Conversation au sujet de Coralie.--Je la vois du consentement de
Moreau.--Le proscrit.--Dévouement de Lavinie.
Après avoir successivement adopté et rejeté vingt moyens différens qui
s'offraient à mon esprit pour obtenir de Moreau la permission que je lui
demandais de cultiver l'amitié de madame Lambertini, je résolus de
m'expliquer avec lui sans détour, et de lui parler le langage de la plus
entière franchise. Je mis cependant d'abord en œuvre une petite ruse que
je savais très propre à me le rendre favorable.
Il était toujours charmé, lorsque le matin, entre six et sept heures, je
lui envoyais dire par ma femme de chambre que j'étais éveillée, et que
je le priais de venir un moment dans ma chambre. Ce moment était
toujours celui de la causerie intime qui a tant de charmes pour deux
âmes qui s'entendent bien. Alors nous nous parlions à cœur ouvert, et il
n'y avait point de secrets entre nous. Dès qu'il m'abordait, le nuage
qui obscurcissait son front commençait à s'éclaircir, et bientôt se
dissipait entièrement; éprouvait-il quelque contrariété un peu grave, ma
gaieté naturelle ne tardait pas à lui rendre ce calme d'esprit dont il
ne sortait pas habituellement; son âme était-elle irritée par l'attente
ou la nouvelle d'une injustice du Directoire, j'effaçais bientôt cette
impression pénible en réveillant ses souvenirs de gloire. Je lui parlais
de ses hauts faits d'armes, des services qu'il avait rendus à son pays,
et le sourire revenait bientôt sur ses lèvres. Tel était mon ascendant
sur lui, qu'un regard, un mot de ma bouche suffisait pour lui faire
oublier ses inquiétudes ou ses chagrins.
Moreau ce jour-là fut le premier à amener l'entretien sur Coralie. «Eh
bien! me dit-il, vous ne me parlez pas de votre nouvelle amie; vous avez
cependant passé avec elle une grande partie de la journée d'hier. La
trouvez-vous toujours également digne d'intérêt?
«--Plus digne que jamais, m'écriai-je vivement: avant peu j'espère vous
voir partager mon amitié pour elle. Je n'ai entendu encore que le récit
d'une partie de ses malheurs.
«--Vous voulez rire, ma chère amie. Ses malheurs? dites-vous. Elle, des
malheurs! elle, la maîtresse d'un prince! sans doute elle pourrait vous
raconter ceux qu'elle a causés, mais sa franchise italienne n'ira point
jusque là.
«--Vous êtes bien injuste pour madame Lambertini, et cependant je ne
connais personne qui soit plus à plaindre qu'elle sous bien des
rapports. Objet de la haine d'une mère dès sa première enfance, plus
tard elle a perdu l'homme à qui elle avait voué un inviolable amour;
sont-ce bien là des malheurs réels?»
En parlant, j'avais pris la main de Moreau; mes regards plaidaient la
cause de Coralie: «Suspendez encore votre jugement, lui dis-je, jusqu'à
ce que vous ayez entendu tout ce que j'ai à vous dire; me le
promettez-vous?» Un sourire d'incrédulité fut sa seule réponse; mais
enhardie par la douce expression de ses yeux, je lui demandai si je
n'aurais pas la liberté de passer, ce jour-là même, une partie de la
matinée avec madame Lambertini. À l'instant la physionomie de Moreau
prit une teinte plus sombre; il porta sur moi un regard pénétrant:
«Elzelina, me dit-il, vous savez combien est grande ma confiance en
vous. Le moindre doute sur votre sincérité me tuerait... Assurez-moi que
madame Lambertini ne vous a point parlé de moi, qu'elle ne vous a fait
aucune question sur mon compte.
«--Je vous le jure, mon cher ami, repris-je avec chaleur: ma bouche
seule a prononcé votre nom. C'est toujours un besoin pressant pour mon
cœur que d'apprendre à tous ceux qui m'approchent combien vous me rendez
heureuse. Mais pourquoi craindre les questions de Coralie? Pourquoi lui
attribuer des intentions qui pourraient vous être nuisibles? Elle est
vraiment bonne, pleine de franchise, et toute dévouée au parti français.
Sûre que ses secrets ne peuvent être mieux confiés à qui que ce soit
qu'à vous-même, je vais vous redire les confidences qu'elle m'a faites.
Croyez-le, mon ami; je ne voudrais pas contracter une liaison qui vous
déplût; mais il me serait bien pénible de rompre tout commerce d'amitié
avec Coralie.» Je pus lire sur sa figure le plaisir que lui causait mon
langage, et, sans hésiter davantage, je commençai mon récit.
Il faut en convenir, je brodai un peu l'histoire, et je glissai
adroitement sur tout ce qui pouvait déplaire à mon auditeur. Il ne
fallait pas l'effrayer; et je sentais que j'aurais besoin de plus
d'indulgence quand il faudrait plus tard en venir à la liaison de madame
Lambertini avec l'archiduc, à ce contrat d'opprobre et de scandale,
comme l'appelait Moreau. J'appuyai donc sur tout ce qui pouvait
justifier Coralie d'une vile cupidité. Je cherchai ensuite à convaincre
le général qu'il avait tort de redouter les vues politiques de Coralie
sur moi, et je terminai en m'engageant à rompre sur-le-champ toute
liaison avec elle si jamais il lui arrivait de me faire la moindre
ouverture qui justifiât les soupçons de Moreau.
Il me parut moins touché et moins convaincu que je ne l'avais espéré.
Afin de couper court à toutes réflexions fâcheuses de sa part, je lui
dis gaiement: «Voici mon exorde, en attendant ma péroraison; la suite à
demain, comme disent les journaux, ou, si vous l'aimez mieux, à ce soir.
Vous allez me trouver bien peu faite pour garder un secret, ajoutai-je
sans attendre sa réponse. Voilà pourtant le danger de prendre une
confidente comme moi. Si j'avais des secrets pour ma part, je ne
voudrais les confier qu'à un être qui fût entièrement isolé du monde, et
dont le cœur fût libre de toute affection tendre.»
Il me serra la main de la façon la plus expressive. Afin de lui
complaire, je résolus de différer jusqu'au lendemain la nouvelle visite
que j'avais promise à Coralie. Je lui fis agréer mes excuses dans un
petit billet que je lui adressai, en lui rappelant que nous étions
toutes deux, ce jour-là même, d'un grand dîner chez le comte Luosi, et
que je m'estimerais bien heureuse de l'y rencontrer. À mon arrivée,
madame Lambertini eut peine à contenir le désir violent qu'elle avait de
me parler. Je lui expliquai, en peu de mots, les motifs du retard de ma
visite. Elle eut lieu d'être très satisfaite des égards que lui témoigna
le général Moreau pendant le reste de la soirée. Une simple marque de
déférence de sa part devenait un titre aux attentions les plus
empressées de tous les Français qui se trouvaient alors à Milan. Combien
je sus gré à Moreau de cette nouvelle preuve de bonté!
Le lendemain, et du consentement de Moreau, je me rendis chez Coralie:
elle avait espéré que nous passerions toute la journée ensemble; je ne
pouvais au contraire lui donner que quelques heures. Il fallut donc
renoncer au projet que nous avions formé l'avant-veille, d'aller visiter
ensemble le tombeau de Cosimo et de Lavinie. Ce fut dans le même cabinet
où déjà elle avait, devant moi, répandu tant de pleurs, qu'elle acheva
le récit des malheurs de sa jeunesse:
«Ma chère amie, dit-elle, je vous ai promis de dérouler à vos yeux le
tableau de grandes infortunes. Vous allez voir si je vous ai trompée:
«Ce fut Odoardo Albergati qui parvint à faire évader Cosimo de la prison
où le tenaient renfermé ses ennemis et ceux du duc d'Orzio. Ses
persécuteurs ne comptaient l'en faire sortir que pour le conduire à la
mort. Albergati entraîna son ami dans une maison située sur les bords de
la Brenta, et qui lui appartenait en propre. Là, il était facile de
prendre en secret toutes les mesures qui pouvaient garantir la sûreté de
Cosimo. Mais il fallait d'abord chercher un asile sur une terre
étrangère: Cosimo ne le voulut pas; Albergati employa d'abord tout
l'ascendant de l'amitié, puis il lui fallut recourir à l'autorité plus
imposante de la mère de Cosimo, pour empêcher son imprudent ami d'aller
livrer sa tête à la haine de ses persécuteurs. Cosimo ne put résister
aux prières, aux larmes, au désespoir de sa mère: il promit enfin de
vivre et de fuir, si la fuite seule pouvait assurer ses jours.
«Cependant, Venise voyait chaque jour ses oppresseurs immoler de
nouvelles victimes. L'oncle maternel d'Albergati, Capello, venait
lui-même de succomber. La mère de Cosimo, en le quittant vers le milieu
de la nuit, était retournée à Venise. Elle arrive à son palais où la
jeune Lavinie avait trouvé un asile: Lavinie avait disparu. Informée des
dangers qui menaçaient Cosimo, elle était partie, après avoir écrit
quelques lignes à sa mère adoptive pour l'informer de sa détermination.
Les voici, ces lignes, ma chère Elzelina, dit Coralie, en tirant un
papier de son sein: ce fut Albergati qui me remit plus tard cette lettre
adressée à la mère de Cosimo:
«Ô vous, qui avez daigné m'ouvrir vos bras, qui avez bien voulu
voir en moi l'épouse de votre fils, ô ma mère! je vais remplir mon
devoir, je vais suivre mon époux. Ne tremblez plus pour lui; mon
amour veillera sur cette tête si chère; ma présence, je l'espère,
adoucira pour lui les rigueurs de l'exil, et je partagerai tous les
maux qui pourraient l'atteindre encore. Priez pour vos deux enfans,
ô ma noble mère! mère de Cosimo, bénissez-nous: mon père aussi nous
a bénis au jour de sa proscription. Je suis bien jeune encore, mais
je sais déjà souffrir: mère de Cosimo, priez pour nous.
«LAVINIE D'ORZIO.»
«La comtesse restait seule au milieu de son vaste palais. Cette solitude
ne tarda pas à lui devenir insupportable, et elle ne tarda pas à se
retirer dans le couvent de Sainte-Ursule qui m'avait d'abord servi de
prison, et d'où l'on venait de me faire sortir pour me traîner à la cour
de Milan. À peine la comtesse fut-elle arrivée dans cette retraite de
son choix, que l'ordre fut donné de l'y garder prisonnière.
«Albergati cacha soigneusement à Cosimo ce nouveau malheur. Mais il
pouvait encore le déterminer à fuir, et, d'un autre côté, il ne pouvait
le retenir dans l'asile qui seul le garantissait encore, qu'en le
flattant de la chute prochaine de ses persécuteurs. Il se chargeait des
lettres que Cosimo adressait à ceux de ses partisans dont il connaissait
mieux la fidélité et l'énergie: mais, au lieu de faire parvenir ces
lettres qui auraient pu trahir le secret de la retraite de Cosimo, il
les livrait aux flammes. Cosimo était proscrit; s'il reparaissait, sa
tête devait tomber sur-le-champ. Il ne l'ignorait pas, et cependant il
s'obstinait à ne point s'éloigner de Venise. Bientôt il apprit l'indigne
traitement qu'on faisait subir à sa mère, et la disparition de Lavinie.
Il ne pouvait échapper à l'officieuse surveillance d'Albergati; mais il
roulait dans son esprit mille projets de vengeance qu'il lui tardait de
mettre enfin à exécution.
«Ce n'était jamais que pendant la nuit qu'il errait dans les vastes
jardins de la _Villa_. Une nuit donc, il alla s'asseoir, suivant sa
coutume, sous un arbre qu'il avait appelé l'_Orme du souvenir_. C'était
là que se donnaient toujours rendez-vous les deux amis dans leur
première jeunesse. Agité par ses pensées sinistres, Cosimo se lève
bientôt, et commence à marcher d'un pas tantôt lent, tantôt rapide.
Soudain une figure blanche se dessine à quelque distance; elle semble
glisser sur le gazon. Une femme s'élance enfin dans les bras de Cosimo,
en s'écriant: «_Con te vivere, con te morire_.»
«C'était Lavinie; sa voix, son langage si laconique et cependant si
expressif, portèrent dans l'âme de Cosimo une joie si vive, lui
inspirèrent une reconnaissance si passionnée que pendant quelques
minutes elle put se croire aimée.
«La présence de Lavinie, les tendres soins qu'elle prodiguait à Cosimo
répandaient sur sa solitude un charme qu'il n'avait pas connu
jusqu'alors. Elle aimait Cosimo de toutes les forces de son âme;
long-temps elle s'aveugla sur la nature du sentiment qu'il éprouvait
pour elle. Cosimo sentait tout le prix de la tendresse dont il était
l'objet; mais il ne pouvait la payer d'un parfait amour. S'apercevait-il
combien Lavinie se méprenait sur les témoignages de sa reconnaissance et
de son affection, alors il devenait froid, quelquefois même injuste.
Lavinie supportait en silence des bizarreries et des caprices qu'elle
expliquait par les inquiétudes toujours croissantes de Cosimo, et
redoublait de tendresse pour le consoler. Mais ces preuves d'un amour si
peu mérité sous quelques rapports devenaient chaque jour plus pénibles
pour le malheureux qui m'aimait encore. Sa tristesse prenait une teinte
plus sombre. Albergati, qui le croyait épris de Lavinie, ne concevait
rien à l'état de son âme.
«Un soir ils étaient tous deux assis l'un près de l'autre; Cosimo, après
avoir gardé long-temps un morne silence, ouvrit enfin son cœur à
Albergati, et lui déclara son intention de partir sans délai: «Je suis
proscrit, dit-il; dans ma position je ne puis me lier par aucun acte
public: mon mariage avec Lavinie doit donc être encore retardé. C'est à
toi, mon ami, que je la confierai. Tu veilleras sur elle, tandis que moi
j'irai rejoindre le comte de Saluces. Si je ne parviens pas à délivrer
Venise, je mourrai du moins pour la cause que j'ai toujours défendue.»
«Albergati chercha vainement à combattre cette résolution; en vain il
tenta d'émouvoir Cosimo par le tableau du désespoir auquel il allait
livrer sa malheureuse compagne. «Je ne puis l'aimer d'amour, répondit
Cosimo. Rester près d'elle, la laisser s'enivrer d'une funeste erreur,
voilà ce qui me devient à chaque instant plus pénible. Je n'ai que trop
long-temps soutenu ce rôle indigne de moi: je ne puis le soutenir
davantage; je veux partir sans retard.»
«À ces mots, il se jeta dans les bras d'Albergati, et celui-ci, vaincu
enfin, jura de devenir le protecteur de Lavinie. Ils regagnèrent par de
longs détours la grotte obscure où Cosimo se dérobait pendant le jour à
tous les yeux, et que l'amitié d'Albergati avait su rendre habitable.
Ils n'y trouvèrent pas Lavinie; alors ils entrèrent dans un sentier
détourné qu'elle aimait à parcourir. Ils ne l'y rencontrèrent pas
davantage. Ils courent aussitôt sur le rivage, consument près d'une
heure en inutiles recherches, puis reviennent encore vers la grotte,
bourrelés d'inquiétude, mais conservant encore l'espérance de voir
reparaître Lavinie. Elle n'y était pas: un papier posé sur une table,
auprès de la lampe, frappe soudain la vue de Cosimo. Il le saisit, et
parcourt avidement les premières lignes tracées d'une main tremblante.
«Ah! je suis son bourreau, s'écrie-t-il douloureusement; il faut la
retrouver ou mourir;» et aussitôt il s'élance hors de la grotte.
Albergati, qu'une ancienne blessure à la jambe mettait dans
l'impossibilité de courir sur ses pas, le perd bientôt de vue dans
l'obscurité: il l'appelle en vain. Relevant alors la lettre que Cosimo
avait jetée loin de lui, il y cherche quelques renseignemens sur les
motifs de la disparition inattendue de Lavinie. Voici cette lettre, ma
chère Elzelina: elle a depuis long-temps passé dans mes mains: lisez-en
vous-même le contenu.»
J'obéis; et je lus avec une émotion profonde les lignes que je transcris
ici:
«Tout est fini pour moi, Cosimo. J'étais cachée à quelques pas derrière
vous tout à l'heure, et j'ai entendu la révélation que tu as faite à
Albergati de tes sentimens les plus secrets: c'est t'en dire assez; mais
avant de nous séparer pour jamais, il faut que tu connaisses le cœur de
la pauvre Lavinie. Tu ne peux l'aimer _d'amour_! Ah! Cosimo, devais-tu
donc alors lui témoigner d'autres sentimens que ceux d'un frère? Les
hommes ne savent pas qu'une femme qui aime seule commence déjà à être
heureuse. Pourquoi m'avoir si long-temps permis d'espérer un bonheur
plus grand encore? Ah! pardonne-moi ce reproche; il n'est point sorti de
ce cœur qui te dut quelques instans de félicité, et que la mort seule
pourrait empêcher de battre pour toi. Vous ne pouvez m'aimer d'amour!
L'image d'une autre vous suivait près de moi! Lorsque vos yeux se
fixaient sur les miens, lorsque votre bouche souriait à mes caresses,
c'était elle, et non pas moi, qui occupait votre pensée. Vous étiez
parjure envers elle Cosimo, et vous trahissiez la confiance que je
mettais en vous! Cosimo, c'est toi qui me donnes la mort! Mais non, je
vivrai pour que tu ne sois pas tourmenté du remords d'avoir causé ma
perte. Je pars; j'emporte l'affreuse certitude de n'avoir rien pu faire
pour ton bonheur, d'avoir même, par ma présence, ajouté à tes maux,
lorsque le sacrifice de ma vie m'eût coûté si peu pour les adoucir! Je
pars, je vais traîner ma vie dans une de ces chaumières situées au
milieu des campagnes où ma famille fut si long-temps puissante et
honorée. Je subis la malédiction de ma mère dans toute son affreuse
étendue; mais les paysans qui m'ont connue plus heureuse ne refuseront
pas du pain et un abri à la fille de leur noble protecteur. Adieu,
Cosimo; je n'emporte pas votre portrait; gardez-le, il ne doit
appartenir qu'à une femme plus heureuse que moi. Adieu.»
«--Quel amour! dis-je à Coralie.
«--Oui, me répondit-elle; mais moi, croyez-vous que je l'aimasse moins?
Et cependant, je ne pus le sauver!»
Elle pâlit, détourna la tête, et, d'une voix plus basse, elle continua
son récit.