Visite chez Gaëtana.--_Il paradiso_.--Une mère jalouse et rivale de sa
fille.--Mœurs des italiennes.--Un mariage forcé.
Le lendemain matin avant dix heures, nous étions en route, Coralie et
moi, pour nous rendre chez Gaëtana: nous la trouvâmes encore au lit;
elle avait devant elle le portrait et les lettres du perfide. Ses traits
charmans étaient altérés par le chagrin, et ses yeux encore rouges des
pleurs qu'elle venait de verser.
La générosité du cœur de madame Lambertini était si universellement
connue, que son aspect, loin d'humilier Gaëtana, sembla d'abord lui
promettre un adoucissement à la douleur qui l'accablait. Le premier
mouvement de la jeune femme fut de se jeter dans les bras de Coralie,
comme si elle eût eu déjà la certitude d'y trouver des consolations.
Madame Lambertini la laissa sangloter assez long-temps sans lui adresser
autre chose que ces mots affectueux qui provoquent la confiance, et
adoucissent l'amertume du chagrin: puis, avec ce ton insinuant et
persuasif, que la raison prenait toujours dans sa bouche, elle essaya de
lui démontrer la nécessité de renoncer à une passion qui ne pouvait que
faire son malheur, dès lors qu'elle n'était plus partagée. Ses paroles
coulaient avec une douceur charmante et semblaient dictées par une
affection toute maternelle. La justesse des réflexions de Coralie,
l'évidence des vérités cruelles qu'elle ne dissimulait pas, arrachaient
par fois à la bouche de Gaëtana des promesses que son cœur démentait
bientôt. Des sanglots venaient alors interrompre sa voix; elle
s'écriait, comme malgré elle: «Ah! je l'aime plus que jamais; je sens
que j'en mourrai.» Après avoir épuisé près de Gaëtana tous les efforts
de la pitié la plus tendre, nous la quittâmes sans pouvoir obtenir
d'elle de s'abandonner au soin que nous aurions pris de la distraire de
sa douleur, en l'emmenant avec nous. Elle voulait rester seule pour
pleurer en liberté: son cœur du moins était soulagé d'un grand poids;
elle savait maintenant que cette rivale qu'elle avait tant redoutée
jusqu'alors, loin d'accueillir les vœux de l'infidèle, l'avait toujours
traité, et le traiterait toujours avec dédain. Gaëtana avait l'esprit
assez juste pour sentir toute la supériorité de Coralie, et c'était
beaucoup pour elle que de penser qu'elle n'avait plus à craindre, une
telle concurrence.
Il était deux heures après midi quand nous sortîmes de chez Gaëtana.
Coralie, ni moi, n'étions tentées d'aller nous montrer à la promenade
monotone du Cours: nous étions d'ailleurs encore dans un négligé matinal
qui ne nous permettait pas d'affronter les regards. Incertaines du parti
que nous allions prendre, nous nous regardions en silence, sans rien
décider. Enfin l'ordre fut donné de nous conduire au pont _della Madona,
strada di Loretta_. Coralie aimait comme moi la campagne. Nous
descendîmes, laissant notre voiture nous suivre à quelque distance,
tandis que nous marchions en causant le long du ruisseau. Nous arrivâmes
ainsi à un petit jardin planté d'arbres fort touffus, et dans lequel de
riches parterres offraient la réunion des fleurs les plus variées. Une
haie fort basse le séparait du chemin: «_O Dio! che paradiso_!» s'écria
madame Lambertini.
«--_Si, e senza timore del tentatore_,» répondis-je en franchissant la
barrière près de laquelle nous venions d'arriver. Coralie imita mon
exemple: à chaque pas de nouvelles exclamations trahissaient notre
surprise: il était impossible de trouver une plus agréable retraite. Le
soin avec lequel ce jardin paraissait cultivé, le goût qui en avait
dirigé les dessins, tout semblait annoncer que cet Éden plaisait fort à
celui ou à celle qui l'habitait. Entre les arbres on apercevait une
jolie maisonnette. Je marchais en avant, et, la première, je vis venir à
nous une femme d'environ soixante et dix ans, qui tenait par la main une
jolie petite fille. Dans ce moment, j'écartais les branches de quelques
arbustes qui obstruaient le passage; je me tournais vers Coralie et je
l'engageais du geste à avancer, lorsque tout-à-coup je la vis pâlir,
porter la main sur son cœur et chanceler. «Qu'avez-vous?» m'écriai-je en
m'élançant vers elle, Coralie ne me répond pas; ses yeux demeurent fixés
sur la vieille femme qui arrive bientôt près de nous.
«Vous êtes Vénitienne!» dit Coralie d'une voix émue, et en continuant à
la regarder attentivement?
«--Oui, madame.
«--Vous avez servi la famille Vi...ci?
«--_Santissima Vergine_! Oui, c'est moi, la pauvre Bétina; et vous,
_illustrissima_, ah! c'est vous, c'est bien vous, je vous reconnais
maintenant!»
Et Bétina tomba presqu'évanouie aux pieds de madame Lambertini qui
respirait à peine. Sans pouvoir proférer un seul mot, elle fait signe à
la pauvre vieille de se lever; et, lui prenant affectueusement la main,
elle la pressa à plusieurs reprises sur son cœur.
«--Bétina, dit-elle d'une voix entrecoupée, voudrez-vous bien quitter
vos maîtres actuels, pour venir vivre auprès de moi, et finir doucement
vos jours dans ma maison?
«--Si je le veux! ah! madame, s'écria Bétina transportée de joie; mais,
pour accepter définitivement votre proposition, je suis forcée
d'attendre le retour de ma maîtresse. Elle est en voyage avec un général
français, et ne doit revenir que dans six jours.»
Dans le premier moment de cette singulière reconnaissance, j'avais voulu
m éloigner; mais Coralie s'y était formellement opposée: «Restez,
m'avait-elle dit; restez, je vous en conjure, vous n'êtes pas de trop
ici. Quels souvenirs doux et cruels la vue de cette pauvre Bétina vient
de réveiller en moi! Lorsque je l'ai connue jadis, elle appartenait à la
mère du seul homme que j'aie jamais aimé. Je vous dirai tout... Oui,
j'ai besoin de tout vous dire: vous, du moins, vous ne me soupçonnez pas
d'avoir un cœur ambitieux. Vous apprendrez combien je fus malheureuse,
et vous me plaindrez?»
Je restai donc autant pour complaire aux désirs de Coralie que pour
satisfaire ma curiosité vivement excitée par l'incident dont je venais
d'être le témoin.
Bétina prévint nos questions en nous apprenant qu'elle était au service
de la fille d'un jardinier fleuriste de Parme, que le général Le B***
avait logée dans cette petite maison où elle vivait en grande dame, _da
signora_, comme elle disait, en haussant légèrement les épaules, et en
faisant un signe de croix. C'était nous en dire autant que nous en
voulions savoir. Nous entrâmes dans la maison: partout régnait une
élégante simplicité. Les murs de chaque chambre étaient tapissés de
paysages; des vases remplis des plus belles fleurs ornaient les tables
et parfumaient l'air. Dans un joli cabinet de toilette, nous trouvâmes,
suspendu à la muraille, un habillement complet de paysanne. Cette vue
nous donna meilleure idée déjà jeune fille qui, dans son égarement,
restait encore fidèle aux souvenirs de son innocence. Elle avait sans
doute été chère à sa famille; et cependant elle l'avait abandonnée pour
aller chercher la honte et le remords dans les bras d'un ravisseur.
Cette pensée m'affligea. Coralie s'était éloignée pour quelques instans
avec Bétina. Je me trouvais seule dans un cabinet où quelques lignes que
j'avais vues tracées, comme par hasard, sur le papier, m'avaient déjà
fait soupçonner que la dame de ce joli manoir avait perdu la paix de
l'âme. Je détachai une feuille de mon souvenir, et j'écrivis au crayon,
en italien, les phrases suivantes que je traduis ici:
«Si jamais le malheur ou le repentir viennent troubler l'âme de
mademoiselle Rosa, qu'elle vienne sans crainte demander asile à madame
Moreau, _casa Faguani, via San-Pietro_. Elle trouvera dans cette maison
une amie qui ne négligera rien pour la consoler et lui obtenir le pardon
de son père.»
Je rentrai dans la chambre à coucher, et je glissai furtivement ce
billet, entre le mur et le bénitier, bien certaine que la main du
général Le B*** n'irait pas surprendre jusque là les secrets de sa
maîtresse. Tout cela porte, je le sens, une couleur romanesque; et l'on
me trouvera peut-être ridicule de travailler aussi ardemment à la
conversion d'autrui, moi qui n'avais pas su me préserver de si grandes
fautes. Mais souvent, dans le cours de ma vie, j'ai eu de ces
inspirations subites auxquelles j'ai toujours obéi sans hésiter; et deux
fois j'ai eu le bonheur de sauver deux femmes bien dignes de pitié.
Malheureusement je n'ai jamais su pratiquer pour moi-même la morale tant
soit peu sévère que j'ai quelquefois prêchée avec succès.
Je rejoignis bientôt madame Lambertini, et nous regagnâmes ensemble
notre voiture. «Nous allons chez moi, me dit-elle: y consentez-vous?
«--Oui, sans doute, j'y consens, répondis-je, en fixant les yeux sur ce
beau visage altéré par la pâleur.
«--Je désire, dès aujourd'hui, reprit-elle, vous confier un secret dont
vous serez seule dépositaire.»
Nous arrivâmes bientôt chez elle. Après avoir fait défendre sa porte à
tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus reculé de son vaste
appartement: là elle me montra sur la toile une de ces superbes têtes
d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'était une de ces
physionomies pleines d'âmes et de génie où les femmes passionnées
trouvent _toute une existence d'amour_. Au dessous du portrait étaient
gravés ces mots: _era lui_[14]. Immobile, je craignais de prononcer un
seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais
celle de Coralie, agitée par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait
encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui déchiraient
son cœur: «Ma bonne amie, dis-je enfin à voix basse, et sans détourner
mes regards du portrait; remettons à un autre jour cette pénible
confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre
malheur. «Vous l'avez aimé, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout
ce que vous pourriez m'apprendre.
«--Non, ma chère Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai
l'habitude de souffrir en silence.» Puis, jetant ses bras autour de mon
col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: «J'ai
besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chère Elzelina, on a
peut-être tenté de vous prévenir défavorablement contre moi... Voilà le
portrait de celui que j'ai aimé. Sacrifiée par ma mère à un homme sans
honneur, je fus _vendue_ par mon époux; et c'est moi qui porte la honte
de cet infâme marché! On m'accuse de l'avoir conclu moi-même. Vous, du
moins, dont l'estime m'est chère, vous saurez que jamais je n'ai mérité
qu'on me déshonorât. Soyez sûre, ma chère Elzelina, que je suis bien
plus digne de pitié que de mépris.
«Je déteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point à vos
yeux d'un pompeux repentir. Élevée sous les yeux d'une mère dont la vie
n'était rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme eût de vœu
plus important à former que celui d'être belle, et de soin plus précieux
que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques
extérieures et minutieuses qui sont plutôt des distractions que des
entraves opposées aux passions. J'étais cependant née pour le bien; car,
au sein même de la corruption où je fus condamnée à vivre, je
m'attachai, de toutes les forces de mon âme, à l'homme le plus noble et
le plus vertueux. Quand je le connus, je n'étais déjà plus maîtresse de
mon choix: ma mère m'avait déjà sacrifiée à la jalousie que je lui
inspirais.»
Une exclamation d'étonnement s'échappa malgré moi de ma bouche. Coralie
reprit bientôt en ces termes:
«Oui, dit-elle, ma mère fut ma rivale, ou plutôt, je devins
involontairement la sienne. Nous apprîmes en même temps l'une et l'autre
que mes charmes effaçaient les siens. Cette découverte éveilla dans son
âme la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admiré
dans ma mère, la plus belle femme qui fût au monde.
«Maîtresse d'une grande fortune, ma mère, veuve, et très jeune encore,
jouissait de la plus entière indépendance, et de la considération qui
s'attachait à un nom illustre; sa maison était le rendez-vous de la plus
haute noblesse de la république, et des grands personnages étrangers qui
venaient à Venise. Long-temps, tous les hommages s'adressèrent à elle
seule. Cependant ma jeunesse commença de m'attirer quelques regards.
L'expérience, et ce besoin de plaire, auquel l'âge semblait donner chez
ma mère de nouvelles forces, l'éclairèrent bientôt sur les causes de la
désertion qui se manifestait parmi ses courtisans. J'étais bien
innocente des hommages que m'adressaient quelques personnes: mais déjà
ces hommages me rendaient pour toujours odieuse à ma mère.»
Ces mots excitaient dans mon âme un étonnement pénible. Je ne voulais
pas interrompre madame Lambertini. J'avais pris sa main; je la serrais
dans les miennes, et je fixais sur elle des yeux humides, comme pour
l'inviter à épargner la mémoire de sa mère, et à tempérer l'amertume de
ses dernières paroles. Au lieu de trouver dans ses regards l'expression
du sentiment que je voulais lui faire partager, je n'y trouvai que la
plus singulière surprise.
«Ma chère Elzelina, dit-elle, vous vous méprenez, je le vois, sur le
sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu pour ma mère que les sentimens
que la nature met dans tous les bons cœurs: loin de moi l'intention de
la flétrir à vos yeux, en vous la peignant telle que le monde l'a
connue. Une grande beauté, l'élévation de son rang, une fortune qui
l'obligeait à ouvrir presqu'indistinctement sa maison à tout le monde,
enfin un mariage mal assorti, ne sont-ce pas là des excuses assez fortes
pour alléger un peu des torts qu'en Italie on traite d'ailleurs avec
assez d'indulgence? Croyez-moi, si je me plains encore de ma mère, ce
n'est pas que je garde aucun ressentiment à sa mémoire: j'ai toujours
été fille tendre et soumise. Mais je ne puis dissimuler cette rivalité
qui devint plus tard la source de tous mes malheurs.»
En prononçant ces mots, madame Lambertini m'attira vers elle de cet air
caressant qui est un des premiers charmes des beautés italiennes.
«Ma chère amie, dit-elle, vous voulez me juger d'après votre manière de
voir et vos propres sentimens. Cela est impossible: nos deux éducations
ont trop différé l'une de l'autre. Dès ma première enfance, les exemples
que j'avais sous les yeux me familiarisèrent avec des fautes que vous
avez heureusement appris à regarder comme des crimes. Vous avez sucé les
principes d'une morale sévère: j'étais déjà arrivée à l'adolescence
qu'on ne m'avait point encore donné de notions du bien et du mal. Rien
ne me prémunissait contre les piéges de la séduction, et je n'entendais
parler autour de moi que du bonheur d'aimer et d'être aimée. Suis-je
donc indigne de toute estime à vos yeux pour n'avoir pas su me préserver
de fautes dont j'ignorais la gravité?
«--Ah! je n'ai pas le droit d'être sévère envers vous, m'écriai-je,
emportée par un mouvement subit. Coralie! je vous aime et je vous
plains.»
Elle m'embrassa encore une fois, et reprit ainsi son récit:
«Parmi les hommes que ma mère traitait avec assez de distinction se
trouvait le jeune Lorenzo Bran..i. Le premier regard qu'il fixa sur moi
apprit à ma mère tout ce qu'elle avait à redouter de la beauté de sa
fille et de l'inconstance de Lorenzo. Bientôt elle acquit la preuve de
l'impression que j'avais produite sur lui, en le voyant faire la demande
de ma main. Cette demande blessa plus encore sa vanité que ses
affections. Lorenzo, jeune, riche, issu d'une famille illustre, était un
parti très convenable: j'avais accueilli son hommage, et je l'aurais
suivi à l'autel sans regrets comme sans joie; mais loin de consentir à
ce mariage, ma mère me réservait un mari fait pour m'inspirer le dégoût
et le mépris. Rarement en Italie, surtout dans le rang où je suis née,
le mariage est pour les femmes une source de bonheur. J'en ai fait la
triste expérience.
Lambertini avait quarante-trois ans; j'en avais à peine quatorze. Veuf
de deux femmes, et publiquement attaché au char d'une danseuse, il
joignait à tous les désagrémens naturels une santé dégradée par de longs
excès. Son caractère était faux et perfide: tout à la fois orgueilleux
et rampant, prodigue sans générosité, il avait dissipé de grandes
richesses. Peu délicat sur le choix des moyens qui pouvaient le mettre à
même de soutenir ses folles dépenses, ma dot et ma beauté lui parurent
également propres à servir ses projets.
«En me choisissant un tel époux, on se garda bien, comme vous le pensez,
de me consulter. Ma mère me dit: «Voici le comte Lambertini qui veut
bien vous demander en mariage: j'ai accueilli sa demande.» Je baissai
les yeux en frémissant: mon cœur n'était encore prévenu pour personne;
Lorenzo lui-même m'était indifférent; mais l'aspect seul du comte
justifiait ma répugnance pour lui. J'essayai en vain sur ma mère le
pouvoir des prières et des larmes: elle demeura inflexible. Alors je
m'emportai jusqu'à déclarer hautement que je n'obéirais pas, et que le
comte Lambertini ne serait jamais mon mari. Ma mère était ma tutrice;
elle avait tout pouvoir de disposer de moi; elle aimait Lorenzo, et me
croyait éprise de lui. Lorenzo, de son côté, ne voulait pas renoncer à
ses prétentions sur moi. Elle craignait d'être forcée de me donner à
lui; elle sut me contraindre à l'obéissance: je fus traînée mourante à
la cérémonie du mariage, et de là au palais Lambertini. Après quelques
jours consacrés à des fêtes qui me faisaient horreur, le comte me
proposa, suivant l'usage, de prendre _il cavaliere servante_. Je savais
que mon choix ne serait point libre, et je ne voulais pas attacher à mes
pas un argus chargé d'épier toutes mes démarches et de pénétrer mes plus
intimes pensées. Je rejetai la proposition du comte; mais plus je
m'obstinais dans mes refus motivés sur l'aversion que m'inspirait cet
usage, plus le comte désirait m'y voir soumise: il ne put rien obtenir.
«À la nouvelle de mon mariage, Lorenzo avait quitté Venise: une fête
donnée par ma mère l'y ramena, et je le rencontrai. Ma mère endura
l'inexprimable tourment de me voir l'unique objet de son empressement.
Chaque jour, mille occasions que je ne cherchais pas semblaient naître
pour nous réunir; bientôt il put se flatter d'avoir réussi à me plaire,
mais bientôt il apprit qu'un autre pouvait seul m'inspirer un véritable
amour. Quant à mon mari, je ne faisais encore que le mépriser; mais ce
mépris devait bientôt se changer en une haine méritée.
«Pauvre Coralie!» dis-je en la regardant avec tristesse. Elle pressa
légèrement ma main et continua son récit.