentimens d'une mère.
C'était elle qui me recevait dans les visites que je faisais à une
habitation charmante, située sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo
lui avait remis la garde. Un jour, jour de désespoir! enveloppée d'un
voile épais, je descendais avec une entière sécurité dans ma gondole[16]
je me sens tout à coup serrée par deux bras vigoureux, et la voix de
Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en
me débattant, j'aperçois ma mère dans le fond auprès de Lambertini: un
seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo
prononcé avec l'accent du désespoir.
«Infâme! dit ma mère, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu
déshonores ton nom et ta famille! mais tu n'échapperas plus à notre
vigilance.»
«Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je répondis à ma mère. Emportée
par l'excès de la douleur, j'oubliai entièrement le respect que je lui
devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur
produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mère.
Quant à Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard:
j'avais pour lui trop de mépris.
«On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis à la
porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'écriai avec un accent déchirant:
_Non ti vedrò mai più[17]!_ Ce fut l'abbesse qui nous reçut; je me mis à
genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bénédiction.
«Lambertini annonça l'intention de venir me visiter de temps en temps.
Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la
main de ma mère: «Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation,
ne paraîtra plus devant vos yeux, si ce misérable ose jamais mettre les
pieds au couvent.»
«Je passai deux mois dans cet asile de la pénitence, seule et éloignée
du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais à mille pratiques de
dévotion, sans en être ni soulagée ni consolée. Ah! la religion qui
console n'est pas celle qui consiste à observer rigoureusement les
jeûnes et les prières commandées par l'église, c'est celle qui parle au
cœur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!
«Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.
«Hélas! j'étais loin de soupçonner qu'on fût parvenu à le tromper sur
mes sentimens, qu'il devait si bien connaître. Déjà je n'étais plus à
ses yeux qu'une femme parjure et infidèle. Neuf ans s'écoulèrent avant
que je pusse apprendre quels moyens on avait employés pour m'aliéner son
cœur. Lorsque je pénétrai ce mystère d'infamie, les événemens avaient
rendu toute explication inutile: Cosimo n'était plus libre; celle qui
devint son épouse était la fille du duc d'Orzio. À peine avait-elle
atteint l'âge de douze ans, lorsque son père s'occupa, pour la première
fois, de lui choisir un époux. Lavinie ne connaissait déjà point
d'égales pour la beauté; la candeur de son âme répondait à l'élégance et
à la noble régularité de sa taille et de ses traits. L'ambition de son
père était de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la
noblesse italienne.
«Il voulait que Lavinie devînt l'épouse du prince Luc...ni, alors le
plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio
conduisit sa fille à Pise, où était alors la cour. La beauté de Lavinie
attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulièrement
ceux de l'homme à qui son père l'avait secrètement destinée. Quoique
Luc...ni touchât à la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obéi sans
répugnance à la volonté du duc. L'éclat d'un titre, l'abondance et la
variété des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu
suffire au bonheur de son âme innocente et pure; mais cette innocence
même devint la cause de sa perte. Victime de la séduction, perdue par la
publicité même de son malheur, Lavinie fut ramenée à Venise. Le duc
l'enferma dans la partie la plus reculée de son palais, et la livra
seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. À
cette époque, Cosimo était parvenu au plus haut point de sa gloire et de
la faveur populaire. Touché du désespoir d'un vieillard qu'il aimait, et
dont les efforts avaient souvent secondé les siens, pour le succès de la
cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: «Mon père, je ne
veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante pitié. Je
veux rendre à votre fille l'honneur, et à vous le repos. Que Lavinie
devienne mon épouse; qu'à l'abri de mon nom elle vive désormais paisible
et respectée. Mon père, donnez-moi le droit de la protéger. Je ne puis
lui offrir que l'amitié d'un frère: mon cœur est fermé désormais à
l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera
après ma mère ce que je chérirai le plus au monde.»
«Le vieillard pressa Cosimo contre son cœur et l'appela son fils. Il le
conduisit dans une galerie sombre au delà de laquelle Lavinie n'avait
plus le droit de porter ses pas. Là, triste et pensive, elle était
assise près d'une fenêtre, et regardait, dans une muette mélancolie,
descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se
font entendre, elle se lève, se retourne et aperçoit son père. Ses yeux
ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc.
«Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie
de mes vieux jours; lève-toi, et écoute ce que je vais te dire.» Lavinie
aperçoit alors la noble figure de Cosimo: «Vi...ci, poursuit le duc,
consent à te donner sa main; je l'ai nommé mon fils, il sera ton époux.
Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos
ancêtres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que
tu es appelée à porter.»
«Lavinie baisse la tête, tombe encore à genoux, et levant les mains au
ciel: «Moi, dit-elle, je serais l'épouse du noble Cosimo! Mon père, je
ne suis plus digne de lui.»
«Le duc la relève, la presse contre son sein, et la remet aux bras de
Cosimo. Il avait dit à sa mère: «Je veux sauver une femme malheureuse,
Lavinie, si digne de pardon et de pitié!» et sa mère avait répondu:
«Lavinie sera ma fille.» Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription
et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle était digne d'appartenir à un
tel époux.
«Tout fut préparé pour célébrer avec pompe cette union dont la nouvelle
devait causer un étonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique.
Cosimo l'avait bien prévu; il voulait, par cette magnificence et cet
éclat, imposer silence aux méchans, et faire douter que Lavinie eût été
coupable. En attendant que l'instant fixé pour le mariage fût arrivé,
Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'était point l'amour
qui l'y conduisait, non, ma chère Elzelina, Cosimo se croyait en droit
de me mépriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie
savait qu'elle n'était point _aimée par amour_; mais la tendre amitié,
l'estime, les égards qu'il lui témoignait, la rassuraient pleinement sur
le sort qui l'attendait auprès de cet homme généreux dont le dévouement
lui rendait à la fois son honneur et tous ses droits à la considération
publique.
«Cependant, la tourmente politique prenait chaque jour, à Venise, un
nouveau caractère de gravité. Cosimo, toujours fidèle à la cause qu'il
avait embrassée, redoublait d'efforts pour défendre les droits du peuple
contre les prétentions impérieuses de la haute aristocratie. Cette
conduite augmentait le nombre de ses ennemis; et ces ennemis étaient
d'autant plus dangereux que la plupart couvraient leur complot contre
lui du voile de la plus franche amitié. On n'osait pas encore éclater
ouvertement contre un homme qui était, depuis si long-temps, adoré du
peuple; mais on sut le frapper dans la personne de l'ami qu'il
chérissait et qu'il respectait le plus. Obligé de s'absenter de Venise
pendant deux mois, Cosimo trouve à son retour le duc d'Orzio dans les
fers, et près de succomber sous la fausse accusation d'un crime d'état.
De sourdes rumeurs adroitement semées accusaient déjà Cosimo d'être le
complice du duc. Les nobles se liguaient ouvertement contre lui: le
peuple seul restait encore fidèle à son défenseur; mais qu'est-ce que le
peuple dans un état où ses droits ne sont pas déterminés? où la tyrannie
des grands est soutenue par la force qu'ils ont seuls à leur
disposition? Le duc d'Orzio fut exilé de Venise, et ses biens furent
confisqués. Le prince Luc...ni, celui qu'il avait, peu d'années
auparavant, choisi pour gendre, fut un des plus actifs instrumens de sa
perte. Il espérait par là s'assurer plus aisément la possession de
Lavinie, dont les charmes avaient fait sur son cœur une impression qui
ne s'était point effacée; mais Cosimo veillait sur celle qui devait être
son épouse: il l'avait confiée aux tendres soins de sa mère, et lui-même
il avait assuré au duc une retraite sûre et digne de lui, dans le fond
de la Calabre. Le vieillard partit dans l'espérance de devoir bientôt à
son gendre son retour dans sa patrie. Il se flattait de couler
paisiblement ses derniers jours à Venise entre Lavinie et Cosimo. Vain
espoir! La mort seule devait mettre un terme aux malheurs de cette noble
famille, et de celui qui s'était déclaré son soutien.
«Cosimo prouva qu'il se regardait déjà comme l'époux de Lavinie. Il
n'alla pas demander raison au prince Luc...ni, de ses lâches complots
contre l'honneur et la liberté de Lavinie, mais il lui déclara
publiquement que son âge seul le mettait à l'abri d'une juste vengeance,
et que, sans ses cheveux blancs, il aurait eu à donner une satisfaction
éclatante de l'outrage fait au nom d'Orzio.
«Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis cette scène, et déjà Cosimo
remplaçait le duc dans les prisons de Saint-Marc.
«Ici, ma chère Elzelina, va commencer une chaîne de malheurs que je n'ai
point la force de parcourir aujourd'hui. Demain, près de la tombe où
j'ai réuni les cendres de Cosimo et de Lavinie, je vous achèverai ce
pénible récit. Y viendrez-vous avec moi? Ah! mon amie, que de larmes
amères j'ai répandues sur ce tombeau! je vois les vôtres près de
s'échapper de vos yeux; mon Elzelina, puissiez-vous ne connaître jamais
de douleurs semblables à celles qui depuis si long-temps ont empoisonné
ma vie.»
J'étais trop émue pour pouvoir lui répondre. Coralie ne pleurait pas;
mais la pâleur de son beau visage, la sombre expression de ses yeux, le
tremblement de ses lèvres, révélaient mieux que des ruisseaux de larmes
son émotion terrible et profonde. Nous gardâmes quelque temps le
silence. Enfin je me levai; je n'osai la presser de venir passer avec
moi le reste de la journée: je sentis que la solitude pouvait seule
convenir à la situation de mon amie; je respectai sa douleur. Elle serra
doucement la main que je lui tendais, en me disant: «À demain.»
«--À demain,» lui répondis-je, et je partis.