CHAPITRE XXII.

Visite chez Gaëtana.--_Il paradiso_.--Une mère jalouse et rivale de sa

fille.--Mœurs des italiennes.--Un mariage forcé.

Le lendemain matin avant dix heures, nous étions en route, Coralie et

moi, pour nous rendre chez Gaëtana: nous la trouvâmes encore au lit;

elle avait devant elle le portrait et les lettres du perfide. Ses traits

charmans étaient altérés par le chagrin, et ses yeux encore rouges des

pleurs qu'elle venait de verser.

La générosité du cœur de madame Lambertini était si universellement

connue, que son aspect, loin d'humilier Gaëtana, sembla d'abord lui

promettre un adoucissement à la douleur qui l'accablait. Le premier

mouvement de la jeune femme fut de se jeter dans les bras de Coralie,

comme si elle eût eu déjà la certitude d'y trouver des consolations.

Madame Lambertini la laissa sangloter assez long-temps sans lui adresser

autre chose que ces mots affectueux qui provoquent la confiance, et

adoucissent l'amertume du chagrin: puis, avec ce ton insinuant et

persuasif, que la raison prenait toujours dans sa bouche, elle essaya de

lui démontrer la nécessité de renoncer à une passion qui ne pouvait que

faire son malheur, dès lors qu'elle n'était plus partagée. Ses paroles

coulaient avec une douceur charmante et semblaient dictées par une

affection toute maternelle. La justesse des réflexions de Coralie,

l'évidence des vérités cruelles qu'elle ne dissimulait pas, arrachaient

par fois à la bouche de Gaëtana des promesses que son cœur démentait

bientôt. Des sanglots venaient alors interrompre sa voix; elle

s'écriait, comme malgré elle: «Ah! je l'aime plus que jamais; je sens

que j'en mourrai.» Après avoir épuisé près de Gaëtana tous les efforts

de la pitié la plus tendre, nous la quittâmes sans pouvoir obtenir

d'elle de s'abandonner au soin que nous aurions pris de la distraire de

sa douleur, en l'emmenant avec nous. Elle voulait rester seule pour

pleurer en liberté: son cœur du moins était soulagé d'un grand poids;

elle savait maintenant que cette rivale qu'elle avait tant redoutée

jusqu'alors, loin d'accueillir les vœux de l'infidèle, l'avait toujours

traité, et le traiterait toujours avec dédain. Gaëtana avait l'esprit

assez juste pour sentir toute la supériorité de Coralie, et c'était

beaucoup pour elle que de penser qu'elle n'avait plus à craindre, une

telle concurrence.

Il était deux heures après midi quand nous sortîmes de chez Gaëtana.

Coralie, ni moi, n'étions tentées d'aller nous montrer à la promenade

monotone du Cours: nous étions d'ailleurs encore dans un négligé matinal

qui ne nous permettait pas d'affronter les regards. Incertaines du parti

que nous allions prendre, nous nous regardions en silence, sans rien

décider. Enfin l'ordre fut donné de nous conduire au pont _della Madona,

strada di Loretta_. Coralie aimait comme moi la campagne. Nous

descendîmes, laissant notre voiture nous suivre à quelque distance,

tandis que nous marchions en causant le long du ruisseau. Nous arrivâmes

ainsi à un petit jardin planté d'arbres fort touffus, et dans lequel de

riches parterres offraient la réunion des fleurs les plus variées. Une

haie fort basse le séparait du chemin: «_O Dio! che paradiso_!» s'écria

madame Lambertini.

«--_Si, e senza timore del tentatore_,» répondis-je en franchissant la

barrière près de laquelle nous venions d'arriver. Coralie imita mon

exemple: à chaque pas de nouvelles exclamations trahissaient notre

surprise: il était impossible de trouver une plus agréable retraite. Le

soin avec lequel ce jardin paraissait cultivé, le goût qui en avait

dirigé les dessins, tout semblait annoncer que cet Éden plaisait fort à

celui ou à celle qui l'habitait. Entre les arbres on apercevait une

jolie maisonnette. Je marchais en avant, et, la première, je vis venir à

nous une femme d'environ soixante et dix ans, qui tenait par la main une

jolie petite fille. Dans ce moment, j'écartais les branches de quelques

arbustes qui obstruaient le passage; je me tournais vers Coralie et je

l'engageais du geste à avancer, lorsque tout-à-coup je la vis pâlir,

porter la main sur son cœur et chanceler. «Qu'avez-vous?» m'écriai-je en

m'élançant vers elle, Coralie ne me répond pas; ses yeux demeurent fixés

sur la vieille femme qui arrive bientôt près de nous.

«Vous êtes Vénitienne!» dit Coralie d'une voix émue, et en continuant à

la regarder attentivement?

«--Oui, madame.

«--Vous avez servi la famille Vi...ci?

«--_Santissima Vergine_! Oui, c'est moi, la pauvre Bétina; et vous,

_illustrissima_, ah! c'est vous, c'est bien vous, je vous reconnais

maintenant!»

Et Bétina tomba presqu'évanouie aux pieds de madame Lambertini qui

respirait à peine. Sans pouvoir proférer un seul mot, elle fait signe à

la pauvre vieille de se lever; et, lui prenant affectueusement la main,

elle la pressa à plusieurs reprises sur son cœur.

«--Bétina, dit-elle d'une voix entrecoupée, voudrez-vous bien quitter

vos maîtres actuels, pour venir vivre auprès de moi, et finir doucement

vos jours dans ma maison?

«--Si je le veux! ah! madame, s'écria Bétina transportée de joie; mais,

pour accepter définitivement votre proposition, je suis forcée

d'attendre le retour de ma maîtresse. Elle est en voyage avec un général

français, et ne doit revenir que dans six jours.»

Dans le premier moment de cette singulière reconnaissance, j'avais voulu

m éloigner; mais Coralie s'y était formellement opposée: «Restez,

m'avait-elle dit; restez, je vous en conjure, vous n'êtes pas de trop

ici. Quels souvenirs doux et cruels la vue de cette pauvre Bétina vient

de réveiller en moi! Lorsque je l'ai connue jadis, elle appartenait à la

mère du seul homme que j'aie jamais aimé. Je vous dirai tout... Oui,

j'ai besoin de tout vous dire: vous, du moins, vous ne me soupçonnez pas

d'avoir un cœur ambitieux. Vous apprendrez combien je fus malheureuse,

et vous me plaindrez?»

Je restai donc autant pour complaire aux désirs de Coralie que pour

satisfaire ma curiosité vivement excitée par l'incident dont je venais

d'être le témoin.

Bétina prévint nos questions en nous apprenant qu'elle était au service

de la fille d'un jardinier fleuriste de Parme, que le général Le B***

avait logée dans cette petite maison où elle vivait en grande dame, _da

signora_, comme elle disait, en haussant légèrement les épaules, et en

faisant un signe de croix. C'était nous en dire autant que nous en

voulions savoir. Nous entrâmes dans la maison: partout régnait une

élégante simplicité. Les murs de chaque chambre étaient tapissés de

paysages; des vases remplis des plus belles fleurs ornaient les tables

et parfumaient l'air. Dans un joli cabinet de toilette, nous trouvâmes,

suspendu à la muraille, un habillement complet de paysanne. Cette vue

nous donna meilleure idée déjà jeune fille qui, dans son égarement,

restait encore fidèle aux souvenirs de son innocence. Elle avait sans

doute été chère à sa famille; et cependant elle l'avait abandonnée pour

aller chercher la honte et le remords dans les bras d'un ravisseur.

Cette pensée m'affligea. Coralie s'était éloignée pour quelques instans

avec Bétina. Je me trouvais seule dans un cabinet où quelques lignes que

j'avais vues tracées, comme par hasard, sur le papier, m'avaient déjà

fait soupçonner que la dame de ce joli manoir avait perdu la paix de

l'âme. Je détachai une feuille de mon souvenir, et j'écrivis au crayon,

en italien, les phrases suivantes que je traduis ici:

«Si jamais le malheur ou le repentir viennent troubler l'âme de

mademoiselle Rosa, qu'elle vienne sans crainte demander asile à madame

Moreau, _casa Faguani, via San-Pietro_. Elle trouvera dans cette maison

une amie qui ne négligera rien pour la consoler et lui obtenir le pardon

de son père.»

Je rentrai dans la chambre à coucher, et je glissai furtivement ce

billet, entre le mur et le bénitier, bien certaine que la main du

général Le B*** n'irait pas surprendre jusque là les secrets de sa

maîtresse. Tout cela porte, je le sens, une couleur romanesque; et l'on

me trouvera peut-être ridicule de travailler aussi ardemment à la

conversion d'autrui, moi qui n'avais pas su me préserver de si grandes

fautes. Mais souvent, dans le cours de ma vie, j'ai eu de ces

inspirations subites auxquelles j'ai toujours obéi sans hésiter; et deux

fois j'ai eu le bonheur de sauver deux femmes bien dignes de pitié.

Malheureusement je n'ai jamais su pratiquer pour moi-même la morale tant

soit peu sévère que j'ai quelquefois prêchée avec succès.

Je rejoignis bientôt madame Lambertini, et nous regagnâmes ensemble

notre voiture. «Nous allons chez moi, me dit-elle: y consentez-vous?

«--Oui, sans doute, j'y consens, répondis-je, en fixant les yeux sur ce

beau visage altéré par la pâleur.

«--Je désire, dès aujourd'hui, reprit-elle, vous confier un secret dont

vous serez seule dépositaire.»

Nous arrivâmes bientôt chez elle. Après avoir fait défendre sa porte à

tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus reculé de son vaste

appartement: là elle me montra sur la toile une de ces superbes têtes

d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'était une de ces

physionomies pleines d'âmes et de génie où les femmes passionnées

trouvent _toute une existence d'amour_. Au dessous du portrait étaient

gravés ces mots: _era lui_[14]. Immobile, je craignais de prononcer un

seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais

celle de Coralie, agitée par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait

encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui déchiraient

son cœur: «Ma bonne amie, dis-je enfin à voix basse, et sans détourner

mes regards du portrait; remettons à un autre jour cette pénible

confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre

malheur. «Vous l'avez aimé, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout

ce que vous pourriez m'apprendre.

«--Non, ma chère Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai

l'habitude de souffrir en silence.» Puis, jetant ses bras autour de mon

col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: «J'ai

besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chère Elzelina, on a

peut-être tenté de vous prévenir défavorablement contre moi... Voilà le

portrait de celui que j'ai aimé. Sacrifiée par ma mère à un homme sans

honneur, je fus _vendue_ par mon époux; et c'est moi qui porte la honte

de cet infâme marché! On m'accuse de l'avoir conclu moi-même. Vous, du

moins, dont l'estime m'est chère, vous saurez que jamais je n'ai mérité

qu'on me déshonorât. Soyez sûre, ma chère Elzelina, que je suis bien

plus digne de pitié que de mépris.

«Je déteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point à vos

yeux d'un pompeux repentir. Élevée sous les yeux d'une mère dont la vie

n'était rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme eût de vœu

plus important à former que celui d'être belle, et de soin plus précieux

que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques

extérieures et minutieuses qui sont plutôt des distractions que des

entraves opposées aux passions. J'étais cependant née pour le bien; car,

au sein même de la corruption où je fus condamnée à vivre, je

m'attachai, de toutes les forces de mon âme, à l'homme le plus noble et

le plus vertueux. Quand je le connus, je n'étais déjà plus maîtresse de

mon choix: ma mère m'avait déjà sacrifiée à la jalousie que je lui

inspirais.»

Une exclamation d'étonnement s'échappa malgré moi de ma bouche. Coralie

reprit bientôt en ces termes:

«Oui, dit-elle, ma mère fut ma rivale, ou plutôt, je devins

involontairement la sienne. Nous apprîmes en même temps l'une et l'autre

que mes charmes effaçaient les siens. Cette découverte éveilla dans son

âme la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admiré

dans ma mère, la plus belle femme qui fût au monde.

«Maîtresse d'une grande fortune, ma mère, veuve, et très jeune encore,

jouissait de la plus entière indépendance, et de la considération qui

s'attachait à un nom illustre; sa maison était le rendez-vous de la plus

haute noblesse de la république, et des grands personnages étrangers qui

venaient à Venise. Long-temps, tous les hommages s'adressèrent à elle

seule. Cependant ma jeunesse commença de m'attirer quelques regards.

L'expérience, et ce besoin de plaire, auquel l'âge semblait donner chez

ma mère de nouvelles forces, l'éclairèrent bientôt sur les causes de la

désertion qui se manifestait parmi ses courtisans. J'étais bien

innocente des hommages que m'adressaient quelques personnes: mais déjà

ces hommages me rendaient pour toujours odieuse à ma mère.»

Ces mots excitaient dans mon âme un étonnement pénible. Je ne voulais

pas interrompre madame Lambertini. J'avais pris sa main; je la serrais

dans les miennes, et je fixais sur elle des yeux humides, comme pour

l'inviter à épargner la mémoire de sa mère, et à tempérer l'amertume de

ses dernières paroles. Au lieu de trouver dans ses regards l'expression

du sentiment que je voulais lui faire partager, je n'y trouvai que la

plus singulière surprise.

«Ma chère Elzelina, dit-elle, vous vous méprenez, je le vois, sur le

sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu pour ma mère que les sentimens

que la nature met dans tous les bons cœurs: loin de moi l'intention de

la flétrir à vos yeux, en vous la peignant telle que le monde l'a

connue. Une grande beauté, l'élévation de son rang, une fortune qui

l'obligeait à ouvrir presqu'indistinctement sa maison à tout le monde,

enfin un mariage mal assorti, ne sont-ce pas là des excuses assez fortes

pour alléger un peu des torts qu'en Italie on traite d'ailleurs avec

assez d'indulgence? Croyez-moi, si je me plains encore de ma mère, ce

n'est pas que je garde aucun ressentiment à sa mémoire: j'ai toujours

été fille tendre et soumise. Mais je ne puis dissimuler cette rivalité

qui devint plus tard la source de tous mes malheurs.»

En prononçant ces mots, madame Lambertini m'attira vers elle de cet air

caressant qui est un des premiers charmes des beautés italiennes.

«Ma chère amie, dit-elle, vous voulez me juger d'après votre manière de

voir et vos propres sentimens. Cela est impossible: nos deux éducations

ont trop différé l'une de l'autre. Dès ma première enfance, les exemples

que j'avais sous les yeux me familiarisèrent avec des fautes que vous

avez heureusement appris à regarder comme des crimes. Vous avez sucé les

principes d'une morale sévère: j'étais déjà arrivée à l'adolescence

qu'on ne m'avait point encore donné de notions du bien et du mal. Rien

ne me prémunissait contre les piéges de la séduction, et je n'entendais

parler autour de moi que du bonheur d'aimer et d'être aimée. Suis-je

donc indigne de toute estime à vos yeux pour n'avoir pas su me préserver

de fautes dont j'ignorais la gravité?

«--Ah! je n'ai pas le droit d'être sévère envers vous, m'écriai-je,

emportée par un mouvement subit. Coralie! je vous aime et je vous

plains.»

Elle m'embrassa encore une fois, et reprit ainsi son récit:

«Parmi les hommes que ma mère traitait avec assez de distinction se

trouvait le jeune Lorenzo Bran..i. Le premier regard qu'il fixa sur moi

apprit à ma mère tout ce qu'elle avait à redouter de la beauté de sa

fille et de l'inconstance de Lorenzo. Bientôt elle acquit la preuve de

l'impression que j'avais produite sur lui, en le voyant faire la demande

de ma main. Cette demande blessa plus encore sa vanité que ses

affections. Lorenzo, jeune, riche, issu d'une famille illustre, était un

parti très convenable: j'avais accueilli son hommage, et je l'aurais

suivi à l'autel sans regrets comme sans joie; mais loin de consentir à

ce mariage, ma mère me réservait un mari fait pour m'inspirer le dégoût

et le mépris. Rarement en Italie, surtout dans le rang où je suis née,

le mariage est pour les femmes une source de bonheur. J'en ai fait la

triste expérience.

Lambertini avait quarante-trois ans; j'en avais à peine quatorze. Veuf

de deux femmes, et publiquement attaché au char d'une danseuse, il

joignait à tous les désagrémens naturels une santé dégradée par de longs

excès. Son caractère était faux et perfide: tout à la fois orgueilleux

et rampant, prodigue sans générosité, il avait dissipé de grandes

richesses. Peu délicat sur le choix des moyens qui pouvaient le mettre à

même de soutenir ses folles dépenses, ma dot et ma beauté lui parurent

également propres à servir ses projets.

«En me choisissant un tel époux, on se garda bien, comme vous le pensez,

de me consulter. Ma mère me dit: «Voici le comte Lambertini qui veut

bien vous demander en mariage: j'ai accueilli sa demande.» Je baissai

les yeux en frémissant: mon cœur n'était encore prévenu pour personne;

Lorenzo lui-même m'était indifférent; mais l'aspect seul du comte

justifiait ma répugnance pour lui. J'essayai en vain sur ma mère le

pouvoir des prières et des larmes: elle demeura inflexible. Alors je

m'emportai jusqu'à déclarer hautement que je n'obéirais pas, et que le

comte Lambertini ne serait jamais mon mari. Ma mère était ma tutrice;

elle avait tout pouvoir de disposer de moi; elle aimait Lorenzo, et me

croyait éprise de lui. Lorenzo, de son côté, ne voulait pas renoncer à

ses prétentions sur moi. Elle craignait d'être forcée de me donner à

lui; elle sut me contraindre à l'obéissance: je fus traînée mourante à

la cérémonie du mariage, et de là au palais Lambertini. Après quelques

jours consacrés à des fêtes qui me faisaient horreur, le comte me

proposa, suivant l'usage, de prendre _il cavaliere servante_. Je savais

que mon choix ne serait point libre, et je ne voulais pas attacher à mes

pas un argus chargé d'épier toutes mes démarches et de pénétrer mes plus

intimes pensées. Je rejetai la proposition du comte; mais plus je

m'obstinais dans mes refus motivés sur l'aversion que m'inspirait cet

usage, plus le comte désirait m'y voir soumise: il ne put rien obtenir.

«À la nouvelle de mon mariage, Lorenzo avait quitté Venise: une fête

donnée par ma mère l'y ramena, et je le rencontrai. Ma mère endura

l'inexprimable tourment de me voir l'unique objet de son empressement.

Chaque jour, mille occasions que je ne cherchais pas semblaient naître

pour nous réunir; bientôt il put se flatter d'avoir réussi à me plaire,

mais bientôt il apprit qu'un autre pouvait seul m'inspirer un véritable

amour. Quant à mon mari, je ne faisais encore que le mépriser; mais ce

mépris devait bientôt se changer en une haine méritée.

«Pauvre Coralie!» dis-je en la regardant avec tristesse. Elle pressa

légèrement ma main et continua son récit.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 34 / 43 题